Skip to main content

Full text of "Bulletin de la Société de géographie"

See other formats


Google 


This  is  a  digital  copy  of  a  book  thaï  was  prcscrvod  for  générations  on  library  shelves  before  it  was  carefully  scanned  by  Google  as  part  of  a  project 

to  make  the  world's  bocks  discoverablc  online. 

It  has  survived  long  enough  for  the  copyright  to  expire  and  the  book  to  enter  the  public  domain.  A  public  domain  book  is  one  that  was  never  subject 

to  copyright  or  whose  légal  copyright  term  has  expired.  Whether  a  book  is  in  the  public  domain  may  vary  country  to  country.  Public  domain  books 

are  our  gateways  to  the  past,  representing  a  wealth  of  history,  culture  and  knowledge  that's  often  difficult  to  discover. 

Marks,  notations  and  other  maiginalia  présent  in  the  original  volume  will  appear  in  this  file  -  a  reminder  of  this  book's  long  journcy  from  the 

publisher  to  a  library  and  finally  to  you. 

Usage  guidelines 

Google  is  proud  to  partner  with  libraries  to  digitize  public  domain  materials  and  make  them  widely  accessible.  Public  domain  books  belong  to  the 
public  and  we  are  merely  their  custodians.  Nevertheless,  this  work  is  expensive,  so  in  order  to  keep  providing  this  resource,  we  hâve  taken  steps  to 
prcvcnt  abuse  by  commercial  parties,  including  placing  lechnical  restrictions  on  automated  querying. 
We  also  ask  that  you: 

+  Make  non-commercial  use  of  the  files  We  designed  Google  Book  Search  for  use  by  individuals,  and  we  request  that  you  use  thèse  files  for 
Personal,  non-commercial  purposes. 

+  Refrain  fivm  automated  querying  Do  nol  send  automated  queries  of  any  sort  to  Google's  System:  If  you  are  conducting  research  on  machine 
translation,  optical  character  récognition  or  other  areas  where  access  to  a  laige  amount  of  text  is  helpful,  please  contact  us.  We  encourage  the 
use  of  public  domain  materials  for  thèse  purposes  and  may  be  able  to  help. 

+  Maintain  attributionTht  GoogX'S  "watermark"  you  see  on  each  file  is essential  for  informingpcoplcabout  this  project  and  helping  them  find 
additional  materials  through  Google  Book  Search.  Please  do  not  remove  it. 

+  Keep  it  légal  Whatever  your  use,  remember  that  you  are  lesponsible  for  ensuring  that  what  you  are  doing  is  légal.  Do  not  assume  that  just 
because  we  believe  a  book  is  in  the  public  domain  for  users  in  the  United  States,  that  the  work  is  also  in  the  public  domain  for  users  in  other 
countiies.  Whether  a  book  is  still  in  copyright  varies  from  country  to  country,  and  we  can'l  offer  guidance  on  whether  any  spécifie  use  of 
any  spécifie  book  is  allowed.  Please  do  not  assume  that  a  book's  appearance  in  Google  Book  Search  means  it  can  be  used  in  any  manner 
anywhere  in  the  world.  Copyright  infringement  liabili^  can  be  quite  severe. 

About  Google  Book  Search 

Google's  mission  is  to  organize  the  world's  information  and  to  make  it  universally  accessible  and  useful.   Google  Book  Search  helps  rcaders 
discover  the  world's  books  while  helping  authors  and  publishers  reach  new  audiences.  You  can  search  through  the  full  icxi  of  ihis  book  on  the  web 

at|http: //books.  google  .com/l 


Google 


A  propos  de  ce  livre 

Ceci  est  une  copie  numérique  d'un  ouvrage  conservé  depuis  des  générations  dans  les  rayonnages  d'une  bibliothèque  avant  d'être  numérisé  avec 

précaution  par  Google  dans  le  cadre  d'un  projet  visant  à  permettre  aux  internautes  de  découvrir  l'ensemble  du  patrimoine  littéraire  mondial  en 

ligne. 

Ce  livre  étant  relativement  ancien,  il  n'est  plus  protégé  par  la  loi  sur  les  droits  d'auteur  et  appartient  à  présent  au  domaine  public.  L'expression 

"appartenir  au  domaine  public"  signifie  que  le  livre  en  question  n'a  jamais  été  soumis  aux  droits  d'auteur  ou  que  ses  droits  légaux  sont  arrivés  à 

expiration.  Les  conditions  requises  pour  qu'un  livre  tombe  dans  le  domaine  public  peuvent  varier  d'un  pays  à  l'autre.  Les  livres  libres  de  droit  sont 

autant  de  liens  avec  le  passé.  Ils  sont  les  témoins  de  la  richesse  de  notre  histoire,  de  notre  patrimoine  culturel  et  de  la  connaissance  humaine  et  sont 

trop  souvent  difficilement  accessibles  au  public. 

Les  notes  de  bas  de  page  et  autres  annotations  en  maige  du  texte  présentes  dans  le  volume  original  sont  reprises  dans  ce  fichier,  comme  un  souvenir 

du  long  chemin  parcouru  par  l'ouvrage  depuis  la  maison  d'édition  en  passant  par  la  bibliothèque  pour  finalement  se  retrouver  entre  vos  mains. 

Consignes  d'utilisation 

Google  est  fier  de  travailler  en  partenariat  avec  des  bibliothèques  à  la  numérisation  des  ouvrages  apparienani  au  domaine  public  et  de  les  rendre 
ainsi  accessibles  à  tous.  Ces  livres  sont  en  effet  la  propriété  de  tous  et  de  toutes  et  nous  sommes  tout  simplement  les  gardiens  de  ce  patrimoine. 
Il  s'agit  toutefois  d'un  projet  coûteux.  Par  conséquent  et  en  vue  de  poursuivre  la  diffusion  de  ces  ressources  inépuisables,  nous  avons  pris  les 
dispositions  nécessaires  afin  de  prévenir  les  éventuels  abus  auxquels  pourraient  se  livrer  des  sites  marchands  tiers,  notamment  en  instaurant  des 
contraintes  techniques  relatives  aux  requêtes  automatisées. 
Nous  vous  demandons  également  de: 

+  Ne  pas  utiliser  les  fichiers  à  des  fins  commerciales  Nous  avons  conçu  le  programme  Google  Recherche  de  Livres  à  l'usage  des  particuliers. 
Nous  vous  demandons  donc  d'utiliser  uniquement  ces  fichiers  à  des  fins  personnelles.  Ils  ne  sauraient  en  effet  être  employés  dans  un 
quelconque  but  commercial. 

+  Ne  pas  procéder  à  des  requêtes  automatisées  N'envoyez  aucune  requête  automatisée  quelle  qu'elle  soit  au  système  Google.  Si  vous  effectuez 
des  recherches  concernant  les  logiciels  de  traduction,  la  reconnaissance  optique  de  caractères  ou  tout  autre  domaine  nécessitant  de  disposer 
d'importantes  quantités  de  texte,  n'hésitez  pas  à  nous  contacter  Nous  encourageons  pour  la  réalisation  de  ce  type  de  travaux  l'utilisation  des 
ouvrages  et  documents  appartenant  au  domaine  public  et  serions  heureux  de  vous  être  utile. 

+  Ne  pas  supprimer  l'attribution  Le  filigrane  Google  contenu  dans  chaque  fichier  est  indispensable  pour  informer  les  internautes  de  notre  projet 
et  leur  permettre  d'accéder  à  davantage  de  documents  par  l'intermédiaire  du  Programme  Google  Recherche  de  Livres.  Ne  le  supprimez  en 
aucun  cas. 

+  Rester  dans  la  légalité  Quelle  que  soit  l'utilisation  que  vous  comptez  faire  des  fichiers,  n'oubliez  pas  qu'il  est  de  votre  responsabilité  de 
veiller  à  respecter  la  loi.  Si  un  ouvrage  appartient  au  domaine  public  américain,  n'en  déduisez  pas  pour  autant  qu'il  en  va  de  même  dans 
les  autres  pays.  La  durée  légale  des  droits  d'auteur  d'un  livre  varie  d'un  pays  à  l'autre.  Nous  ne  sommes  donc  pas  en  mesure  de  répertorier 
les  ouvrages  dont  l'utilisation  est  autorisée  et  ceux  dont  elle  ne  l'est  pas.  Ne  croyez  pas  que  le  simple  fait  d'afficher  un  livre  sur  Google 
Recherche  de  Livres  signifie  que  celui-ci  peut  être  utilisé  de  quelque  façon  que  ce  soit  dans  le  monde  entier.  La  condamnation  à  laquelle  vous 
vous  exposeriez  en  cas  de  violation  des  droits  d'auteur  peut  être  sévère. 

A  propos  du  service  Google  Recherche  de  Livres 

En  favorisant  la  recherche  et  l'accès  à  un  nombre  croissant  de  livres  disponibles  dans  de  nombreuses  langues,  dont  le  français,  Google  souhaite 
contribuer  à  promouvoir  la  diversité  culturelle  grâce  à  Google  Recherche  de  Livres.  En  effet,  le  Programme  Google  Recherche  de  Livres  permet 
aux  internautes  de  découvrir  le  patrimoine  littéraire  mondial,  tout  en  aidant  les  auteurs  et  les  éditeurs  à  élargir  leur  public.  Vous  pouvez  effectuer 
des  recherches  en  ligne  dans  le  texte  intégral  de  cet  ouvrage  à  l'adressefhttp:  //book  s  .google .  coïrïl 


'-  ,-■'            '^ 

\A 

#■ 

'4 

'  # 

__■/"■' 

-A     ' 

// 


^    .; 


v  "  ' 


BULLETIN 


DE    LA 


SOCIÉTÉ  LE  GÉOGRAPHIE 


Septlënte    série 


TOME  Vin 


LISTE 

DES  PRÉSIDENTS   HONORAIRES  DE    LA  SOCIÉTÉ* 


MM. 

♦  Marquis  de  Laplace. 
♦Marquis  de  Pastoret. 

♦  Vt«  de  Chateaubriand. 

♦  Ct«  Chabrol  de  Volyic. 

♦  Becquey. 

*Cte  Chabrol  de  Crou- 

SOL. 

♦Baron  Georges  Cuvier. 

♦  B°"  Hyde  de  Neuville 

♦  Duc  de  Doudeauyille. 
♦Comte  d'Argout. 

♦  J.-B.  Eyriès. 

♦  Vice-amiral  de  Rigny. 

♦  Contre-am.  d'Urville. 
♦Duc  Decazes. 

♦  Comte  de  Montalivet. 

♦  Baron  DE  Barante. 

♦  Général  baron  Pelet. 

*GU1Z0T. 

♦De  Salvamdy. 

♦  Baron  Tupinier. 


MM. 

♦Comte  Jaubert. 

♦  Baron  de  Las  Cases. 

♦  VlLLEMAIN. 

♦  Cunin-Gridaine. 

♦  Amiral  baron  RoussiN. 
♦Am.  baron  deMackau. 

♦  B**  Alex.  DE  HUBIBOLDT. 

♦  Vice-amiral  Halgan. 

♦  Baron  Walckenaer. 

♦  Comte  MoLÉ. 

♦  De  la  Roquette. 

♦JOMARD. 

♦Dumas. 
♦Contre-am.  Mathieu. 

♦  Vice-amir.  La  Place. 
♦Hippolyte  Fortoul. 

♦  Lefebvre-Duruflé. 

♦  Gdigniaut. 

♦  Daussy. 

♦  Général  Daumas. 


MM. 

♦Duc  DE  Beauhont. 

♦ ROULAND. 

♦  Amir.  Desfossés. 

C.  DE  Grossolles-Fla- 
harens. 

♦  Duc  DE  Persigny. 

♦  Vice-amiral  de  la  Ron- 
ciers le  Noury. 

♦  Comte  Walewski. 
De  Quatrefages. 

♦  Michel  Chevalier. 
Alfred  Maury. 
Vivien  de  St-Martin. 

♦Mis    DE      ChASSELOUP- 

Laubat. 
Meurand. 

Contre-am.  Mouchez. 
Ferdinand  de  Lesseps. 
Alp.  Milne-Edwards. 
Alfred  Grandidier. 


COMPOSITION  DU  BUREAU  DE  LA  SOClETu: 

POUR  l'année  1887-1888 

Président M.  Ferdinand  de  Lesseps,  membre  de  Tlnstitut. 

Vice-présidents. \  ^'  ^®  général  Perrier,  membre  de  l'Institut. 

I  M.  Bouquet  de  la  Grye,  membre  de  Tlnstitut. 

Scrutateur,.... {^^•^■^^'""'''- 

(  M.  Georges  Démanche. 

Secrétaire.,,., m    M.  le  D'  Henri  Labonne. 

TRÉSORIER  DE  LA  SOCIÉTÉ 
M.  Meignen,  notaire  honoraire. 

ARCHITECTE  DE  LA  SOCIÉTÉ 
M.  Edouard  Leudière. 

AGENCE 

M.  Charles  Aubry,  ag^ent. 

Hôtel  de  la  Société,  boulevard  Saint-Germain,  184. 

!•  La  Sociëld  a  penlu  tous  les  Présidents  dont  les  noms  sont  précédés  d'un  "k 


BULLETIN 

DE    LA 


r r 


SOCIETE  DE  GEOGRAPHIE 

RÉDIGÉ 

iflC  LE  CONCOURS  DE  LA  SECTION  DE  PDDLICilIOS 

PAR 

LES  SECRÉTAIRES  DE  LA  COMMISSION  CENTRALE 


SEPTIÈME  SÉRIE.  ~  TOME  HUITIÈME 


ANNÉE  1887 


PARIS 
SOCIÉTÉ  DE  GÉOGRAPHIE 

184,  Boulevard  Saint-Germain,  184 
1887 


COMPOSITION    DU    BUREAU 

ET   DES    SECTIONS    DE   LA  COMMISSION  CENTRALE 

POUR  1887 


BUREAU 

Président M.  J.  Janssen,  de  l'Instilut. 

(   M.  le  D'  Hamy. 

Vice-présidents ] 

r   M.  William  Huber. 

Secrétaire  général. ...        M.  Charles  Maunoir. 
Secrétaire  adjoint...        M.  Jules  Girard. 

Secrétaire  général  honoraire.    M.  V.-A.  Malte-Brun. 
Archiviste-bibliothécaire M.  James  Jackson. 

Section  de  Correspondance 

MM.  A.  d'Abbadie,  de  l'Institut.       i  MM.   le  comte  de  Marsy. 

E.  Cheysson.  |  a.  Milne-Edwards,  de  l'Institut. 


A.  Daubrée,  de  l'institut. 
Charles  Gauthiot. 
Adrien  Germain. 


Georges  Perin,  député. 
Colonel  Perrier,  de  l'Institut. 
Franz  Schrader. 


Victor  Guérin.  |  Louis   Vignes,   contre-amiral. 

Section  de  Publication 


MM.   Barbie  du  Bocage. 

le  vicomte  Henri  de  Bizemont. 

Henri  Duveyrier. 

P.  Foncin. 

Jules  Garnier 

James  Jackson. 

JansseU;  de  l'Institut. 


MM.  Emile  Levasseur,  de  l'Institut, 
V.-A.  Malte-Brun. 
J.-B.  Paquier. 

de  Quatrefages,  de  l'Institut. 
E.-G.  Rey. 
Vidal  de  La  Blache. 


Section  de  Comptabilité 

MM.  Bouquet  de  la  Grye,  de  l'Inst.  f  MM.  Meignen,    notaire   honoraire 

/^        * •        rv     t  ^ 


Casimir  Delamarre. 

Alfred  Grandidier,  de  l'Institut. 


trésorier. 
Paul  Mirabaud. 


William  Martin.  |  Charles  Schlumberger. 

Membres  honoraires  de  la  Commission  centrale 

MM.  Edouard  Charton,  de  l'Institut,  sénateur.  —  Jules  Codine.  —  Le 
D'Alfred  Demergay.  —Alfred  Maury,  de  l'Institut.  —  Le  vice-amiral  Paris, 
de  l'Institut.  —Vivien  de  Saint-Marlin. 


RAPPORT 

SUR 

LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ  DE  GÉOGRAPHIE 

ET    SUR 

LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES 

PENDANT   L'ANNÉE  1886 

PAR   GH.   MAUNOIR 

Secrétaire  général  de  la  Commission  centrale 


Les  secrétaires  généraux  de  la  Société  ont  toujours  con- 
sidéré comme  le  principal  honneur  de  leurs  fonctions 
d'avoir  à  vous  exposer  chaque  année  les  progrès  accomplis 
parla  géographie. 

Toujours  aussi  de  vifs  regrets  accompagnent  ce  privilège. 
Les  limites  imposées  à  un  rapport  d'ensemble,  surtout  à 
une  lecture  en  séance,  obligent  le  rapporteur  à  passer  sous 
silence  un  grand  nombre  de  voyages  ou  de  travaux  incon- 
testablement utiles,  ou  bien  à  tellement  en  condenser  l'ex- 
posé qu'il  se  réduise  à  quelques  formules  sèches,  vagues  ou 
banales. 

Pour  bien  faire  apprécier  la  portée  d'un  voyage,  ne  con- 
viendrait-il pas  toujours  d'indiquer  l'état  de  nos  connais- 
sances au  moment  où  il  s'est  accompli  ?  Or,  le  nombre  des 
voyages  dignes  d'être  mentionnés  pour  l'année  qui  finit, 
s'élève  au  moins  à  une  trentaine. 

Il  faudrait  ajouter  à  cette  partie  du  rapport  l'exposé  des 
progrès  de  la  géographie  historique  et  de  Thistoire  de  la 
géographie;  il  faudrait  signaler  les  grands  travaux  par  les- 
quels l'homme  transforme  son  domaine;  il  faudrait  mar- 
quer les  étapes  des  belles  recherches  entreprises  pour  la 
mesure  rigoureuse  du  globe;  il  faudrait  mentionner  les 


6       RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

œuvres  où  de  larges  esprits  résument  les  connaissances 
acquises  sur  la  terre  et  la  vie  dont  elle  est  le  centre.  Quel- 
ques pages,  quelques  instants  seulement  nous  sont  ac- 
cordés pour  remplir  ce  programme,  pour  passer  en  revue 
les  éléments  variés  dont  se  compose  le  mouvement  géogra- 
phique. 

L'exiguïté  du  champ  assigné  à  Texposé  d'aussi  nombreux 
sujets  dicte  au  rapporteur  des  sacrifices  qu'il  regrette  plus 
que  personne.  Les  faits  relatifs  à  la  vie  intérieure  de  notre 
association  doivent,  en  particulier,  n'être  qu'effleurés.  Mais 
comme  ils  ne  sauraient  être  passés  entièrement  sous  silence, 
en  voici  le  très  rapide  aperçu. 

Notre  nécrologie  de  Tannée  se  compose  de  quarante-deux 
noms,  en  tête  desquels,  par  rang  d'ancienneté,  se  place  le 
nom  de  M.  Gustave  d'Eichthal,  inscrit  sut  les  contrôles  de 
la  Société  depuis  1838.  M.  Gu€tave  d'Eichthal  fut  l'un  de 
ces  esprits  élevés  que  préoccupent  sans  cesse  les  problèmes 
relatifs  à  l'humanité,  qui  en  poursuivent  sans  relâche  la 
solution.  Ainsi,  tourné  volontiers  vers  l'étude  des  races  au 
passé  obscur,  il  présentait  naguères  à  la  Société  des  travaux 
ingénieux  sur  l'origine  des  races  primitives  océaniennes  et 
américaines  et  sur  l'histoire  et  l'origine  des  Foulahs. 
Membre  de  la  Commission  centrale  de  1854  à  1836,  M.  Gus- 
tave d'Eichthal  avait  toujours  porté  intérêt  à  nos  recher- 
ches. Le  fils  de  ce  regretté  collègue,  M.  Eugène  d'Eichthal, 
a  voulu  en  se  faisant  admettre  parmi  nous,  à  la  mort  de  son 
père,  maintenir  sur  nos  listes  un  nom  honoré  qui  s'y  trou- 
vait inscrit  depuis  quarante-huit  ans. 

Depuis  1843,  M.  P.-J.-S.  Passama,  officier  de  marine, 
figurait  sur  nos  listes  où  il  s'était  fait  inscrire  à  son  retour 
du  voyage  qu'il  accomplissait  dans  le  Yémen  en  1842, 
comme  second  de  M.  Jéhenne,  commandant  de  la  Pré- 
voyante, chargée  une  mission  sur  la  côte  d'Arabie. 

La  Société  a  perdu  encore  un  membre  ancien  et  dévoué, 


ET   SUR  LES  PROGRÈS   DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.  7 

en  la  personne  du  vice-amiral  baron  Didelot,  qui  était  des 
nôtres  depuis  1844. 

Dans  le  courant  de  l'année  nous  avions  appris  la  mort 
de  M.  Arthur  Grasset,  voyageur  naturaliste  distingué. 
Fidèle  à  ses  sentiments  envers  la  Société  dont  il  faisait 
partie  depuis  1861,  il  lui  a  laissé,  par  ses  dispositions  testa- 
mentaires, un  legs  de  5000  francs. 

Nous  n'entendrons  plus  les  communications  si  pleines  de 
verve,  de  spirituels  aperçus  auxquelles  excellait  notre  col- 
lègue M.  Louis  Simonin,  vulgarisateur  actif  et  ingénieux, 
qui  s'était  fait  une  spécialité  de  la  géographie  économique. 
M.  Simonin  était  parmi  nous  depuis  1865. 

M.  L.-E.  Gaultier  de  la  Richerie,  capitaine  de  frégate  en 
retraite,  membre  de  la  Société  depuis  1866,  avait  dû  à  son 
zèle  pour  les  recherches  géographiques  d'être  nommé  pré- 
sident de  la  Société  de  géographie  de  Lorient,  Tune  des 
plus  actives  de  ces  associations  qui  ont  groupé  en  province 
les  adeptes  ou  les  fervents  de  notre  science. 

Plusieurs  fois,  depuis  son  entrée  à  la  Société  en  1867, 
M.  Paul  Lévy  nous  avait  entretenus  de  ses  nombreux  voyages 
dans  l'Amérique  centrale,  notamment  au  Nicaragua.  Il  a  été 
brusquement  enlevé  à  des  espérances,  à  des  projets  dont  sa 
connaissance  de  contrées  qu'il  décrivait  si  bien,  permettait 
d'espérer  la  réalisation. 

Dès  l'origine  du  mouvement  géographique  actuel,  une 
Société  de  géographie  se  fondait  à  Marseille  sous  la  prési- 
dence de  M.  Alfred  Rabaud,  notre  collègue  depuis  1872. 
Par  la  distinction  de  son  esprit,  comme  par  son  exquise 
bonne  grâce  et  son  dévouement,  il  a  largement  contribué  à 
développer  cette  association  qui  perd  en  lui  un  président 
difficile  à  remplacer.  Pour  notre  part,  nous  perdons  un  col- 
lègue éminent  que  nous  étions  toujours  heureux  devoir  au 
milieu  de  nous. 

Il  fut  membre  de  la  Société  pendant  onze  ans,  le  direc- 
teur, de  la  mission  chinoise  à  Paris,  M.  Prosper  M.  Giquel, 


8  RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

ancien  officier  de  marine,  dont  les  connaissances  spéciales 
étaient  toujours  si  obligeamment  mises  à  la  disposition  de 
ceux  d'entre  nous  qui  étudient  l'empire  chinois. 

L'un  de  nos  récents  comptes-rendus  vous  a  parlé  de 
M.  P.-L.  Morin,  ancien  directeur  du  cadastre  du  Canada,  que 
nous  comptions  parmi  nous  depuis  1875.  Sa  mort  nous 
enlève  un  collègue  essentiellement  dévoué  aux  intérêts  de 
la  Société. 

M.  Paul  Soleillet,  enlevé  aussi  cette  année,  était  un  explo- 
rateur vigoureux  et  hardi  qui  avait  par  deux  fois  pris  la 
route  de  Timbouktou.  La  Société  l'avait  admis  au  nombre 
de  ses  membres  en  1879. 

Le  11  septembre  dernier  mourait  à  Brass,  sur  le  bas 
Niger,  le  docteur  Robert  Flegel,  explorateur  allemand  ins- 
crit sur  nos  listes  depuis  1882.  Il  est  mort  de  maladies  con- 
tractées pendant  plusieurs  années  d'efTorts  pour  pénétrer 
au  cœur  de  l'Afrique  par  la  Bénoué.  Savant  autant  que 
modeste  et  courageux,  M.  R.  Flegel  a  succombé  au  seuil  de 
la  contrée  où  il  avait  conquis  la  célébrité  comme  explora- 
teur. 

Les  contrôles  de  la  Société  renferment  les  noms  de  quel- 
ques-uns des  représentants  les  plus  illustres  de  l'art  fran- 
çais. Nous  aurons  le  regret  d'en  voir  disparaître  le  nom 
de  M.  Paul  Baudry,  ce  grand  peintre  dont  les  œuvres  reflé- 
taient si  bien  l'esprit  élevé.  M.  Paul  Baudry  avait  été  reçu 
membre  de  la  Société  il  y  a  tantôt  dix  ans. 

Voici  un  ingénieur  de  mérite,  M.  G.  Naissant,  qu'une  mort 
prématurée  a  enlevé  aux  études  où  il  s'était  distingué,  sur  les 
gisements  aurifères  dans  les  diverses  parties  du  globe,  no- 
tamment dans  l'Amérique  du  Sud.  Il  était  notre  collègue 
depuis  1874. 

Un  jeune  officier,  M.  Marcel  Palat  a  succombé  aux  coups 
du  fanatisme  musulman,  dans  une  tentative  pour  pénétrer 
au  Touat,  et  s'avancer  vers  Timbouctou.  Le  chapitre  relatif 
à  l'Afrique   donnera  quelques  détails  sur  ce  douloureux 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.  9 

événement.  M.  Marcel  Palat  était  entré  Tannée  dernière  dans 
la  Société. 

Voyageur  infatigable  et  zélé,  M.  Charles  Mano,  reçu  égale- 
ment Tan  dernier  parmi  nous,  avait  accompli  dans  les  deux 
Amériques  de  très  longs  voyages  dont  la  relation  encore 
inédite  ajoutera  un  Français  de  plus  à  la  série  de  ceux  que 
compte  déjà  l'histoire  de  la  géographie  américaine. 

Pour  l'honneur  de  concourir  à  une  œuvre  grandiose 
«ntre  toutes,  M.  Léon  Boyer  avait  accepté  la  haute  et  rude 
tâche  de  diriger  les  travaux  des  Panama.  La  fièvre  jaune  a 
enlevé  en  pleine  jeunesse  cet  ingénieur  d'un  rare  mérite, 
qui  était  devenu  notre  collègue  dans  le  courant  de  Tannée. 
La  Société  a  vu  un  vide  nouveau  se  produire  dans  la  liste 
de  ses  correspondants  étrangers,  par  la  mort  du  conseiller 
da  Silva  Mendes  Léal,  élu  membre  correspondant  en  1867. 
Homme  d^État,  littérateur  et  historien  distingué,  M.  Mendes 
Léal  fut  longtemps  ministre  de  Portugal  à  Paris.  En  cette 
qualité,  il  appliqua  toujours  son  extrême  courtoisie  à  res- 
serrer les  liens  entre  les  représentants  français  et  portu- 
gais des  sciences  géographiques. 

La  Société  a  perdu  encore  :  MM.  Ansart  du  Fiesnet 
(Edmond),  conseiller  général  du  Pas-de-Calais  (1852)*;  — 
Pollen  (le  D'  François),  vice-consul  de  Tempire  ger- 
manique (1867);  —  Béranger,  propriétaire  (1868);  — 
Aubry-Deleau,  président  du  tribunal  de  commerce  de 
Mirecourt  (1878);  — Bocquet  (Anselme),  ancien  négociant 
(1873);  —  Delesse  (Henri),  sous-chef  au  Ministère  des 
Travaux  publics  (1875);  — Trêve  (Auguste-Hubert),  capi- 
taine de  vaisseau  (1875);  —  Gauvin  (Paul-Nicolas),  lieu- 
tenant de  vaisseau  (1876); — Blatel  (Léopold),  inspecteur 
des  messageries  maritimes  (1877);  —  Cheilus  (1879);  — 
Peruy  (Jean-Charles),  médecin  principal  de  Tarmée  (1879); 
—  L'Hôtellier  (Tabbé),  curé  à  Perray  (1879);  —  Lalerrière 

1.  Les  miUésimes  entre  parenthèses  indiquent  les  années  d'admission 
dans  la  Société. 


10       BAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

(J.  de),  négociant  (1879);  —  Tergès  (de),  inspecteur  géné- 
ral des  finances  (1880);  —  Trasbot  (Marie- Adrien),  ingé- 
nieur de  la  marine  (1880);  —  Badin  (Etienne-Marie- J.), 
caissier  central  au  Ministère  de  l'Intérieur  (1881);  —  Baschet 
(Armand),  publiciste  (1881);  — Joubert  (Charles-Henri-A.), 
inspecteur  en  chef  des  services  administratifs  et  financiers 
de  la  marine  et  des  colonies  (1881);  —  Hall  (Edouard) 
(1882);  —  Vial  (Jules-Paul),  colonel  du  génie  en  retraite 
(1882);  —  Lange  (Alexandre),  propriétaire  (1882);  — 
Pomairol  (Henri)  (1883);  —  Hugot  (Joseph-Augustin-Na- 
poléon), capitaine  d'infanterie  de  marine,  au  Tonkin  (1883); 
—  Caillau  (Georges),  1883;  -r-  Baratte  (Jules-Arnould- 
Adolphe-A.),  aide-commissaire  de  la  marine  (1883-1884). 

Les  intérêts  financiers  de  notre  association,  gérés  avec 
tant  de  sollicitude  par  M.  Paul  Mirabaud,  président  de  la 
Section  de  comptabilité,  sont  dans  les  meilleures  conditions 
possibles,  en  tenant  compte  des  charges  fort  lourdes  dont  le 
budget  restera  longtemps  grevé  parla  construction  de  l'hôtel 
qui  nous  abrite.  La  location  de  nos  salles  plus  demandées 
que  les  années  précédentes,  apporte  quelque  allégement  à 
ces  charges. 

La  Société  est  actuellement  en  possession  du  legs  Poirier; 
la  a  Fondation  Poirier  »  existe  désormais.  Le  premier  explo- 
rateur qui  bénéficie  de  la  générosité  du  testateur  est  notre 
collègue,  M.  Désiré  Charnay,  l'un  des  plus  anciens,  des  plus 
méritants  parmi  les  explorateurs  français. 

D'autre  part,  la  Société  a  touché  le  legs  de  10000  francs 
qui  lui  avait  été  fait  par  M.  Edmond  Baquet,  mort  en  1884  ; 
elle  appliquera  ce  legs  à  des  publications  scientifiques. 

Enfin  M.  Grasset,  mort  en  1886,  a  laissé  à  la  Société 
dont  il  a  fait  partie  pendant  vingt-cinq  ans,  une  somme  de 
5000  francs.  Le  nom  de  M.  Grasset  s'ajoutera  à  la  liste  des 
bienfaiteurs  que  la  Société  a  ouverte  dans  la  salle  de  ses 
séances. 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.       11 

Nos  richesses  scientiâques  auxquelles  M.  Jackson,  notre 
collègue,  consacre  toute  son  activité,  tout  son  dévouement, 
ont  notablement  augmenté  depuis  le  précédent  rapport. 
La  Société  de  géographie  a  le  droit  d'être  fière  de  sa  biblio- 
thèque et  ceux  qui  ont  besoin  d'y  recourir  rendront  ce  té- 
moignage qu^elle  est  largement  ouverte  aux  travailleurs^ 

La  tenue  intérieure  de  l'hôtel,  le  soin  des  innombrables 
détails  matériels  de  chaque  jour  incombent  toujours  à 
M.  Charles  Aubry,  qui  continue  à  s'acquitter  avec  autant  de 
bon  vouloir  que  de  bonne  grâce  des  fonctions  laborieuses 
et  délicates  d'agent  de  la  Société. 

Au  cours  de  Tannée  votre  Commission  centrale  a  mis  à 
l'étude  trois  questions,  celle  de  l'orthographe  des  noms  géo- 
graphiques, celle  de  la  propriété  des  cartes,  enfin  celle  des 
mesures  à  prendre  en  vue  de  l'Exposition  universelle  de  1889. 

Parfois  il  arrive  que  les  commissions  spéciales  aboutissent 
à  des  solutions.  Ainsi  en  a-t-îl  été  pour  notre  commission  de 
l'orthographe  géographique.  Après  de  longues  discussions, 
elle  a  proposé  et  la  Commission  centrale  a  adopté  quelques 
principes  très  généraux,  grâce  auxquels  s'établira  un  com- 
mencement d'unité  dans  la  manière  d'orthographier  les 
noms  géographiques.  C'est  un  progrès  dans  une  question 
qui  ne  comporte  du  reste  pas  de  solution  complète. 

Quelques  auteurs  avaient  adressé  à  la  Société  des  récla- 
matioDs  ou  des  notes  au  sujet  de  la.  propriété  des  cartes 
géographiques.  Le  sujet  est  fort  délicat  et  une  commission 
chargée  de  l'étudier  soumettra  prochainement  son  avis  à 
l*examen  de  votre  Commission  centrale. 

Enfin  il  y  avait  lieu,  pour  ceux  qui  administrent  les  inté- 
rêts de  notre  association,  de  se  préoccuper  de  l'Exposition 
de  1889.  Ils  devaient  notamment  examiner  l'opportunité, 
la  convenance  de  convoquer,  à  cette  occasion,  le  quatrième 
congrès  international  des  sciences  géographiques.  Le 
deuxième  congrès  s'était  déjà  réuni  à  Paris  par  l'initiative 
de  la  Société,  et  le   troisième  ayant  eu  lieu  à  Venise,  la 


12      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

Société  de  géographie  de  Rome  qui  l'avait  organisé  devait 
régulièrement  rester  chargée  de  déterminer  le  siège  du 
congrès  à  venir.  Des  négociations  sont  entamées  avec  cette 
Société. 

Le  chapitre  des  généralités  enregistrera  tout  d'abord  un 
événement  universitaire  auquel  ne  saurait  trop  applaudir  la 
Société  de  géographie  :  c'est  la  création  d'une  chaire  de 
géographie  physique  à  la  Faculté  des  sciences.  La  géogra- 
phie, dans  notre  système  d'études,  était  un  peu  sacrifiée  à 
l'histoire,  et  si  excellent  que  fut  le  cours  de  géographie  de 
la  Faculté  des  lettres,  il  ne  pouvait,  il  ne  devait  assigner  à 
la  physique  terrestre  qu'un  programme  limité. 

Dans  une  allocution  oti  il  a  spirituellement  fait  justice 
des  engouements  sans  mesure  pour  la  géographie,  M.  La- 
visse,  directeur  d'études  pour  l'histoire,  a  exposé,  à  l'ouver- 
ture des  conférences  des  lettres,  l'esprit  du  cours  qui  vient 
d'être  créé  :  «  Étudier  dans  leur  ensemble  les  grandes  lois 
du  monde  physique,  acquérir  des  notions  précises  et  coor- 
données sur  les  relations  de  la  nature  avec  l'homme,  suivre 
l'action  de  l'humanité  sur  cette  nature  qu'elle  exploite  en 
la  subissant,  c'est  partie  intégrante  de  l'éducation  que  doit 
recevoir  tout  homme  cultivé.  » 

La  grande  tâche  d'exposer  les  connaissances  actuelles 
sur  les  organes  de  la  vie  du  globe,  leurs  fonctions,  leurs 
relations,  a  été  confiée  à  notre  collègue  M.  Charles  Vélain, 
qui  saura  certainement  introduire  dans  ses  leçons  des  mé- 
thodes et  des  aperçus  nouveaux. 

11  faut  inscrire  encore,  aux  généralités  géographiques, 
l'intéressante  discussion  soulevée  devant  l'Académie  des 
Sciences,  à  propos  des  observations  faites  à  Nice  par  M.  Hatt. 
L'éminent  ingénieur  hydrographe  ayant  constaté  que  la  ver- 
ticale de  cette  ville  est  moins  déviée  qu'elle  ne  devrait 
l'être,  en  raison  de  l'action  du  massif  des  Alpes,  en  avait 
conclu  que^  sous  la  Méditerranée,  l'écorce  du  globe  doit 


ET  SUR  LES  PROGRÈS   DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.      13 

présenter  un  surcroît  d'épaisseur  et  que  la  couche  terrestre 
s'y  refroidit  à  la  basse  température  des  eaux  profondes.  Ces 
conclusions  ont  été  attaquées  par  M.  de  Lapparent,  ingénieur, 
auteur  d'un  excellent  Traité  de  Géologie. 

Au  cours  de  son  argumentation,  il  a  émis  cette  thèse  que 
les  éléments  sur  lesquels  la  géodésie  étaye  ses  mesures  de 
la  terre  resteront  insuffisants  tant  qu'un  arc  de  méridien 
n'aura  pas  été  mesuré  dans  l'hémisphère  austral. 

L'un  des  maîtres  en  ces  matières,  M.  Faye,  a  vivement 
combattu  les  vues  de  M.  de  Lapparent  et,  pour  être  restée 
sans  conclusions,  cette  polémique  n'en  constitue  pas  moins 
un  exposé  général  des  questions  les  plus  ardues,  les  plus 
délicates  que  la  collaboration  des  géodésiens  et  des  géo- 
logues soit  appelée  à  étudier. 

Un  demi-siècle  environ  s'est  écoulé  depuis  l'apparition 
de  V Atlas  de  géographie  physique  de  Hermann  Bergliaus, 
œuvre  sans  précédent  et  qui  formait  comme  un  complément 
du  Cosmos  de  Humboldt.  Après  avoir  alimenté  une  foule 
d'ouvrages  de  seconde  main  et  rendu  de  grands  services, 
cette  œuvre,  malgré  un  remaniement  partiel  opéré  en  1852, 
avait  vieilli  et  demandait  à  être  remplacée.  La  maison  Jus- 
tus  Perthes,  d'où  elle  était  sortie,  a  commencé  récemment 
la  publication  d'un  nouvel  Atlas  physique,  dressé  sous  la 
direction  de  M.  Hermann  Berghaus  fils.^  L'Institut  géogra- 
phique de  Gotha  est  admirablement  pourvu  des  éléments 
nécessaires  à  l'élaboration  d'un  pareil  ouvrage  ;  les  savants 
géographes  auxquels  les  Mittheilungen  doivent  d'être  un 
recueil  de  premier  ordre,  les  cartographes  habiles  qui  ré- 
digent V Atlas  de  Stieler  réunissent  toutes  les  lumières  pour 
la  mise  en  œuvre  de  ces  nombreux  éléments.  Le  Nouvel 
Atlas  physique  de  Berghaus,  dont  les  premières  livraisons 
portent  le  millésime  de  1886,  réunit  en  les  généralisant  sous 
une  forme  élégante  et  claire,  tous  les  faits  constatés,  toutes 
les  observations  recueillies  dans  les  divers  domaines  de  la 
physique  terrestre. 


14       RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

La  géographie  de  l'Europe  en  est  depuis  longtemps  à  une 
phase  où  ses  progrès  ne  sauraient  guère  être  relevés  d'une 
année  à  l'autre.  Le  sol  et  les  populations  de  notre  continent 
sont  l'objet  d'études  minutieuses,  méthodiques,  continues, 
dont  l'exposé  annuel  entraînerait  le  rapporteur  en  dehors 
des  lignes  générales  imposées  à  un  travail  qui  doit  em- 
brasser le  monde  entier.  Nous  sommes  ici  sur  un  domaine 
où  la  civilisation  applique  ses  puissantes  ressources  à  trans- 
former la  terre,  à  l'accommoder  aux  besoins  de  l'homme. 
C'est  ainsi  que  de  vastes  travaux  sont  entrepris  ou  projetés 
pour  abréger  les  distances  en  réunissant  les  mers  ou  les 
fleuves,  en  coupant  des  isthmes  et  creusant  des  tunnels, 
pour  rendre  plus  actif  le  mouvement  du  commerce,  plus 
intense  l'activité  des  centres  de  population. 

Vous  savez  tous,  par  exemple,  que  cette  année  môme  a 
vu  décider  la  coupure  de  la  presqu'île  danoise,  dans  le  but 
d'éviter  aux  navires  de  traverser  le  Sund  et  de  doubler 
la  pointe  du  Jutland  pour  passer  de  la  Baltique  à  la  mer 
du  Nord.  Vous  savez  également  que,  sous  la  haute  direction 
du  général  Turr,  le  percement  de  l'isthme  de  Gorinthe  se 
continue  activement.  Un  grand  projet  dont  la  réalisation  si 
désirable  semble  d'ailleurs  possible  est  celui  du  <c  canal 
des  Deux-Mers  »,  grâce  auquel  notre  marine  de  commerce 
et  de  guerre  pourrait  communiquer  entre  l'Océan  et  la 
Méditerranée,  entre  Bordeaux  et  Marseille,  sans  avoir  à 
contourner  l'Espagne. 

Dans  l'est  de  l'Europe,  M.  Léon  Dru  a  été  étudier  les 
moyens  de  faire  communiquer  le  Don  et  le  Volga,  au  moyen 
d'un  canal  qui  permettrait  le  trajet  par  eau  de  la  mer 
Noire  h  la  mer  Caspienne.  L'achèvement  de  ces  diverses 
entreprises  et  de  celle  qui  a  pour  but  d'ouvrir  une  voie  na- 
vigable entre  le  lac  Onega  et  la  mer  Blanche,  rendrait 
possible  la  circumnavigation  complète  de  l'Europe. 

Tandis  qu*on  coupe  les  isthmes  on  cherche  le  moyen  de 
franchir  à  pied  sec  les  détroits  ou  les  bras  de  mer.  Les 


ET  SUR  LES  PROGRÉS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.         15 

auteurs  de  projets  se  sont  largement  donné  carrière.  Le 
inieux  étudié  de  ces  projets,  celui  d'un  pont  ou  d'un  tunnel 
sous-marin  à  travers  la  Manche,  a  rencontré  les  obstacles 
politiques  que  vous  connaissez.  On  a  parlé  aussi  d'un  tunnel 
entre  le  Danemark  et  la  Suède,  entre  l'Italie  continentale  et 
la  Sicile,  entre  Constantinople  et  Scutari,  entre  TEspagne  et 
le  Maroc.  Il  n'est  point  permis  d'ignorer  ici  ou  d'oublier  les 
efforts  qui  tendent  à  faire  de  Paris  un  port  de  mer  en  lui  ou- 
vrant un  accès  direct  vers  la  Manche  ou  vers  la  mer  du  Nord. 
En  attendant  d'avoir  à  enregistrer  le  commencement 
d'exécution  ou  l'accomplissement  de  ces  divers  projets,  la 
géographie  doit  recueillir  précieusement  les  résultats  des 
enquêtes  auxquels  ils  donnent  lieu. 

S'il  est  impossible,  dans  un  rapport  général,  d'abor- 
der l'exposé  des  travaux  géographiques  relatifs  à  tous 
les  États  de  l'Europe,  votre  rapporteur  peut  et  doit  faire 
une  exception  pour  les  travaux  accomplis  en  France,  notam- 
ment pour  ceux  du  Service  géographique  de  l'armée  et  du 
Service  hydrographique  de  la  marine. 

Le  Service  géographique  de  l'armée,  comme  vous  le 
savez,  centralise  tous  les  travaux  de  géodésie,  de  topographie 
et  de  cartographie  exécutés  au  Ministère  de  la  Guerre.  On 
ignore  généralement,  dans  le  public,  l'étendue  comme  la 
variété  des  opérations  qui  incombent  à  ce  service  placé 
actuellement  sous  la  haute  et  savante  direction  du  colonel 
Perrîer,  membre  de  l'Institut*. 

Toute  carte  dite  d'état-major  repose  sur  un  réseau  géo- 
désique  qui  assure  rigoureusement  la  position  relative  des 
localités  et  l'orientation  des  lignes  de  la  carte.  Cette  sub- 
struction  dont  l'établissement  exige  de  longues  années  d'un 
miautieux  labeur  est  terminée  pour  la  France,  mais  nos 
géodésiens  n'ont  point  cependant  achevé  leur  tâche. 

1-   Depuis   que  ces  lignes  ont   été  écrites,  le  colonel  Perrier  a    été 
promu  au  grade  de  général. 


16  RAPPORT  SUR  LES   TRAVAUX  DE  LA   SOCIÉTÉ 

Ils  doivent  étudier  de  nouvelles  méthodes  d'observalion> 
revoir  les  portions  défectueuses  du  réseau  des  triangles, 
participer  aux  opérations  de  mesure  du  sphéroïde  terrestre, 
sauvegarder  enfin  chez  nous  les  traditions  d'une  science 
éminemment  française  par  ses  origines  et  son  premier  déve- 
loppement. 

La  section  de  géodésie,  placée  directement  sous  les  ordres 
du  commandant  Bassot,  a  continué  cette  année  les  re- 
cherches précédemment  entreprises.  Elle  s'est  constamment 
occupée  de  déterminer  télégraphiquement  et  astronomique- 
raent  la  différence  de  longitude  entre  Paris  et  Dunkerque; 
cette  dernière  ville  a  été  soigneusement  fixée  en  latitude. 

Des  opérations  non  moins  minutieuses  ont  été  effectuées 
pour  établir  la  latitude  de  l'observatoire  de  Montsouris,  au 
nord  de  Paris. 

Nul  aujourd'hui  n'ignore  qu'il  est  indispensable  pour  les 
géodésiens  de  connaître  l'intensité  de  la  pesanteur  sur  les 
points  où  ils  opèrent.  Des  observations  de  pendule  ont  été 
faites  à  Paris  et  à  Dunkerque. 

En  Algérie,  les  officiers  géodésiens  ont  travaillé  à  la 
mesure  d'une  chaîne  géodésique  de  premier  ordre,  ayant 
pour  objet  de  prolonger  jusqu'à  Laghouat  la  méridienne  de 
France  qui  s'arrêtait  àMédéah. 

Enfin  des  opérations  ont  été  entreprises  en  vue  d'établir 
la  latitude  de  Laghouat  et  de  déterminer  l'intensité  de  la 
pesanteur  soit  en  ce  point,  soit  à  Alger. 

Depuis  quelques  années  le  service  géographique  publie  une 
■édition  tirée  sur  des  planches  de  zinc,  de  la  carte  de  France 
à  1/80000;  toutefois  la  mise  à  jour  de  l'édition  gravée  sur 
cuivre  n'a  pas  été  négligée,  mais  cette  opération  est  fort 
lente  en  raison  des  difficultés  inhérentes  au  mode  de  gra- 
vure sur  cuivre  et  en  raison  d'autres  nécessités  de  service. 

Cent  trente  et  une  planches  sont  actuellement  revisées,  et 
une  trentaine  sont  en  cours  de  revision.  Absolument  usé  par 
le  tirage,  le  cuivre  de  la  feuille  de  Paris  avait  dû  être  refait. 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.        17 

La  gravure  du  trait  a  été  terminée  au  mois  de  mars  dernier, 
et  la  gravure  de  la  montagne  s'exécute  en  ce  moment. 

En  attendant  la  revision  de  l'édition  gravée  sur  cuivre, 
rédition  zincographique,  tenue  au  courant  au  fur  et  à 
mesure  de  la  revision  sur  le  terrain,  répond  à  tous  les 
besoins.  Conformément  aux  règles  établies,  on  a  exécuté 
sur  zinc,  cette  année,  toutes  les  corrections  signalées  dans 
le  courant  de  l'année  précédente  (1885)  par  la  revision  sur 
le  terrain,  et  qui  portaient  sur  cent  quatre-vingts  quarts  de 
feuille  de  la  carte. 

Cette  règle,  qui  permet,  en  principe,  de  mettre  la  carte  de 
France  à  1/80  000  complètement  à  jour  dans  chaque  période 
de  cinq  années,  a  été,  depuis  le  commencement  de  l'édition 
zincographique  jusqu'à  ce  jour,  rigoureusement  observée. 
A  la  fin  de  l'année,  les  trois  cinquièmes  des  feuilles  de 
la  carte  auront  paru  en  édition  sur  zinc,  et  revisées  pour  la 
seconde  fois.  A  la  fin  de  1888  la  carte  aura  paru  en  seconde 
révision,  moins  la  Corse  dont  les  feuilles  n'auront  subi 
encore  qu'une  seule  revision  sur  zinc. 

Onapublié  une  feuille  Pam  bis  au  1/80000,  dans  laquelle 
Paris  occupe  le  centre  delà  feuille.  La  montagne  y  est  figurée 
par  des  courbes  de  niveau  rehaussées  par  un  estompage  gris 
bleuté. 

Pour  la  carte  de  France  à  1/320  000,  la  gravure  de  la 
montagne  de  la  Corse  est  entièrement  terminée  et  la  feuille 
sera  incessamment  publiée. 

La  section  de  cartographie  s'occupe  de  la  mise  au  cou- 
rant de  la  carte  de  la  frontière  des  Alpes  à  1/320  000 
(iO  feuilles  en  couleurs). 

La  gravure  de  la  carte  de  France  à  1/600  000  (en  6  feuilles), 
dont  les  feuilles  II  et  IV  ont  seules  paru,  est  poussée  avec 
une  grande  activité.  La  feuille  VI  sera  prochainement  pu- 
bliée. 

La  nouvelle  carte  de  France  à  1/200000  et  celle  d'Algérie 
à  1/50000,  en  couleurs,  sont  aussi  poussées  activement. 

soc.  DE  GÉOGR.  —  1"  TRIMESTRE  1887.  VIII.  —  2 


18      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

Onze  feuilles*  de  la  première  ont  été  publiées  dans  le 
courant  de  Tannée  et  portent  à  vingt  et  un  le  nombre  des 
feuilles  livrées  au  public.  Une  trentaine  de  feuilles,  dont 
quelques-unes  très  avancées,  sont  en  cours  de  préparation. 
La  carte  entière  comprendra  quatre-vingt-une  feuilles,  y 
compris  la  Corse. 

La  sixième  livraison  (6  feuilles)  de  la  carte  de  l'Algérie 
àl/50000  a  paru  en  1886*,  ce  qui  porte  à  trente-sixle  nombre 
des  feuilles  parues  jusqu'à  ce  jour.  La  septième  livraison, 
composée  également  de  six  feuilles,  paraîtra  prochaine- 
ment. 

La  carte  d'essai  de  la  France  à  1/50  000,  imprimée  en  cou- 
leurs, qui  comprenait  jusqu'ici  cinquante-six  feuilles,  va 
être  augmentée  de  quatorze  feuilles  qui  sont  en  cours 
d'exécution.  Cinquante-cinq  feuilles  de  cette  carte  ont  paru. 

La  section  de  cartographie  a  exécuté  en  gravures  sur  zinc, 
en  deux  couleurs  (les  eaux  en  bleu),  et  publié  une  nouvelle 
carte  des  chemins  de  fer  français  à  1/1  250000,  en  deux  feuil- 
les. Cette  échelle  permet,  mieux  que  celle  du  1/1  600000, 
qui  devenait  trop  petite,  d'indiquer  les  détails  nécessaires. 
La  carte  à  1/1  600000  a  été  supprimée. 

On  a  publié  les  cinq  feuilles  sud  de  la  nouvelle  carte  de 
la  Tunisie  à  1/200  000,  gravée  sur  zinc. 

La  carte  de  l'Algérie  à  1/800  000  (4  feuilles)  est  en  ce  mo- 
ment l'objet  de  corrections  très  importantes  et  qui  la  mettent 
au  courant  des  données  les  plus  récentes. 

Elle  renfermera  notamment  ce  qu'elle  peut  comporter  des 
éléments  d'une  grande  carte  du  Sud-Oranais  à  1/200000,  qui 
sera  prochainement  publiée  en  couleurs.  Cette  carte,  qui  se 
compose  de  quinze  feuilles,  est  entièrement  terminée  pour  le 
dessin  et  pour  la  gravure.  Elle  a  été  exécutée  d'après  les 


1.  Amiens,  Melun,  LiUe,  Mézières,  Paris,  Orléans,  Mftcon,  Bourges, 
Annecy»  Moulins,  Berne. 
â.  Azeffoun,  Jemmapes,  Ben-Haroun,  Aïn-Bessem,  Rio  Salado,  Arbal. 


ET  SUR   LES  PROGRÈS  DES  SCIENCE»  GÉOGRAPHIQUES.       19 

levés  et  reconnaissances  exécutés  parles  capitaines  deCas- 
tries,  Brosselard  et  Delcroix. 

Une  carte  du  Maroc  à  l'échelle  de  1/500  000  (9  feuilles)  est 
en  cours  de  préparation  sous  la  direction  du  capitaine  de 
Castries,  Elle  contiendra  toutes  les  indications  recueillies 
soit  par  cet  officier,  soit  par  les  voyageurs,  notamment  les 
itinéraires  de  M.  de  Foucauld. 

L'empereur  du  Maroc  recevra  prochainement  une  magni- 
fîque  carte  murale  de  ses  Etats,  œuvre  manuscrite,  unique 
en  son  genre  et  qui  a  fait  l'admiration  de  ceux  qui  ont  été 
admis  à  la  voir.  Les  montagnes  y  sont  représentées  en  per- 
spective cavalière  d'une  façon  intelligible  pour  qui  n'a  pas 
l'habitude  de  nos  conventions  géographiques.  Quelques- 
unes  des  villes,  Maroc  par  exemple,  y  sont  représentées  par 
des  plans  d'une  grande  délicatesse;  les  écritures  sont  en 
arabe  et  la  carte  est  entourée  d'un  cadre  richement  orné. 

En  mars  1886,  le  service  géographique  publiait  une  carte 
générale  du  delta  du  Tonkin,  établie  à  1/500000  (1  feuille) 
à  l'aide  des  documents  réunis  par  les  officiers  du  corps 
expéditionnaire.  Plus  tard,  paraissait  une  nouvelle  édition  de 
la  carte  à  1/300000,  publiée  déjà  depuis  un  certain  temps. 

De  plus,  les  environs  de  Bac-Ninh,  Than-Maï,  Than-Hoa, 
un  itinéraire  de- Hué  à  Quang^Nam  et  les  premières  feuilles 
de  l'itinéraire  de  la  route  mandarine  de  Nam-Dinh  à  Hué 
ont  été  exécutés  à  l'échelle  de  1/100  000. 

Enfin  la  belle  carte  de  Tlndo-Chine  orientale,  par  M.  Du- 
treuil  de  Rhins,  a  reçu  un  certain  nombre  d'additions  qui  la 
naettent  au  courant. 

Le  colonel  Perrier  fait  préparer,  en  ce  moment,  une  carte 
de  détail  du  fleuve  Rouge  à  1/25  000  (13  feuilles),  entre  le 
confluent  de  la  rivière  Noire  et  14  kilomètres  en  amont  de 
Liao-Kaï. 

Une  carte  à  1/500000  (3  feuilles)  du  cours  de  la  rivière 
Noire,  depuis  Hong-Hoa  jusqu'en  amont  des  rapides  de 
Hoa-Trang,  est  aussi  en  cours  de  préparation. 


20  RAPPORT  Srîl   LES  TRAVAUX  DE   LA  SOCIÉTÉ 

En  temps  et  lieu  paraîtra  aussi  une  carte  à  1/100000 
(2  feuilles),  donnant  les  travaux  de  la  commission  de  délimi- 
tation de  la  frontière  autour  des  That-Ké  et  de  Lang-Son. 
La  carte  des  environs  de  Lao-Kaï  présentera  également  les 
travaux  de  délimitation  ;  elle  sera  publiée  à  la  même  échelle. 

Enfin  cette  série  sera  complétée  par  la  carte  des  environs 
de  Phu-No-Quan  à  1/50000. 

Le  service  topographique  du  ïonkin,  dirigé  par  le 
commandant  Berthaut,  prépare  l'exécution  d'une  carte  à 
1/100  000  (44  feuilles)  de  la  région  occupée  par  nos 
troupes. 

Les  brigades  topographiques  ont  continué  leurs  levés 
pour  l'exécution  de  la  carte  régulière  de  l'Algérie;  elles  se 
composaient,  pour  cette  année,  de  quarante-huit  officiers 
sous  les  ordres  du  colonel  Mercier. 

Dans  la  province  ^d'Oran  les  topographes  ont  opéré  sur 
les  environs  d'Aïn-Temouchent  et  d'Aïn-el-Hadjar*. 

Dans  la  partie  occidentale  de  la  province  de  Constantine 
(massif  de  la  petite  Kabylie)  ils  ont  levé  les  environs  de 
Bougie  et  les  massifs  montagneux  qui  séparent  cette  ville 
d'Aïne-Roua,  par  leChabet-el-Akra^. 

Dans  Test  de  la  même  province,  les  opérations  topogra- 
phiques ont  porté  sur  le  massif  montagùeux  situé  entre 
rOued-Zenati  et  Souk-Arrhas,  au  sud  de  Guelma^. 

La  superficie  totale  du  terrain  levé  en  Algérie  a  été  de 
2536  kilomètres  carrés.  Le  nombre  des  feuilles  de  la  carte 
d'Algérie  actuellement  terminées  est  de  quatre-vingt-cinq. 

Selon  les  instructions  spéciales  données  par  le  colonel 
Perrier,  dans  l'intérêt  de  la  géographie  ancienne,  les  officiers 
ont  porté  leur  attention  sur  les  restes  romains  de  l'Algérie. 
Ils  ont  ainsi  reconstitué  presque  entièrement,  pendant  la 


1.  1376  kilomètres  carrés. 
t,  1940  kilomètres  carrés. 
3.  1920  kilomètres  carrés. 


ET  SUR  LES   PROGRÈS   DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.     21 

Campagne  de  1886,  les  deux  voies  romaines  qui  reliaient 
Bougie  à  Sétif ;  Tune,  citée  dans  Titinéraire  d'Antonin,  par 
Tubusuctus,  l'autre  par  le  col  de  K'frida  et  le  poste  d'Aqua 
frigidâ,  qui  garantissait  Muslubio  et  toute  la  côte  contre 
les  incursions  des  tribus  de  la  montagne.  D'autres  voies 
romaines  à  travers  le  massif  montagneux  entre  Souk-Arrhas 
et  Gonslantine,  dans  l'ancienne  Numidie,  ont  été  également 
reconstituées  en  grande  partie. 

Pour  terminer  le  chapitre  relatif  aux  travaux  du  Service 
géographique,  il  faut  rappeler  que  la  grande  carte  de 
l'Afrique  (i/2  000000),  dressée  par  le  commandant  de  Lau- 
noy,  avance  aussi  rapidement  que  le  comportent  les  soins 
avec  lesquels  elle  est  établie. 

A  la  fin  de  l'année  M.  de  Lannoy  aura  achevé  la  planimé- 
trie  de  cinquante-trois  des  feuilles  de  cette  carte,  et  tout 
fait  espérer  qu'avec  l'année  1887  les  soixante-deux  feuilles 
qui  composent  l'œuvre  seront  achevées  en  planimétrie. 
Le  travail  de  cette  année  comprend  la  représentation  du 
désert  libyque,  de  la  pointe  et  de  la  côte  des  Somâli,  du 
Maroc  et  du  nord  de  l'Algérie  et  de  la  Tunisie,  ainsi  (jue  de 
l'île  de  Madère.  Comme  précédemment,  M.  de  Lannoy  a 
garni  les  parties  blanches  de  ses  feuilles  par  quelques 
cartons  donnant  des  plans  de  localités  importantes.  Les 
livraisons  de  sa  carte  d'Afrique  continuent  à  paraître  accom- 
pagnées de  notices  précieuses  pour  les  géographes. 

Le  Service  hydrographique  du  Ministère  de  la  Marine,  dont 
les  travaux  sont  actuellement  dirigés  par  M.  Bouquet  de  la 
firye,  membre  de  l'Iustitut,  ne  se  montre  pas  moins  actif  que 
le  Service  géographique  de  l'armée;  chaque  année  accroît  la 
loantité  déjà  si  considérable  de  ses  productions  en  cartes 
ou  instructions  nautiques  pour  toutes  les  mers  du  globe.  Il 
a  publié,  dans  le  cours  de  l'année  échue,  une  cinquantaine 
de  cartes  exécutées  soit  d'après  les  levés  de  nos  officiers  de 
marine  ou  de  nos  ingénieurs  hydrographes,  soit  d'après  les 


22     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

travaux  des  hydrographies  étrangères.  Le  littoral  français  est 
constamment  l'objet  de  levés  nouveaux  destinés  à  consta- 
ter les  changements  survenus  dans  ses  formes,  dans  la 
nature  et  la  profondeur  de  ses  fonds.  Les  hydrographes  ont 
fait,  en  1886,  des  levés  détaillés  de  la  rivière  de  Trieur,  de 
l'embouchure  de  l'Adour,  et  ils  ont  opéré  une  reconnais- 
sance rapide  de  l'entrée  de  la  Gironde. 

Dans  la  Méditerranée  ils  ont  achevé  de  lever  la  côte  de 
Tunisie.  Cette  grande  opération,  poursuivie  depuis  cinq  ans 
avec  le  soin  et  la  méthode  qui  ont  présidé  au  levé  des  côtes 
de  France,  se  résumera  en  une  série  de  feuilles  originales  à 
1/25000,  qui  représentent  un  développement  de  côtes  de 
750  milles  marins,  ou  1400  kilomètres. 

Pour  la  partie  de  la  côte  comprise  entre  le  lac  Biban  et  la 
frontière  de  la  Tripolitaine,  l'opération  a  été  dirigée  par 
M.  Héraud,  ingénieur  hydrographe,  sous  les  ordres  duquel 
travaillaient  quatre  ingénieurs,  avec  les  officiers  du  Linois  et 
de  V Étendard, 

A  la  côte  africaine  de  l'Atlantique,  outre  les  travaux  du 
commandant  Ilouvier  dont  ont  trouvera  l'exposé  au  chapitre 
de  l'Afrique,  il  faut  mentionner  les  études  du  lieutenant  de 
vaisseau  Voitoux  sur  le  cours  de  la  Loemmé  et  sur  la  baie  de 
Marsab,  les  travaux  de  M.  Guillon  sur  l'Ogôoué,  de  M.  Ni- 
colas sur  la  rivière  Muny  et  des  officiers  de  VInfernet  sur  le 
banc  de  Rufi^que. 

Dans  la  mer  Rouge,  MM.  de  Lajarte  et  Laporte  ont  dressé 
le  plan  de  Tirahn,  dans  les  parages  de  Madagascar.  M.  Le- 
boulleur  de  Gourion  a  relevé  le  plan  de  Manja  et  un  plan 
des  Comores.  Le  levé  de  la  grande  île  de  cet  archipel  va,  du 
reste,  être  prochainement  entrepris. 

L'Indo-Chine  a  eu  une  large  part  dans  les  travaux  hydro- 
graphiques à  mentionner  ici.  Deux  jeunes  ingénieurs 
hydrographes,  MM.  Laporte  et  Gauthier,  ont  terminé  le 
levé  de  la  côte  du  Tonkin  entre  Hon-né  et  Hou-tsen;  ils  ont 
de  plus  établi  plusieurs  plans  de  détail.  La  reconnaissance 


ET   SUR   LES  PROGRÈS   DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.    23 

hydrographique  de  nos  possessions  de  l'extrême  Orient  sera 
prochainement  terminée.  Dans  les  mêmes  parages,  un  offi- 
cier de  marine  a  tracé  le  cours  de  deux  arroyos  dans  les- 
quels se  réfugiaient  les  pirates. 

En  Chine,  l'amiral  Rieunier  a  fait  exécuter  des  croquis 
de  la  rivière  Quianho,  des  îles  Ghusan  et  des  îles  Saddle. 

A  Terre-Neuve,  enfin,  M.  Leclerc,  capitaine  de  vaisseau, 
a  levé  le  plan  du  petit  bras  et  du  grand  bras  de  La  Source, 
et  complété  celui  de  la  baie  des  Iles. 

A  côté  des  travaux  à  la  mer,  il  en  est  de  très  intéressants 
qui  consistent  à  discuter  les  données  antérieures  pour  en 
déduire  des  positions  nouvelles  ou  plus  exactes,  et  amé- 
liorer la  cartographie  dans  l'intérêt  de  la  navigation.  De  ce 
nombre  estTœuvre  de  M.  Gaspari,  intitulée:  Discussions  et 
tables  de  positions  géographiques  dans  les  mers  des  Indes 
et  de  la  Chine.  M.  Gaspari  lui-même  nous  en  a  présenté  un 
aperçu.  Frappé  de  la  discordance  entre  les  diverses  déter- 
minations effectuées  dans  ces  parages,  il  a  repris  les  obser- 
vations originales,  pour  les  soumettre  à  une  délicate  opé- 
ration de  contrôle  et  de  discussion,  et  en  déduire  une 
table  de  159  positions  géographiques  qui  permettent  aux 
marins  d'apporter  à  leurs  caries  les  corrections  nécessaires. 
De  semblables  travaux  méritent  d'autant  plus  d'être  si- 
gnalés^ qu'ils  ne  s'imposent  point  à  l'attention  générale 
et  ne  rendent  pas  toujours  en  honneur  ce  qu'ils  ont  coûté 
en  labeur. 

Est-il  besoin  de  vous  rappeler  la  communication  si  goûtée 
que  nous  adressait,  il  y  a  quelques  mois,  S.  A.  le  prince 
A.  de  Monaco,  sur  ses  études  pratiques  relatives  au  régime 
et  à  la  direction  du  Gulf  Stream  ?  Peu  de  personnes  sont 
à  même  de  participer  aux  recherches  de  ce  genre,  qui  de- 
mandent des  moyens  d'action  tout  spéciaux,  qui  exigent 
surtout  un  grand  zèle  pour  la  science  et  une  persévérante 
volonté.  La  croisière  de  VHirondelle,  dont  il  nous  a  été  rendu 


24  RAPPORT   SUR   LES    TRAVAUX  DE   LA   SOCIÉTÉ 

compte,  sera  suivie  d'autres  campagnes,  et  les  recherches 
du  prince  de  Monaco  ajouteront  certainement  à  nos  connais- 
sances encore  trop  limitées  sur  les  immensités  de  l'Océan 
Atlantique,  sur  les  courants  qui  le  sillonnent,  sur  les  êtres 
innombrables  qui  le  peuplent. 

Il  faut  rappeler,  avant  de  quitter  la  France,  que  le 
30  mai  1886  s'est  effectué  le  dénombrement  de  la  population 
de  notre  pays;  il  accuse  un  chiffre  de  38  218  903  habitants, 
soit  une  augmentation  de  546  855  habitants  sur  le  chiffre 
donné  par  le  recensement  précédent,  celui  de  décembre  1881. 
Le  tableau  de  dénombrement  nous  montre  que  la  population 
de  58  départements  est  en  progression,  tandis  que  celle  de 
29  départements  est  en  décroissance.  La  France  compte  ac- 
tuellement 362  arrondissements,  2871  cantons  et  36 121  com- 
munes. 

L'Asie,  comme  d'ordinaire,  a  fourni  au  mouvement  géo- 
graphique un  grand  nombre  d'éléments  dont  il  n'est  pos- 
sible d'indiquer  que  les  principaux. 

En  l'abordant  par  l'ouest,  nous  devons  enregistrer  tout 
d'abord  un  nouveau  voyage  sur  la  dangereuse  terre  d'Arabie. 
M.  Edouard  Glaser,  naguère  aide-astronome  à  l'Observa- 
toire de  Vienne,  a  fait  du  Yémen  le  champ  de  ses  re- 
cherches. Préparé  par  de  sérieuses  études,  il  n'a  en  quelque 
sorte  pas  cessé,  depuis  1882,  de  parcourir  cette  province. 
Les  Mitteilungen  de  Gotha  ont  donné,  au  début  de  l'année, 
un  résumé  du  plus  récent  voyage  de  M.  Glaser,  qui  a  eu  lieu 
d'avril  1885  à  février  1886. 

Comme  les  précédents,  il  eut  pour  point  de  départ  le 
port  assez  animé  de  Hodeidah,  dont  l'explorateur  signale  à 
la  commission  sanitaire  le  quartier  ea?ira  muros,  l'El  Akhdâm, 
habile  par  une  population  misérable,  et  qui  peut  devenir  un 
foyer  d'infection  épidémique.  Aux  portes  de  Hodeidah  com- 
mence le  Khabt,  sorte  de  steppe  "  '  ^es  seuls  repré- 


ET  SUR  LES  PROGRÈS   DES  SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.     25 

sentants  de  la  vie  sont  d'innombrables  grillons^  des  serpents 
Tenimeux  et  des  vers,  dangereux  aussi,  longs  de  10  à  12  cen- 
timètres. L'Aschaly  qui  ressemble  à  notre  bruyère  et  dont 
les  Arabes  tirent  du  savon  et  du  fard  pour  la  toilette  des 
femmes,  est  Tun  des  seuls  produits  végétaux  du  Khabt.  Au 
sujet  de  toute  la  plaine  côtière  du  Tehama,  l'explorateur 
émet  cette  théorie,  qu'elle  est  d'une  formation  géologique 
récente.  Couverte  autrefois  par  la  mer,  elle  n'aurait  émergé, 
par  suite  du  recul  des  eaux,  qu'il  y  a  dix-sept  siècles 
environ.  Un  phénomène  analogue  se  serait  produit  aussi  à 
Djeddah,  à  Port-Saïd,  à  Utîque  et  au  golfe  de  Triton.  Un 
grand  nombre  de  localités  citées  par  Pline,  par  Ptolémée  et 
par  l'auteur  du  périple  comme  étant  sur  la  côte,  devraient 
aujourd'hui  être  cherchées  assez  loin  dans  l'intérieur. 

Les  premiers  échelons  du  Tehama  constituent  le  terri- 
toire de  Kborinya,  habité  par  les  Khorahs  qui  sont  probable- 
ment, d'après  M.  Glaser,  les  Cyrœi  de  Pline  et  auraient  été 
les  premiers  à  défricher  le  sol  mis  à  nu  par  l'abaissement 
des  eaux.  Autour  de  Hodjeilah,  important  marché  dont 
l'altitude  est  de  600  mètres,  le  Tehama  montagneux  élève 
des  sommets  de  200  à  600  mètres,  qui  vont  se  confondre 
avec  la  série  des  massifs  du  Sérat. 

Aux  trois  voyages  de  M.  Glàser,  notamment  au  dernier, 
la  géographie  aura  gagné  une  carte  itinéraire  à  grande 
échelle  de  la  route  entre  Sa'dâ  et  Aden.  Cette  carte,  appuyée 
sur  une  cinquantaine  de  positions  astronomiques,  est 
enrichie  de  nombreuses  cotes  d'altitude,  obtenues  au  baro- 
mètre. Elle  établit  que  les  précédents  voyageurs  avaient 
trop  reculé  vers  le  nord  et  l'est  les  points  de  leurs  itiné- 
raires, notamment  San-â.  A  côté  de  ce  document  de  pre- 
mier ordre,  le  voyageur  a  rs^porté  une  ample  moisson  de 
renseignements  géographiques  sur  l'intérieur  de  la  pénin- 
sule, depuis Sa'dâ^  Asîr  et  Yâm,  jusqu^au  golfe  Persique,  sur 
le  pays  de  Mârib^  le  Hadramaout  et  le  désert  Dehna.  Pendant 
imeannéeM.  Glaser  a  fait  une  série  complète  d'observations 


i 


26  RAPPORT   SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

météorologiques  à  l'altitude  de  2200  mètres.  Il  a  recueilli 
des  informations  fort  complètes  sur  les  origines,  les  mœurs, 
la  religion  des  tribus,  sur  Tagriculture  et  les  productions 
de  la  contrée.  L'épigraphie  de  l'Arabie  lui  sera,  pour  sa 
part,  redevable  de  quatre  cents  inscriptions  sabéennes  ou 
minéennes;  la  philologie  s'est  enrichie  d'un  vocabulaire  de 
deux  mille  mots  antéislamiques  sabéens  et  d'une  gram- 
maire de  la  langue  parlée  actuellement  dans  l'Arabie  méri- 
dionale. Enfin  l'histoire  trouvera  peut-être  de  précieuses 
révélations  dans  deux  cent  soixante-quatre  manuscrits 
arabes  recueillis  par  Tactif  explorateur.  M.  Glaser  se  pré- 
pare à  visiter  de  nouveau  le  Yémen;  mais  on  peut, 
dès  maintenant,  ranger  ses  explorations  parmi  les  plus  com- 
plètes, les  plus  fécondes  qui  se  soient  accomplies  dans  l'in- 
térieur de  l'Arabie.  Les  résultats  n'en  seront-ils  pas  publiés 
quelque  jour  avec  tous  leurs  développements? 

Il  faut  rendre  aux  Russes  cette  justice,  qu'ils  ne  laissent 
pas  dans  le  vague  primitif  la  géographie  des  régions  où  ils 
s'établissent.  A  peine  arrivés,  ils  font  exécuter  des  détermi- 
nations astronomiques  qui  affermissent  rapidement  la  carte 
de  la  contrée;  ils  font  entreprendre  des  études  sur  la 
météorologie,  la  géologie,  la  faune,  la  flore,  les  habitants 
des  contrées,  et  s'initient  vite  ainsi  aux  ressources  de  leurs 
lointains  domaines. 

Ils  étudient  l'Asie  sur  des  étendues  bien  autrement  con« 
sidérables,  et  peut-être  avec  plus  de  méthode  que  les  Anglais. 
Leurs  reconnaissances,  qui  comprennent  tout  naturellement 
la  Sibérie  et  l'Asie  centrale,  se  portent  aussi  sur  les  routes 
entre  ces  contrées  et  l'empire  chinois  ;  elles  s'étendent  jus- 
qu'aux rives  des  mers  de  Chiite.  Chaque  année  enregistre 
une  série  de  fructueux  voyages  accomplis  par  des  Russes  et 
dont  les  résultats  accroissent  toujours  les  notions  de  la 
géographie  sur  des  pays  neufs  ou  à  peine  connus. 

Pour  cette  année,  le  rapport  du  savant  secrétaire  général 


ET  SUR   LES   PROGRÈS   DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     27 

de  ia  Société  de  géographie  de  Saint-Pétersbourg,  M.  Gri- 
gorieî,  a  fait  connaître  plusieurs  explorations  qui  doivent 
êire  signalées  à  côté  de  celles  dont  nous  avons  eu  connais- 
sance par  les  renseignements  toujours  si  nets,  si  justes,  de 
notre  collègue  M.  Veniukoff. 

L'Asie  centrale,  vers  laquelle  nous  allons  nous  avancer, 
se  signale  par  un  fait  général  sur  lequel  il  importe  d'attirer 
l'attention  des  explorateurs  et  des  géographes.  Avec  sa  par- 
faite connaissance  des  documents  et  du  terrain,  M.  Veniukoff 
a  exposé  devant  l'Académie  des  Sciences,  et  dans  la  Revue 
de  Géographie  de  M.  L.  Drapeyron,  la  marche  d'un  puissant 
phénomène  de  physique  terrestre.  Sur  dix  millions  de  kilo- 
mètres carrés  du  territoire  de  l'Asie  centrale,  les  lacs  se 
dessèchent  rapidement,  le  sol  est  de  plus  en  plus  envahi  par 
les  sables  et  le  désert  est  en  train  de  dévorer  les  dernières 
oasis.  Les  cartes  anciennes  et  les  travaux  récents  constatent 
Tactivilé  du  mal,  l'imminence  du  péril  qui  menace  l'avenir 
économique  de  ces  contrées.  M.  Veniukoff  montre  que  les 
steppes  au  nord  de  la  mer  Caspienne  se  sont  sensiblement 
modifiées  en  quelques  années,  que  rapidement  aussi  la 
baie  d'Astchi  s'est  desséchée,  comme  les  golfes  de  Barsouk 
et  d'Aïbouguir.  Le  vaste  Balkash  est  entamé  par  ce  phéno- 
mène et  des  groupes  de  lacs  de  la  Dzungarie  voient  leur 
plan  d'eau  s'abaiàser^  leurs  bassins  se  morceler  et  se  réduire. 
Des  recherches  spéciales  poursuivies  par  M.  N.  Yadrintzef, 
que   cite  M.  Veniukoff,  montrent  que  les  lacs  sibériens, 
notamment  le  Tscbany,  situé  entre  l'Obi  et  l'Irtish,  subis- 
sent les  mêmes  influences. 

M.  Veniukoff  se  demande  quels  seraient  les  moyens 
d'arrêter  ce  dessèchement  des  lacs,  cette  invasion  dessables 
qui  menacent  d'un  péril  certain  et  redoutable  une  sur- 
face de  pays  égale  à  l'Europe.  Après  avoir  constaté  Tinsuf- 
fisance  des  résultats  obtenus  jusqu'ici  dans  la  lutte  déjà  en- 
gagée,  il  estime  que  les  efforts  doivent  tendre  à  augmenter 


28  RAPPORT   SUR  LES  TRAVAUX   DE   LA  SOCIÉTÉ 

la  surface  de  la  mer  Caspienne  «:  en  rétablissant  d'une  façon 
partielle  son  ancienne  communication  avec  la  mer  Noire  > 
et  à  «  détourner  le  fleuve  Don  de  son  lit  actuel  vers  le 
Volga  ». 

Au  sujet  de  cetle  dernière  entreprise,  notre  collègue 
M.  Léon  Dru  nous  exposera  d'ici  à  quelques  mois  sans 
doute,  d'après  ses  minutieuses  études  sur  le  terrain,  les 
difficultés  qu'elle  présente,  les  chances  de  succès  qui  peu- 
vent la  recommander. 

Les  territoires  de  la  Perse  voisins  de  TAfghanistan,  dans 
le  sud-ouest  d'Hcrat,  entre  le  cours  du  Heri  Rud,  le  Seistan 
et  le  Lut  étaient  à  peine  connus  avant  les  deux  missions 
accomplies  par  le  colonel  C.-E.  Stewart  de  1882  à  1885. 
Dans  la  première  M.  Stewart,  partant  de  Khaf,  a  longé  le 
Kwaja  Shahaz  Kuh,  gros  massif  dominé  par  un  pic  d'envi- 
ron 2400  mètres;  il  a  franchi  un  second  massif  également 
considérable,    TAhinguran  Kuh,   et    s'est  avancé  jusqu'à 
Birjand,  chef-lieu  actuel  du  district  de  Kain  dont  la  popu- 
lation est,  en  partie,  d'origine  arabe.  Assez  élevé,  le  Kain 
est  doté  d'un  climat  brûlant  en  été,  glacial  en  hiver.  Au  sud 
il  est  borné  par  le  Lut  ou  désert,  que  visita  M.  Stewart.  Le 
voyage  y  fut  particulièrement  pénible  et  dangereux  ;  l'expé- 
dition faillit  périr  de  soif  et  de  fatigue,  car  des  guides  igno- 
rants ne  surent  pas  la  conduire  à  l'emplacement  du  puits. 
Il  fallut  pendant  quelques  jours  se  contenter  d'une  eau  pu- 
tride, après  des  marches  harassantes  effectuées  sous   un 
soleil  de  feu,  par  une  température  suffocante.  Ce  fut  par 
hasard  que  la  colonne  rencontra  de  petites  sources  d'eau 
douce.  Au  delà  du  désert,  non  loin  d'une  chaîne  de  hau- 
teurs, est  le  village  de  Naiband  où  M.  Stewart  et  sa  caravane 
purent  prendre  quelque  repos.  Peuplé  de  400  habitants,  ce 
village  est  baigné  par  un  petit  cours  d'eau.  Les  dattes  sont 
la  principale  ressource  de  la  population,  mais  aux  portes 
mêmes  de  Lut,  la  neige  avait  été  si  abondante  l'un  des 


^ 


ET  SUR  LES   PROGRÈS   DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.     29 

hivers  précédents,  qu'un  grand  nombre  de  palmiers  avaient 
péri.  Naiband,  situé  à  Tattitude  de  900  mètres,  occupe  une 
plaine  aride,  nue,  semée  de  collines  rocheuses  hautes 
de  300  à  360  mètres.  Si  pauvre,  si  déshéritée  que  soit  cette 
sorte  d'oasis,  elle  n'en  sert  pas  moins  à  rendre  possible  en 
éléle  trajet  de  Birjand  à  Karman.  Les  habitants  de  Naiband 
n'avaient  jamais  vu  d'Européen  avant  la  visite  du  colonel 
Slewart.  D'après  certains  noms  fournis  par  une  caravane  qui 
se  trouvait  à  Naiband  lors  de  son  passage,  levoyageur  estime 
que  celte  localité  dut  être  l'une  des  étapes  de  Marco-Polo. 

Les  données  réunies  par  M.  Slewart  sur  le  Lut  complètent 
celles  qu'avait  recueillies  en  1861  le  regretté  Nicolas  de 
Khanikof,  dont  l'itinéraire  à  travers  le  désert  passe  un  peu 
plus  vers  Test.  Le  général  Goldsmid  dans  sa  mission  au 
Seistan  avait  également  abordé  le  Lut,  fraction  de  cette  zone 
désertique  qui  prolonge  à  travers  l'Asie  les  sables  de  l'Afrique 
et  de  l'Arabie. 

Au  retour  de  cette  rude  exploration,  le  colonel  Stewart 
parcourut  encore  le  pays  situé  entre  Duruh,  Tabbas,  Gazik 
elYazdun,  non  loin  de  la  frontière  afghane.  Il  faut  cons- 
tater ainsi  l'existence  d'une  dépression  salée  à  laquelle 
viennent  aboutir  les  eaux  qu'envoient  vers  Test  les  massifs 
deKwaja  Shahazet  d'Ahinguran.  Cette  dépression,  qui  porte 
le  nom  de  Dak-i-Khursha,  est  un  lac  en  hiver  et  en  été  un 
marais  salant,  sorte  de  sebkha  comme  il  s'en  trouve  plu- 
sieurs de  la  frontière  du  Seistan  au  coude  de  Heri-Rud. 

Une  seconde  mission  conduisit  le  colonel  Stewart  à 
Mohsinabad,  village  situé  à  130  kilomètres  dans  le  nord- 
ouest  de  Hérat.  Il  partit  de  là  pour  explorer  le  Badghis, 
dont  il  a  été  si  souvent  question  à  propos  du  conflit  qui 
nienaça  d'éclater  entre  la  Russie  et  l'Angleterre.  Dans  ces 
courses  avec  des  cavaliers  persans  à  la  poursuite  de  pillards 
iwkmen,  il  a  eu  l'occasion  de  faire  d'intéressantes  obser- 
vations sur  les  mœurs  des  uns  et  des  autres.  Il  a  constaté, 
tntre  autres  faits,  que  les  Turcomans,  excellents  cavaliers. 


30  RAPPORT   SUR   LES  TRAVAUX  DE    LA   SOCIÉTÉ 

préfèrent  cependant  combattre  à  pied  et  sont,  dans  ces  con- 
ditions-là, des  adversaires  redoutés  des  Persans. 

En  qualité  de  commissaire  délimitateur  de  la  frontière 
afghane,  le  colonel  Stewart  a  résidé  à  Hérat  où  depuis  sir 
Lew  Pelly,  en  1860,  n'avait  pénétré  aucun  officier  anglais. 
La  ville  construite  sur  une  colline  qui  supporta,  dit-on,  six 
autres  villes  antérieures,  avait  au  commencement  du  siècle 
une  population  évaluée  à  100  000  habitants  ;  ce  chiffre  est 
aujourd'hui  réduit  à  12  000.  Ses  environs,  cultivés  comme 
un  jardin,  produisent  en  abondance  des  fruits  excellents  et 
d'espèces  variées.  Des  Persans  en  majorité,  des  Afghans  et 
quelques  Ghahar  Aïmak  peuplent  Hérat,  au  sujet  de  laquelle 
M.  Stewart  a  recueilli  des  informations  très  intéressantes. 
Il  a  terminé  son  mémoire  en  déclarant  nécessaire  de  pro- 
longer jusqu'au  raccordement  avec  les  lignes  russes  le  che- 
min de  fer  qui  s'arrête  actuellement  à  Quettah.  Cette  entre- 
prise serait  facilitée  par  l'existence  de  mines  presque  iné- 
puisables de  pétrole.  Ce  vœu  sera  réalisé,  car  la  voie  ferrée 
anglaise  va  être  continuée  entre  Kettah  et  Kandahar.  Les 
forces  de  l'Inde  pourraient  ainsi  se  porter  rapidement  sur 
Hérat  ou  menacer  sur  ses  flancs  une  armée  qui  tenterait 
l'accès  de  l'Inde  par  la  passe  de  Kaïber. 

A  l'actif  de  l'année  il  faut  inscrire,  pour  l'Asie  centrale, 
un  événement  considérable  qui  relève  à  certains  égards  de 
la  géographie.  Vous  avez  pu  voir,  dans  l'un  de  nos  comptes 
rendus,  une  intéressante  notice  sur  le  chemin  de  fer  trans- 
caspien,  adressée  à  la  Société  par  M.  le  général  Annenkoff^ 
le  promoteur  et  l'âme  de  cette  immense  entreprise.  La 
ligne  est  aujourd'hui  livrée  à  la  circulation  jusqu'à  Merve  ; 
elle  sera  bientôt  prolongée  jusqu'à  l'Oxus  et  détachera  des 
rameaux  dans  plusieurs  directions.  L'ouverture  de  cette 
ligna  est  un  fait  auquel  l'opinion  n'a  peut-être  pas  prêté 
toute  l'attention  qu'il  mérite  et  dont  la  mention  ne  devait 
pas  être  omise  ici.  Chacun  comprend  qu'en  dehors  de  son  im- 


ET  SUR  LES   PROGRÈS   DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     31 

portance  économique  et  polilîque,  le  nouveau  chemin  de  fer 
hâtera  rétude  de  contrées  effleurées  à  peine  par  les  voyageurs. 
Dans  la  partie  de  la  région  transcaspienne  située  au  sud 
de  l'Aral,  dans  les  Khanats  de  Khîva  et  de  Bukhara,  s'est 
exécuté  un  travail  de  grande  importance  géographique,  qui 
devait  être  mentionné  ici.  Un  officier  de  l'état-major  russe, 
le  capitaine  Gédéonof,  a  déterminé  de  nombreuses  positions 
astronomiques  sur  lesquelles  viendront  s'appuyer,  soit  les 
itinéraires  des  voyageurs,  soit  les  travaux  géodésiques  et 
topographiques  qui  seront  certainement  entrepris  un  jour, 
en  vue  du   levé  régulier   de  la  carte    de  ces   contrées. 

Dans  l'est  de  la  mer  Caspienne,  le  colonel  N.-N.  Bié- 
liavski,  en  mission  du  ministre  de  la  guerre,  a  étudié  la 
région  située  entre  le  golfe  Tsézarévitch,  l'ancien  Mertvi 
Kultuk,  et  Kunia-Ourghentch,  ainsi  que  partie  de  l'Amu- 
Wa  jusqu'à  Tchardjuï. 

Il  s'agissait  surtout  de  reconnaître  la  navigabilité  du 
Tsézarévitch  et  M,  Biéliavski  a  constaté  que  c'est  surtout  à 
l'époque  des  vents  de  l'est  que  le  golfe  diminue  sensible- 
ment. Ses  eaux,  néanmoins,  peuvent  en  tout  temps  être 
parcourues  par  des  vapeurs  de  5  pieds  de  tirant  d'eau. 

Le  colonel  Biéliavski  a  constaté,  de  plus,  les  ressources 

qu'offre  la  région  de  l'Ust-urt,  qui  jouit  d'un  climat  très 

salubre,  que  sillonnent  des  routes  praticables  jalonnées  par 
UQ  grand  nombre  de  puits. 

Quant  à  l'Amu-Daria  les  levés  de  l'expédition  ont  con- 
staté que  ses  deux  rives  présentent  presque  partout  une 
différence  très  sensible;  tandis  que  la  rive  droite  est 
couverte  de  sable,  sur  divers  endroits,  même  occupée  par 
des  hauteurs,  la  rive  gauche,  au  contraire,  se  prêterait  à  la 
culture.  Le  fleuve  est  navigable  et  les  sondages  opérés  ont 
donné  un  minimum  de  profondeur  de  4  à  5  pieds. 

C'est  aussi  la  région  transcaspienne  que  M,  A.  M.  Konchine 


32  RAPPORT   SUR   LES   TRAVAUX  DE  LA   SOCIÉTÉ 

a  explorée  de  1881  à  1885.  Les  recherches  auxquelles  s'est 
livré  le  voyageur  l'ont  amené  à  conclure,  après  plusieurs 
autres,  que  tout  le  bassin  aralo-caspîen  avait  été  autrefois 
submergé.  Il  considère  comme  une  erreur  la  supposition  que 
les  thalwegs  actuellement  à  sec,  connus  sous  les  noms 
d'Ousboï,  Tchardjuï-daria,  Aktama,  Ghiaoura  et  d'autres, 
aient  jamais  charrié  les  eaux  de  TOxus.  Il  appuie  sa  thèse 
sur  l'absence  de  toute  trace  d'eau  douce  dans  ces  lits;  aucun 
indice,d*ailleurs,  ne  fait  supposer  que  les  bords  des  prétendus 
cours  d'eau  aient  jamais  été  habités.  D'un  autre  côté,  le 
voyageur  a  reconnu  dans  ces  parages  l'existence  d'une  faune 
sous-marinc;lasaluie  de  l'eau  ainsi  que  les  dépôts  semblables 
à  ceux  de  la  presqu'île  Dardj  témoignent  de  l'ancienne  exis- 
tence d'une  mer.  Les  terrains  ont  le  même  aspect  que  les 
terrains  baignés  par  la  mer.  On  y  constate,  en  revanche, 
l'absence  de  toute  alluvion  fluviale. 

La  région  appelée  actuellement  Kara-kum  était  recou- 
verte par  la  mer.  Le  dessèchement  se  serait  opéré  par  la 
force  des  vents;  peut-être  aussi  le  sol  aurait-il  subi  un 
exhaussement. 

Quant  à  la  formation  des  thalwegs  ou  lits,  M.  Konchine 
l'explique  par  la  série  des  lacs  qui,  suivant  les  sinuosités 
de  rUst-urt,  s'étendaient  le  long  des  anciens  bords  de  la 
mer.  Il  faut  ajouter  que  cette  théorie  a  été  vivement  com- 
battue par  divers  savants  russes,  notamment  par  M.  Steb- 
nitzki. 

M.  Konchine  doit  être  reparti  en  compagnie  de  M.  Radde 
pour  continuer  ses  études  sur  la  question. 

Le  27  mars  dernier,  MM.  CapusetBonvalot,  avec  un  dessi- 
nateur, M.  Pépin,  se  mettaient  en  route  pour  accomplir 
dans  l'Asie  centrale  une  nouvelle  mission  du  Ministère  de 
l'Instruction  publique.  De  Téhéran,  où  ils  arrivaient  le 
11  avril,  un  trajet  de  vingt-cinq  jours,  par  une  route  détes- 
table,  parcourue  sur  un  fourgon  tartare,  les  conduisit  à  Me- 


1 


ET  SUR   LES  PROGRÈS  DES    SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.      33 

shed,  en  longeant  le  Khévir,  vaste  dépression  saline,  presque 
entièrement  dépourvue  de  végétation.  Meshed,  la  capitale 
du  Khorassan,  est,  disent  MM.  Caques  et  Bonvalot,  la  ville 
la  plus  fanatique  qu'ils  aient  rencontrée  dans  l'Asie  cen- 
trale. Un  infidèle  serait,  à  coup  sur,  écharpé  s'il  mettait  le 
pied  dans  la  partie  de  la  ville  appelée  a  Best  y>,  où  repose, 
sous  des  coupoles  bleues  et  dorées,  Timan  Riza.  De  toutes 
les  contrées  de  la  Perse,  les  pèlerins  accourent  en  foule 
au  tombeau  de  ce  saint.  A  Meshed,  il  fut  interdit  aux 
voyageurs  de  se  servir  de  leur  appareil  photographique. 
Leur  désir  de  pénétrer  dans  l'Afghanistan  pour  explorer  les 
sources  du  Kushk  et,  si  possible,  visiter  Hérat,  rencontra 
des  difficultés  d'une  autre  genre  :  la  permission  leur  fut 
refusée,  ce  qui  les  contraignit  à  se  diriger  sur  Saraks,  où 
ils  arrivèrent  le  17  juin. 

Autant  le  Saraks  persan,  sur  la  rive  gauche  du  fleuve, 
est  décrépit  et  misérable,  autant  le  Saraks  russe,  qui 
se  trouve  à  environ  3  kilomètres  de  là,  sur  la  rive  droite, 
est  jeune  et  vivant.  Les  maisons  se  sont  alignées  rapidement 
et  la  ville  a*  un  grand  avenir  commercial.  MM.  Gapus  et 
Bonvalot  ne  tardèrent  pas  à  se  mettre  en  route  pour  Merve, 
en  longeant  le  Tedjen,  dont  les  eaux  rapides  rongent  les 
rives  en  falaises. 

Puis  la  route  s'engage  dans  les  sables  du  Kara-kum  et 
pendant  90  kilomètres  on  ne  rencontra  d'ordinaire  plus 
d'eau.  La  chaleur  y  est  excessive.  Les  voyageurs  y  obser- 
vèrent 38°  à  9  heures  du  matin  et  42°,2  à  1  heure  du  soir, 
àTombre.  En  outre,  le  vent  chaud  du  nord-est  soulève  des 
nuages  d'une  poussière  brûlante  qui  voile  le  soleil.  Les 
abords  de  Merve  sont  parfois  rendus  difficiles  et  malsains 
par  les  crues  de  Murghab  qui  en  inondant  la  plaine,  forment 
dévastes  marécages.  La  Merve  russe  augmente  rapidement: 
elle  a  déjà  des  rues  bordées  de  nombreuses  boutiques.  Plu- 
sieurs hôtels  se  sont  établis  et  le  chemin  de  fer  trans«aspien 
va  donner  beaucoup  de  vie  à  cette  localité  autrefois  déserte. 

soc.  DE  GÉOGR.  —  1"  TRIMESTRE  1887.  VIH.  —  3 


34     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

Le  commerce  y  paraît  être  principalement  entre  les  mains 
des  Arméniens. 

Une  nouvelle  tentative  pour  pénétrer  dans  TAfghanistan 
par  Andchuï  et  Maîmené  n'ayant  pas  eu  plus  de  succès  que 
la  première,  MM.  Gapus  et  Bonvalot  se  dirigèrent  sur 
Tchardjuï  à  travers  le  désert,  qui  commence  à  25  kilo- 
mètres du  Murghab.  La  température,  très  élevée,  attei- 
gnait, vers  le  soir,  jusqu'à  46°  à  Tombre.  Le  vent  du  nord, 
chauffé  au  contact  des  sables,  rend  la  respiration  pénible. 
L'eau  est  rare  et  les  caravanes  se  traînent  d'un  puits  à 
Tautre.  Sur  une  distance  de  250  kilomètres,  on  ne  trouve 
d'eau  potable  qu'à  Rebet^k.  A  Tchardjuï,  les  voyageurs  tra- 
versèrent l'Amu-Daria  ;  il  leur  fallut  six  heures  pour  opérer 
le  passage,  tant  les  eaux  étaient  encore  abondantes  et  rapides. 
Avant  d'arriver  à  Karakul,  ils  constatèrent  que,  depuis  leur 
dernier  passage,  les  sables  mouvants  s'étaient  avancés  consi- 
dérablement vers  le  Sud  et  que  des  villages,  alors  habités, 
sont  aujourd'hui  déserts  et  à  moitié  ensablés.  Le  12  août, 
MM.  Gapus  et  Bonvalot  arrivaient  à  Samarcande.  Ils  trou- 
vèrent cette  ville  comme  transformée  depuis  que  les  Russes 
y  sont  établis  :  la  ville  est  agrandie;  les  monuments  ont 
été  réparés  tant  bien  que  mal;  des  boulevards  ont  été  tracés 
au  travers  du  fouillis  des  masures  indigènes,  des  squares 
ont  été  dessinés  à  la  place  des  terrains  vagues.  Cependant 
nos  voyageurs  n'a\aient  pas  abandonné  le  projet  de  pénétrer, 
à  leurs  risques  et  périls,  dans  l'Afghanistan  par  le  Hissar  et 
la  vallée  de  Surkhan.  Le  prochain  rapport  enregistrera  les 
résultats  de  cette  dangereuse  tentative. 

Tel  est  le  résumé  de  l'itinéraire  de  ces  voyageurs  si 
méritants.  Nous  ne  saurions  douter  qu'ils  n'aient,  comme  à 
leurs  précédentes  missions,  recueilli  un  grand  nombre 
d'informations  précieuses  pour  la  géographie  et  qu'ils  ne 
rapportent  de  belles  collections  pour  nos  musées. 

Le  lac  Balkash  et  ses  abords  ont  été  le  champ  d'études 


ET  SUR  LES   PROGRÈS   DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.      35 

faites  par  M.  Krasnof,  et  qui  ne  sont  pas  sans  intérêt  pour 
Ja  géographie.  Elles  ont  établi  que  le  Kara-Su  indiqué  sur 
les  cartes  n'existe  pas;  M.  Krasnof  n'a  vu  que  le  lit  desséché 
d'une  rivière  Kara-Sau.  Il  a  constaté,  en  outre,  que  les  ri- 
Tières  qui  descendaient  des  monts  At-Lesken  sont  depuis 
longtemps  taries.  L'Ala-Kul,  petit  lac  salé  qui  commu- 
niquait avec  le  Balkash,  est  complètement  à  sec.  La  mission 
de  M.  Krasnof  nous  apprend  aussi  que  depuis  trois  ans  Tlii 
a  cessé  d'avoir  ses  débordements  ;  en  revanche  son  affluent 
le  Kurlu  devient  tous  les  jours  plus  abondant.  La  branche 
nord  du  delta  de  l'Ili  tend  à  devenirla  plus  importante,  la 
branche  sud  se  transformant  en  marais  stagnants. 

C'est  dans  le  Karatéghine,  le  Darwaz,  le  Hissar,  le  Ku- 
liab,  le  Baldjuan,  les  beylicats  de  Chakhsiabs^  Karchi, 
Gusar,  Chir-Abad,  Kabadian,  Kurgan-tubé  que  M.  Groum 
Grjiaiaylo  a  dirigé  ses  recherches  d'ordre  zoologique  et 
botanique;  toutefois,  il  était  accompagné  d'un  officier  topo- 
graphe, M.  Rodionof,  dont  les  itinéraires  encore  inédits  nous 
apporteront  des  renseignements  sur  plusieurs  points  entière- 
ment nouveaux  pour  la  géographie,  comme  le  Babatag,  qui 
sépare  les  vallées  du  Surkhan  de  celle  du  Kafirnihan, 
comme  la  haute  région  située  entre  le  Vakhch  et  Kitchi- 
Surkhab,  sur  laquelle  les  voyageurs  ont  découvert,  outre 
plusieurs  lacs  salés,  un  affluent  du  haut  Amu-Daria,  le 
Taïr-Su. 

L'an  dernier  nous  avions  laissé  l'explorateur  russe 
Polanine  à  Sinin,  dans  le  Khansu,  non  loin  des  frontières  du 
Thîbet  oriental.  De  ses  deux  collaborateurs,  l'un,  M.  Scassi, 
officier  topographe,  était  resté  à  Lantchéu;  l'autre,  M.  Béré- 
zowski,  naturaliste,  s'était  dirigé  sur  Koïsian,  localité  située 
à  600  ou  700  kilomètres  au  sud-est  de  Lan-Tchéou,  dans 
une  contrée  à  peine  connue. 

M.  Polanine  lui-même  arrivait,  à  la  fin  de  novembre  1884, 


36      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

au  village  de  Nitchja,  chez  les  Mongols  Amdos,  que  le  CO' 
lonel  Prjévalski  a  désignés  sous  le  nom  de  Daldintzes  et  qui 
occupent  une  vaste  étendue  de  pays.  D'origine  fort  ancienne, 
les  Mongols  Amdos  forment  un  intéressant  sujet  d'études 
pour  l'ethnographie.  Dans  l'ouest  de  leur  territoire  ils  se 
livrent  à  l'agriculture  et  à  Félevage  des  bestiaux.  Leur 
langue  est  un  mélange  de  chinois  et  de  mongol  archaïque. 
Ils  sont  administrés  par  des  <!:  anciens  »  appelés  tousses, 
investis  de  fonctions  héréditaires  et  qui  sont  censés  descendre 
d'un  prince  à  moitié  historique,  à  moitié  légendaire.  Un 
certain  nombre  d'Amdos  professent  la  religion  islamique, 
d'autres  le  lamaïsme,  d'autres  enfin  pratiquent  divers  cultes 
plus  anciens,  probablement  importés  de  l'étranger. 

Au  printemps  de  1885  M.  Potanine  et  M.  Scassi  qui  l'avait 
rejoint,  étaient  de  retour  à  Sinin  où  ils  obtinrent  l'autorisa- 
tion de  traverser  une  partie  du  Tibet  oriental,  pour  se 
rendre  dans  le  sud,  à  Min-Tchéu.  Entre  Guï-duï  où  lui  fut 
donnée  une  escorte  de  vingt  miliciens  tangoutes,  et  Min- 
Tchéu  qui  est  situé  dans  la  vallée  du  Tao-Ké,  l'expédi- 
tion traversa  des  hauts  plateaux  (tanas)  d'environ  3000  mè- 
tres d'altitude.  Dans  l'ouest  de  sa  route,  elle  apercevait 
les  sommets  neigeux  d'Amni-djakar  et  d'Amni-tungling. 
La  route  suivie  passe  par  la  petite  ville  de  Bunan  et  les 
couvents  lamaïques  de  Labran  et  Djoni.  Labran  est  la  rési- 
dence d'ufl  personnage  religieux  considérable,  un  hehen 
qui  administre  le  pays  et  commande  une  troupe  spéciale. 

C'est  au  couvent  de  Djoni  que  M.  Bérézowski  rejoignit 
ses  compagnons  de  route.  De  Min-Tchéu  M.  Potanine  des- 
cendit au  sud,  mais  dut,  faute  de  ressources,  s'arrêter  à 
Sun-pan-tin,  centre  important  pour  le  commerce  du  thé 
entre  la  Chine  et  le  Tibet.  La  contrée  qui  s'étend  de  Min- 
Tchéu  à  Sun-pan-tin  est  un  labyrinthe  de  montagnes  diffl- 
ciles,  couvertes  de  forêts  et  coupées  de  vallées  profondes  ; 
les  chemins  y  sont  à  peine  praticables  pour  les  bêtes  de 
somme.   A  une  vingtaine  de  kilomètres  de   Sun-pan-tin 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.     37 

nall  la  rivière  Ksern-tzo,  formée  d'une  série  de  lacs  pitto- 
resques qui  occupent  le  fond  de  vallées  séparées  par  des 
digues  naturelles. 

De  Sun-pan-tin  la  mission  russe,  s'étant  un  peu  avancée 
vers  l'est,  regagnait  Lan-tchéu  par  Lun-en-fu,  Vensian,  Fzié- 
tchéu,  Gun-tchan-fu  et  Di-dao-tchéu,  localités  échelonnées 
sur  une  direction  à  peu  près  parallèle  à  la  roufe  que  M.  Po- 
lanine  avait  suivie  pour  gagner  Sun-pan-tin.  Le  20  octobre 
1885,  elle  était  rendue  à  Lan-tchéu,  et  prenait  ses  quartiers 
d'hiver  au  couvent  de  Gumbun  à  quelque  vingt  kilomètres 
deSinin. 

Les  voyageurs  effectuèrent  leur  retour  en  côtoyant  le 
Mu-nor  qu'ils  trouvèrent  encore  gelé  le  22  avril,  en  fran- 
chissant de  hauts  chaînons  du  Nan-chan  et  en  traversant 
dans  toute  sa  largeur  le  désert  de  Gobi  pour  atteindre  enfin 
la  frontière  russe  à  Kiakta. 

Votre  rapporteur  a  dû  se  borner  à  esquisser  vaguement  ce 
voyage  au  sujet  duquel  les  informations  précises  font  encore 
défaut;  on  sait  déjà,  cependant,  que  la  géographie  y 
gagnera  des  documents  de  haute  valeur  sur  une  partie  de 
l'Asie  à  peine  entamée  par  Texploration. 

Le  rapport  précédent  quittait  le  colonel  Prjévalski  *  aux 
inontagnes  de  Kiria,  dernière  étape  dans  la  partie  de  son 
voyage  où  le  grand  explorateur  avait  foulé  un  terrain  presque 
entièrement  inexploré  et  sur  la  géographie  duquel,  en  tout 
cas,  il  aura  été  le  premier  à  rapporter  des  informations  pré- 
cises. 11  ne  lui  restait,  pour  regagner  Aksu,  qu'à  traverser  le 
Khotan  dont  Toasis,  avec  ses  600, 000  habitants,  est  certai- 
ûement  l'une  des  plus  considérables  de  l'Asie  et  du  monde 
6Qlier.  Le  29  octobre,  la  mission,  franchissant  la  frontière 
russe,  se  retrouvait  au  sud  de  l'Issyk-kul,  en  territoire 
russe. 

i.  Le  colonel  Prjévalski  a  été,  depuis  son  retour,  promu  au  grade  de 
général. 


38  RAPPORT  SUR  LES   TRAVAUX  DE   LA  SOCIÉTÉ 

L'éminent  colonel  n'a  point  encore  fait  connaître  en 
détail  le  récit  de  son  expédition  à  la  rédaction  duquel  il 
travaille  activement  et  dont  la  publication  sera  l'un  des  faits 
géographiques  de  Tannée  prochaine. 

On  assure  qu'un  voyageur  anglais,  M.  Carey,  a  suivi  pas 
à  pas  la  route  de  M.  Prjévalski  et  se  dispose  à  relever  des 
erreurs  de  l'officier  russe.  L^  comparaison  entre  les  données 
des  deux  voyageurs  présentera  un  véritable  intérêt  pour  les 
géographes. 

Ainsi  que  les  précédents,  les  derniers  rapports  officiels 
sur  les  levés  de  Tlnde  nous  mettent  au  courant  non  seule* 
ment  des  travaux  géodésiques  et  topographiques  exécutés 
aux  Indes,  mais  encore  des  explorations  qui  se  poursuivent 
sans  relâche  sur  les  frontières  de  Tempire  et  débordent  sur 
les  contrées  voisines,  préparant  parfois  des  changements 
de  frontière. 

Dans  la  région  de  Darjiling  le  major  Tanner  a  continué 
la  triangulation  de  l'Himalaya,  tandis  que  dans  le  Sikkim 
M.  Robert  achevait  ses  levés  topographiques.  Sous  leur 
direction,  un  paundit  hindou  désigné  par  les  initiales  R.  N. 
a  fait  plusieurs  explorations  dans  le  bassin  de  la  Tista, 
entre  Darjiling  et  la  passe  Hongra-la-ma  qui  donne  accès 
sur  le  Tibet,  au  nord  du  Sikkim.  Quant  à  ce  dernier  pays, 
les  principales  routes  et  passes  qui  le  mettent  en  communi- 
cation avec  le  Nepaul,  le  Tibet,  le  Butan  sont  aujourd'hui 
étudiées. 

Lé  colonel  Tanner  a  fait  aussi  connaître,  dans  l'un  des 
General  Reports^  les  résultats  fort  importants  des  voyages 
d'un  autre  paundit  désigné  par  le  nom  générique  de  «  le 
Lama  ».  Ces  voyages  ont  été  marqués,  en  particulier,  par  de 
véritables  découvertes  dans  la  partie  du  Tibet  située  entre 
le  Sikkim  et  L'Hassa.  Les  cartes  de  ce  pays  donnent  toutes, 
d'après  celle  de  d'Anville^  un  lac  caractérisé  par  sa  forme 
annulaire  ;  c'est  le  Yamdok-Tso  ou  lac  Palté,  dont  les  expie- 


ET   SUR   LES    PROGRÈS   DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES      39 

rateurs,  depuis  Manning,  n'avaient  jamais  vu  que  la  partie 
nord-ouest.  Le  Lama,  ayant  pu  effectuer  le  périple  du  lac, 
a  constaté  qu'il  n'est  rien  moins  que  circulaire.  Il  s'étale 
dans  Test  en  une  immense  nappe  d'eau  triangulaire,  dont  la 
base  détache  vers  l'ouest  deux  grands  bras  enveloppant  une 
presqu'île  montagneuse. 

Le  Yamdok-Tso  présente  ainsi  approximativement  les 
contours  d'un  scorpion  ;  de  là  son  nom,  car  Yamdok,  en 
tibétain,  signifie  scorpion.  Situé  à  l'altitude  de  4206  mètres, 
d'après  le  Lama,  il  mesure  275  à  300  kilomètres  détour,  en 
suivant  les  inflexions  de  ses  rives.  La  presqu'île  isolée  par 
le  Yamdok  supporte  elle-même  un  petit  lac,  le  Dumu-Tso, 
élevé  de  152  mètres  au-dessus  du  lac  principal.  Le  Dumu- 
Tso,  en  raison  de  cette  différence  de  niveau,  inspire  une 
crainte  superstitieuse  aux  Tibétains,  qui  entrevoient  dans 
ses  flots  le  génie  de  l'inondation.  La  vallée  du  Rong-Tchu, 
qui  fait  communiquer  le  Yamdok-Tso  avec  le  Yaru-Tsan- 
Pu,  offrirait  cette  particularité  que,  selon  les  niveaux  va- 
riables du  lac  et  du  fleuve,  les  eaux  couleraient  alternative- 
ment dans  un  sens  et  dans  l'autre. 

Telle  est,  du  moins,  l'opinion  du  Lama,  et  le  colonel 
Tanner  Tadopte. 

Le  voyageur  hindou,  peu  accessible  probablement  aux 
impressions  artistiques,  n'en  a  pas  moins  été  frappé  des 
splendides  paysages  du  Yamdok-Tso,  qu'entoure  à  distance 
variable  un  amphithéâtre  de  montagnes  immenses.  Vers 
l'est  pourtant,  elles  s'ouvrent  pour  donner  passage  aux 
cours  d*eau  qui  viennent  alimenter  le  lac  Le  Lama,  en 
quittant  le  lac  Yamdok,  se  dirige  au  sud  et  pénètre  par  le 
col  de  Yeh-Ca,  haut  de  5180  mètres,  dans  le  bassin  d*un  lac 
encore  inconnu,  le  Pho-Mo-Ghang-Tang  qui,  situé  à  4892  mè- 
tres, mesure  74  kilomètres  de  tour.  Enceint  de  montagnes, 
A  est  sans. écoulement.  De  ce  lac,  le  voyageur  passe  dans 
la  haute  vallée  du  Lhobra,  d'oîi  il  peut  voir  l'une  des  quatre 
montagnes   saintes  du  Tibet,  le  Ku-Lha-Kangri  dont  les 


40  RAPPORT  SUR   LES   TRAVAUX   DE   LA  SOCIÉTÉ 

cimes  paraissent  atteindre  7000  à  7300  mètres;  puis  il  s'a- 
vance dans  le  sud  jusqu'à  Lha-Kangyong,  à  deux  jours  de 
la  frontière  du  Butan.  De  l'extrémité  méridionale  de  son 
long  itinéraire,  il  a  vu  le  Lhobra  s'enfoncer  à  travers  des 
gorges  étroites  dans  la  direction  probable  du  Brahmaputra. 
Un  bras  oriental  du  Lhobra  conduisit  le  voyageur  à  une 
sorte  de  vaste  désert  au  milieu  duquel  s'étend  un  lac,  nou- 
veau pour  les  géographes,  le  Tigu-Tso,  silué  à  4724  mètres 
d'altitude.  Au  delà  s'ouvre  la  plus  riche,  la  plus  populeuse 
des  vallées  du  Tibet,  la  vallée  de  Yarlung,  qui  envoie  ses 
eaux  au  nord,  dans  le  Yaru-Tsan-Pu-Tchu.  Les  fruits 
croissent  en  profusion  dans  la  partie  basse  de  la  vallée  où 
des  couvents  nombreux  abritent  des  milliers  de  lamas. 

11  faut  mentionner,  avant  de  quitter  les  frontières  du 
Tibet,  la  tentative  de  mission  dirigée  par  M.  Macaulay, 
chargé  de  proposer  au  souverain  spirituel  de  L'Hassa  l'ou- 
verture de  relations  commerciales  avec  l'Inde.  Montée  sur 
un  grand  pied,  cette  mission  fut  retenue  à  Darjiling  par 
d'interminables  négociations  dont  la  finesse  des  Chinois  et 
des  Tibétains  réunis  fut  un  important  facteur.  La  conven- 
tion entre  la  Chine  et  l'Angleterre,  à  la  suite  des  affaires 
de  Birmanie,  stipula  le  renoncement  à  la  mission  Macaulay. 

Les  tentatives  des  explorateurs  anglais  dans  le  but  de 
relier  l'extrémité  nord-est  de  l'Assam  avec  la  frontière  occi- 
dentale de  la  Chine  n'ont  pas  toujours  été  couronnées  de 
succès.  C'est  ainsi  que  M.  Needham  qui,  en  1884,  avait  fait 
une  tournée  chez  les  Abors,  entre  le  Dihong  et  le  Dibong, 
n'a  pas  réussi,  en  1885,  à  atteindre  Rima  dont  il  s'est 
approché  cependant  de  fort  près.  Ce  voyage,  dont  Suddya, 
sur  la  Lohit^ou  rivière  Brahmakund,  fut  le  point  de  départ, 
ne  nous  est  connu  que  par  l'obligeance  de  M.  Harmand, 
consul  général  de  France  à  Calcutta,  qui  avait  envoyé  à  la 
Société  la  traduction  d'un  article  du  journal  The  English- 


y     \P  ^^  ^*^~^ÈS   DES   SCIENCES   GÉOGRÀPHfQUES.     41 

4       r    o^^  ^^  ^^       malheureusement  insuffisant  pour 
(Z'   ^    «v\^^^t-^  ^^=^^  r   les    résultats   de   la  tentative   de 


fl*^^'  gi^,^^  ^  ^  G^^\^^^^"^^®  ^^^^^  ^^^^  ^^^  voyage  à  travers  les 


\ 


^^r^e^^^  6  ^    c'^'^W  ^^^  ^^^^>  ^"^  suivant  peut-être  le  sentier 

^    t^é^^  t^  ^^  •  Q«Xv    ^  ^  Wilcox  en  1826,  et  qu'ont  suivi  plus 

^\'n\^^  ^  \S^  ^     ?^^^*"«s    Krick  et  Bourrit-   Nous  voyons, 

\ard  ^^^  va^^^^    •    ^    VEnglishman,  que  M.   Needham  est 

à'aç^^^    Ae^  c^'^^^^Xvs  de  Rima  à  Suddyaen  quatorze  jours 

/»veO^       a^^^^  ^^Vtiterrompue.  Celte  indication  donnerait 

à'viae    ^  ^^  Gordon  (Proc^^dmgf^,  mai  1885)  qui  juge  trop 

cïiisotv       ^^gs  ^6^  positions   portées   sur  la  carte  anglaise 

occ\d^  ^'après  les  notes  du  paundit  Krishna. 

dress   ^^^^^dant  qu*il  soit  possible  d'étudier  le  voyage  de 

TVeedbaoa  sur  un  document  complet,  nous  signalerons 

reconnaissance  exécutée  un  peu  plus  au  sud,  de  janvier 

à.  avril  4885,  par  MM.  Woodthorpe,  Mac  Grégop,  etc.,  entre 

SaddyA  et  le  Nam  Kiu,  branche  occidentale  de  rirauady  par 

la  passe  de  Longajak  (2750  mètres). 

t,a  carte  de  cette  reconnaissance  montrera  un  sérieux 
progrès  topographique,  bien  qu'au  point  de  vue  géogra- 
dW^^^  elle  ne  doive  rien  donner  de  nouveau. 

Etx   ^ffet,  les  travaux  exécutés  en  1826  entre  le  Pakaï  et  le 

Xam      H^^  ^^  seront  pas   sensiblement  modifiés  par   les 

résulta ^-^  de  MM.  Woodthorpe  et  Mac  Grégor  qui  ont  suivi 

^  x*oi^te  très  voisine  de  celle  da  Wilcox,  pour  se  rendre 

de   1^    passe  de  Longajak  à  Muang  Lang  qu'ils  appellent 

maîo*^^^^^  Lang-Nu. 

É^xyxr^^    Manki,  dont  la  latitude  avait  été  observée  par 

Wilco^^     Lang-Nu    est  la  localité   la  plus  septentrionale 

-       2»Ir-si^2idy  (au  sud  du  28*  degré)  dont  la  position  soit 

A^t^rtxxi^^^  en  latitude  et  longitude.  Cette  position  (27*16' 

j  __^   95°18'  à  l'est  de  Paris,  altitude  498  mètres)  diffé- 

-     Q^i»    de  celle  que  Wilcox  lui  avait  assignée.  On  lira  avec 

,    A  t    <î2Lns  la  relation  de  M.  Mac  Grégor  {General  Report, 

QS^S^y^  l^s  nombreux  renseignements  qu'il  a  recueillis 


42      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

auprès  des  indigènes  de  Lang-Nu  sur  les  pays,  les  popula- 
tions et  sur  les  branches  orientales  du  Nam-Kiu  (Irauady). 

Se  trouvant  à  Lang-Nu  en  hiver,  c'est-à-dire  dans  la 
saison  où  il  tombe  le  moins  de  pluie  et  où  les  neiges  du 
Tibet  n'alimentent  pas  les  cours  d'eau,  M.  Mac  Grégor 
constate  que  le  Nam-Kiu  avait  78  mètres  de  largeur  et  une 
profondeur  de  1°,50  à  2  mètres  (?)  et  que  les  indigènes 
donnent  à  peu  près  les  mêmes  dimensions  aux  branches 
orientales  du  fleuve,  le  Nam  Tisan  (Disang)  et  le  Phong- 
mai. 

Il  est  regrettable  que  M.  Mac  Grégor  n'ait  pu  calculer  ici 
le  débit  du  Nam-Kiu.  Les  chiffres  cités  plus  haut  sont  insuffi- 
sants, en  effet,  pour  permettre  d'apprécier  l'importance 
d'un  cours  d'eau  dont  le  régime  est  si  inégal  d'une  saison 
à  l'autre.  De  ces  chifiTres  nous  pouvons  cependant  rappro- 
cher ceux  que  l'abbé  Desgodins  a  fournis  sur  la  largeur  du 
Mékong,  de  Yetché  à  Yerkalo  et,  à  ne  considérer  que  la 
largeur  des  deux  fleuves  sous  des  latitudes  peu  difiTérentes, 
on  voit  que  le  Nam-Kiu  pourrait  avoir  un  cours  supérieur 
aussi  développé  que  celui  du  Mékong. 

Avant  de  revenir  à  Suddya,  MM.  Woodthorpe  et  Mac 
Grégor  ont  de  nouveau  traversé  les  Patkoi  par  la  passe  de 
652  mètres  qui  sépare  le  haut  Namrup  du  lac  Nong  Yong 
et  du  Loglai  qui  débouche  dans  la  vallée  du  Hankong, 
depuis  longtemps  connue. 

M.  Mac  Grégor  préconise  cette  route,  s'il  s'agit  de  se 
rendre  de  l'Assam  sur  les  bords  de  l'Irauady  ou  en  Bir- 
manie ;  mais,  pour  se  rendre  de  l'Assam  à  la  frontière  occi- 
dentale de  la  Chine,  la  seule  véritable  route  entre  26''  et 
29^  de  latitude,  la  plus  rapide  malgré  ses  difficultés,  est 
celle  qui  passe  par  Rima  et  Menkong  sur  la  Saluen. 

Après  avoir  signalé  les  points  les  plus  saillants  des  explo- 
rations et  reconnaissances  sur  les  frontières  nord-est  de 
rinde,  nous  devons  remarquer  que  pratiquement  la  ques- 
tion du  raccordement  des  fleuves  du  Tibet  avec  ceux  de 


ET  SUR  LES   PROGRÈS   DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.     43 

OU  de  la  Birmanie  en  est  toujours  au  même  point. 
BaDs  un  mémoire  géographique  accompagnant  une  nou- 
velle carte  du  Tibet  oriental,  M.  Dutreuil  de  Rhins  montre 
qu'il  n'y  a  pas  ici  que  la  question  du  Tsampu  à  résoudre; 
il  présente  une  solution  raisonnée,  au  double  point  de 
me  de  la  géographie  mathématique  et  de  Thydrologiè,  des 
divers  problèmes.  Cette  étude  de  géographie  critique  fort 
consciencieusement  étudiée  soulèvera  sans  doute  de  fruc* 
taeases  discassions  autour  de  certaines  des  conclusions 
adoptées  par  l'auteur. 

L'Angleterre  se  préoccupe  depuis  longtemps  de  trouver 
pour  son  commerce  des  voies  courtes  et  praticables  entre 
Ilnde  et  la  Chine,  entre  les  deux  pays  les  plus  peuplés  du 
globe.  Dans  l'origine,  faute  de  notions  géographiques  suffi- 
santes, c'est  par  les  grands  fleuves  et  leurs  vallées  qu'on 
drait  cherché  à  résoudre  la  question  qui,  du  reste,  s'est 
transformée.  Il  ne  s'agit  plus  actuellement  de  découvrir  des 
chemins  plus  ou  moins  accessibles  par  lesquels  se  traînent 
péniblement  quelques  convois  de  marchandises,  lents  et  trop 
souvent  menacés*  L'industrie  avec  sa  production  et  sa  con- 
animation  immenses  exige  désormais  le  chemin  de  fer  qui 
emporte  rapidement  dans  chacun  de  ses  trains  la  charge 
de  plusieurs  caravanes. 

C'est  en  vue  de  l'établissement  d'un  chemin  de  fer  que 
ï.  Holt  S.  Hallett,  envoyé  par  une  chambre  de  commerce 
îinglaise,  a  exploré  une  partie  de  l'Indo-Chine  encore  nou- 
velle pour  la  géographie  positive.  D'études  faites  en  commun 
!>Qr  les  travaux  de  leurs  devanciers,  MM.  Holt  S.  Hallet  et 
Àrchibald  Colqhoun  avaient  conclu  qu'une  voie  ferrée 
entre  l'Inde  et  la  Chine  ne  pouvait  être  établie  qu'à  travers 
I&  région  située  à  peu  près  sous  la  latitude  de  Maulmein,  à 
tiavers  le  pays  des  Shans  siamois.  Mais  il  fallait  d*abord 
fechercher  la  meilleure  direction  pour  passer  de  l'Inde  à 
-elte  partie  du  Siam.  Une  première  exploration  convainquit 


44     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

M,  Holt  S.  Hallet  qu'elle  ne  se  prêterait  pas  facilement  à 
la  construction  d'une  ligne  ferrée.  La  contrée  située  plus 
au  sud,  entre  Maulmein  et  Raheng  sur  le  Mé-Ping,  fut  re- 
connue préférable.  Prenant  ensuite  comme  base  d'opération 
la  ville  de  Zimme,  M.  Holt  S.  Hallett  rayonna  en  divers  sens, 
dans  le  but  de  bien  étudier  la  configuration  générale  du 
pays  situé  entre  llahenget  Kiang-Hsen  sur  le  Mékong,  et  la 
frontière  de  la  Chine.  Il  arriva  de  la  sorte  à  constater  que  le 
passage  du  bassin  du  Ménam  à  celui  du  Mékong  pouvait 
être  effectué  en  suivant,  sans  les  couper  et  sans  s'élever  à 
plus  de  500  mètres,  les  principales  chaînes  de  séparation  des 
cours  d'eau. 

En  résumé  la  ligne  proposée  par  M.  Holt  S.  Hallet  parti- 
rait de  Maulmein  pour  gagner  Raheng  où,  soudée  d'une 
part  à  la  ligne  projetée  de  Bangkok,  elle  s'élèverait  d'autre 
part  vers  le  nord,  pour  gagner  par  Riang-Hai  et  Kiang-Hsen, 
Ssumao  sa  première  grande  station  sur  le  territoire  chinois. 

Au  cours  de  son  exploration  de  4000  kilomètres  de  pays, 
accomplie  en  bateau  ou  à  dos  d'éléphant,  M.  Holt  S.  Hallet 
a  fait  une  importante  moisson  géographique.  Le  long  de  sa 
ligne  de  marche  soigneusement  relevée  pendant  2400  kilo- 
mètres, il  a  fixé  la  position  des  sommets  en  vue,  déterminé 
les  sources  des  rivières,  constaté  les  relations  des  chaînes 
entre  elle%.  Géologiquement  parlant,  le  pays  ne  différerait 
pas  sensiblement  de  celui  qui  entoure  Maulmein;  avec  le 
gneiss  et  le  granité  comme  éléments  essentiels,  les  princi- 
pales montagnes  ont  leurs  flancs  recouverts  de  roches  de 
diverse  nature.  Le  sol  nourrit  une  végétation  variée,  dont 
font  partie  le  coton,  le  labac,  le  thé.  Cette  dernière  plante 
se  rencontre  à  Télat  indigène  sur  quelques  montagnes  de  la 
contrée. 

A  propos  des  habitants  qui  le  reçurent  bien,  M.  Holt  S. 
Hallet  a  recueilli  d'intéressantes  informations.  Les  Shans 
siamois  et  birmans  sont  des  populations  assez  civilisées, 
laborieuses,  qui  cultivent  bien  leurs  terres  et  sont  bons 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.     45 

éleveurs  de  bétail.  Au  milieu  d'eux  vivent  les  représentants 
de  deux  races  particulières,  les  Baw  Luas  et  les  Kiang 
Tung  Luas,  distincts  les  uns  des  autres.  Les  premiers,  dont 
le  type  semble  se  rapprocher  un  peu  du  type  tartare, 
seraient,  paraît-il,  les  aborigènes  du  pays.  Ils  se  rencon- 
trent aujourd'hui  surtout  dans  la  vallée  du  Maing  Loangyee. 
Au  milieu  d'eux  vit  un  groupe  de  Kharens  sauvages  et 
craintifs.  Quant  aux  Kiang  Tung  Luas,  qui  se  distinguent  à 
peine  des  Shans  birmans,  ils  se  disent  originaires  du  nord 
et  présentent  le  type  turc. 

Entre  Kiangkong  et  Luang  Prabang,  sur  la  rive  gauche  du 
Mékong,  habitent  des  tribus  de  races  variées.  M.  Holt 
S.  Hallet  donne,  au  sujet  des  croyances,  des  légendes,  des 
mœurs,  du  genre  de  vie  de  toutes  ces  populations,  des  dé- 
tails aussi  nouveaux  q.u'intéressanls. 

Bien  que  les  populations  ne  lui  aient  pas  été  hostiles, 
l'explorateur  n'en  a  pas  moins  eu  à  lutter,  pour  accomplir 
sa  mission,  contre  des  difficultés  sérieuses  et  à  redouter  de 
graves  dangers.  Le  commerce  anglais  lui. sera  peut-être 
reconnaissant  quelque  jour  d'avoir  rétabli  la  «  chaussée 
d'or  j  entre  l'Inde  et  la  Chine;  la  géographie  dès  mainte- 
nant doit  le  rjemercier  d'avoir  notablement  accru  et  précisé 
ses  données  sur  l'Indo-Ghine  centrale. 

Des  voyages  très  fructueux  pour  la  science  s'accomplis- 
sent parfois  san«  faire  parler  d'eux,  jusqu'au  jour  où  une 
publication  les  révèle  aux  géographes.  Le  cas  s'est  produit 
pour  la  série  des  remarquables  voyages  auxquels  M.  Fritsche, 
ancien  directeur  de  l'Observatoire  russe  à  Pékin,  a  consacré 
sept  années.  Ils  n'ont  été  bien  connus  qu'à  la  fin  de  l'an 
dernier,  par  la  publication  de  l'un  de  ces  mémoires  supplé- 
mentaires, toujours  si  soigneusement  édités,  que  la  rédac- 
tion des  Mitleilungen  consacre  aux  travaux  d'un  grand 
intérêt  géographique. 

Les  itinéraires  de  M,  Fritsche,  soigneusement  relevés  par 


46  RAPPORT   SUR  LES  TRAVA13X  DE  LA  SOCIÉTÉ 

le  voyageur,  couvrent  les  bassins  inférieurs  du  Hohang-ho^ 
du  Pei-ho,  du  Lan-ho,  du  Lia-ho,  les  environs  du  golfe  de 
Petchili  et  de  Liao-toûg.  Ils  gagnent,  du  côté  du  nord,  le 
cours  moyen  de  l'Amour,  entre  Blagowatschensk  et  Je  Baï- 
kal;  dans  l'ouest,  ils  s'étendent  jusqu'à  Urga  et  Irkutsk. 
M.  Fristche,  qui  est  homme  de  science,  a  recueilli,  chemin 
faisant,  des  observations  et  des  informations  de  premier 
ordre  pour  la  géographie.  Sa  connaissance  de  la  langue  et 
des  mœurs  chinoises,  la  situation  qu'il  occupait  à  Pékin, 
lui  ont  procuré  des  facilités  que  n'ont  généralement  pas 
les  explorateurs  en  Chine.  Il  les  a  utilisées  pour  accroître, 
dans  une  proportion  inusitée,  les  notions  géographiques 
sur  l'extrême  Orient.  Nous  lui  devons,  par  exemple,  la 
détermination  astronomique  de  304  localités  importantes 
de  la  Russie  d'Europe,  de  la  Sibérie,  de  la  Mandchourie 
et  de  la  Chine.  Il  a  déterminé  également  l'altitude  de 
928  points  de  ses  beaux  itinéraires. 

La  publication  dans  laquelle  M.  Fritsche  a  consigné  les 
résultats  de  ses  voyages  est  un  document  tout  à  fait  pré- 
cieux; réminent  voyageur  y  discute  impartialement  la 
valeur  relative  des  positions  déterminées  par  lui  et  des  élé- 
ments de  même  ordre  dus  à  ses  devanciers.  11  a  complété 
son  œuvre  par  un  chapitre  excellent  sur  les  instruments 
dont  il  a  fait  usage,  comme  sur  ses  méthodes  d'observation 
et  de  calcul. 

L'une  des  plus  grandes  îles  du  monde,  Hainan,  n'est 
guère  connue  que  sur  son  littoral  par  les  levés  hydrogra- 
phiques français  et  anglais.  Pour  l'intérieur  la  géographie 
doit  se  contenter  encore  des  données  fournies  par  les  docu- 
ments chinois  et  des  informations  dues  aux  missionnaires 
du  siècle  dernier.  Les  traits  essentiels  de  l'île  sont  seuls 
établis. 

Depuis  que  le  port  de  Hoi-How  est  ouvert  au  commerce 
européen,  deux  explorateurs,  M.  Swinhœ,  agent  consulaire 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.        47 

anglais,  et,  plus  récemment  ^  un  missionnaire  danois, 
M.  Jeremissen,  ont  visité  l'intérieur  de  Hainan.  Un  compa- 
gnon de  voyage  de  ce  dernier,  M.  B.-C.  Henry,  a  publié, 
sous  le  titre  de  Ling-nan  or  Interior  views  of  Southern 
Chinay  une  relation  résumée  de  son  voyage.  Une  partie  du 
livre  est  consacrée  à  Hainan.  A  vrai  dire  la  géographie 
scientifique  ne  gagne  pas  grand'chose  à  cette  publication, 
M.  Henry  n'ayant  ni  dressé  d'itinéraire,  ni  fait  d'observations 
ou  dé  mesures  d'aucun  genre;  en  revanche  il  donne  d'inté- 
ressants tableaux  de  l'est  et  du  centre  de  l'île,  ainsi  que  des 
renseignements  nouveaux  sur  les  aborigènes. 

Le  point  de  départ  de  MM.  Jeremissen  et  Henry  fut  Hoi- 
How,  avec  son  port  peu  profond,  sa  rue  principale  où  les 
Chinois  et  une  douzaine  d'Européens  traitent  les  affaires  en 
sucre,  cocos,  rotins,  peaux,  pour  l'exportation,  en  opium 
pour  rimporlation.  A  une  lieu  dans  le  sud  est  la  capitale  de 
l'île,  la  résidence  des  autorités  chinoises,  Kiang-tchéu, 
entourée  de  murailles  couvertes  en  fougères.  Les  maisons, 
si  basses  qu'on  ne  peut  s'y  tenir  debout,  défient  les  typhons. 
De  temps  à  autre,  sur  les  routes  aux  abords  de  Siang-tchéu, 
s'élèvent  des  portiques  dressés  en  l'honneur  des  épouses 
fidèles.  L'opium  a,  du  reste,  tué  l'ancienne  prospérité  de 
celte  ville. 

Dès  leur  première  marche  dans  l'ouest,  ils  rencontraient 
un  village  peuplé  de  Lois  qui  diffèrent  également  des  Chinois 
et  des  Lis  indépendants.  M.  Henry  voit  en  eux  des  descen- 
dants de  tribus  miaotsé,  transportés  ici  de  Canton  et  du 
Kiang-si  et  qui  se  seraient  plus  ou  moins  mélangés  avec  les 
Chinois  et  avec  les  Lis. 

En  s'avançant  vers  l'intérieur  on  parvient  à  Notai,  centre 
d'une  autre  race  particulière,  les  Lo-Huk  ou  les  Hakka, 
qui  parlent  plusieurs  dialectes  chinois  et  indigènes  ;  leurs 
troupeaux  renferment  des  buffles  albinos.  Les  Hakka,  au 
nombre  d'une  vingtaine  de  mille,  descendent  de  colons 
venus  du  nord-est  de  l'île. 


•48  RAPPORT   SUR   LES  TRAVAUX  DE   LA   SOCIÉTÉ 

Le  dernier  poste  militaire  chinois  que  rencontrèrent 
MM.  Jereraissen  et  Henry  est  Nam-Fung,  A  partir  de  ce 
point  ils  retrouvaient  le  territoire  montagneux  et  boisé  des 
Lis.  La  marche  y  est  si  difficile  que  les  voyageurs  mirent 
plusieurs  jours  à  faire  les  20  kilomètres  qui  séparent  Nam- 
Fung  du  premier  village  li.  Le  terrain  est  très  accidenté, 
coupé  de  ravins  et  couvert  de  forêts  où  pullulent  les  sang- 
sues de  terre.  Les  massifs  de  la  montagne  des  c  Cinq  doigts» 
et  de  la  «  Mère  Li  »  dominent  la  contrée  des  Lis  et  toute 
l'île  Hainan.  M.  Henry  donne  au  sujet  des  Lis  cette  indi- 
cation vague  qu'ils  sont  de  descendance  malaise.  Les  roches 
qui  couvrent  le  nord  de  Tîle  sontd'origine  volcanique.  Entre 
Hoi-How  et  les  premiers  contreforts  du  massif  central  se 
déroulent  de  belles  plaines  couvertes  de  pâturages  et  des 
vallées  riantes.  Par  endroits  l'abondance  des  palmiers  et  la 
richesse  de  la  végétation  donnent  à  la  contrée  un  aspect 
tropical. 

Les  Chinois  de  Hainan  sont  les  descendants  de  colons 
déportés  ou  exportés  du  sud  de  Formose  et  du  Fokien. 

MM.  James  Younghusband  et  Fulford  ont  récemment 
parcouru,  en  Mandchourie,  les  monts  Chang-pei-shân  et 
visité  les  sources  de  la  rivière  Sungari,  pénétrant  ainsi 
dans  une  région  qui  n'avait  encore  été  atteinte  par  aucun 
Européen. 

Partis  le  29  mai  dernier  de  Mukden,  capitale  de  la 
Mandchourie  méridionale,  ils  parvinrent,  après  de  pénibles 
traversées  de  montagnes,  à  Mao-erh-shân,  à  380  kilomètres 
de  Mukden.  Les  précipices  infranchissables  qui  bordent 
la  rivière  les  ayant  empêchés  d'en  suivre  le  cours,  ils 
durent  traverser  la  chaîne  de  montagnes  pour  arriver, 
par  un  passage  de  800  mètres  d'altitude,  au  Tang-ho, 
affluent  de  la  branche  occidentale  du  Sungari.  Depuis  la 
jonction  des  deux  cours  d'eau  jusqu'au  He-ho  ou  rivière 
Noire,  la  contrée,  assez  accidentée,  est  couverte  d'épaisses 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.      49 

forêts.  Après  neuf  jours  de  fatigantes  marches,  les  trois 
explorateurs  arrivaient  au   pied  du    Pei-shân    ou  mon- 
tagne Blanche  qui  donne  son  nom  à  toute  la  région  nom- 
mée Ghang-Pei-shân  ou  c  montagnes  toujours  blanches  >. 
Le  Pei-shân  est  un  volcan  récemment  éteint  dont  le  cra- 
tère est  occupé  par  un  joli  lac  bleu,  entouré  d'un  cercle  de 
pics  s'élevant  à  environ  200  mètres  au-dessus  de  la  surface 
deTeau.  Des  mesures  à  Thypsomètre  et  à  l'anéroïde  don- 
nèrent, pour  l'altitude  des  principaux  de  ces  pics,  environ 
2300  mètres,  très  inférieure,  par  conséquent,  à  l'altitude  de 
plus  de  3000  mètres  précédemment  admise.  Les  flancs  fort 
escarpés  du  Pei-shân  sont  recouverts  de  pierres  ponces  qui 
lui  donnent  une  nuance  blanchâtre  à  laquelle  il  doit  son 
nom.  Aucune  montagne  de  la  région  n'atteint  sa  hauteur, 
les  plus  élevées  paraissant  mesurer  environ  1900  mètres. 
Sauf  pendant  les  quatre  mois  d'été,  l'abondance  des  neiges 
rend  impossible  toute  ascension  de  la  montagne  Blanche. 
Le  versant  nord  du  Pei-shân  donne  naissance  à  un  petit 
ruisseau  qui  devient  le  Erh-tao-chiang,  branche  orientale 
du  Sungari.  La  branche  occidentale,  beaucoup  plus  impor- 
tante, est  formée  par  différents  ruisseaux  qui  descendent  en 
belles  cascades  des  pentes  sud-est  de  la  montagne. 

Vers  sa  base  s'étend  un  plateau  situé  à  1640  mètres  d'al- 
titude et  qui  se  couvre  en  été  d'une  végétation  luxuriante 
comme  celle  des  prairies  de  Rashmir.  A  16  kilomètres  de 
la  source  occidentale  du  Sungari  et  sur  la  partie  ouest  de  la 
OQontagne  naissent,  à  environ  53  kilomètres  l'un  de  l'autre, 
le  Yaloo  et  le  Tumen,  ce  qui  fait  du  Pei-shân  le  véritable 
nœud  du  système  fluvial  de  la  Mandchourie. 

En  sept  jours,  les  explorateurs  atteignirent  le  confluent 
des  deux  Sungari;  enfin  une  semaine  plus  tard,  le  12  août 
dernier,  ils  arrivaient  à  Kirin,  capitale  de  la  Mandchourie 
centrale,  après  un  voyage  fort  contrarié  par  la  persistance 
des  pluies.  En  revanche  ils  avaient  eu  la  bonne  fortune 
d'échapper  à  la  rencontre  des  bandes  de  pillards  qui  infes- 

SOC.  DE  6É0GA.  —  1*'  TRIMESTRE  1887.  VIII.  —  4 


50       RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

tent  le  pays.  MM,  James,  Yungbusband  et  Fulford  ont  fait  le 
relevé  à  la  boussole  de  leur  route,  avec  de  nombreuses  obser- 
vations d'altitude,  et  le  voyage  qu'ils  ont  exécuté  viendra 
prendre  utilement  place  sur  la  carte  de  la  Mandchourie. 

En  ce  qui  concerne  le  continent  australien,  le  rapport  de 
cette  année  doit  signaler  une  exploration  importante.  Il 
s'agit  de  celle  qu'a  si  habilement  conduite  l'arpenteur- 
pionnier  David   Lindsay,  le  même   qui,  en  1883,  s'était 
révélé  au  monde  géographique  par  son  exploration  de  la 
péninsule  d'Arnhem  dans  TAustralie  septentrionale.  Il  devait 
cette  fois  reconnaître  si  la  rivière  Finke,  découverte  il  y  a 
plus  d'un  quart  de  siècle  par  Mac  Douall  Stuart,  se  jette 
dans  le  lac  Eyre,  ce  réceptacle  commun  de  tant  de  cours 
d'eau  de  l'intérieur,  ou  bien  si  elle  est  bue  par  les  sables  avant 
d'atteindre  la  nappe  lacustre.  Pour  mieux  faire  comprendre 
l'importance  de  cette  rivière  Finke,  il  est  bon  d'ajouter  que, 
d'après  M.  G.  Winnecke,  lui-même  explorateur  distingué 
et  juge  très  compétent  dans  la  question,  la  Finke  River  ou 
Larra-Pinta  des  indigènes,  peut  être  considérée  comme  le 
principal  cours  d'eau  de  l'Australie  centrale  j  en  effet,  avec 
ses  tributaires,  le  Goyder  et  le  Hugh,  elle  présente  un  déve- 
loppement de  plus  de  1600  kilomètres.  M.  David  Lindsay, 
après  avoir  résolu  le  problème  de  la  rivière  Finke,  devait 
suivre  la  rivière  Herbert,  qui  coule  en  majeure  partie  sur  le 
territoire  du  Queensland,  et  enfin  il    avait  mission    de 
descendre  la  rivière  Arthur,  qui  se  jette  dans  Je  golfe  de 
Garpentaria.  Sa  mission  ne  consistait  donc  en  rien  moins 
que  la  traversée  du  continent  australien,  du  sud  au  nord. 
Au  mois  d'octobre  1885,  la  petite  caravane  conduite  par 
M.  David  Lindsay  qu'accompagnait  un  botaniste  allemand, 
M.    H.    Dietrich,   se   formait   à  Hergott  Springs,  point 
extrême  de  la  ligne  ferrée  sud-australienne  vers  l'intérieur 
du  pays.  Elle  était  montée  sur  des  chameaux  dus  à  la 
générosité  de  sir  Thomas  Elder,  ce  qui  devait  lui  per- 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.      51 

mettre  de  traverser  impunément  des  contrées  où  l'eau  est 
fort  rare.  Le  13  novembre,  l'expédition  atteignait  Thé  Peak, 
poste  télégraphique  de  la  ligne  transcontinentale  et  de  là, 
s'engageait  dans  des  régions  inconnues.  Elle  suivit  le  cours 
delà  rivière  Finke  jusqu'à  Tendroit  où  les  traces  s'en  per- 
dent dans  les  sables  au»  nord-est  de  Dalhousie,  par  %°W  de 
latitude  sud,  133^25'  de  longitude  est  de  Paris.  Il  parait 
cependant  que,  dans  les  fortes  crues,  les  eaux  de  la  rivière 
Finke  s*écoulent  par  la  dépression  du  Spring  Creek  dans  la 
rivière  Macoumba  ou  rivière  Treuer,  ce  qui  rattache  la 
Finke  au  bassin  hydrographique  du  lac  Eyre.  Après  avoir 
résolu  ce  problème,  l'expédition  regagna  la  station  de  Dal- 
housie,  le  23  décembre  1885,  pour  se  diriger  ensuite  vers  la 
frontière  ouest  du  Queensland,  qu'elle  atteignit  en  effet  par 
ib'SO'  de  latitude  sud.  Puis  traversant  une  région  encore 
inexplorée,  elle  arriva  à  la  station  Charlotte  Waters.  Le 
3février  de  l'année  1886,  elle  en  repartait,  se  dirigeant  vers 
le  lac  Nash  par  Alice  Springs  et  les  ramifications  orientales 
du  Mac  Donnell  Range.  Ce  ne  fut  qu'au  commencement 
d'avril  qu'elle  y  arriva,  après  avoir  beaucoup  souffert  eu 
route  de  la  chaleur  et  de  la  soif.  Une  reconnaissance  de  la 
rivière  Herbert  fut  immédiatement  entreprise,  en  vue  d'en 
dresser  la  carte  exacte.  D'après  les  dernières  nouvelles,  l'ex- 
plorateur Lindsay  était  arrivé  à  la  station  de  Powells  Creek. 
Il  avait  donc  ainsi  traversé,  pour  la  seconde  fois,  le  continent 
australien   dans  toute  sa  largeur.   Un  seul  fait  est  à  re- 
gretter :  c'est  que  le  léger  espoir  un  moment  conçu  de  re- 
trouver les  restes  de  l'infortuné  Leichhardt  se  soit  trop  vite 
évanoui.  Depuis  trente-huit  ans  que  cet  explorateur  a  dis- 
paru, il  ne  se  passe  pas  d'année,  pour  ainsi  dire,  sans  qu'on 
ne  pense  avoir  découvert  quelque  indice  au  sujet  de  sa 
destinée;   mais  jusqu'à,  présent  les  recherches  les  plus 
actives  n'ont  pas  abouti  à  des  données  positives. 

Nous  ne  quitterons  pas  l'Australie  sans  avoir  parlé,  non 


52       RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

pas  des  nouvelles  mines  d'or  excessivement  riches,  paraît- 
il,  qu'on  vient  d'y  découvrir  à  Mount  Morgan  (Queensland) 
et  à  Mount  Lyell  (Tasmanie),  mais  d'une  richesse  bien  autre- 
ment abondante  et  durable,  qui  résulte  de  la  découverte  de 
nappes  d'eau  souterraines  dans  les  parties  de  l'Australie 
centrale  réputées  jusqu'ici  stériles  et  inhabitables,  à  cause 
de  leur  aridité.  Il  est  en  Australie  des  millions  d'acres  de 
terres  encore  inoccupées,  par  la  seule  raison  que  le  bétail  et 
les  récoltes  y  seraient  trop  exposés  à  souffrir  de  la  séche- 
resse; on  comprendra,  dès  lors,  de  quelle  importance  est 
cette  découverte  et  quelle  transformation  immense  elle  peut 
apporter  dans  l'état  d'une  colonie  déjà  si  prospère.  Ici, 
comme  dans  le  Sahara,  un  simple  filet  d'eau  amené  à'  la 
surface,  y  amène  la  fertilité,  l'abondance,  la  vie,  qui  suc- 
cèdent à  l'aridité,  à  la  sécheresse,  à  la  mort.  Les  forages  de 
puits  artésiens  opérés  h  Coward's  Springs,  à  une  vingtaine 
de  kilomètres  au  sud-ouest  du  lac  Eyre,  comme  ceux  qui 
avaient  été  pratiqués  précédemment  à  Hergott  Springs,  à 
une  centaine  de  kilomètres  plus  à  Test,  donnent  non  pas 
seulement  un  filet  d'eau,  mais  jusqu'à  300000  gallons,  soit 
i  350000  litres  par  jour.  Pour  le  moment,  cette  eau  forme 
de  petits  lacs  aux  environs  des  puits  ;  mais,  avec  l'activité 
pratique  qui  distingue  les  colons  australiens,  elle  ne  tardera 
pas  à  être  utilisée  pour  irriguer  de  vastes  étendues  de  terres. 
Il  en  peut  facilement  résulter  un  changement  du  climat  et 
une  transformation  de  déserts  arides  en  centres  importants 
de  civilisation.  Ce  sera  là  un  de  ces  cas,  de  moins  en  moins 
rares,  où  le  génie  de  l'homme,  réagissant  sur  la  nature,  sait 
dégager  des  forces  latentes  pour  les  utiliser.  Où  l'indigène 
vit  aujourd'hui  misérablement,  faute  d'eau  et  de  nourriture, 
s'étaleront  sans  doute  avant  peu  d'abondantes  moissons 
et,  dans  moins  de  cinquante  ans,  s'y  élèveront  peut-être 
de  populeuses  cités. 

Si  le  continent  australien  ne  nous  a  offert,  cette  année, 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.       53 

qoime  seule  exploration  de  quelque  importance,  il  n'en  est 
pas  de  môme  de  la  Nouvelle-Guinée.  Les  expéditions  s'y  mul- 
tiplient et  les  compétiteurs  rivalisent  d'activité  et  d'audace. 
Cette  île,  si  avidement  convoitée  par  les  colonies  austra- 
liennes à  cause  de  sa  proximité  du  continent,  soulève  de 
goestions  politiques  graves,  en  particulier  celle  de  savoir 
si  le  simple  voisinage  confère  des  droits  de  prépossession 
indiscutables.    Contentons-nous,    pour    le    moment,    de 
constater  que  Tassant  livré  à  la  Nouvelle-Guinée  profite, 
en  définitive,  à  la  géographie  de  cette  île. 

La  conférence  géographique  australasienne,  tenue  à  Mel- 
bourne au  mois  de  décembre  1884,  avait  décidé  de  nommer 
une  commission  en  vue  d'organiser  une  expédition  à  la  Nou- 
velle-Guinée.  Le  comité  d'exploration  tint  sa  première 
séance  le  15  janvier  1885.  Les  fonds  mis  à  sa  disposition 
s'accrurent  rapidement  et  s'élevèrent  bien  vite  à  plus  de 
lOOOOO  francs.  On  résolut  alors  de  lancer  un  petit  vapeur 
k  Bonito,  de  l'équiper  pour  la  prochaine  campagne,  et 
d'en  confier  le  commandement  à  M.  Henry  Charles  Everill, 
capitaine  au  long  cours,  ancien  planteur  à  Sumatra,  qui 
connaissait  à  fond  les  pays  tropicaux  de  la  Malaisie  et  de 
rindo-Ghine  et  qui  remplissait  toutes  les  conditions  vou- 
lues pour  niener  à  bien  l'entreprise  projetée.  Onze  Européens, 
parmi  lesquels  des  savants,  accompagnaient  le  capitaine 
Everill,  qui  devait  embarquer,  en  outre,  à  l'île  deThursday, 
onze  Malais  engagés  à  Batavia  comme  porteurs. 

Le  10  juin  1885,  le  Bonilo  quittait  Sydney,  escorté 
jusqu'à  l'embouchure  de  la  rivière  Fly  par  le  steamer 
avance,  appartenant  au  gouvernement  de  Queensland. 
L'honorable  John  Douglas,  résident  à  l'île  de  Thursday  et 
(qui  ne  devait  pas  tarder  à  succéder  à  Sir  Peler  Scratchley, 
comme  gouverneur  delà  Nouvelle-Guinée  anglaise),  ainsi  que 
ie  Révérend  Mac  Farlane,  missionnaire  à  la  Nouvelle-Guinée, 
accompagnèrent  l'expédition  jusqu'à  quelques  milles  en 
amont  de  Tembouchure  de  la  rivière  Fly,  pour  l'assister  de 


54      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

leurs  conseils.  Plusieurs  mois  s'écoulèrent  sans  qu'on  eût 
de  nouvelles.  Enfin,  l'un  des  indigènes  engagés  par  le  capi- 
taine Everill,  un  pilote  chargé  de  conduire  le  Bonito  aussi 
loin  qu'il  connaissait  la  rivière,  reparut  assurant  que  le 
personnel  entier  de  l'expédition  avait  été  massacré.  Aussitôt 
l'amiral  Tryon,  commandant  en  chef  de  la  station  navale 
de  l'Australie,  dépêcha  l'aviso  Opale,  qui  partit  de  Sydney 
le  20  novembre  1885,  avec  le  vapeur  Swinger.  A  l'île  de 
Thursday,  par  un  mouvement  spontané,  une  expédition 
fut  organisée,  et  trente  volontaires  s'embarquèrent  à  bord 
de  la  goélette  Wild  Duck  pour  aller  à  la  recherche  ou  au 
secours  de  leurs  compatriotes. 

Ces  mesures  étaient  heureusement  inutiles.  La  nouvelle 
du  massacre  se  trouvait  fausse.  L'expédition  avait  remonté 
le  fleuve,  malgré  les  obstacles  qui  s'ojpposaient  à  la  naviga- 
tion.  Elle  avait  rencontré,  par  environ  7°  35'  de  latitude  sud, 
138'  3(y  de  longitude  est  de  Paris,  l'embouchure  d'un  tribu- 
taire du  Fly,  déjà  signalé  par  d'Albertis,  comme  venant  du 
nord;  elle  l'avait  baptisé  rivière  Bonito  et  l'avait  remonté 
jusqu'au  moment  où  le  petit  vapeur  demeura  ensablé,  dans 
l'impossibilité  d'avancer  ou  de  reculer.  On  était  alors  par 
6  30'  de  latitude  sud.  Voyant  que  le  vapeur  ne  pouvait  être 
dégagé,  l'expédition  avait  continué  sa  route  dans  une  des 
chaloupes.  En  amont  du  G^""   degré  de  latitude  sud,  la 
rivière  cesse  de  faire  des  circuits;  elle  vient  droit  du  nord. 
Un  détachement  la  remonta  jusqu'à  5°  35'  de  latitude  sud; 
mais  là,  les  vivres  ayant  fait  complètement  défaut,  il  fallut  re- 
brousser chemin.  Les  premiers  rapides  avaient  été  rencontrés 
par  65«0'  latitude  sud.  Ils  paraissent  s'étendre  jusque  sous  le 
5*  degré.  Entre  le  5'  et  le  7*  degré  de  latitude  sud,  la  rivière 
se  divise  en  plusieurs  bras  ;  peut-être  se  détache-t-elle  même, 
au  nord,  du  principal  bras  du  Fly.  Dans  le  voisinage  du  point 
le  plus  éloigné  qui  ait  été  atteint,  on  ne  remarque  aucune 
montagne;  seules  des  collines  d'à  peine  200  mètres  acci- 
dentent le  pays.  Les  hautes  terres  de  l'intérieur  qui  étaient 


ET  SUR  LES  PROGRÉS  DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.       55 

son  objectif,  l'expédition  ne  réussit  ni  à  les  atteindre,  ni 
même  à  les  apercevoir,  car  elle  ne  sortit  pas  des  plaines 
marécageuses  arrosées  par  le  Ply  et  ses  affluents.  Le  3  dé- 
cembre 1885,  elle  était  de  retour  à  Sydney. 

Le  capitaine  John  Strachan  avait  tenté,  en  1884,  une  expé* 
dition  à  la  Nouvelle-Guinée,  sous  le  patronage  du  journal 
The  Age j  de  Melbourne.  Cette  expédition,  comme  on  le  sait, 
échoua  complètement.  Sans  se  laisser  décourager,  le  capi- 
taine Strachan  repartait,  en  novembre  1885,  pour  explorer 
l'iotérieur  de  la  partie  méridionale  de  Tîle.  Acompagné  de 
MM.  Kerry  et  Poett,  il  remonta  le  Maî-Kassa  ou  Baxter, 
découvert  en  1875  parle  missionnaire  Mac  Farlane  à  l'ouest 
duTaste  delta  de  la  rivière  Fly.  II  atteignit  un  point  situé  à 
15  kilomètres  seulement  du  terme  des  voyages  de  son  pré- 
décesseur,  c'est-à-dire  à  145  kilomètres  de  l'embouchure 
de  la  Fly.  Il  reconnut  quelques  affluents,  en  particulier  la 
rivière  du  Prince-Léopold.  Des  troupes  d'indigènes  campés 
dans  le  lit  même  du  cours  d'eau  l'empêchèrent  de  pousser 
plos  loin  et  de  s'assurer  si,  comme  on  le  suppose,  le  Maï- 
Kassa  n'est  peut-être  qu'une  branche,  un  bras  de  la  rivière 
Fly.  Du  ponit  extrême  où  elle  était  arrivée,  l'expédition  fit 
des  reconnaissances  dans  un  rayon  de  50  à  60  kilomètres, 
eUrouva  le  pays  favorable  pour  y  établir  des  plantations. 
De  retour  à  la  côte,  l'expédition  se  dirigea  à  l'est,  vers  le 
?oIfe  de  Papouasie,  et  découvrit  cinq  rivières  ou  branches 
de  delta,  navigables  jusqu'à  des  distances  variables  de  15  à 
'^kilomètres  de  leur  embouchure.  Ici  encore,  des  excur- 
ions  furent  entreprises  dans  un  rayon  de  50  kilomètres,  et 
^expédition,  en  rentrant  au  mois  de  janvier  1886,  put  rap- 
porter d'intéressants  spécimens  de   bois  précieux  et  de 
plantes  utiles. 

Le  savant  naturaliste  anglais  H.  0.  Forbes  avait  projeté  de 
•ranchir  les  monts  Owen  Stanley,  près  de  la  côte  sud-est  de 


56      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

la  Nouvelle-Guinée,  afin  de  reconnaître  le  pays  situé  sur 
l'autre  versant.  Son  but  était  purement  scientifique  et  huma- 
nitaire ;  mais,  dès  le  début,  il  eut  à  lutter  contre  des  difficultés 
de  toute  espèce.  Il  avait  quitté  l'Angleterre  au  mois  d'avril 
1885,  pensant  pouvoir  être  rendu  à  la  Nouvelle-Guinée  en 
juillet.  A  Batavia  déjà,  il  fut  retenu  pendant  tout  un  mois 
par  le  refus  des  agents  de  la  «  British  India  Steam  Naviga- 
tion Company  »  de  laisser  embarquer  les  coolies  malais  qu*il 
comptait  emmeneravec  lui.  Puis  une  embarcation  chargée  de 
tous  ses  bagages  et  de  ses  instruments  coula  à  fond.  Cet 
accident  obligea  M.  Forbes  à  aller  à  Brisbane  pour  y  renou- 
veler son  équipement.  Le  gouverneur  de  la  Nouvelle- 
Guinée,  Sir  Peter  Scratchley,  qui  s'y  trouvait  précisément, 
lui  facilita  le  passage  pour  Port-Moresby;  mais,  arrivé  le 
28  août,  M.  Forbes  dut  attendre  encore  un  mois  ses  bagages 
et  ses  hommes.  Il  n'y  avait  dès  lors  plus  à  songer,  dans  une 
saison  aussi  avancée,  à  franchir  les  monts  Owen.  Tout  ce 
que  put  faire  M.  Forbes  fut  d'aller  se  fixer  à  Sogere,  à  trois 
journées  de  marche  de  Port-Moresby,  mais  en  réalité  à 
40  kilomètres  seulement  de  la  côte,  et  de  s'y  livrer  à  des 
observations  en  attendant  la  saison  propice.  Un  véritable 
observatoire  y  fut  installé  et  M.  Hennessy,  le  compagnon 
de  M.  Forbes,  y  recueillit  des  données  utiles.  Des  collections 
de  toute  espèce  furent  formées  et  s'enrichirent  de  spécimens 
fort  rares.  Puis  une  triangulation  complète  du  terrain  très 
accidenté  qui  s'étend  entre  Sogere  et  la  côte  permit  de 
dresser  une  bonne  carte  de  cette  partie  de  l'île.  Cependant 
les  ressources  diminuant,  M.  Forbes  se  vit  bientôt  obligé  de 
congédier  ses  serviteurs,  et  après  six  mois  de  séjour  dans 
l'île,  de  renoncer  à  son  entreprise.  Avant  de  quitter  la  con- 
trée, il  voulut  tenter,  toutefois,  de  faire,  avec  le  Révérend 
Chalmers,  une  excursion  aux  monts  Owen  Stanley.  Ici  encore 
la  mauvaise  fortune  l'accompagna,  et  nos  deux  voyageurs 
furent  abandonnés  par  leur  escorte.  Il  est  vraiment  à  dési- 
rer que  M.  Forbes  trouve  dans  les  colonies  australiennes, 


0' 


r^^ 


,cie 

ilor 


p 


I-^V^? 


r^l 


ài^ 


vi 


i?"^V^oti^ 


li^^^e 


09 


0,     itov^ 


DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.       57 

^ser  à  sa  cause,  un  appui  qui  lui  per- 
exploratioQ  interrompue. 

que  dirigée  par  le  docteur  Schrader 
es  possessions  allenaandes  delaNou- 
«er  Wilhelms  Land  »,  comme  on  les 
res  officielles).  Après  un  séjour  à 
1er  des  Malais  comme  porteurs,  elle 
afen  le  19  avril  1886.  Jusqu'ici  toute- 
reprendre  de  grandes  excursions^  car 
s'installer  et  régler  les  instruments, 
s  malais  furent  occupés  aux  travaux 
hinois  embarqués  à  Gooktown  étaient 
aux  longs  voyages.  M.  Schrader  et 
^lîhneider,  géologue,  et  M.  Hollrung, 
€   borner  par   conséquent  à  recon- 
î  Finsch-Hafen.  Ce  port  ou  cette  baie 
\iassins,   séparés  de  TOcéan   par  une 


^  re  qui  s'avance  à  peu  près  du  nord  au 

-i^^^^x^^  yj^f        ^^^  extérieur  se  trouve  l'île  de  Madang  ou 

5^    'V^     ^^     ^5'  ^^^  laquelle  a  été  construite  la  station.  Les 

é*^   "^    ^^^  Ae^^^^ssins  intérieurs  sont  couverts  d'herbe  ;  la 

^^^^    ^e>^  .^i^^^  du  troisième  est,  en  général,  plate  etma- 

\^x^^    o^^      Çlusieurs  petits  cours  d'eau  s'y  déversent  ou 

3,<*^     ^i^^'^ -0eBt  s'y  perdre  dans  les  marais.  La  végétation- 

^x  ^     #teS'  L'u^®  ^®s  excursions  les  plus  intéressantes  fut 

^e^  ^    ^gfs  le  Langemack  Greek,  dans  lequel  se  jette  la 

^\0^^   ^ouboui.  Près  de  son  embouchure  et  jusqu'à  quelque 

^vi^^^      gjj  amont,  ce  cours  d'eau  est  large  d'une  centaine 

^*^^      gg.  Les  voyageurs  le  remontèrent  sur  des  canots 

de         -ts  par  les  indigènes.  Le  cours  en  est  sinueux  et  les 

^^         sont  alternativement  plates  et  escarpées.  Après  un 

^^^      jg  6  kilomètres,  l'expédition  fut  arrêtée  par  des 


^^  'k^y  ^^^^^  "^  aspect  tropical.  Les  villages  voisins 
^^^      v^     ^jj,^s  de  plantations  et  consistent  à  peine  en  quel- 


58      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

rapides.  D'après  les  dernières  nouvelles,  les  membres  de  la 
mission  allemande  étaient  en  bonne  santé,  bien  qne  le  dis- 
trict de  Finsch-Hafen  passe  pour  insalubre. 

Le  fleuve  Impératrice  Augusta,  découvert  par  M.  le  doc- 
teur Finsch  sur  la  côte  septentrionale  de  la  Nouvelle- 
Guinée,  a  été  reconnu  par  le  capitaine  Dallmann.  Le 
4  avril  1886,  il  le  remontait  avec  une  embarcation  à  vapeur, 
jusqu'à  65  kilomètres  de  son  embouchure.  Le  fleuve  parais- 
sait être  navigable  encore  beaucoup  au  delà  de  ce  point.  En 
effet,  le  baron  de  Schleinitz,  gouverneur  du  WilhelmsLand, 
a  remonté  plus  tard  le  fleuve  Impératrice  Augusta  jusqu'à 
300  kilomètres  de  son  embouchure.  Ce  serait  donc  là  une 
voie  navigable  qui,  en  dépit  d'un  courant  assez  fort,  per- 
mettrait de  pénétrer  à  Tintérieur  des  terres. 

Il  n'est  pas  d'année  que  l'Afrique  ne  coûte  la  vie  à  quel** 
qu'un  des  voyageurs  qu'elle  attire,  et  M.  Duveyrier  aurait 
aujourd'hui  de  nombreuses  additions  à  porter  sur  sa  nécro- 
logie africaine  publiée  par  la  Société  en  décembre  1884.  Dès 
le  début  de  cette  année,  un  jeune  ofQcier  de  cavalerie,  Mar- 
cel Palat,  a  succombé  dans  une  tentative  pour  gagner  Tim- 
bouktou.  C'est  presque  au  seuilde  l'Algérie  qu'il  a  été  frappé, 
pendant  la  traversée  de  la  courte  partie  du  Sahara  qui  sépare 
notre  territoire  de  l'archipel  d'oasis  du  Gourâra,  de  l'Aou- 
gueroût,  etc.  Cet  espace  a  toujours  été  difficile  à  fran- 
chir. 

Marcel  Palat  s'était  mis  en  route  à  la  fin  de  1885,  trop 
tôt  peut-élre  après  l'insurrection  de  fiôu-Amàma,  chef 
d'une  partie  des  Oulâd-Sidi-Ëch-Cbelkh.  Le  commence- 
ment d'avril  le  trouvait  encore  au  village  d'Ël-Hàdj  Guel- 
màn,  un  des  premiers  qêçoûr  du  Gourâra.  De  là,  il 
informait  la  Société  qu'il  avait  déjà  recueilli  des  collec- 
tions intéressant  la  géologie,  la  botanique,  la  zoologie  et 
l'étude  de  l'homme  préhistorique.  C'est  la  dernière  nou- 


ET  SUR    LES  PROGRÈS   DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.       59 

veDe  directe  qui  nous  soit  parvenue  et  la  suite  des  événe- 
ments  ne  nous  est  connue  que  par  les  rapports  des  indi- 
gènes. Le  voyageur  ayant  éveillé  la  méfiance  des  habitants 
par  Tachai  d'une  parcelle  de  terre,  d'une  dune  impropre  à 
la  calture,  la  djema'a  ou  conseil  municipal  exigea  Tannu- 
lation  du  marché  et  le  départ  de  l'acheteur.  Palat  sem- 
blait d^aillenrs  menacé  d'un  autre  côté,  puisque  le  fils  de 
Boû-Amâma,  malgré  les  ordres  de  son  père,  s'était  lancé  à 
sa  poursuite  dans  les. intentions  les  plus  hostiles.  Le  gou- 
vernement de  TAlgérie  avait  aussi,  mais  trop  tard,  été  avisé 
qu'un  complot  était  tramé  contre  la  vie  de  Palat,  par  des 
membres  influents  de  la  confrérie  de  Sidi  es  Senoûsi. 

Palal,  contraint  de  quitter  l'oasis  d'El-Hâdj  Guelmàn, 
prit  directement  la  route  dln-Çalah,  sous  la  conduite  de 
trois  Arabes  de  cette  oasis,  très  attachés  aux  Oulàd-SidiEch 
Cheîkby  et  de  deux  Touareg.  Il  parvint  ainsi  à  Badjoum, 
que  n'indique  aucune  carte,  mais  qui  est  probablement 
situé  dans  TOuâd  Aflissâs,  affluent  de  TOuàd  Mîya,  sur  le 
plateau  de  Tademayt  et  à  moitié  route  entre  EI-Hadj  Guel- 
fflân  et  In-Çalah.  A  Badjoum,  l'un  de  ses  guides,  proche 
parent  du  chef  d'In-Çalah,  lui  propose  une  chasse  aux  mouf- 
flons  dans  les  rochers,  l'éloigné  du  camp  et  l'abat  d'un 
coup  de  feu.  Rien  de  ce  qui  lui  appartenait  n'a  pu  être 
sauvé  jusqu'ici.  Comme  celles  du  colonel  Flatters  et  de  ses 
compagnons,  la  dépouille  de  cette  nouvelle  victime  du 
fanatisme  musulman  est  restée  sans  sépulture  dans  quelque 
repli  du  Sahara. 

Après  d'aussi  lugubres  épisodes,  les  annalistes  de  la  géo- 
graphie enregistrent  avec  moins  de  regret  une  retraite 
honorable,  imposée  au  voyageur  par  la  certitude  qu'il  mar* 
cbait  à  une  mort  inutile.  Notre  vaillant  et  si  dévoué  col- 
lègue.  M*  H.  Duveyrier,  avait  formé  le  projet  de  visiter  la 
dernière  partie  inconnue  des  rivages  de  la  Méditerranée, 
les  pays  de  Kebdana,  de  Guela'aya  et  de  Rif,  dont  les  grandes 


60      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

montagnes  bordent  comme  d'un  ourlet  le  littoral  marocain. 
Il  s'était  mis  en  route  dans  des  conditions  relativement 
favorables,  étant  donnée  l'agitation  des  populations  maro- 
caines limitrophes  de  la  frontière  oranaise.  Pour  pénétrer 
par  le  Kebdana  dans  le  Rif,  il  fallait  passer  chez  les  alliés 
des  tribus  qui  la  veille  étaient  en  guerre  entre  elles,  et 
l'état  des  choses  était  tel  que  l'autorité  militaire  française 
avait  tout  d'abord  considéré  le  voyage  comme  irréalisable. 
Cependant  le  grand  shérif  de  Wazzan,  alors  sur  le  territoire 
d'Oran,  allait  regagner  Tanger  par  terre.  Sur  la  demande 
du  général  Gand,  dont  l'obligeance  envers  le  voyageur  mé- 
rite tous  les  remerciements  de  la  Société,  le  shérif,  c'est- 
à-dire  un  des  papes  des  musulmans  du  Maroc,  consentit 
à  emmener  M.  Duveyrier  en  qualité  de  médecin,  mais  à  la 
condition  que,  par  prudence,  il  coifferait  la  chachiya,  et 
revêtirait  le  costume  du  pays.  Le  2  juin,  la  colonne  partait 
de  Lâlla-Maghnîya  pour  entrer  sur  le  territotre  des  Benî- 
Senassen.  Descendant  dans  la  plaine  de  Terîfa,  elle  arrivait 
chez  les  Oulâd-Mançour,  où  déjà  un  homme  des  Gueia'aya 
eut  la  franchise  d'annoncer  à  notre  compatriote  qu'on  lui 
couperait  le  cou.  Par  la  vaste  plaine  bien  arrosée  de  Taze- 
grâret,  on  arrivait  à  l'embouchure  de  la  Molouya,  frontière 
naturelle  tout  indiquée  entre  l'Algérie  et  le  Maroc,  mais 
qui  ne  sépare  que  deux  tribus,  les  Arabes  Oulâd  Mançour 
et  les  Berbères  Kebdana  ou  mieux  Ikhebdàn.  Le  premier 
caïd  marocain  qu'il  rencontre  apprend  à  M.  Duveyrier  que 
le  caïd  précédent  avait  été  assassiné  en  1885  sur  la  place  du 
marché;  c'était  là  un  sérieux  indice  des  dispositions  des 
Rifains  envers  le  gouvernement  du  Maroc. 

Après  les  dunes  de  l'embouchure  du  Kis  où  croît  une 
végétation  saharienne,  après  les  rives  de  la  Molouya  où 
le  tremble  et  le  tamarin  rappellent  la  Provence,  les  mon- 
tagnes de  Kebdana  transportent  ie  voyageur  au  milieu  de 
la  flore  de  l'Atlas  saharien  :  le  thuya,  le  lentisque,  le 
palmier  nain  et  la  lavande  y  prédominent,  par  la  taille 


ET  SDR  LES   PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     61 

comme  par  la  quantité,  sur  les  autres  végétaux  de  la  con- 
trée. 

£ntrele  pays  des  Ikhebdàn  et  le  large  promontoire  qui  est 
le  trait  Je  plus  saillant  du  pays  des  Guela'àya,  nos  cartes 
iodiquaient  depuis  longtemps  une  vaste  sebkha,  dont  la 
situation  par  rapport  à  la  mer  fait  en  quelque  sorte  le 
pendant  de  la  sebkha  de  Mîserghin,  dans  le  département 
d'Oran.  C'est  la  sebkha  Aboû'Areg  ou  Abou'Arq.  M.  Du- 
reyrier  en  a  longé  le  bord-sud  jusqu'alors  ignoré;  il  a 
i^coDDu  que  cette  dépression  n'est  pas  une  sebkha  unique, 
comme  l'indiquent  les  cartes,  mais  qu'elle  se  compose 
duoe  sorte  de  chapelets  de  sebkha  dont  la  première  du 
côté  de  l'est  porte  le  nom  d'Aboû'Areg. 

En  pénétrant  chez  les  Guela'âya,  M.  Duveyrier  constate 
un  changement  important  dans  )a  constitution  géologique 
(ia  sol.  Des  roches  plutoniennes  irruptives  remplacent  les 
roches  sédimentaires.  Il  relève  plusieurs  hauts  sommets 
te  montagnes  des  Guela'âya  et  arrive  sous  les  murs  de 
Melîlîya,  où  le  grand  shérif  l'abandonne,  et  où  les  Espagnols 
te  traitent  avec  quelques-uns  des  égards  dus  à  un  espion. 
Moulei*Abd  Es-Sâlâm  avait  dû  plier  aussi  devant  Topi- 
fiion  des  indigènes,  parmi  lesquels  il  compte  des  contri- 
buables ;  les  Benî-Ouriâghel  des  environs  de  Nekoûr  avaient 
«n  effet  menacé  de  tuer  non  seulement  le  médecin  dushérîf, 
^ais  le  shérîf  lui-même,  s'ils  arrivaient  ensemble  chez  eux. 

C'est  à  Tlemcen  que  M.  Duveyrier  a  commencé  à  rele- 
ver sa  route.  De  Lâlla-Maghnîya  au  presidio  espagnol  de 
ïelîlîya,  c'est-à-dire  sur  un  tiers  seulement  du  pays  qu'il 
omplait  explorer,  notre  collègue  à  multiplié  les  visées  et 
f^  observations  qui  nous  vaudront  un  excellent  itinéraire 
^ell8  kilomètres  en  pays  presque  entièrement  nouveau. 
•^  tentative  hardie  de  M.  Duveyrier  n'aura  donc  pas  été 
îns  utilité  pour  la  carte  du  Maroc.  Elle  enrichira  égale- 
ment la  météorologie,  la  botanique,  la  zoologie  d'éléments 
précieux  pour  la  description  physique  du  Rif  oriental. 


62  RAPPORT   SUR   LES   TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

Il  faut  ajouter  que  trois  mois  plus  tard,  le  yacht  français 
Mireille,  appartenant  à  M.  Verminck,  était  attaqué  en  mer 
parles  Guela'âya,  sous  le  cap  Négri.  Ces  Guela'âya,  dont  les 
enfants  vont  chaque  été  louer  leurs  bras  dans  les  fermes 
du  département  d'Oran,  tenaient  à  rappeler  en  1886  que  si 
depuis  longtemps  on  naviguait  paisiblement  sur  leur  litto- 
ral, ils  étaient  restés,  au  fond,  les  pirates  de  jadis. 

Un  collègue  aussi  zélé  que  laborieux,  M.  le  capitaine  d'ar- 
tillerie Bernard,  auquel  la  géographie  saharienne  est  re- 
devable de  levés,  de  recherches  et  d'études  spéciales,  a 
envoyé  dernièrement  à  la  Société  un  rapport  d'ensemble  et 
un  journal  de  marche  de  la  mission  conduite  par  lui  dans 
le  sud  de  la  province  d'Alger,  pendant  l'hiver  1884-1885. 
Ces  documents,  complétés  par  de  nombreux  croquis,  ren- 
ferment des  observations  nettes  et  variées  sur  les  caractères 
du  pays.  C'est  un  précieux  document  dont  la  publication 
est  désirable.  Il  donne  notamment  un  profil  en  long  de  la 
route  entre  Laghouat  et  Ouargla,  coté  à  l'aide  d'observations 
barométriques  nombreuses  ;  les  météorologistes  y  relèveront 
un  tableau  soigneusement  tenu  au  cours  de  la  mission. 

Dans  l'ouest  africain  français  deux  voyages  se  signalent 
par  leur  importance.  Le  voyage  de  M.  Jacques  de  Brazza, 
frère  cadet  du  célèbre  explorateur,  et  le  voyage  de  la  mission 
conduite  par  M.  Bouvier,  capitaine  de  frégate,  dans  les 
vallées  du  Quillou,  du  Congo  et  de  l'Ogôoué. 

M.  Jacques  de  Brazza  a  fait  une  pointe  hardie  en  plein 
inconnu.  Il  y  a  été  conduit  par  son  désir  d'éclaircir  le  mys- 
tère de  la  fameuse  Lekoli  ou  Djaté-Ungua,  c'est-à-dire  la 
rivière  du  sel,  qui  joue  un  grand  rôle  dans  l'économie  do- 
mestique des  populations  voisines,  privées  partout  ailleurs 
de  mines  de  sel. 

De  la  station  de  Madiville,  sur  l'Ogôoué,  en  pays  adonncia, 
M.  Jacques  de  Brazza,  en  compagnie  de  M.  Pecile,  s'en- 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.      63 

fonce  au  nord-est,  dans  une  région  très  peuplée  en  môme 
temps  que  très  boisée  et  qui  longe  la  rivière  Ivindo;  au 
delà  s'étend  une  contrée  dont  les  paysages,  sommets  arides 
séparés  par  des  dépressions  fertiles,  lui  rappellent  le  pays 
des  Batékés. 

Sur  la  frontière  nord  de  ce  pays  des  M'boko,  par  1°30'  de 
latitade  sud^  il  franchit,  à  une  centaine  de  kilomètres  de 
^^  sources,  la  rivière  Lekoli  qui  n'est  autre  que  le  cours 
supérieur  de  la  Likona,  affluent  du  Congo.  Beaucoup  plus 
loin  il  rencontre,  dans  les  Djiambi  anthropophages,  peu- 
plade inconnue  jusqu'alors,  des  hôtes  assez  mal  disposés  à 
lui  servir  de  guides.  Des  marches  exténuantes  à  travers  les 
marais  qui  recèlent  la  source  de  la  Yensi,  affluent  de  gauche 
deTIvindo,  l'amènent  enfin  à  Ilokou,  village  djiambi  situé 
par  2»33'  de  latitude  nord  et  13'»30'  de  longitude  est,  à 
^  kilomètres  de  Madiville  sur  rOgôoué,  et  à  360  kilomètres 
deN'kundja  sur  l'Ubangui.  Mais   ici  la  malveillance   et 
llioslilité  des  Djiambi  réduisirent  le  voyageur  pendant  un 
mois  et  demi  au  rôle  de  prisonnier,  et  même  de  prisonnier 
affamé.  La  durée  de  sa  séquestration  permit  à  M.  Jacques 
de  Brazza  d'apprendre  que  la  source  de  l'Ivindo,  dans  le 
pays  qui  fut  d'après  la  tradition  le  berceau  des  Ossyéba  ou 
M'fân,  et  où  ce  peuple  possède  encore  de  grands  villages, 
esta  peu  près  par  3*  de  latitude  nord  et  12*30'  de  longitude 
ouest. 

Las  de  lutter  sans  espoir  contre  une  inertie  hostile,  M.  Jac- 
ques de  Brazza,  renonçant  à  s'élever  plus  au  nord,  revient 
sur  ses  pas  jusqu^à  la  Lekoli.  Malgré  l'opposition  des  na- 
turels qui  craignent  devoir  divulguer  l'emplacement  de 
leurs  richesses  en  sel,  il  fait  construire  neuf  petits  radeaux 
sur  lesquels  il  confie  son  sort  au  courant  de  la  rivière.  Cette 
navigation  primitive  d'un  mois  et  demi  lui  permit  de  re- 
connaître 370  kilomètres  du  cours  inférieur  de  la  Lekoli, 
et  il  vint  déboucher  dans  le  Congo,  par  ce  que. nous  suppo- 
sons être  le  confluent  de  la  Likona  ou  Mbunga.  Chensin 


64      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

faisant  M.  Jacques  de  Brazza  vit  cesser  son  étonnement  de 
trouver  toujours  douces  les  ondes  de  la  Lekoli;  non  loin  du 
confluent  de  ce  fleuve  et  de  rÀmbili  sont  les  marais  salants 
où  s'approvisionnent  les  peuplades  riveraines  de  la  Lekoli. 
Du  Congo,  M.  J.  de  Brazza  revint  à  la  côte  par  la  voie 
de  l'Alima  et  de  rOgôoué,  rapportant  de  cet  intéressant 
voyage  non  seulement  un  itinéraire  appuyé  sur  des  obser- 
vations astronomiques  et  complété  par  de  très  nombreuses 
cotes  d'altitude,  mais  encore  des  collections  botaniques, 
zoologiques  et  ethnographiques  aussi  riches  que  nouvelles. 

Le  voyage  du  commandant  Bouvier  est  le  plus  fructueux, 
comme  géographie  scientifique,  qui  ait  encore  été  accompli 
dans  les  vallées  du  Quillou,  du  Congo  et  de  TOgôoué,  c'est- 
à-dire  dans  une  région  qui  préoccupe  vivement  l'intérêt 
public. 

A  la  suite  du  congrès  de  Berlin,  la  France  devait  prendre 
possession  des  stations  de  l'Etat  libre  du  Congo  sur  les  ter- 
ritoires du  Niari-Quillou  et  fixer  des  amorcés  de  frontières 
sur  le  cours  du  Congo. 

Le  commandant  Bouvier,  capitaine  de  frégate,  le  D'  Bal- 
lay  et  le  capitaine  Pleigneur,  de  l'infanterie  de  marine, 
furent  désignés  pour  remplir  cette  mission.  M.  Pleigneur 
était  plus  spécialement  chargé  des  levés  tQpographiques» 
A  Dakar,  on  recrutait  des  Laptots  d'escorte;  on  se  procurait 
aussi  une  douzaine  d'ânes  destinés  à  un  essai  d'acclimata- 
tion sur  le  Congo.  A  Loango,  point  de  débarquement  dé- 
finitif, s'organisa  la  caravane  qui  devait  pénétrer  dans  l'inté- 
rieur. Elle  se  mettait  en  route  le  2  septembre  de  l'année 
dernière   et  le  jour  même    atteignait   l'embouchure    du 
Quillou,  d'où  un  canot  à  vapeur  et  des  pirogues,  mises  à  la 
disposition  de  M.  Bouvier  par  une  maison  hollandaise,  la 
conduisaient  jusqu'au  poste  français  de  N'Gotou.  Ici  concis 
mencent  les  rapides  et  c'est  par  terre  qu'il  fallut  gagner  Ma- 
cabana,  au  confluent  du  Quillou  et  de  la  rivière  Louisa.  Ma-> 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.      65 

Djfanga,  sur  le  Congo,  fat  atteint  péniblement  à  travers  un 
terrain  accidenté  et  des  populations  mal  disposées  envers 
les  Européens.  Les  difficultés  de  la  marche  furent  grandes 
également  entre  Manyanga  et  Linzolo  sur  le  Stanley-Pool. 
Le  1"  décembre  1885,  M.  Rouvier  était  à  Brazzaville, 
dont  la  position  a   été   très  heureusement   choisie,  au 
poJDt  de  vue  hygiénique  comme  au  point  de  vue  commercial. 
1  partir  de  là,  c'est  sur  la  chaloupe  à  vapeur  le  Ballay  que 
îâ  délégation  française  remonta  le  cours  du  Congo  en  rele- 
vant les  embouchures  de  rivières  sur  la  rive  droite  du  grand 
fleuve.  Elle   vit  ainsi  successivement  le  Léfini,    la  Lkéni 
qu'elle  remonta  jusqu'au  poste  des  Gallois,   la  Nkémé, 
encore  inexplorée,  l'Alima,  la  Likuala,  la  Sangui  et  TUban- 
^U.  Aucun  afllue.nt  direct  du  Congo  ne  porte  le  nom  de 
iicoûa. 

Aux  premiers  jours  de  Tannée  courante,  la  mission  attei- 
i^ih  station  française  de  Nkoundja,  assez  près  de  l'embou- 
cliQre  de  TUbanghi.  Ce  fleuve,  loin  d'avoir  l'importance 
qu'on  lui  avait  prêtée  jusqu'ici,  n'est  pas  navigable  aux 
l)asses  eaux.  Il  se  dirige  à  peu  près  doit  au  nord,  du  moins 
fe  la  partie  qu'a  parcourue  M.  Rouvier;  c'est-à-dire  sur 
120  milles.  Au  commencement  de  janvier,  MM.  Rouvier  et 
Sallay,  délégués  de  la  France,  MM.  Massari  et  Liebrechts, 
délégués  de  l'État  libre,  fixaient  à  0%  6',  20''  de  latitude  sud 
^  position  du  point  frontière  sur  la  rive  droite  du  Congo. 
^  délégués  constataient  aussi  que  la  Licona  Nkundja  est 
tbanghi. 

La  partie  politique  de  la  tâche  de  nos  commissaires  était 
■erminée,  mais  le  voyage  ne  l'était  pas,  car  le  retour  devait 
''effectuer  en  longeant  encore  le  Congo  sur  quelques  milles, 
?onr  remonter  ensuite  la  tortueuse  Alima  jusqu'à  Lékéti, 
^Qchir  à  pied  le  plateau  de  partage  des  eaux  et  regagner 
'die  en  descendant  l'Ogôoué  semé  de  rapides. 
La  mission,  de  retour  au  Gabon,  s'embarquait  pour  l'Eu- 
^jpele  18  avril  dernier,  ayant  parcouru,  sans  accidents  sinon 

soc.  DE  GÉOGR.  —  1"  TRlMESiaS  1887.  SllU  —  5 


66       RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

sans  fatigues  et  sans  dangers,  un  long  itinéraire  qui  s'ajus- 
tera exactement  à  sa  place  sur  la  carte  d'Afrique.  En  effets 
le  commandant  Rouvier  Ta  jalonné  de  quatre-vingts  déter- 
minations de  latitude  et  de  longitude,  précieux  points  de 
repère  pour  arrêter  les  lignes  encore  si  indécises  du  dessin 
de  la  contrée,  précieux  points  de  départ  pour  les  études  et 
les  explorations  de  l'avenir. 

Les  longitudes,  déterminées  astronomiqueraent  à  l'aide 
de  chronomètres  et  de  distances  lunaires,  sont  les  premières 
qui,  en  fixant  le  tracé  d'une  partie  du  Congo,  apportent 
quelque  solidité  à  la  représentation  de  cette  contrée.  La 
route  suivie  a  été  soigneusement  mesurée  et  relevée,  avec 
ses  accidents  topographiques,  par  le  capitaine  Pleigneur, 
qui,  de  plus,  a  dressé  le  plan  des  environs  des  stations  prin- 
cipales, notamment  de  Manyanga. 

Les  éléments  ainsi  recueillis  ont  été  coordonnés  en  un  tra- 
vail d'ensemble  solide,  sérieux  et  qui  marque  un  véritable 
progrès  dans  la  géographie  de  l'Ouest  africain. 

La  limite  entre  les  États  du  Congo  a  été  amorcée  par  les 
commissaires  en  deux  points  seulement;  elle  ne  pourra  être 
prolongée  à  l'est  et  au  sud  qu'après  une  exploration  minu- 
tieuse de  la  contrée  encore  inconnue  qui  s'étend  dans  le  nord 
du  grand  fleuve,  à  notre  frontière  orientale,  et  de  la  région 
du  Congo  maritime  dont  la  connaissance  laisse  encore  beau- 
coup à  désirer.  Demandons  à  M.  de  Brazza  de  fournir  au 
capitaine  Pleigneur  les  moyens  d'accomplir  cette  double 
tâche  pour  laquelle  il  est  bien  préparé. 

M.  de  Brazza,  auquel  un  public  immense,  réuni  au  Cirque 
d'hiver  dès  les  premiers  jours  de  Tannée,  a  fait  un  si  brillan  t 
accueil,  va  retourner  au  Congo  avec  le  titre  de  Commissaire 
général  de  la  République  française.  Nous  sommes  assurés 
d'avance  qu'il  ne  négligera  point,  au  milieu  des  devoirs  que 
vont  lui  créer  ses  difficiles  fonctions,  de  se  préoccuper  de 
l'étude  géographique  du  pays  confié  à  sa  haute  administra-* 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.     67 

lion.  Son  digne  compagnon  de  voyage,  M.  Ballay,  appelé 
aDJourd'hui  au  poste  de  commandant  du  Gabon,  est  parti, 
résolu  de  son  côté  à  ne  rien  négliger  pour  achever  de  faire 
connaître  les  environs  de  notre  station.  Ni  M.  de  Brazza  ni 
M.  Ballay  n'oublieront  ce  qu'ils  doivent  à  leur  qualité  d'ex- 
ptoleurs  ;  ils  s'efforceront  de  lever  les  obstacles  adminis- 
tratifs auxquels  ils  se  sont  si  souvent  heurtés  dans  l'accom- 
piissement  de  leurs  voyages. 

D'autres  travaux  accomplis  cette  année,  également  par 

<ies  Français,  ont  fourni  à  la  géographie  et  à  l'hydrographie 

de  l'Ouest  africain  un  large  tribut.  La  division  navale  de 

l'Atlantique  Sud,  commandée  par  M.  de  Gavelier  de  Cuver- 

^i!le,  a  entrepris,  avec  l'assistance  des  stations  locales  du 

Sénégal  et  du  golfe  de  Guinée,  la  revision  des  coordonnées 

?éo^aphiques  et  des  plans  particuliers  de  tous  les  points 

pnflcipaux  de  la  côte  occidentale  d'Afrique,  depuis  le  cap 

Blanc  au  Sahara,  jusqu'àMossamedes.  sur  la  côte  d'Angola. 

Les  longitudes  ont  été  rapportées  soit  à  Dakar  dont 

M.  Bouquet  de  la  Grye  a  déterminé  la  position  exacte,  à 

aide  du  câble  télégraphique  Cadix- Canaries-Sénégal,  soit 

^'^  Gabon,  qui  vient  d'être  tout  récemment  relié  à  cette 

^<^(ne  ligne  télégraphique  et  dont,  par  suite,  la  longitude  ne 

'Mera.  pas  à  être  exactement  fixée. 

Pendant  que  les  avisos  le  Dumont  d'Urville  et  V Ardent 

•éprenaient  toute  l'hydrographie  du  cap  Blanc,  de  la  baie, 

lu  Lévrier  et  d'Arguin,  le  Guichen  rectifiait  les  positions 

■«s  plus  importantes  du  golfe  de  Gainée;  le  Voltigeur,  celles 

••la  côteLoango  et  de  l'Angola,  et  le  Gabès,  misa  la  dispo- 

^tion  de  la  mission  du  commandant  Bouvier,  remontait  le 

''J^go  jusqu'à  Fuca-Fuca,  limite  extrême  de  la  navigation 

^  cours  inférieur  du  fleuve,  et  fixait  la. position  de  ce  point 

if  des  observations  précises.  Centralisant  et  contrôlant 

•^^ilant  que  possible  toutes  les  déterminations-géographiques,. 

^nfernet  mettait  à  profit  la  jonction  télégraphique  de  la* 


68      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

côte  d'Afrique  aux  îles  du  cap  Vert,  pour  déterminer  la 
différence  de  longitude  entre  Dakar  et  la  Praya.  Ce  dernier 
point  étant  relié  au  câble  télégraphique  qui  met  l'Europe 
et  la  côte  du  Brésil  en  communication  par  Madère  et  Saint- 
Vincent,  on  obtient  ainsi  un  triangle  électrique  qui  permet 
d'utiles  vérifications. 

Accomplis  au  prix  de  grands  efforts,  dans  des  conditions 
parfois  fort  difficiles,  ces  travaux,  qui  sont  actuellement  en 
cours  de  rédaction,  font  honneur  aux  officiers  de  la  divi- 
sion navale  de  l'Atlantique  Sud. 

En  1805  ou  1806,  le  Dhiôli-Ba  engloutissait  à  Bousa  le 
journal  de  l'Anglais  Mungo  Park  qui,  sur  une  grande  em- 
barcation insuffisante  cependant,  avait  le  premier  parcouru 
plus  des  deux  tiers  de  la  longueur  de  Timmense  fleuve  ;  en 
1828,  c'est  monté  sur  une  pirogue  indigène  que  René  Gaillié 
avait  efi'ectué  le  seul  levé  qui  nous  soit  parvenu  de  la  portion 
du  Dhiôli-Ba  comprise  entre  Djinni  (Jenni)  et  Kabara  le  port 
de  Timbouktou.  Le  précédent  rapport  avait  parlé  sommai- 
rement du  voyage  entrepris  par  la  canonnière  le  Niger  dans 
la  direction  de  Timbouktou  et  qui  semblait  promettre  des 
résultats  géographiques  importants.  Rien  n'ayant  été  publié 
à  cet  égard,  c'est  à  l'aide  de  renseignements  recueillis 
auprès  de  l'un  des  passagers  du  Niger  que  votre  rapporteur 
peut  aujourd'hui  fournir  quelques  indications  sur  cette  ten- 
tative. 

Le  résumé  qui  suit  embrasse  deux  campagnes  exécutées 
de  1883  à  1886.  La  canonnière  amenée  à  Khayes  et  démontée 
fut  transportée  au  Niger  tantôt  par  voitures,  tantôt  à  dos  de 
mulet,  tantôt  sur  la  tête  de  porteurs.  Au  mois  de  septembre 
1884  elle  était  lancée  devant  Bammakou.  Un  voyage  d'essai 
fut  fait  jusqu'à  75  kilomètres  de  ce  point,  à  Koulikoro,  où 
elle  passa  la  saison  sèche,  après  que  le  commandant  Delan- 
neau,  commissaire  du  gouvernement,  eut  établi  le  pro^ 
tectorat  de   la  France  sur  le  pays  du  Mégnétana  dont 


£T  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.       69 

Koulikoro  est  le  chef-lieu.  En   mars  1885  M.   Davoust, 
lieutenant  de  vaisseau,  venait  prendre  le  commandement  de 
la  canonnière  qui,  le  7  septembre,  recommençait  à  des- 
cendre le  fleuve.  Elle  atteignait  huit  jours  plus  tard  N'ya- 
mioa  dont  le   chef  signait  un  traité  qui  mettait  son  pays 
sous  le  protectorat  français.  On  passa  devant  Sêgou-Sikoro, 
résidence  d'Ahmadou-Gheïkou,  et  devant  Sansandig,  pour 
arriver  enfin  dans  le  Masina,  à  la  hauteur  de  Djinni,  après 
après  avoir  exécuté  le  levé  d'au  moins  390  kilomètres  du 
fleuve.  Le  Niger  avait  à  essuyer  presque  chaque  jour  des 
kourrasques  violentes,  tandis  qu'il  cherchait  sa  route  au 
milieu  des  hauts-fonds  ou  des  îlots  submergés  dont  est 
semé  le  fleuve,  large  par  endroit  de  1500  à  2000  mètres. 
^Djinni,  le  commandant  de  la  canonnière  ayant  atteint  la 
iiffljteque  lui  assignaient  ses  instructions,  il  fallut  revenir  en 
tolesur  Koulikoro  avant  la  baisse  des  eaux.  C'était  la  pre- 
mière fois  qu'un  vapeur  franchissait  pareille  distance  sur  le 
Diiôli-Ba. 

Devant  Bammakou,  le  fleuve  a  une  largeur  de  800  mètres 
SOI  hautes  eaux.  Entre  Bammakou  et  Koulikoro,  son  cours 
^t  très  capricieux. 

Sa  largeur  varie  entre  600  mètres  et  2000  mètres.  En  aval 
(ie  Koulikoro  les  rochers  cessent  et  la  nature  du  fond  est 
^^fllôt  terreuse,  tantôt  sableuse;  la  profondeur  n'est  pour- 
'^nl  jamais  considérable.  A  la  hauteur  de  N'yamina  le  fleuve 
'^/argit  beaucoup;  sa  belle  nappe  d'eau  est  sillonnée  sans 
tsse  par  des  pirogues  qui  portent  plus  de  vingt  personnes 
^t  font  le  trajet  d'une  rive  à  l'autre.  Une  circonstance 
'^rticulière  du  régime  du  fleuve  a  eu  son  influence  sur  la 
'^partition  des  habitants  de  cette  région.  C'est  presque  tou- 
<m  la  rive  droite  que  suit  le  chenal  navigable  et  c'est  aussi 
^îrla  rive  droite  que  sont  massés  les  villages,  tandis  que 
^'icbïé  opposé  les  centres  d'habitation  sont  assez  distants 
i  rives  du  Niger.  Sêgou-Sikoro,  capitale  du  petit  État 
(ùmadou-Cheïkou,  s'élève  en  amphithéâtre  sur  la  rive 


70      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

droite,  montrant  ses  cases  assez  régulièrement  construites 
en  terre,  des  fondations  jusqu'au  toit;  le  palais  royalties 
mosquées  et  les  demeures  des  hauts  fonctionnaires  sont 
édifiés  avec  plus  de  luxe,  mais  avec  les  mêmes  matériaux. 

En  descendant  toujours  le  cours  du  fleuve  on  arrive  bien- 
tôt à  Sinsâni,  la  Sansandig  de  Mungo  Park.  Du  grand 
village  qu'elle  était  au  commencement  du  siècle,  il  ne  reste 
guère  plus  maintenant  qu'un  amas  de  ruines. 

A  partir  de  Diafarabé,  la  Diafarabé  de  la  carte  de  Mage, 
le  Dhiôli-Ba  prend  un  tout  autre  aspect.  Il  se  divise  en  deux 
grands  bras  principaux,  est  et  ouest,  réunis  entre  eux  par 
une  quantité  de  petits  bras,  sortes  de  bayous,  comme  on 
dit  en  Louisiane,  ou  de  marigots,  pour  parler  comme  au 
Sénégal,  qui,  s'enchevêtrant  dans  tous  les  sens,  forment  des 
îlots  couverts  d'herbes.  De  loin  en  loin,  sur  les  bords  des 
bras  secondaires  du  Dhiôli-Ba,  se  dressent  des  bouquets 
d'arbres  de  haute  futaie  :  figuiers,  fromagers  et  palmiers- 
ronniers;  ils  indiquent  avec  certitude  l'emplacement  des 
anciens  villages  qui  florissaient  il  y  a  trente  ans,  alors  que 
prospérait,  nous  ont  appris  Mungo  Park  et  René  Gaillié, 
l'actif  commerce  fait  par  pirogue  entre  Sêgou,  Djinni  et  Tim- 
bouktou. 

Les  géographes  n'ont  pu  jusqu'ici  apprécier  l'importance 
des  levés  exécutés  par  M.  Davoust  au  cours  des  voyages  de 
notre  canonnière;  ces  levés  ont  sans  doute  été  s'enfouir 
dans  des  archives  où  ils  dorment  inutiles. 

Depuis  quelques  années  déjà  le  nom  de  Samori  nous 
parvenait  comme  celui  d'un  conquérant  en  passe  de  ré- 
nover la  carte  politique  de  la  partie  du  Soudan  qu'arrose  le 
Dhiôli-Ba.  Samori  n'est  que  le  surnom  du  personnage  qui 
s'appelle  Samoudou,  fils  de  Làfia,  un  mandingue  par  la 
race;  son  royaume,  dont  le  nom  ne  figure  pas  sur  les  cartes 
les  plus  récentes,  est  le  pays  de  Koni,  près  des  sources  du 
Dhiôli-Ba  ;  ses  sujets  sont  les  Koni-nké. 


ET  SUR  LES  PROGRÈS   DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.      71 

Aa  commencement  de  cette  année,  le  gouverneur  du  Sé- 
négal décida  d'envoyer  une  sorte  d'ambassade  à  l'étoile  qui 
montait  sur  l'horizon  et  qui,  dans  l'esprit  des  nègres, 
celait  autre  que  celle  d'un  nouveau  prophète  musulman. 
L'ambassadeur  choisi  fut  le  capitaine    Fournier,  auquel 
forent  adjoints  trois  officiers  indigènes. 
Le  20  mars  1886,  à  Mosala,  dans  le  pays  de  Manding^ 
àéjk  parcouru,  en  1881,  par  Texpédition  du  colonel  Borgnis- 
Desbordes,  M.  Fournier  rencontrait  l'escorte  nombreuse  que 
^^mori  avait  envoyée  à  sa  rencontre.  Passant  par  Boroubou- 
:oula  et  traversant  ensuite  la  rivière  Koba,  il  reçut  à  Danka 
l'bospitalité  du  chef  nègre.  Près  des  sites  déjà  déserts  des 
villages  de  Sîguiri  et  de  Tiguiribiri,  il  voyait  le  Dhiôli-Ba  et 
iiienlôt  après,  coupait  le  Ba-Fing  ou  Tankisso,  Cinq  jours 
#s  son  départ  de  Mosala,  M.  Fournier  arrivait  à  Keniébi- 
Koura,  la  résidence  actuelle  de  Samori,  située  à  peu  près 
âGD  degré  et  demi  dans  le  nord-est  de  Galaba  où  le  sous- 
Heutenant  Alacamessa  avait  trouvé,  il  y  a  cinq  ans,  le  con- 
(luérant  dans  une  autre  capitale. 
Le  rapport  du  capitaine  Fournier  et  la  carte  qui  doit 
-accompagner  ne  sont  pas  encore  parvenus  à  la  connais- 
sance du  public,  et  nous  n'avons  pu  qu'utiliser  les  courtes 
indications  publiées  par  les  journaux  pour  parler  de  la 
partie  géographique   d'une  mission  dans   une  région    de 
Afrique  ignorée  hier  encore  à  tous  les  points  de  vue. 
Ce  qu'il  importe  de  retenir  des  premières  indications 
amies  par  le  capitaine  Fournier,  c'est  que  Samoudou, 
Is  de  Kâfîa,  le  Samori  des  dépêches,  n'est  ni  un  musul- 
man fanatique,  ni  un  prophète  comme  fut  Alagui  'Omar, 
-imori  est  un  homme  politique  qui  élaye  des  aspirations 
éculières  sur  sa  qualité  d'affilié  à  la  confrérie  de  Sîdi  'Abd- 
•i-Qâder  El-Ghîlâni,  celle-là  même  qui  servit  de  piédestal  au 
^<ibdi  du  Soudan. 

Samori  a  donné  la  plus  haute  preuve  de  sa  tolérance  reli- 
euse et  de  sa  confiance  en  nous  lorsqu'il  a  confié  son  fils 


72  RAPPORT   SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

Karamoko  au   capitaine  Fournier  pour  lui  faire  visiter  la 
France, 

Examinons  maintenant  la  part  de  l'étranger  dans  les 
explorations  africaines,  en  commençant  par  les  voyages  qu'a 
exécutés  dans  le  bassin  du  Congo  M.  Grenfell,  missionnaire 
anglais  de  la  confession  baptiste.  Us  ont  été  commencés  sur 
le  territoire  français  et  se  confondent  sur  un  point  important 
avec  les  travaux  de  M.  Dolisie,  Tun  des  membres  de  la 
mission  de  M.  de  Brazza.  Ces  quatre  voyages  de  M.  Grenfell, 
accomplis  sur  un  petit  bateau  à  vapeur  qui  porte  le  nom 
souriant  de  Peace,  précisent  la  connaissance  du  Congo  jus- 
qu'aux chutes  Stanley,  à  760  kilomètres,  en  chiffres  ronds,  à 
l'est  du  confluent  de  TOubangui;  ils  inaugurent  ou  com- 
plètent la  connaissance  de  plusieurs  grands  affluents  du 
Congo  sur  une  longueur  de  beaucoup  supérieure  à  la  distance 
que  nous  venons  d'indiquer. 

Le  rapporteur  est  forcé  de  remonter  quelque  peu  en  ar- 
rière du  commencement  de  Tannée,  les  faits  rétrospectifs  à 
mentionner  n'étant  connus  que  depuis  trois  mois.  Au  lieu 
de  suivre  le  missionnaire  dans  ses  quatre  voyages  sur  les 
tributaires  du  Congo,  il  groupera  d'abord  tout  ce  qui  se  rap- 
porte aux  affluents  du  nord,  c'est-à-dire  de  la  rive  droite, 
pour  parler  ensuite  des  affluents  du  sud. 

Au  nord-est  de  l'étang  Stanley,  M.  Grenfell,  monté  sur 
un  vapeur  long  d'une  vingtaine  de  mètres,  a  exploré  la 
Lefini  jusqu'à  4  kilomètres  du  confluent,  en  un  point  où  des 
collines  font  obstacle  à  la  navigation.  Puis  c'est  la  N'kémé 
ou  Mikenyé,  au  courant  rapide,  que  le  Peace  remonte 
pendant  80  kilomètres,  c'est-à-dire  aussi  loin  que  le  permet 
son  tirant  d'eau.  Sur  cette  rivière  M.  Grenfell  trouve,  comme 
habitants,  les  Bangouloungoulou,  subdivision  du  peuple 
batéké,  désormais  allié  de  la  France.  Plus  loin  il  relève  le 
confluent  de  l'Alima,  dont  le  débit,  de  plus  de  226  mètres 
cubes  à  la  seconde,  est  encore  d'un  dix-huitième  inférieur 


ET  SUR   LES   PROGRÈS   DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.      73 

à  celui  de  la  Kwango.  Continuant  sa  route  il  examine  le 
delta  du  confluent  de  la  Likona,  appelée  ici  M'bounga,  puis 
il  arrive  à  TOubangui  ou  à  la  Mobangui,  si  nous  préférons 
la  nomenclature  de  M.  GrenfelU  Vu  la  largeur  de  cette  ri- 
Tièreàson  confluent  le  missionnaire  anglais  crut,  lors  de  son 
premier  voyage,  continuer  à  remonter  le  Congo,  alors  qu'il 
s'engageait  dans  TOubangui,  Le  cours  inférieur  de  ce  der- 
nier cours  d'eau  est  habité  par  une  tribu  extrêmement  crain- 
tive et  encore  plus  arriérée,  les  Baloï,  qui,  dans  leur  logique 
prinoitive,  manquèrent  d'affamer  M.  Grenfell  en  refusant 
de  vendre  des  vivres  à  un  «  esprit  surnaturel  ».  C'est  plus 
lard,  en  février  1885,  que  le  voyageur  anglais  réussit  à  re- 
monter rOubangui  jusqu'à  plus  de  S""  de  latitude  à  compter 
da  confluent  situé   vers   1°  de  latitude  sud.   Dans  cette 
ieureuse  tentative  il  reconnut  qu'à  partir  de  2**  30'  de  lati- 
tude nord  le  pays,  plat  jusque-là,  s'accidente  de  collines,  et 
îu'à  partir  de  3<>50'  de  latitude  nord,  le  nombre  des  écueils 
oblige  le  navigateur  à  une  surveillance  de  tous  les  instants 
lors  des  basses  eaux.  Sous  la  latitude  de  4*  27'  nord,  l'Ou- 
langui,  coulant  de  l'est-nord-est,  a  fait  brèche  au  travers 
d'une  barrière  de  roches  de  quartz  et  d'argile  rouge.  Le 
passage  de  cette  gorge  ne  causa  aucun  accident  au  bateau 
Uapeur,  mais,  au  delà,  on  rencontra  des  gens  hostiles. 
Perchés  dans  les  arbres,  ils  n'ont  qu'à  tirer  l'échelle  de 
corde  qui  les  met  en  communication  avec  la  terre,  pour  se 
Irouver  dans  une  citadelle  aérienne  d'où  ils  envoient  à 
l'ennemi  leurs  flèches  empoisonnées.  M.  Grenfell  ayant  prévu 
le  cas.  les  flèches  s'arrêtèrent  sur  le  treillage  en  fil  de  fer 
qui  bordait  le  Peace.  Cependant,  il  fallut  virer  de  bord,  et  à 
peine  avait-on  dépassé  le  dernier  village  de  ces  arboricoles, 
;ue  le  vapeur  toucha  et  se  creva.  Sans  ses  compartiments 
(tanches,  le  Peace  était  perdu.  11  suffit  heureusement  de 
l'échouer  pour  réparer  tant  bien  que  mal  l'avarie  et  pouvoir 
regagner  ensuite  le  Congo. 
Plus  en  amont,  M.  Grenfell  a  remonté  sur  48  kilomètres 


74        RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

la  Ngala  {ngala  veut  dire  rivière)  qui  apportait  au  Congo 
708  mètres  cubes  à  la  seconde  (basses  eaux);  sur  193  kilo- 
mètres la  Loîka  ou  Itimbiri  qui  arrose  un  pays  accidenté* 
pittoresque  et  relativement  très  peuplé.  Les  chutes  de  Lobi, 
par  S^'SO'  de  latitude  nord  et  21H0'  de  longitude  ouest  de 
Paris,  arrêtèrent  le  voyageur  sur  cette  rivière.  Enfin,  le 
dernier  affluent  nord  du  Congo,  sur  lequel  M-  Grenfell 
apporte  des  données  nouvelles  est  la  M'boura,  formée  par 
deux  cours  d*eau  qui  se  réunissent  à  4  kilomètres  du  con- 
fluent dans  le  fleuve;  le  bras  nord-est,  le  plus  large,  et  le 
bras  est  sont  bientôt  barrés  par  des  cataractes. 

Des  tributaires  de  la  rive  sud  du  Congo  le  plus  important, 
la  Kasaï,  se  jette  dans  le  fleuve  à  Kwa-moulh,  à  «  Tembou- 
chure  de  la  Kwa  »,  après  avoir  reçu,  à  Nzadi-Mbé,  la 
Kwango  grossie  de  ses  nombreux  tributaires.  C'est  après  la 
réunion  avec  la  Kwango  que  la  Kasaï  prend  le  nom  de  Kwa. 
Dans  son  premier  voyage,  M.  Grenfell  avait  observé  la  longi- 
tude (15M0'  est  de  Pari?)  du  point  où  la  Kwango  se  jette 
dans  la  Kasaï,  et  il  avait  remonté  cette  rivière  en  se  figu- 
rant naviguer  sur  l'autre,  illusion  tout  à  fait  pardonnable 
quand  on  marche  en  découvreur,  comme  c'était  le  cas  de 
M.  Grenfell. 

Le  missionnaire  s'est  avancé  jusqu'à  5û22'  de  latitude  sud 
en  remontant  les  cours  d'eau  du  bassin  de  la  Kasaï,  rivière 
que  Livingstone  avait  coupée  près  de  ses  sources  en  4854. 
Les  explorations  de  son  successeur  nous  font  voir  d'une 
manière  presque  certaine  comme  tributaires  de  la  Kasaï, 
tous  les  grands  cours  d'eau  de  l'est,  au  sud  du  3«  degré  de 
latitude  sud  et  jusqu'à  la  Lomàni  de  l'empire  de  Lounda; 
ce  dernier  cours  d'eau  coule  à  150  kilomètres  seulement  du 
Louâlaba,  c'est-à-dire  du  haut  Congo.  Voilà  un  grand  trait 
de  la  géographie  physique  assez  nettement  accusé  pour  pou-' 
voir  être  enregistré  avec  certitude. 

M.  Grenfell  a  poussé  ses  itinéraires  et  fait  des  mesures  du 
débit  des  rivières  dans  ce  bassin  secondaire,  tributaire  du 


ET  SUR  LES   PROGRÈS   DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.       75 

Congo.  D'après  ces  mensurations  nous  devons  classer 
comme  suit  l'artère  et  les  veines  du  réseau:  d'abord  la  Kwa 
(au-dessus  du  confluent  de  la  Kasaï)  ;  puis  la  Kasaï,  la  San- 
tourou,  la  Louloua,  TEtembroa,  la  Lebouï,  la  Louballa  et 
eDfiDlaLoueba. 

Selon  M.  Grenfell,  la  Kasaï,  malgré  la  rapidité  de  son 
fonrant,  promet  de  devenir  la  meilleure  voie  pour  le 
commerce  dans  toute  cette  région,  car  là  le  terrain  est 
eflcore  vierge  au  point  de  vue  commercial.  Pour  deux  col- 
liers de  verroterie  on  y  achète  une  défense  d'éléphant  qui 
vaudrait  75  francs  sur  le  marché  de  Londres. 
Remarquons  enfin  que  la  Kwango,  considérée  jusqu'ici 
(^omme  le  cours  principal  du  faisceau  des  rivières  qui  ar- 
Wau  Congo  à  Kwamouth,  prend  bien,  en  effet,  sa  source 
plus  loin  dans  le  sud  qu'aucun  des  cours  d'eau  que  nous 
îwions  considéré  jusqu'ici  comme  ses  affluents,  mais  que, 
ii^TâQt  toute  apparence,  la  Kasal,  avec  son  immense  réseau 
^fi  tributaires  confinant  à  celui  de  la  Louâlaba,  apporte 
finement  à  Kwamouth  plus  d'eau  que  n'en  apporte  la 
Swango. 

Quand  on  remonte  le  Congo  en  suivant  sa  rive  sud,  à 
'embouchure  de  la  Kwa  succède  celle  de  la  Rouki,  de  la 
l^-âck-River  ou  rivière  Noire  des  Anglais,  qui  joint  le  fleuve  à 
^oateurville.  Peut-être  ce  cours  d'eau  est-il  relié  aux  lacs 
Minloumbaet  Léopold  II,  dernières  découvertes  de  M.  Stan- 
^?-  En  tout  cas  elle  est  formée  par  la  Bosira  et  la  Djouapa, 
î^e  M.  Grenfell  a  explorées  sur  plusieurs  centaines  de  kilo- 
mètres. Plus  loin  et  toujours  sur  la  rive  sud  du  Congo,  le 
*sionnaire  anglais  relève  l'Ikelemba,  un  tributaire  moins 
^nsidérable  que  ses  voisins  de  l'ouest  et  de  l'est;  puis  la 
Wanga  qui  vient  de  l'est  et  qu'il  remonte  sur  près  de 
'^^  kilomètres;  enfin  le  Boloko,  qui  prend  plus  haut  les 
^oïDsde  Loubilach  et  de  Lomâmi,  noms  à  double  ou  mul- 
ple  eoiploi  puisque  nous  les  avons  déjà  dans  le  bassin  de 
^  Kasaï.  Au  confluent  de  la  Loubilach  M.  Grenfell  trouve 


*^i* 


ib  RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

campée  une  colonne  de  pirates  musulmans  qui  venaient  de 
subir  un  échec  sur  le  haut  de  la  rivière.  Pareilles  visites^  tou- 
jours dangereuses  pour  Tordre  de  choses  établi  avaient  été  jus- 
qu'alors épargnées  aux  populations  de  cette  région  éloignée 
de  la  côte  orientale.  C'est  le  flot  de  l'invasion  musulmane  qui, 
partant  de  l'est,  a  déjà  atteint,  au  sud  deTéquateur,  lecentre 
du  continent  ;  l'invasion  a  donc  fait,  depuis  quinze  ans,  un 
progrès  de  plusieurs  degrés  de  longitude.  Comme  consé- 
quence de  la  lutte  soutenue  par  les  aborigènes  contre  les 
musulmans,  le  missionnaire  fut  assailli  à  coups  de  flèches. 
II  n'en  remonta  pas  moins  le  cours  tortueux  de  la  rapide 
Boloko  jusque  par  1°33'  de  latitude  sud  où,  à  l'altitude  de 
41 1  mètres,  elle  débite  encore  991  mètres  cubes  à  la  seconde. 
L'importance  du  rôle  de  la  Boloko  dans  le  bassin  et  dans  le 
régime  du  Congo  ressort  du  fait  que  si,  comme  on  peut 
l'admettre  d'après  la  carte  de  M.  Grenfeli,  les  derniers 
affluents  est  de  la  Kasaï  lui  appartiennent,  il  faut  chercher 
sa  source  vers  le  9°  30'  de  latitude  sud.  Les  successeurs  de 
M.  Grenfeli  auraient  donc  pour  lot  la  découverte  de  800  kilo- 
mètres du  cours  de  la  Boloko. 

De  cette  reconnaissance  le  missionnaire  rapporte  une 
autre  constatation  intéressante,  c'est  que  la  race  des  Balolo 
qui  commence  à  se  montrer  sur  le  Congo,  à  l'embouchure 
de  la  Rouki,  étend  son  domaine  jusque  sur  la  haute  Boloko, 
par  conséquent  sur  5  degrés  de  longitude,  au  minimum. 

D'autre  part  les  découvertes  des  collaborateurs  de  M.  de 
Brazza  ont  trouvé  aussi  un  utile  complément  dans  les  résul- 
tats des  explorations  de  trois  Espagnols,  MM.  Manuel  Iradier 
Bulfy,  Montes  de  Oca  et  Ossorio  au  nord  du  Gabon  et  de 
rOgôwé,  accomplies  de  Tannée  1884  à  Tannée  1886.  M.  Ira- 
dier Bulfy  n'est  pas  un  nouveau  venu  dans  ces  parages;  il 
avait  déjà  exploré,  de  1875  à  1877,  le  petit  territoire  du  bassin 
du  Mouni;  d'après  les  données  espagnoles,  ce  territoire, 
enclavé  dans  les  possessions  françaises,  appartenait  à  TEs- 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.        77 

pagne*  avec  un  développement  décotes  de  67  kilomètres  sur 
laiaiedeCorisco,  à  partir  de  la  pointe  d'ilendé  (ri7'40''  de 
latitude  nord)  jusqu'à  l'embouchure  de  Tlmana  (0"55'40"  de 
latitude  nord). 

Dans  sa  dernière  expédition  faite  en  compagnie  de 
MM.  Montes  de  Oca  et  Ossorio,  M.  Iradier  Bulfy  a  sillonné 
d'itinéraires  le  pays  compris  entre  0*30'  et  3°  de  latitude  nord, 
entre  la  côte  de  l'Atlantique  et  la  longitude  de  9*15'  environ 
à  l'est  du  méridien  de  Paris.  Ses  travaux  ainsi  que  ceux  de 
ses  compagnons  apportent  des  additions  et  des  corrections 
à  la  carte  du  bassin  de  l'Ëtembwé  ou  Rio  del  Campo,  dont 
ils  onl.  suivi  l'artère  principale  jusqu'à  215  kilomètres  de  la 
côte;  ils  modifient  aussi  la  carte  du  bassin  de  l'Eyo  ou  Rio 
SanBenito,  et  du  bassin  du  Mouni  dont  Du  Cbaillu^  en  1850, 
et  M.  Serval,  lieutenant  de  la  marine  française,  en  1862, 
avaient  esquissé  les  premiers  traits. 

Une  partie  intéressante  du  travail  de  M.  Iradier  Bulfy  est 
consacrée  à  l'anthropologie  de  la  race  benga,  dont  le  nom 
se  déûgure  en  venga  sous  la  plume  de  l'auteur  espagnol, 
bien  que,  grâce  à  un  missionnaire  américain,  la  langue  benga 
possède  depuis  trente  et  un  an  une  grammaire  et  une 
traduction  d'une  partie  de  la  Bible.  M.  Iradier  Bulfy  a 
procédé  à  des  mensurations  anthropométriques  non  seu- 
lement sur  des  individus  vivants  des  Benga,  mais  sur  les 
squelettes  d'une  race  différente  qui  les  a  précédés  dans  ces 
parages,  et  cette  découverte  qui  se  résume  en  une  ligne  aura 
probablement  une  certaine  portée  quand  il  s'agira  de  faire 
i'iiistoire  définitive  des  races  humaines  en  Afrique. 

Depuis  l'exploration  hardie  accomplie  en  1860  par  le 
capitaine  Vincent,  aujourd'hui  colonel,  l'Adràr,  région 
montagneuse  et  moins  inféconde  que  presque  tout  le  reste 

1.  Ceci  est  dit  d'après  les  données  espagnoles.  Comparer  les  cartes  de 
Coello  dans  le  tome  IV  n*  4  (de  1878)  du  Boletin  de  la  Sociedad  geo^ 
grafica  de  Madrid, 


V 


78       RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

du  Sahara  occidental,  entre  le  Maroc  et  le  Sénégal,  n'avait 
pas  été  revue  par  des  géographe»  européens.  Cette  année-ci 
une  mission  espagnole  a  pris  TAdrâr  pour  objectif.  L'Es- 
pagne semble  vouloir  recueillir  dans  ces  parages  et  faire 
fructifier  une  partie  de  l'héritage  des  anciennes  possessions 
et  relations  extérieures  du  Portugal,  qui  lui-même  avait 
trouvé  là  des  premiers  jalons  posés  par  l'initiative  des 
négociants  dieppois  et  catalans.  L'Espagne  s'est  installée 
au  nord  du  tropique  du  Cancer,  dans  une  baie  pro- 
fonde, le  Riu  de  Lor,  Rio  do  Ouro  ou  rivière  de  l'Or. 
C'est  ainsi  que  l'ont  nommée  les  découvreurs  catalans  en 
1342,  et  leur  successeur  le  Portugais  Affonso  Gonçalvez 
Baldaya  qui  fit  même  accomplir  en  1436  la  première  ten- 
tative d'exploration  par  terre.  Bientôt  après,  le  commerce 
de  l'or  et  des  esclaves,  les  facilités  offertes  à  la  grande 
pêche  par  une  large  baie,  profonde  de  40  kilomètres  et 
abritée  des  vents  d'ouest,  attirèrent  les  Portugais.  L'in- 
fant Dom  Pedro  fit  ériger  une  tour  sur  l'îlot  de  Herné 
dans  le  Rio  do  Ouro.  A  cette  époque  les  caravelles  pouvaient 
s'engager  dans  la  baie;  les  observations  de  l'amiral  baron 
Roussin,  faites  382  ans  plus  tard,  nous  montrent  que  l'en- 
sablement qui  s'était  produit  dans  l'intervalle,  à  l'entrée  du 
Rio   do  Ouro,  ne  laissait  plus  passage  qu'à  des  canots. 

La  situation  a-t-elle  changé  depuis  lors  ?  Quoi  qu'il  en 
soit,  assez  récemment  les  Espagnols  se  sont  établis  sans 
bruit  dans  le  Rio  do  Ouro,  et,  décidés  à  profiter  des  avan- 
tages de  cette  baie  comme  point  de  pénétration  en  Afrique, 
ils  ont  organisé  une  mission  dont  la  présidence  a  été  confiée 
à  un  capitaine  du  génie,  M.  Cervera  y  Baviera,  auteur  de 
travaux  géographiques  sur  le  Maroc.  Les  autres  membres 
de  l'expédition  pacifique  étaient  un  professeur  au  musée 
d'histoire  naturelle  de  Madrid,  le  docteur  François  Quiroga, 
et  M.  Philippe  Rizzo,  le  négociateur  de  tous  les  traités 
récents  conclus  entre  l'Espagne  et  le  Maroc,  y  compris  le 
traité  de  Wâd  Râs. 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPUIQUES .        7& 

En  attendant  la  relation  complète  des  travaux  de  la  mis- 
sion, nous  pouvons,  d'après  une  note  sommaire,  esquisser 
largement  Tilinéraire  suivi. 

A  Touest  du  Rio  do  Ouro  vit  une  tribu  de  marabouts, 
paisible  mais  forte,  les  Oulâd  Aboû  Sebâ,  qui,  déjà  liés  à 
la  France  par  un  traité  en  date  du  4  novembre  1831,  se 
sont  comportés  en  amis  avec  le  capitaine  Vincent,  en  1860; 
plus  loin  dans  le  sud-est,  on  entre  sur  les  terres  de  parcours 
des  Oulâd  Delîm  et  de  la  puissante  et  belliqueuse  tribu  des 
Oulàd  Yahîya  Ben  *Oth  mân,  maltresse  de  l'Adrâr. 

C'est  le  16  juin  que  la  mission  espagnole  part  de  réta- 
blissement du  Rio  do  Ouro.  Arrivée  chez  les  Oulâd  Aboû 
Sebâ,  elle  y  trouve  un  accueil  très  différent  de  celui  qu'elle 
pouvait  espérer  ;  les  Maures  la  séquestrent  pendant  six  jours 
et  ne  lui  rendent  sa  liberté  que  contre  le  payement  d'une 
lourde  rançon.  M.  Cervera  y  Baviera  marche  ensuite  vers 
TAdrâr  et  ne  s'arrête  qu'à  425  kilomètres  de  son  point  de 
départ.  Elle  se  trouvait  alors  dans  le  nord  de  l'Adrâr,  proba- 
blement un  peu  au  sud  du  21  **  de  latitude,  mais  encore  en 
deçà  des  premiers  villages.  M.  Cervera  y  Baviera  avait  dû 
forcément  couper  l'itinéraire  du  capitaine  Vincent,  et  pro- 
bablement toucher  aussi  celui  de  son  précurseur,  notre 
autre  compatriote  Léopold  Panet,  en  1850. 

Là,  à  la  limite  nord  de  l'Adrâr,  M.  Cervera  y  Baviera  eut 
une  entrevue  avec  le  chef  des  Oulâd  Yahîya  Ben'Othman, 
Ahmed,  fils  et  successeur  de  ce  même  Mohammed  Ould 
Aïda  que  le  capitaine  Vincent  avait  été  visiter,  en  uni- 
forme, et  qui  accepta  non  seulement  l'amitié  des  Français, 
mais  encore  les  propositions  relatives  à  la  réoccupation  de 
J'île  d'Arguin  par  la  France. 

Entre  la  mission  espagnole,  Ahmed  Ben  Mohammed 
Ould  Aïda  et  les  chefs  de  beaucoup  de  tribus  du  Sahara  oc- 
cidental, il  y  eut  échange  de  politesses  et  de  cadeaux  ;  puis 
les  officiers  et  savants  espagnols  prirent  la  route  du  retour 
où  les  attendaient  de  cruelles  épreuves. 


80       RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

D'une  part  M.  Cervera  y  Baviera  tomba  malade  d'ulcères 
aux  jambes,  causés  peut-être  par  le  ver  de  Guinée;  il  n'en 
continua  pas  moins  à  conduire  lui-même  la  caravane,  mais 
chaque  jour  amenait  une  lutte  contre  la  mauvaise  volonté 
des  caravaniers  arabes.  En  passant  dans  les  tribus  on  en- 
tendait proférer  des  menaces  de  mort.  Ënfin^  par  une  cha- 
leur torride,  l'eau  et  les  vivres  manquèrent  à  la  fois.  Les 
membres  de  la  mission  reconnaissent  qu'ils  ne  doivent  la  vie 
qu'à  la  fidélité  d'un  soldat  de  la  compagnie  des  tirailleurs 
indigènes  du  Rîf,  du  presidio  de  Ceuta,  et  à  la  précaution 
dont  ils  ne  se  départirent  jamais  de  placer  des  gardes  autour 
d'eux  aux  heures  de  repas  et  pendant  leur  sommeil. 

Malgré  les  conditions  défavorables  dans  lesquelles  s'est 
accomplie  cette  expédition  qui  se  termina  le  24  juillet  au 
Rio  do  Ouro,  après  une  absence  de  trente-huit  jours  seu- 
lement, on  peut  espérer  qu'elle  donnera  des  résultats  scien- 
tifiques dignes  d'attention.  En  effet  le  courage  du  capitaine 
Cervera  y  Baviera  et  de  ses  collaborateurs  va  enrichir  la  géo- 
graphie d'un  itinéraire  appuyé  sur  des  déterminations 
astronomiques,  de  levés  topographiques,  de  nivellement  et 
de  plans;  la  géologie  y  gagnera  des  collections  d'échantillons 
et  de  coupes  du  terrain;  la  météorologie,  de  nombreuses 
observations  et  l'histoire  naturelle  de  collections  variées. 

Un  des  fonctionnaires  de  l'État  libre  du  Congo,  M.  Glee- 
rup,  officier  suédois  attaché  à  la  station  de  Stanley- Falls, 
a,  le  premier,  fait  le  voyage  de  ce  point  du  fleuve  à  N'yangwé 
et  Zanzibar,  c'est-à-dire  en  sens  inverse  de  la  marche  du 
découvreur  Stanley. 

On  s'est  un  peu  hâté  en  disant,  il  y  a  quelque  temps, 
que  la  traversée  de  l'Afrique  au  sud  de  l'équateur  ne  tar- 
derait pas  à  être  un  «  voyage  d'amateur  ».  11  n'en  est 
point  encore  ainsi  ;  la  moitié  orientale  de  la  traversée  du 
continent  menace  au  contraire  d*être  de  plus  en  plus 
difficile  par  suite  des  progrès  des  musulmans  qui,  venant 


ET  SUR  LES   PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.      81 

de  l'est  et  du  nord-est,  sèment  sous  leurs  pas  les  désastres, 
l'esclavage  et  la  mort;  ils  éveillent  ainsi  chez  les  indigènes 
la  haine  contre  tout  visage  blanc. 

Pendant  son  séjour  à  la  station  de  Stanley-Falls,  M.  Glee- 
rup  était  entré  en  relation  avec  un  véritable  souverain^  un 
soayerain  d'un  nouveau  genre,  Ahmed  Ben  Mohammed , 
depuis  longtemps  connu  sous  le  surnom  barbare  de  Tip- 
pou-Tib  ou  Tippo-Tippo.  Ahmed  Ben  Mohammed,  Arabe 
mulâtre,  poursuit  en  grand,  à  l'ouest  du  Tanganyka,  le 
commerce  par  caravane,  y  compris  ces  opérations  qu'on 
appelle  «  commerciales  »  sous  ces  latitudes,  et  qu'autorise 
le  code  du  Coran,  comme  les  autorisait  l'ancien  code  colo- 
nial français.  Accompagné  d'une  forte  armée  pourvue 
d'armes  à  feu  relativement  supérieures,  il  opère  au  sein  de 
contrées  où  l'homme  primitif  n'avait  pas  encore  senti  l'in- 
térêt et  le  besoin  de  se  grouper  en  nationalités  ;  il  a  bien 
vile  ainsi  effacé  l'ombre  de  gouvernement  qui  existait  et 
solidement  assis  sa  domination. 

Dès  avant  l'année  1874,  partant  du  nord,  il  avait,  lui 
négociant,  pénétré  en  conquérant  avec  cinq  cents  Wanyam- 
wézi  dans  le  Bisa  ou  Lobisa,  au  sud  du  Tanganyka,  et  dans 
l'Ouroua  à  l'ouest  de  ce  grand  lac.  M.  Gameron  d'abord, 
M.  Stanley  ensuite  l'avaient  eu  comme  chef  d'escorte  pen- 
dant une  partie  de  leurs  voyages.  M.  Stanley  spécialement 
lui  dut,  en  grande  partie,  de  pouvoir  traverser  les  270  kilo- 
mètres qui  séparent  le  Loulindi  en  Ouzara,  de  Vinya  N'djara 
sur  le  Congo.  Depuis  douze  ans  ce  musulman,  intelligent 
jusqu'à  ôtre  tolérant  au  point  de  vue  religieux,  a  fondé  le 
long  du  Congo  supérieur  des  postes  dont  les  agents  lui 
servent  à  gouverner.  Il  a  donc  créé  de  son  côté  un  État 
musulman  du  Congo.  Témoin  des  surprenants  efforts  des 
Européens  pour  ouvrir  et  civiliser  la  région  qui  touche  à 
son   domaine,  il  admet  la  compétition  européenne  et  a 
cherché,  dès  le  premier  jour,  à  bénéficier  du  zèle  qui  pousse 
de    ses  côtés  tant  de  voyageurs.  Si,  au  début,  il  leur  a 

soc.   DE  GÉOGR.  —  1*'  TRIMESTRE  1887.  VIU.  ~  6 


82      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

vendu  ses  services,  mieux  instruit  aujourd'hui,  il  les  donne, 

M.  Gleerup  s'adressa  donc  à  Ahmed  Ben  Mohammed 
pour  obtenir  l'autorisation  de  traverser  ce  qui  est  en  réalité 
son  État;  non  seulement  il  obtint  sans  difficulté  de  voyager 
avec  une  caravane  du  marchand-roi,  transportant  de 
l'ivoire  à  N'yangwé,  mais  encore  Ahmed  Ben  Mohammed 
lui  envoya  en  présent  une  tente  et  se  chargea  de  toutes  les 
dépenses.  Le  voyageur  s'embarqua  sur  une  flottille  de  quatre 
bateaux  qui  portaient  chacun  vingt  hommes  sans  compter 
les  femmes  et  les  enfants.  A  partir  de  Wenya  on  mit  dix 
jours  pour  franchir  les  sept  cataractes  de  Stanley;  phis  loin 
on  releva  les  confluents  de  la  Lira  (Leopold  River?)  et  de  la 
Lowwa,  et  après  avoir  passé  les  rapides  d'Oukassa,  le 
25  janvier  1886  M.  Gleerup  arrivait  à  N'yangwé. 

N'yangwé  est  un  centre  très  moderne,  mais  depuis 
trente  ans  qu'il  existe,  il  s'est  accru  au  point  d'avoir  au- 
jourd'hui une  population  de  10,000  habitants. 

Cet  essor  n'est  pas  spécial  à  N'yangwé,  car  prenant  ici 
la  route  de  terre,  M.  Gleerup  trouve  à  Kasongo,  40  kilo- 
mètres plus  au  sud,  une  ville  de  8,000  habitants,  entourée 
de  jardins  et  de  plantations;  c'est  là  même  que  Livingstone 
n'avait  vu  que  le  rudiment  d'un  centre  de  population  ;  dans 
la  ville  de  Kasongo  réside  actuellement  et  règne  presque  en 
roi  un  fils  de  Ahmed  Ben  Mohammed. 

Avec  une  nouvelle  escorte,  M.  Gleerup  traverse  le  Ma- 
nyéma  que  Livingstone  avait  vu  encore  un  beau  et  riche 
pays,  mais  dont  les  raids  des  traitants  d'esclaves  ont  déjà 
fait  presque  un  désert.  Le  voyageur  suédois,  qui  suit  les 
traces  de  Stanley,  tombe  sur  le  Tanganyka  à  M'towa,  en 
Ougouha  et  pour  traverser  le  lac  il  prend  passage  à  l'Ile  de 
Kavala,  sur  le  bateau  de  la  mission  protestante.  Depuis 
Oudjîdji  où  il  aborde  le  20  mars  jusqu'à  Bagamoyooùil  atteint 
l'océan  Indien  le  26  juin,  la  géographie  n'a  guère  plus  qu'à 
glaner,  mais  nous.  Français,  devons  à  M.  Gleerup  un  tribut 
de  reconnaissance,  car  ayant  rencontré  à  Mpwâpwà  notre 


ET  SUR  LES  PROGRÈS   DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.      83 

vaillant  compatriote  M.  Georges  Révoil,  miné  parla  maladie, 
iJ  le  fit  transporter  en  hamac  jusqu'en  face  de  Zanzibar. 

Le  Kalaharî  où  nous  conduit  un  voyageur  italien,  M.  Fa- 
rioi,  est  un  phénomène  géographique  des  plus  intéressants. 
Il  occupe  une  partie  de  l'Afrique  australe  située  sous  les 
latitudes  oîi,  dans  Thémisphère  boréal,  le  Sahara  présente 
ses  caractères  les  plus  typiques.  Cette  symétrie  évoque 
naturellement,  selon  M.  Duveyrier,  l'idée  d*un  agent  météo- 
rologique, d'un  vent  dominant  par  exemple,  qui  exercerait 
les  mêmes  effets  dans  l'hémisphère  austral  et  boréal,  à  la 
môme  distance  de  l'équateur.  Gomme  dans  certaines  par- 
ties du  Sahara,  les  plus  rares  à  la  vérité,  on  trouve  générale- 
ment dans  le  Kalahari  un  sol  de  sable,  mais  plutôt  de  sable 
tassé  que  de  sable  mouvant;  la  végétation,  surtout  la  végé- 
tation arborescente,  plus  riche  que  dans  le  Sahara  septen- 
trional, y  présente  une  grande  affinité  avec  celle  du  Sahara 
central^  quant  aux  familles  et  aux  genres  de  végétaux.  La 
distinction  la  plus  marquée  entre  les  deux  déserts  est  toute 
géographique  et  géologique.  D'une  part  le  Kalahari  est  un 
Sahara  en  miniature,  qui  ne  couvrirait  qu'un  quatorzième 
à  peine  de  la  superficie  de  notre  grand  désert;  d'autre  part 
les  surfaces  pierreuses  et  rocheuses  qui  représentent  de 
beaucoup  la  partie  la  plus  vaste  et  la  plus  désolée  du  Sahara 
n'ont  pas  leur  équivalent  dans  le  Kalahari. 

Le  petit  désert  du  Kalahari  avait  déjà  été  abordé  et  en- 
tamé de  divers  côtés  par  des  voyageurs  :  Shalley  et  Orpen, 
en  1852,  plus  tard  Mac  Cabe,  en  avaient  parcouru  les  parties 
orientale  et  centrale;  de  1849  à  1861,  Livingstone,  Ander- 
?on,  Baines  l'avaient  traversé  à  l'est  et  nous  en  avaient  fait 
connaître  la  partie  nord-est;  quant  à  la  partie  nord-ouest, 
de  1851  à  1863,  plusieurs  autres  maîtres  en  exploration, 
Francis  Galton,  Thomas  Baines  et  Andersen  y  avaient  des- 
siné un  réseau  d'itinéraires. 
A.vaiit  tout,  nous  constaterons  qu'en  supposant  la  limite 


84     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

du  Kalahari  vers  le  19"  de  latitude,  M.  G.  A.  Farini  a  traversé 
le  Kalahari  oriental,  du  sud  au  nord,  à  peu  près  sur  les 
traces  de  Mac  Cabe  et  de  Shelley  et  Orpen  ;  que  la  route  du 
retour,  courant  à  200  kilomètres  environ  à  Touest  de  la  pré- 
cédente, est  nouvelle  sur  presque  tout  son  développement, 
c'est-à-dire  sur  près  de  10**  de  latitude,  d'un  point  au  nord- 
ouest  du  lac  Nâmi  (ou  Ngami),  aux  chutes  de  Georges,  ap- 
pelées aussi  les  Cent  chutes  ijhe  hundred  falls),  sur  le 
fleuve  Orange.  Cette  route  du  retour  coupe  seulement  à 
Otoyimbindé  ou  *Tounobis,  sur  TOmaramba,  les  vieux  iti- 
néraires (1851-1863)  de  Galton,  Saines  et  Andersen.  Il  im- 
portait de  préciser  un  peu,  car  M.  Farini,  d'après  une  décla- 
ration faite  au  début  de  sa  relation  adressée  à  la  Société 
royale  géographique  de  Londres,  paraît  n'avoir  pas  eu 
connaissance  des  travaux  de  ses  devanciers. 

Quant  à  la  nature  du  sol,  à  la  météorologie,  à  l'étude  des 
races  humaines  qui  peuplèrent  ou  peuplent  le  Kalahari,  la 
courte  communication  de  M.  Farini  abonde  en  renseigne- 
ments dignes  d'attention. 

Le  Kalahari,  plateau  de  900  mètres  à  1200  mètres  d'élé- 
vation, présente  dans  le  sud,  et  jusque  par  26^  de  latitude, 
des  plaines  ondulées,  herbeuses,  couvertes  de  bouquets  de 
mimosées  et  d'autres  arbrisseaux.  Le  sol,  de  sable  rouge,  est 
fertile;  au  nord  du  26"  le  u  désert  »  se  couvre  d'arbres  qui 
dépassent  sept  mètres  en  hauteur.  Malgré  une  sécheresse 
comme  celle  des  trois  années  qui  précédèrent  la  visite  de 
M.  Farini,  l'eau  se  maintient  en  nappes  souterraines  situées 
à  peu  de  profondeur,  s'il  en  faut  juger  par  la  composition 
de  la  flore.  De  même  que  le  Sahara  possède  dans  l'amère 
coloquinte  une  cucurbitacée  sauvage  spéciale,  le  Kalahari 
produit  un  petit  melon  chargé  d'eau  qui,  dans  bien  des- 
endroits,  est  une  précieuse  ressource  pour  nourrir  et  désal- 
térer les  chevaux.  Le  Kalahari  est,  de  plus,  favorable  au 
melon  de  Gafrerie,  qui  y  atteint  le  poids  de  75  kilogrammes. 
D'autres  végétaux  utiles  à  mentionner  sont  :  un  oignon  sau- 


ET   SUR  LES  PROGRÈS   DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.      85 

Tage  comestible,  et  un  autre  oignon,  vénéneux  celui-là,  dont 
le  suc  a  la  propriété  de  paralyser  les  muscles. 

Quant  au  climat,  la  moyenne  de  température  du  jour,  en 
hiver,  est  de  15*,6  et  il  gèle  quelquefois  la  nuit;  en  été  la 
moyenne  de  la  température  du  jour  est  de  aô*»,?.  C'est  bien 
là,  grâce  à  l'altitude,  un  climat  tempéré  sous  des  latitudes 
tropicales.  Venant  du  nord,  les  pluies  d'orage  qui  arrosent 
parfois  le  Kalahari  sont  évidemment  un  excédent  des  pluies 
tropicales  de  l'hémisphère  sud. 

M.  Farini  nous  donne  les  premières  indications  précises 
sur  les  sables  du  Kalahari,  qu'on  peut  maintenant  seulement 
comparer  à  ceux^du  Sahara.  Il  mentionne  des  sables  sur 
une  étendue  de  7  à  8  degrés  de  latitude,  entre  les  abords  du 
fleuve  Orange,  dans  Test,  Bloemfontein,  soit  un  degré  et  demi 
plus  au  nord,  dans  l'ouest,  et  le  ^l*"  de  latitude  sud,  dans 
le  nord.  Tout  l'ancien  pays  des  Koranna  contigu  au  Griqua 
Land  West  est  sableux;  plus  au  nord,  des  sables  mous 
s'amoncellent  en  dunes;  à  Tchopa,  au  nord,  du  28*  de  lati- 
tude, les  sables  forment  à  perte  de  vue  des  vagues  qui  pa- 
raissent marcher  du  nord  au  sud  et  dont  les  sillons  inter- 
médiaires sont  orientés  de  l'est  à  l'ouest.  Parfois  ces  vagues 
s'accumulent  en  véritables  collines  appelées  par  les  Boers 
Kopjey  c'est-à-dire  têtes,  sommets. 

A  deux  degrés  plus  au  nord,  àKuis  (25%30'  S.)?  les  sables 
mouvants  s'entassent  en  dunes  plus  serrées  où  poussent  des 
arbres.  Sous  le  23°  au  contraire  les  dunes  sont  plus  petites 
et  plus  espacées;  vers  le  22°  au  nord  de  l'Otchimbindé,  la 
plaine  ne  présente  plus  que  des  sables  ondulés. 

Sur  la  route  occidentale  qui  court  à  un  ou  deux  degrés 
dans  l'ouest  de  la  précédente  et  dont  le  levé  ajoutera  quelque 
chose  à  nos  cartes,  les  dunes  seraient  beaucoup  moins  accen- 
tuées et  plus  rares;  le  voyageur  ne  parle  que  de  plaines  de 
sables  rouges,  tapissées  d'herbes,  au  milieu  desquelles  se 
dressent  quelques  arbres. 

Quant  à  la   population  clairsemée  de  ce  petit  désert^ 


86  RAPPORT   SUR   LES   TRAVAUX   DE  LA   SOCIÉTÉ 

M.  Farini  nous  montre  d'abord  les  aborigènes  Sa'ân,  ou 
Bosjesmans,  relégués  dans  les  monts  Schurve,  dans  le  Lange 
Berg  et  à  Kattea;  il  nous  les  dépeint  sous  un  jour  nouveau. 
Ce  sont,  dit-il,  de  beaux  hommes  plutôt  grands,  au  main- 
tien calme  et  convenable,  vivant  dans  des  cavernes  dont  ils 
ornent  les  parois  de  dessins  fort  curieux.  Peut-être  faut-il 
rattacher  à  la  race  Sa'an  les  Vaalpens,  asservis  au  Bet- 
chouana,  et  dont  les  femmes  ont  pour  lot  la  rude  tâche  de 
pomper  dans  le  sol,  en  Taspirant  par  des  tubes,  l'eau  avec 
laquelle  on  abreuve  les  troupeaux  de  leurs  seigneurs. 

Des  deux  fractions  de  la  race  Koï-Goïn  ou  hotlentote,  qui 
avaient  colonisé  le  Kalahari,  les  Koranna  ont  été  exter- 
minés  par  les  métis  ou  «  baustards  î>  et  les  Nama  achèvent 
en  véritables  brigands  leur  lutte  pour  la  vie. 

La  race  bantoue  représentée  par  les  Betchouâna,  sur  la 
frontière  orientale,  l'est  dans  l'intérieur  par  les  Ba-Kalahari^ 
métis  de  Betchouâna  et  de  Matabéli. 

Toutes  ces  tribus  du  Kalahari,  de  races  si  variées,  sont 
actuellement  incorporées  au  point  de  vue  politique  dans  le 
protectorat  anglais  de  Bechuana-Land  ou  pays  des  Bet- 
chouâna. 

Un  fait  particulièrement  intéressant  et  nouveau  dû  au 
voyage  de  M.  Farini  est  la  découverte,  fort  inattendue  sous 
ces  latitudes  australes,  des  ruines  d'un  grand  édifice.  Cette 
découverte  rappelle  celle  des  ruines  de  Zimbabyé  ou  Zim- 
biiotS  sur  la  limite  est  du  pays  des  Matébélé  (2012'  S.  et 
29"i7'  E.),  due  à  Charles  Mauch,  il  y  a  quinze  ans. 

A  3**3il'  plus  au  sud  et  50*21'  plus  à  l'ouest  que  Zimbabyé^ 
M.  Farini  a  trouvé  un  amas  irrégulier  de  pierres,  afTectant, 
par  places,  la  forme  d'une  muraille.  Il  s'est  convaincu  que 
ces  pierres  ne  sont  qu'une  partie  d'un  grand  enclos,  de 
forme  elliptique  comme  celui  de  Zimbabyé,  et  long  d'envi- 
ron 200  à  225  mètres.  Mais  tandis  qu'à  Zimbabyé  l'appareil 
est  léger,  ici  il  est  cyclopéen  et  se  compose  de  gros  blocs 
superposés.  Au  pied  du  mur,  de  distance  en  distance  et  sur 


ET   SUR   LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.      87 

tout  le  pourtour  de  l'enceinte,  sont  des  pierres  ovales 
creusées  comme  des  auges  ou  des  abreuvoirs.  Au  centre 
de  l'enceinte,  véritable  Kraal  encore  plus  monumental  que 
celui  de  Zimbabyé,  régnait  un  dallage  en  blocs  allongés 
et  étroits,  bien  ajustés  et  formant  une  croix  qui  porte  encore 
eo  son  milieu  ce  qui  peut  avoir  été  soit  un  piédestal,  soit 
l'assise  d'un  monument.  M.  Farini  avant  fouillé  le  sol,  en 
retira  un  fragment  assez  bien  conservé  de  colonne  quadran- 
gulaire. 

Ils  n'est  point  permis  jusqu'ici  d'assigner  une  époque  à  cet 
édifice  qui  n'est  certainement  pas  l'œuvre  des  Boers  ou  des 
Européens.  Encore  moins  faut-il  songer  à  une  origine  phéni- 
cienne et  citer  cette  fameuse  Ophir,  ville-fantôme  que  les 
érudits  ont  fait  voyager  des  îles  de  la  Sonde,  par  Tlnde  et  le 
Yemen,  jusqu'en  Amérique.  D'autre  part  enfin,  une  critique 
prudente  ne  saurait  conclure  que  ces  ruines  se  trouvant, 
comme  celles  de  Zimbabyé,  sur  les  limites  des  Matébélé, 
seraient  des  restes  de  leur  civilisation  passée. 

Celte  découverte  archéologique  élargit  le  problème  que 
celle  de  Charles  Mauch  avait  soumis  à  l'enquête  des  savants. 

Tout  en  enregistrant  le  voyage  de  M.  Farini,  les  géo- 
graphes penseront  qu'il  convient  d'attendre,  pour  l'appré- 
cier, la  publication  des  levés  et  des  observations  exécutés 
en  route.  Le  voyageur,  pourvu  d'un  sextant  et  d'un  chrono- 
mètre, avait  confié  à  un  traitant  rencontré  d'aventure  et  qu'il 
ne  nomme  pas  le  soin  d'utiliser  ces  instruments. 

Le  consul  d'Italie  à  'Aden,  M.  Paulitschke,  qui  se  fait 
une  spécialité  de  la  connaissance  des  pays  des  'Afar  et  des 
ÇômâH  du  nord,  avait  accompli,  en  1885,  le  voyage  de 
Zela  à  Harâr.  Il  avait  rencontré  en  chemin  deux  officiers 
anglais, le  commandant  Heath,  commissaire  chargé  d'accom- 
plir l'évacuation  de  Harâr  par  les  forces  anglo-égyptiennes,  et 
le  lieutenant  Peyton,  qui  se  proposaient  de  lever  au  retour 
un  itinéraire  nouveau  entre  Harâr  et  Berbera.  Ces  officiers 


88      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

ayant  heureusement  terminé  leur  voyage  remirent  leurs 
notes  à  M.  Paulitschke,  et  celui-ci  a  publié  aux  Mitteilungen 
de  Gotha  la  carte  de  son  itinéraire  ;  c'est  un  précieux  docu- 
ment de  plus  pour  la  connaissance  d'une  partie  de  l'Afrique 
oùle  fanatisme  mulsulman  greffe  en  ce  moment  des  difficultés 
nouvelles  sur  celles  qu'on  pouvait  attendre  de  la  part  de 
populations  exceptionnellement  barbares  et  féroces. 

En  évacuant  Harâr  laissée  au  gouvernement  de  l'émir 
*Abd  El-Chakoûr,  successeur  du  fanatique  émîr  Aboû 
Beker  qui  régnait  déjà  en  1854  lors  du  voyage  de  Burton, 
le  gouvernement  anglais  avait  pourtant  conservé  ses  posi- 
tions et  une  garnison  de  cent  hommes,  à  40  kilomètres  dans 
le  nord,  à  Djaldessa;  il  s'était  réservé  de  môme  le  protec- 
torat de  tout  le  pays  'afaret  çômâli,  dont  la  côte  commence 
à  la  baie  Qoubbet  El-Kharâb  du  côté  de  l'ouest,  pour  finir 
à  Râs  Aafoûn  du  côté  de  Test. 

Dans  le  petit  royaume  de  Harâr'  l'emîr  'Abd  El-Chakoûr, 
non  content  de  transformer  l'État  en  un  couvent  de  zéla- 
teurs et  de  persécuter  les  rares  Européens  fixés  dans  sa  ca- 
pitale, avait  mécontenté  au  plus  haut  degré  les  commerçants 
indigènes  et  les  populations  oromo  ou  galla  et  çômâli,  par 
des  règlements  et  des  opérations  qui  modifiaient  la  valeur 
de  l'argent. 

Telle  était  la  situation  au  départ  de  Texpédition  de  la  So- 
ciété italienne  d'explorations  commerciales,  dirigée  par  le 
comte  Porro. 

A  l'arrivée  àZêla',  le  19  mars,  elle  trouva  un  bon  accueil 
auprès  du  capitaine  King,  résident  anglais^  qui  organisa  l'es- 
corte composée  de  Çômâli  de  la  tribu  des  'Isa,  mais  dans 
laquelle  se  faufila  un  espion  ou  agent  secret  de  'Abd  EI- 
Chakoûr.  Dès  le  26,  la  mission  quittait  Zèla'  et  s'engageait 
sur  la  route  parcourue  précédemment  par  M.  Paulitschke, 
touchant  les  puits  de  Ouarabot  el  de  Dadab,  pour  arriver  à 
la  rivière  Hensa,  sous  le  mont  Mandaka,  où  une  révolte  des 


ET  SUR   LES   PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     89 

chameliers  fut  un  premier  symptôme  menaçant.  Près  de 
Lâs-Ma'an  les  voyageurs  italiens  entrèrent  dans  une  région 
montagneuse  où  un  ennemi  connaissant  bien  le  pays  se  trou- 
Tait  dans  une  position  supérieure.  Les  stations  suivantes 
furent  la  vallée  éfe  Somadou,  où  coule  la  rivière  Beda- 
not,  puis  Boussa  et  Artou,  point  d'eau  où  la  caravane  fut 
rejointe  par  des  cavaliers  de  Tèmir  de  Harâr,  qui,  se  donnant 
comme  amis,  campèrent  près  des  Italiens.  Mais  un  renfort 
de  six  cents  fantassins  et  cavaliers  leur  étant  arrivé  le  len- 
demain, ces  prétendus  amis  désarmèrent  et  ligotèrent  Tes- 
eorte,  puis  massacrèrent  les  voyageurs  européens  à  huit  ou 
.dix  kilomètres  en  deçà  de  Djaldessa.  Cette  trahison,  très 
digne  de  la  politique  traditionnelle  du  gouvernement  de 
Uarâr,  avait  été  précédée  d'une  autre  surprise  :  Temîr  'Abd 
El-Châkoûr,  déclarant  tout  à  coup  la  guerre  sainte  ouverte, 
venait  d'enlever  le  poste  anglo-indien  de  Djaldessa  et  de 
faire  prisonnière  la  garnison. 

Il  est  malheureusement  trop  probable  qu'avec  les  sept 
malheureux  explorateurs  italiens  la  géographie  a  perdu  aussi 
les  fruits  de  leurs  études  sur  une  route,  bien  courte  il  est 
vrai,  mais  où  leurs  observations  diverses  auront  sans 
doute  ajouté  aux  travaux  antérieurs  autre  chose  que  deux 
cotes  de  hauteur,  celles  de  l'Ouarabot  et  de  Las-Ma'an. 

L'année  dernière  un  banquier  de  Saint-Pétersbourg, 
M.  Junker,  se  décidait  à  couvrir  les  frais  d'une  expédition 
chargée  d'aller  secourir  le  docteur  Junker,  son  frère,  retenu 
prisonnier,  avec  le  docteur  Schnilzler,  Emin-Bey,  sur  le 
haut  Nil,  dans  l'ancienne  province  équatoriale  égyptienne, 
depuis  longtemps  séparée  de  la  civilisation  par  la  révolte 
da  Mahdi.  Pour  la  conduite  de  cette  difficile  mission,  il  jeta 
les  yeux  sur  un  explorateur  allemand,  M.  G.  A.  Fischer, 
qui  depuis  neuf  ans  avait  accompli  plusieurs  remarquables 
explorations  dans  l'Afrique  orientale.  Le  docteur  Junker  et 
Emin-Bey,  bien  connus  par  leurs  travaux  géographiques, 


90       RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

étaient  armés  dans  le  haut  Nil  il  y  a  neuf  ans,  à  la  fin 
de  1876.  Aujourd'hui  que  le  fanatisme  musulman  domine 
absolument  toutes  ces  contrées,  comme  le  prouve  le  meurtre 
récent  de  Tévêque  Hanniiigton,  il  faut  rappeler  que,  dès  son 
arrivée  à  Oulagalla,  capitale  de  l'Ouganda,  M.  Schnitzler 
avait  été  frappé  de  la  présence  dans  cette  ville  d'une  colonie 
de  Wahhàbites,  immigrés  de  Zanzibar.  Ce  fait  expliquerait 
la  métamorphose  qu'on  constate  aujourd'hui  dans  les  dis- 
positions du  roi  et  des  habitants  de  l'Ouganda  à  l'égard  des 
chrétiens. 

Le  1"  août  1885,  M.  Fischer,  quittant  la  côte  orientale  à 
Tembouchure  du  Pangani,  s'engageait  sur  une  route  nou- , 
veile,  car  au  delà  des  soixante  premiers  kilomètres,  jusqu'à 
Foûga,  visitée  par  Burton  en  1857,  le  pays  était  inconnu. 
Marchant  au  sud  de  l'itinéraire  du  baron  von  der  Decken,  il 
traverse  successivement  l'Ousambâra,  le  N' gourou,  le  vaste 
territoire  des  redoutés  Masaï,  qui  s'étend  à  l'ouest  du  Kilîma- 
N'djâro.  Forcé  de  faire  un  long  détour  dans  l'Ousoukouma, 
au  sud  du  Nyanza,  il  longe  le  cours  de  la  Chimyou,  et  en 
octobre  1885,  il  arrive  à  la  pointe  sud  du  lac,  à  Kagueï. 
A  l'âge  d'or  de  cette  région,  au  point  de  vue  des  relations 
extérieures  (il  s'agit  de  l'année  1875),  la  flotte  du  roi  ou 
empereur  M'tésa  commandait  toute  la  surface  du  lac  et  un 
voyageur  européen  aurait  pu  être  rapidement  transporté  de 
Kagueï  au  rivage  d'Ouganda.  Sous  le  règne  de  M'wâhga, 
successeur  de  M'tésa,  M.  Fischer  n'a  que  le  choix  entre  les 
deux  routes  de  terre,  à  l'est  ou  à  l'ouest  du  N'yanza;  il  doit 
éviter  à  tout  prix  l'Ouganda  et  tous  les  autres  pays  soumis 
au  Kabaka  (empereur,  roi  d'Ouganda)  devenu  l'ennemi  des 
Européens. 

D'octobre  1885  à  janvier  1886,  il  reste  stationné  à  Kagueï 
et,  s'étant  mis  en  correspondance  avec  M.  Mackay,  mission- 
naire protestant  anglais  en  Ouganda,  il  apprend  queles  doc- 
teurs Schnitzler  et  Junker,  ainsi  que  le  voyageur  italien  Gasati 
sont  vivants  et  bien  portants  près  de  l'Ounyoro,  royaume indé- 


ET  SUR    LES  PROGRÈS   DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.      91 

pendant  de  TOuganda,  et  situé  comme  on  sait  entre  les  lacs 
Njanza  (Victoria)  et  Loula-N'zigué  (Albert).  Des  deux  voies 
déterre  entre  lesquelles  M.  Fischer  devait  opter,  celle  de 
Test  l'obligeait  donc  à  passer  par  TOuganda  ;  celle  de  l'ouest, 
au  contraire,  aurait  permis  au  voyageur  d'arriver  en  retra- 
çantritinéraire  déjà  suivi  par  Speke,  en  Ounyoro,  sans  s'être 
mis  entre  les  mains  du  roi  Mwanga.  Mais  la  perspective 
f  autres  dangers  ou  difficultés,  en  tout  cas  celle  d'un  voyage 
en  pays  inconnu,  fit  pencher  la  balance  pour  la  route  de  l'est. 
M.  Fischer  comptait  tourner  l'Ouganda. 

Au  concimencement  de  1886,  il  découvrait  une  partie  du 
pays  de  Kavirondo,  déjà  entrevue  par  Thomson,  le  Nioro 
et  le  Bauguagara;  au  delà  il  touchait  le  lac  Baringo  dont 
le  bassin,  bien  étudié  précédemment  par  M.  Thomson, 
élait' alors  désolé  par  une  famine.  Les  marchandises,  soi- 
gneusement choisies  pour  satisfaire  aux  goûts  des  habi- 
tants de  l'Ouganda,  ne  valaient  rien  ni  chez  les  Masal,  ni 
autour  du  Baringo,  où  le  produit  industriel  le  plus  re- 
cherché est  le  fil  de  laiton.  Déjà  d'ailleurs,  M.  Fischer 
HAi  à  bout  de  ressources;  les  lourdes  dépenses  du  person- 
nel, grossies  des  droits  de  passage,  avaient  épuisé  le  crédit 
ouvert  par  la  maison  Junker  et  mis  fin  à  la  mission.  M.  Fis- 
cher choisit  du  moins,  au  retour,  une  route  nouvelle  pour 
ia  géographie.  Après  avoir  traversé  le  pays  inconnu  de  Ki- 
kooyou,  au  sud  du  mont  Kénia,  il  a  gagné  directement  le  port 
de  Wanga,  vis-à-vis  l'île  Pemba,  où  il  arrivait  le  21  juin  de 
celte  année.  Malgré  l'insuccès  regrettable  de  cette  mission, 
:I  est  à  peu  près  certain  qu'elle  marquera  un  progrès  dans  la 
géographie  de  l'Afrique  orientale.  Le  voyageur  ne  recueil- 
era  pas  les  félicitations  des  Sociétés  de  géographie  et  de 
opinion  publique,  car  il  est  mort  à  Berlin,  le  H  novembre 
iernier,  emporté  par  une  attaque  de  fièvre  bilieuse  dont  il 
tvait  évidemment  contracté  le  germe  en  Afrique. 

Comnae  Tan  dernier,  donnons  un  aperçu  des  faits  poli- 


92     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

tiques  d'actualité  qui  intéressent  la  géographie  de  l'Afrique 
et  devront  prendre  place  sur  la  carte. 

Suivant  une  convention  intervenue  entre  la  France  et  la 
Turquie,  le  point  de  départ  de  la  liniite,  jusqu'alors  assez 
vague,  entre  la  Tunisie  et  la  province  turque  de  Tripoli  de 
l'Ouest  (Tarâbolis  El-Gharb),  que  nous  nommons  la  Tripo- 
lilaine,  a  été  fixé  à  Râs-Tâdjer,  échancrure  du  littoral  mé- 
diterranéen située  à  l'est  du  cap  d'Ël-Bibân.  La  convention 
sur  laquelle  s'appuie  cette  délimitation  obligera  donc  les 
cartographes  à  reporter  l'ancienne  frontière  de  32  kilomètres 
dans  l'est  ;  toute  la  grande  baie  d'El-Bîbân  est  maintenant 
sous  le  protectorat  français. 

A  la  demande  des  trois  sultans  des  îles  Angâzîya,N'zouâni 
et  Moâli,  du  groupe  des  Gomores  dont  fait  partie  notre 
colonie  de  Mayotte,  l'archipel  tout  entier,  ce  groupe  insu- 
laire situé  à  moitié  chemin  entre  la  pointe  nord  de  Mada- 
gascar et  la  côte  de  Mozambique,  a  été  pareillement  placé 
sous  le  protectorat  de  la  France. 

Dans  le  Soudan  occidental,  l'almamy  ou  roi  et  pape  mu- 
sulman a  obtenu  le  même  résultat  pour  son  royaume  déjà 
enclavé  au  nord  et  au  sud  entre  nos  possessions. 

Par  suite  de  la  mort  du  ddmel  ou  roi  du  Kayor,  Samba 
Lawbé  Bouri,  puis  de  l'agression  et  de  la  mort,  dans  un 
combat  acharné  contre  nos  troupes,  de  son  oncle  et  prédé- 
cesseur Lat-Dior,  le  Kayor,  royaume  nègre  au  nord  du 
bas  Sénégal  est  devenu,  de  fait,  comme  il  était  sur  le  papier 
depuis  quelques  mois,  une  possession  française  qui  a  été 
divisée  en  six  provinces  par  un  arrêté  du  gouverneur  du 
Sénégal. 

Le  débat  géographique  et  historique  est  encore  ouvert 
au  sujet  de  la  véritable  limite  nord  des  droits  territoriaux 
de  la  France  sur  la  côte  du  Sahara,  au  nord  du  Sénégal, 
première  colonie  française,  car  elle  compte  plus  de  cinq 
siècles  d'existence.  Il  a  donné  lieu  à  la  publication  de  diverses 


ET   SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     93 

Dûtes  contradictoires  :  MM.  Duhamel  et  Romanet  du  Gail- 
laud  ont  apporté  dans  nos  comptes  rendus  de  nouvelles  lu- 
mîères  sur  la  question  ou  de  nouveaux  arguments  en  faveur 
de  notre  cause;  le  capitaine  de  frégate  Fernandez  Duro 
a  soutenu  la  thèse  contraire  avec  beaucoup  de  véhémence 
et  un  véritable  luxe  de  citations  dans  le  Boletin  de  la  So- 
ciedad  geografica  de  Madrid. 

Le  point  en  litige  est  la  propriété  de  la  baie  du  Lévrier, 
formée  par  le  cap  Blanc,  que  M.  Duveyrier  avait  réclamée 
l'année  dernière,  pour  la  France,  à  propos  des  indications 
portées  sur  une  carte  d'Afrique  récemment  publiée  à  Gotha 
et  qui  attribuait  à  l'Espagne  la  baie  du  Lévrier. 

On  sait  que  le  cap  Blanc  qui  s'amorce,  par  sa  base,  aunord, 
sur  la  côte  du  Sahara,  s'étend  au  sud,  laissant  entre  le  con- 
tinent et  le  cap  une  baie,  profonde  de  44  kilomètres,  sorte 
de  ((  remise  »,  en  terme  de  pêche,  pour  les  poissons  dont  la 
capture  et  la  vente  font  l'objet  d'un  commerce  considérable» 
C'est  la  baie  du  Lévrier.  S'appuyant  sur  le  degré  de  latitude 
mentionné  dans  les  traités,  qui  est  celui  de  la  pointe  du  cap, 
la  carte  dont  il  s'agit  avait  considéré  comme  restant  en 
dehors  des  possessions  françaises  cette  baie  du  Lévrier,  bap- 
tisée du  nom  d'un  vaisseau  français.  Notons  que,  dans  les 
traités,  les  points  appartenant  à  laFrance  sont  énumérésici^ 
du  sud  au  nord,  en  partant  de  l'embouchure  du  Sénégal. 
Notons  aussi  que,  jusqu'à  présent,  depuis  le  traité  du  3  sep- 
tembre 1 783,  entre  la  France  et  l'Angleterre,  aucune  con- 
vention internationale  n'est  venue  modifier  nos  droits  sur 
ces  parages,  sauf  une  transaction  par  laquelle,  en  1857,  en 
échange  de  la  factorerie  d'Albréda,  sur  la  Gambie,  les 
Anglais  ont  renoncé  à  la  faculté  de  commercer  sous  voiles 
entre  l'embouchure  de  la  rivière  Saint-Jean  {VAcheïl  des 
Maures)  au  nord  du  cap  Timîris  ou  Mirik,  et  Porten- 
dîck. 

En  attendant  que  le  ministère  des  affaires  étrangères 
exhibe  au  gouvernement  espagnol,  s'il  ne  l'a  déjà  fait,  les 


94  RAPPORT   SUR  LES  TRAVAUX    DE  LA  SOCIÉTÉ 

instruments  des  traités,  nous  pouvons  nous  tranquilliser  en 
nous  reportant  aux  termes  dans  lesquels  un  capitaine  de 
génie,  M.  S.  M.  X.  Golberry,  premier  aide  de  camp  du  gou- 
verneur du  Sénégal,  de  M.  de  Boufflers,  et  chargé  aussi  des 
fonctions  d'ingénieur  en  chef  dans  tout  le  gouvernement 
(1785-1787),  traite  la  question  en  1802.  Il  s'exprime  ainsi  : 
<(  Le  ressort  du  gouvernement  du  Sénégal,  tel  qu'il  était  en 
1787,  s'étend  au  nord  jusqu'au  cap  Blanc  de  Barbarie. 
Toute  la  côte  comprise  entre  ce  cap  et  la  barre  du  Sénégal 
était  dans  sa  dépendance  ^  i>  Or,  pour  laisser  la  baie  du 
Lévrier  en  dehors  des  possessions  françaises,  il  faudrait  sup- 
poser soit  une  légèreté,  soit  une  restriction  mentale  difficiles 
à  admettre  de  la  part  d'un  officier;  en  effet,  en  suivant  la 
côte  à  partir  de  la  pointe  du  cap  Blanc  de  Berberie,  on  fait 
le  tour  complet  de  la  baie  du  Lévrier.  M.  Golberry  était 
d'ailleurs  aussi  dans  la  meilleure  situation  pour  connaître 
la  lettre  et  l'esprit  du  traité. 

Avec  le  Portugal,  la  France  avait  à  régler  des  questions 
de  frontière  ou  de  protectorat  tant  au  sud  de  la  Sénégambie 
qu'au  nord  du  Gabon.  Le  15  mai  1886,  un  traité  a  répondu 
à  ce  besoin  des  gouvernements  des  deux  nations.  Le  Portu- 
gal a  cédé  à  la  France  le  poste  de  Ziguinchor  sur  la  Casa- 
mance  qui  devient,  par  le  fait,  un  cours  d'eau  tout  français. 
Le  Portugal  reconnaît  en  outre  le  protectorat  français  sur 
le  royaume  de  Foûta  Dhiallon  ou  Foûta-Djalon,  qui  trouve 
maintenant,  comme  débouchés  commerciaux  sur  la  côte, 
toute  une  ligne  de  postes  français  et  de  factoreries  fran- 
çaises. 

Le  même  traité  fixe  comme  suit  les  limites  des  possessions 
portugaises  au  sud  de  la  Sénégambie  :  au  nord,  une  ligne 
partant  de  la  côte,  au  cap  Roxo,  et  passant  à  égale  distance 
de  Casamance  et  du  Rio  San  Domingo  de  Cacheu,  jusqu'à 

1.  Fragments  (Vun  voyage  en  Afrique,  t.  1",  p.  38. 


ET    SUR   LES   PROGUÈS   DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.     95 

[TW  de  latitude  nord  et  17^30'  de  longitude  ouest  de 
Paris;  suivant,  de  là,  la  latitude  précédente  jusqu'au  16®  de- 
gré de  longitude  et  descendant  ce  dernier  jusqu'à  11'40'  de 
latitude  nord.  De  ce  point  la  frontière  va  rejoindre  la  côte 
à  rembouchure  du  Rio  Gajet.  L'archipel  des  Bissagos  est 
compris  dans  la  zone  de  mer  appartenant  au  Portugal. 

La  France  renonce  à  ses  droits  ou  prétentions  sur  le  petit 
fleuve  Cassini  et  autres  points  compris  dans  les  limites  de 
ces  possessions  portugaises. 

Au  nord  du  Congo  la  colonie  portugaise  de  Kabinda  voit 
s'étendre  sa  limite  septentrionale  jusqu'au  point  oti  la  Loéma 
ou  Louemmé  se  réunit  avec  la  Loubinda,  pour  former  le 
petit  fleuve  côtier  Louisa  Loango.  De  ce  confluent  la  fron- 
tière court  entre  les  deux  rivières  jusqu'à  la  source  la  plus 
septentrionale  de  la  Louali,  tributaire  sud  de  la  Loéma. 
Plus  loin  la  frontière  suit  la  ligne  de  partage  des  bassins  de 
la  Loéma  et  du  Ghiloango;  ce  dernier,  d'autre  part,  déli- 
mite le  territoire  de  TÉtat  libre  du  Congo  jusqu'au  confluent 
de  la  Loukoulla  ou  Loukoulou.  La  partie  des  possessions 
portugaises  dont  nous  venons  de  parler  forme  donc  une 
enclave  entre  les  possessions  françaises  au  nord  et  TËtat 
libre  du  Congo,  au  sud. 

Outre  les  conquêtes  pacifiques  qui  précèdent,  le  Portugal 
a  vu  l'empire  de  Lounda,  sur  les  affluents  sud  du  Congo, 
accepter  son  protectorat.  Ce  résultat  a  été  obtenu  par  le 
commandant  H.  de  Carvalho  sur  le  voyage  duquel  manquent 
encore  les  indications  géographiques.  Désormais  il  y  aura  à 
la  cour  du  mouata-yanvo  de  Lounda  un  résident  politique 
portugais. 

D'après  une  convention  intervenue  entre  l'Allemagne  et 
la  FrâJice,  au  commencement  de  cette  année,  l'Allemagne 
renonce,  au  profit  de  la  France,  à  toute  prétention  sur  les 
territoires  de  la  côte  occidentale  d'Afrique  situés  au  sud  du 
Rio  del  Gampo,  qui  débouche  dans  l'Océan  par  2*^  22'  de  lati- 


96      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

tude  nord  environ  ;  ainsi  est  augmentée  et  assise  notre  sphère 
d'action  dans  l'Ouest  africain,  où  nous  n'avons  plus,  en  riva- 
lité avec  nous,  que  les  prétentions  de  l'Espagne.  L'Allemagne 
renonce  aussi  à  toute  prétention  sur  les  territoires  de  la 
Sénégambie  situés  entre  le  Rio  Nunez  et  la  Mallecory,  et  en 
particulier  sur  les  districts  de  Koba  et  de  Kabitaï  avoisinant 
la  baie  de  Sangareah.  Par  contre  la  France  reconnaît  le 
protectorat  allemand  sur  une  bande  de  la  côte  de  Guinée 
qui  comprend  le  pays  de  Togo  et  Porto  Seguro. 

En  deux  années  à  peine  une  compagnie  allemande,  la 
Société  de  l'Afrique  orientale,  fait,  sans  bruit,  ce  qu'on  peut 
appeler  un  coup  de  théâtre.  Son  œuvre  de  1884  à  1886, 
dont  le  précédent  rapport  ne  pouvait  indiquer  que  les  débuts, 
nous  place  aujourd'hui  en  présence  d'un  nouvel  État,  comme 
une  sorte  de  pendant  à  ce  que  futjadis  en  Amérique  la  com- 
pagnie de  la  baie  d'Hudson.  Agissant  en  son  nom,  dès  le 
mois  de  décembre  1884,  le  docteur  Peters  et  le  comte  Pfeil 
se  faisaient  céder  les  pays  d'Ousagara,  de  N'gourou,  d'Ouse- 
gouha  et  d'Oukami;  au  mois  de  juin  1885  le  docteur  Jûhlke 
et  le  lieutenant  Weiss  obtenaient  tout  le  territoire  au  milieu 
duquel  se  dresse  le  sourcilleux  Kilima-N'djâro,  ainsi  que  le 
vaste  pays  d'Ousambara  et  le  Paré,  TAroucha  et  le  Djagga 
qui  touchent  à  ce  Mont  Blanc  de  l'Afrique  équatoriale.  Par 
un  traité  de  la  môme  date  le  comte  Pfeil  englobait  le  pays 
de  Khoutou  dans  les  domaines  de  la  compagnie.  Au  mois  de 
septembre  et  de  novembre  suivants  M.  Hœrnecke  et  le  lieu- 
tenant von  Anderten  lui  obtenaient  les  mêmes  droits  sur 
cette  immense  étendue  de  la  côte  des  pays  çomâlis  qui  part 
d'un  point  situé  entre  les  ports  de  Berbera  et  d'Alloula  et  le 
portde  Warcheîkh.  Simultanément  le  comte  Pfeil  et  le  lieu- 
tenant Schliiter  acquéraient  l'Ouhéhé,  l'Oubena,  le  Wamat- 
chondé,  le  Mahengué  et  le  Waguindo.  Un  mois  plus  tard  la 
compagnie  ajoutait  à  son  domaine  l'Ouzaramo  par  les  soins 
du  lieutenant  Schmidt.  Le  pays  de  Yitou  avait  été  acquis 


ET   SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     97 

paruQ  autre  comité  allemand;  enfin  M.  Lucas  se  faisait 
céder,  pour  la  société  de  l'Afrique  orientale,  les  droits  sou- 
rerains  de  la  dynastie  des  msâra,  rois  de  Monbâsa.  Une 
commission  internationale  a  été  saisie  de  cette  seule  partie 
des  transactions  politiques  dont  nous  parlons. 

Presque  toute  la  côte  de  l'Afrique  orientale  est  ainsi  deve- 
nue possession  allemande  et  il  ne  resterait  plus  au  sultan 
de  Zanzibar,  hier  encore  considéré  comme  maître  de  celte 
vaste  région,  qu'un  lambeau  de  250  kilomètres  du  littoral 
de  Warcheïkh  à  Barâwa. 

Dans  rintérieur  du  continent  les  territoires  de  la  compagnie 
allemande  suivent  la  Rovouma  qui  débouche  dans  l'Océan 
à  quelques  kilomètres  nord  de  Rfls  Souabou  ou  cap  Del- 
gado,  limite  sud  des  domaines  du  nouvel  Etat  anonyme  ; 
ceslerritoires  se  prolongent,  d'une  part,  jusqu'à  la  source  de 
la  Rovouma  et  à  la  pointe  nord  du  lac  Nyassa;  d'autre  part, 
elles  vont  de  l'embouchure  du  Kingâni  au  pays  d'Ougogo, 
de  la  côte  jusqu'à  l'ouest  duKilima-N'djâro.  Une  évaluation 
sommaire  de  la  superficie  de  ces  territoires  donne  environ 
$00000  kilomètres  carrés.  La  ligne  de  côle  qui  les  borde 
sar  l'océan  Indien  mesure  approximativement  3800  kilo- 
mètres, comptés  en  négligeant  les  sinuosités  du  rivage.  Au 
point  de  vue  des  intérêts  commerciaux  il  faut  remarquer 
que  les  possesseurs  de  ce  domaine  ont  actuellement  entre 
leurs  mains  toutes  les  têtes  des  routes  les  plus  directes  vers 
la  région  des  grands  lacs;  au  point  de  vue  politique  il  est 
permis  de  prévoir  que  le  contact  avec  les  tribus  de  race 
çomalie  leur  réserve  des  luttes  contre  les  explosions  du 
fanatisme  musulman,  comme  celle  qui  mit  fin,  là  même,  à 
l'expédition  allemande  montée  sur  un  large  pied  par  le 
baron  von  der  Decken. 

L'État  libre  du  Congo,  dont  l'assiette  et  les  frontières 
dans  Touest  sont  maintenant  bien  établies,  commence  lui 
lussi  la  lutte  obligée  de  la  civilisation  contre  le  fanatisme 

soc*    DE  GÉOGR.  —  1"  TRIMESTRE  1887.  YIII.  —  7 


98       .     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  1>E  LA  SOCIÉTÉ 

des  musulmans  barbares  de  l'Afrique  orientale;  ces  der- 
niers, après  avoir  été  d'abord  une  menace  pour  les  popu- 
lations indigènes,  s'atlaqueni  mainlenant  aux  pionniers 
européens  qui  sont,  pour  eux,  les  protecteurs  des  popula- 
tions indigènes,  et  les  ennemis  de  la  chasse  à  .l'esclave  et  du 
système  d'extermination  suivi  par  les  chefs  de  bandes 
musulmans, 

La  statioa  des  chutes  Stanley  sur  le  Congo,  installée  à 
185  kilomètres  seulement  en  amont  du  confluent  de  l'Arou- 
wimi,  et  à  910  kilomètres  du  confljaent  de  TOubanguî,  en 
suivant  le  fleuve,  ayant  été  attaquée  et  prise  par  les  pirates 
musulmans,  son  personnel  a  dû  se  retirer  sur  les  stations 
plus  à  Tonest. 

L'Angleterre  tient  encore  TEgypIe  mais  restreint  de  plus 
en  plus  le  périmètre  de  son  occupation,  qui  sera  bient6t 
limité  au  delta.  Comme  tutrice  de  l'Egypte,  après  avoir 
abandonné  successivement  la  région  limitrophe  des  lacs,  le 
Soudan  égyptien,  le  Kordofan,  le  Fôr,  etc.,  elle  a  jugé  à 
propos  de  retirer  des  troupes  de  l'émirat  de  Haràr,  jadis  sou- 
mis au  Khédive.  Mais,  malgré  les  entreprises  de  TAlIemagne, 
l'Angleterre  prétend  toujours  conserver  le  protectorat  de  la 
côte  Nord  des  pays  des  Çomàli,.  de  la  baie  de  Qoubbet  £1- 
KharâbàRâsHafoûn. 

Dans  Textrême  sud  de  l'Afrique,  le  gouvernement  anglais, 
désireux  de  trancher  une  question  de  souveraineté,  avait 
proposé  de  scinder  le  pays  des  Ams^Zoulou,  appelé  Zulu- 
land  par  les  Anglais,  en  deux  moitiés,  dont  Tune  serait  une 
dépendance  de  la  colonie  britannique  de  Natal,  et  l'autre, 
une  dépendance  de  la  république  de  Transvaal.  Cette  pro^ 
position  a  soulevé  l'opposition  à  la  fois  des  indigènes,  des 
Ama-Zoulou,  et  des  Boers  du  nord  de  la  Yaal. 

A  l'actif  de  l'Angleterre  il  faut  noter  ici  la  fondation  de 
rUpingtonia,  nouvelle  république,  dans  le  pays  d'Ovambo^ 


ET    SUR   LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.     99 

au  sad  du  Rounêné.  Le  nom  d'où  dérive  le  sien  témoigne 
assez  de  Fidée  loyaliste  anglaise  qui  a  présidé,  sous  Vini- 
(iative  privée  d'un  homme,  à  la  fondation  du  nouvel  État; 
les  Anglais  espèrent  y  attirer  les  Boers,  anciens  habitants  et 
maîtres  de  leurs  possessions  actuelles.  Ceux-ci  ont  continué 
lear  exode  jusque  sur  les  terres  an  nord  du  Kounéné. 

Les  prétentions  de  TEspagnedans  TOuest africain  viennent 
de  prendre  figure,  par  la  plume  du  savant  colonel  Goello, 
snr  une  carte  d'ensemble  des  explorations  de  MM.  Iradier, 
Montes  de  Oca  et  Ossorio,  dont  il  a  été  question  ci-dessus. 
D'après  la  carte  du  colonel  Goello,  l'Espagne  posséderait 
tonte  la  côte  occidentale,  de  la  rive  nord  de  TEtembwé  ou 
Rio  del  Gampo,  au  cap  Joinville  dont  le  nom  a  été  modifié 
par  les  Espagnols  en  celui  de  cap  Santa  Glara.  La  géographie 
politique  et  surtoutla  diplomatie  aurontà  discuter  ce  tracé, 
qui  amènerait  la  frontière  espagnole  à  18  kilomètres  de 
Libreville,  chef-lieu  de  notre  établissement  du  Gabon. 
D'autre  part,  il  diminuerait  de  44  kilomètres  dans  le  Nord 
le  territoire  dès  longtemps  possédé  par  la  France;  enfin, 
en  attribuant  à  l'Espagne  1^  156  kilomètres  de  la  partie 
de  la  côte  qui  fait  suite,  au  nord,  à  l'ancienne  limite 
française,  jusqu'au  rio  del  Gampo,  la  carte  du  colonel 
Goello  paraît  ne  pas  tenir  compte  des  droits  plus  récents 
de  la  France^  non  plus  que  de  l'acte  diplomatique  passé 
cette  année  môme  entre  l'Allemagne  et  la  France. 

Voici  maintennnt  quelques  indications  sur  les  publica- 
tions auxquelles  a  donné  lieu,  depuis  l'an  dernier,  la  géo- 
graphie de  l'Afrique. 

La  carie  dressée  (1/2,000,000')  par  le  commandant  du 
génie  de  Lannoy  et  publiée  par  le  Service  géographique  de 
larmée,  progresse  avec  toute  la  rapidité  que  comportent 
^élaboration,  le  dessin  et  la  gravure  de  chaque  feuille; 
d'autre  pari,  des  feuilles  déjà  gravées  doivent  être  remises 
5ir  le  chantier,  car  le  patient  et  consciencieux  auteur  met 


> 
1     > 


100     RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

son  œuvre  à  jour  dès  que  lui  parviennent  de  nouvelles 
données. 

Pendant  Tannée  qui  s'achève,  neuf  feuilles  ont  été  gra- 
vées au  trait;  une  seule,  le  n^  3  (île  de  Madère),  a  paru 
sous  sa  forme  complète.  Les  huit  feuilles  imprimées  au 
trait  constituent  un  ensemble  dont  les  derniers  événements 
se  sont  chargés  de  révéler  l'utilité.  En  effet  les  feuilles  7  et  8 
représentent  le  vilàyet  de  Benghazi  et  la  basse  Egypte  avec 
le  Caire;  les  feuilles  13,  14  et  15  donnent  le  centre  du 
désert  de  Lybie  et  la  haute  Egypte;  les  feuilles  20,  21  et  22, 
le  sud  du  désert  de  Lybie,  la  Nubie  avec  Khartoûn  et  le 
littoral  de  Souâkin  ou  Sawâkin,  c'est-à-dire  une  grande 
partie  des  domaines  du  Khédive  et  du  Mahdi  de  la  con- 
frérie de  Sîdi'Abd  El-Qûder  El-Ghîlâni,  avec  la  capitale 
de  la  confrérie  de  Sîdi  Es-Senoûsi  ;  or,  en  ces  pays  viennent 
de  se  passer  et  se  passeront  infailliblement  encore  des  évé- 
nements qui  s'imposent  à  l'attention  de  tous. 

Pour  célébrer  la  fin  du  premier  siècle  de  son  existence,  si 
utile  à  la  géographie  de  TAfrique,  l'Institut  géographique  de 
Gotha  a  publié  une  carte  spéciale  d'Afrique  au  1/4,000,000% 
en  10  feuilles  teintées.  Cette  œuvre,  dressée  sous  la  direction 
de  M.  Habenicht,  aura  longtemps  son  intérêt,  car  elle  indi- 
quera certains  faits,  certaines  situations  ou  certaines  pré- 
tendions politiques  peut-être  éphémères,  mais  qui  ont  eu 
leur  jour,  comme,  par  exemple,  l'empire  du  Mahdî. 

Mais  la  nouvelle  carte  emprunte  une  valeur  durable  pour 
l'enseignement,  à  l'indication  des  régions  fertiles  ou  incultes, 
des  parties  sableuses  ou  solides  des  déserts,  au  tracé  des 
chapelets  d'oasis  et  du  cours  des  principales  vallées  moins 
infécondes  que  les  plateaux  qu'elles  sillonnent. 

En  dehors  des  travaux  du  Service  géographique  de 
l'armée,  une  mention  est  due  hleiCarte de  V extrême  sud  de 
rAlgérie  (l/SOOjOOO*),  qu'a  dressée  M.  Accardo  par  ordre 


ET  SUR  LES  PR0&RÈ8  DES  SCIENCES  GËOGHAPHIQUES.  101 
de  H.  Tirman,  gouverneur  général  de  l'Algérie.  Le  cadre 
de  cette  carte  en  8  feailles  embrasse  la  partie  du  Sahara 
bornée  au  nord  par  le  32°  et  au  sud  par  le  25°  de  latitude; 
à  l'est  par  le  T  de  lon^tude  orientale  et  à  l'ouest  par  le  6°  de 
longitude  occidentale.  Elle  comprend  ainsi  le  pays  qui  s'étead 
depuis  les  grandes  dunes  de  Zemoûl  EUKebâr,  de  Warglâ, 
Hetblili  et  du  pays  des  Doûl-Menla,  jusqu'au  Mourjdtr  et  à 
la-Calah,  dans  le  sud  ;  de  Ghad&niès,  d'une  partie  du  Tâ- 
demAyt  et  du  Tastli  des  Azdjer,  à  l'est,  au  Tafllfilt  et  aux 
sables  diguldi,  à  l'ouest.  La  quantité  et  la  nature  des  ren- 
seignements fournis  par  cette  carte  témoignent  à  la  fois  du 
soin  apporté  par  l'auteur  et  de  la  sollicitude  du  gouverneur 
général  de  l'Algérie  pour  une  question  qu'un  douloureux 
et  à  jamais  regrettable  désastre  est  loin  d'avoir  réglée. 

La  Carte  des  établissements  français  au  Sénégal  accom- 
pagnée d'une  notice  par  MM.  le  capitaine  Monteil  et  le  lieo- 
lenant  Bînger,  de  l'infanterie  de  marine,  se  rapporte,  commo 
le  litre  l'indique,  au  Sénégal  et  au  bassin  du  Dhïôlé  Ba. 
C'est  là,  tout  à  la  fois,  un  travail  d'ensemble  mis  à  jour  et 
un  document  de  première  main,  car  le  capitaine  Monteil 
aété,  en  1884  et  1885,  le  cbef  de  la  mission  topographique 
du  haut  Sénégal,  dont  les  précédents  rapports  n'avaient  pu 
rien  dire,  faute  de  renseignements.  Aujourd'hui  encore 
force  est  au  rapporteur  de  se  borner  i^  cette  mention,  car 
la  officiers  de  la  mifision  ont  modestement  fondu  et  noyé 
leurs  travaux  dans  ceux  de  tous  leurs  devanciers;  seuls  les 
itinéraires  qu'ils  ont  levés  ne  portent  pas  les  initiales  des 
lû[iogrn  plies.  Tous  les  documenls  anciens  et  modernes,  fran- 
çais et  étrangers,  ont  été  utilisés  par  MM.  Monteil  et  Binger, 
A  côté  de  l'itinéraire  de  Rubauit,  au  xviii'  sibcle,  nous  re- 
iHiirqaous  des  itinéraires  tout  récents,  non  encore  utilisé*, 
lels  que  le  tracé  de  la  route  suivie  par  le  sous-lieutenant 
ilakamessa,  du  Dhiôli-Ba  i  G»'  '  ~  '  'IjbsiO'' 
dans  le  pays  de  Kissi,  en  1^ 


f   ^ 


102     RAPPORTS  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

1885,  par  le  docteur  Bayol  et  le  lieutenant  Quiquandon,  de 
BammakoUy  vers  le  nord,  jusqu'au  Mourdiari. 

L'échelle  adoptée  pour  cette  carte,  1/750,000%  a  permis 
de  représenter  le  pays,  dans  tousses  détails  connus,  entre 
la  latitude  de  lô'*  30'  nord  et  celle  de  8°  25'  sud,  c'est-à- 
dire  du  fleuve  Sénégal  à  Sierra-Léone,  Le  reste  du  territoire 
français  du  côté  du  nord,  jusqu'à  la  baie  du  Lévrier  inclu- 
sivement, fait  le  sujet  d'un  carton.  En  longitude  la  carte 
de  M.  Monteil  donne  de  8°  ouest  à  20**  ouest,  c'est-à-dire 
d'un  point  du  cours  du  Dhiôli-Ba  à  l'est  de  Sansané  (ou 
Sansandi),  à  l'océan  Atlantique.  L'œuvre  de  MM.  Monteil 
et  Binger,  qui  marque  bien  exactement  l'état  actuel  de  nos 
connaissances  sur  le  Soudan  occidental,  ne  sera  pas  de 
longtemps  dépassée.  Enfin,  les  auteurs  ont  accompagné  leur 
carte  d'une  notice  dans  laquelle  ils  en  énumèrent  et  en 
discutent  les  éléments  ;  c'est  là  un  exemple  qui  ne  saurait 
être  trop  recommandé. 

.  Passant  à  rAmérique  où  nous  entrons  par  l'extrémité 
nord-ouest  du  continent,  nous  rappellerons  d'abord  les 
explorations  actives  dont  l'Alaska  est  l'objet.  Après  celle 
du  lieutenant  Gantwell  qui,  en  1884-1885,  a  reconnu  le 
fleuve  Kowak  jusqu'à  sa  source  dans  quatre  grands  lacs 
situés  à  près  de  830  kilomètres  de  son  embouchure,  et 
celle  de  l'ingénieur  Mac-Lenegan  qui,  en  1885,  a  remonté 
le  fleuve  Nonatak  ou  Nunatak  (au  nord  du  Kowak),  dont  la 
source  est  pareillement  un  lac  à  environ  640  kilomètres  de 
la  c6t©^  il  reste  à  mentionner  trois  explorations  récentes  : 
celles  du  liinitenant  Allen,  du  lieutenant  Stoney  et  du  lieu-* 
tenant  Schwallca. 

En  janvier  18S5,  le  lieutenant  Allen  entreprenait  l'explo- 
ration du  fleuve  Atna  ou  Cooper,  qui  se  jette  dans  l'océan 
sur  la  côte  sud  de  l'Alaska.  A  une  centaine  de  kilomètres  de 
son  embouchure,  le  Cooper  se  fraye  un  passage  à  travers  un 
immense  glacier.  Environ  150  kilomètres  plus  haut,  il  reçoit 


\ 


ET   SDR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     103 

le  Chitniah.  L'expédition  reconnut  le  cours  principal  du 
fleave  et  son  affluent;  le  premier  a  une  longueiïr  de  209  kilo- 
mètres ;  le  second  ne  mesure  pas  moins  de  480  kilomètres.  Se 
dirigeant  ensuite  vers  la  région  où  le  Tananah  prend  sa  source, 
M.  Allen  s'assura  que  cette  rivière  dont  l'importance  égale, 
dit-on,  celle  du  Missouri,  a  une  longueur  de  1500  à  1600 ki- 
lomètres; sa  largeur  varied'un  kilomètre  à  8  kilomètres, car, 
encertaînsendroits,  le  Tananah,  dont  le  cours  est  semé  d'assez 
nombreux  rapides,  se  divise  en  plusieurs  bras  (parfois  môme 
quinze  ou  vingt)  qui  couvrent  un  très  grand  espace.  A  son 
«onfiuent  avec  le  Yukon,  ses  eaux  sont  réunies  dans  un 
canal  unique  de  3  kilomètres  de  laideur.  La  région  dans 
laquelle  le  Tananah  prend  sa  source  est  couverte  de  lacs.  On 
prétend  même  que  l'un  de  ces  lacs  se  déverse  tout  à  la  fois 
dans  le  Tananah  et  dans  le  Gooper. 

Quittant  les  bords  du  Tananah,  l'expédition  du  lieute- 
nant Allen  traversa  le  Yukon  et  se  dirigea  vers  le  Kukuk 
ou  Koyukuk,  dont  elle  suivit  le  cours  supérieur  sur  une  dis- 
tance de  280  kilomètres.  En  ce  point,  le  Kukuk  reçoit  un  tri- 
butaire, dont  l'expédition  put,  d'un  sommet  voisin,  évaluer 
le  cours  à  plus  de  100  kilomètres.  Les  indigènes  prétendent 
qu'il  faut  marcher  pendant  quinze  jours  pour  arriver  au 
suivant  affluent.  L'expédition,  revenant  sur  ses  pas,  suivit  le 
Kukuk  jusqu'à  sa  jonction  avec  le  Yukon;  puis  elle  descen- 
dit ce  fleuve  jusqu'à  Nuklukayet  et  enfin  jusqu'au  Norton 
Sound  et  au  fort  Saint-Michel,  qui  marquait  le  terme  de 
son  voyage.  Le  lieutenant  Allen  est  rentré  dans  le  courant 
de  Tannée  à  Washington,  où  il  s'occupe  de  dresser  la  carte 
des  régions  qu'il  a  explorées. 

Le  lieutenantStx)n€y,  parti  de  San  Francisco  le  3  mai  1885, 
passa  l'hiver  à  Fort-Cosmos,  à  560  kilomètres  en  amont  de 
Tencibouchure  de  ce  même  fleuve  Kowak  qu'il  avait  décou- 
vert en  1883. 

L'hivernage  dura  près  de  neuf  mois.  Le  fleuve  se  couvrit 


104      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

dès  le  l""'  octobre  d'une  couche  de  glace  de  deux  mètres 
d'épaisseur.  En  janvier,  le  thermomètre  descendit  jusqu'à 
31«  au-dessous  de  zéro.  La  glace  ne  fondit  que  le  10  juin  1886. 
Le  lieutenant  Stoney  et  l'enseigne  Howard  n'avaient  pas 
attendu  ce  moment  pour  commencer  leurs  opérations.  Vers 
le  milieu  de  décembre  ils  firent,  en  traîneau,  des  excur- 
sions au  nord  et  au  sud.  Après  avoir  traversé  la  rivière 
Nortok  dont  ils  reconnurent  IsC  source,  ils  arrivèrent  dans 
une  région  semée  de  lacs  et  découvrirent  un  cours  d'eau 
qu*ils  présumaient  être  un  affluent  du  Golville,  affluent  lui- 
même  de  l'océan  Glacial;  peut-être  aussi  n'est-ce  qu'un  tri- 
butaire du  fleuve  Meade  signalé  par  le  lieutenant  Ray  près 
de  Point  Barrow.  Ils  rencontrèrent  là  des  indigènes  qui 
n'avaient  pas  encore  vu  d'hommes  blancs.  En  janvier,  l'ingé- 
nieur Lane  avait  envoyé  au  fort  Saint-Michel  pour  donner 
des  nouvelles  de  l'expédition;  il  était  revenu  en  mars,  après 
avoir  fait  un  trajet  de  plus  de  1600  kilomètres  en  pays  neuf. 
Pendant  ce  temps,  le  lieutenant  Stoney  visitait  le  lac  de 
Selwik. 

Au  mois  de  mars,  il  se  dirigea  vers  le  nord  avec  l'intention 
detraverser  l'océan  Glacial.  Après  vingt-trois  jours  de  voyage 
en  traîneau,  les  indigènes  refusèrent  absolument  d'aller  plus 
loin  ;  tout  ce  qu'on  put  obtenir,  c'est  que  deux  hommes  blancs 
les  accompagneraient  au  printemps  lorsqu'ils  iraient  à  la 
côte.  De  retour  à  Fort-Cosmos,  le  8  avril,  le  lieutenant 
Stoney  expédia  l'enseigne  Howard  et  le  charpentier  Price 
qui  rejoignirent  les  indigènes,  et  atteignirent  avec  eux  la 
côte  de  l'océan  Glacial  à  60  milles  à  l'est  de  Point  Barrow, 
où  ils  ne  purent  arriver  que  le  16  juillet.  Ils  avaient  em- 
ployé quatre-vingt-seize  jours  pour  faire  ce  trajet.  Au  nord 
de  la  barrière  de  montagnes  qui  traverse  l'Alaska  d'est  en 
ouest,  s'étend  une  plaine  stérile,  où,  dans  certaines  saisons, 
il  est  impossible  de  trouver  du  gibier  pour  se  nourrir. 
Les  indigènes  communiquent  avec  ceux  de  la  baie  d'Hud- 
son;  ils  emploient  deux  ans  pour  faire  ce  voyage  aller  et 


ET   SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.      105 

retour.  Ils  ne  sont  pas  divisés  en  tribus  et  n'ont  pas  de  chefs 
reconnus  :  l'individu  qui  possède  le  plus  de  peaux  et  d'objets 
de  commerce  est  l'homme  principal  du  village. 

Le  B^ar,.vapeur  des  États-Unis,  qui  devait  ramener  l'ex- 
pédition, était  rendu  le  20  juillet  1886  à  Pipe-Spit,  et  le  24  à 
Point  BarroWy  où  il  prenait  à  son  bord  l'enseigne  Howard. 
Le  14  septembre,  l'expédition  parvenait  à  Unalaska,  et  le 
10  octobre  1886,  elle  rentrait  à  San  Francisco. 

Elle  a  donc  parcouru  toute  la  région  de  l'Alaska  com- 
prise entre  la  baie  de  Saint-Michel  et  l'océan  Arctique;  elle 
a  reconnu  les  rivières  et  dressé  une  carte  de  ce  vaste  terri- 
toire. 

M.  Frédéric  Schwatka,  bien  connu  déjà  par  ses  explora- 
tions dans  l'Alaska,  est  reparti  le  14  juin  1886  pour  une 
nouvelle  expédition.  Il  s'agissait,  cette  fois,  d'une  reconnais- 
sance détaillée  des  Alpes  du  mont  Saint-Élie,  sur  la  côte 
méridionale  de  l'Alaska.  L'expédition  est  patronnée  par 
M.  George  Jones,  le  propriétaire  du  New  York  Times.  Un 
topographe  l'accompagne;  c'est  notre  collègue,  M.William 
Libbey,  le  savant  professeur  de  géographie  physique  au 
collège  de  Princeton. 

Malgré  sa  proximité  de  la  côte,  le  massif  du  mont  Saint- 
Élie  était  encore  entièrement  inexploré.  M.  Schwatka  nous 
apprend  qu'il  y  a  là,  groupés  sur  un  petit  espace,  un  en- 
semble de  pics  dignes  de  rivaliser  avec  ceux  de  la  Suisse  et 
plus  élevés,  en  tout  cas,  qu'aucun  de  ceux  qu'on  rencontre 
dans  le  reste  des  États-Unis.  C'est  aux  abords  de  cette  ré- 
gion qu'il  faut  aller  pour  rencontrer  encore  l'Amérique  du 
Nord  dans  sa  nature  vierge,  et  trouver  le  terrible  ours  gris 
que  la  civilisation  a  refoulé  de  toutes  parts. 

En  faisant  le  levé  de  la  baie,  l'expédition  a  découvert  un 
fleuve  dont  on  ne  soupçonnait  pas  l'existence,  bien  qu'il 
soit  large  de  1600  mètres,  près  de  son  embouchure.  Son 
courant  est  très  violent  et  la  masse  de  vase  glacée  qu'il 


106      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

charrie  trouble  les  eaux  de  rOcéati  jusqu'à  une  assez  grande 
distance  en  pleine  mer.  Il  a  reçu  le  nom  de  fleuve  Jones, 
en  l'honneur  du  promoteur  de  Tentreprise. 

A  l'est  de  ce  fleuve  dont  la  bouche  forme  «n  delta,  se 
trouve  un  glacier  de  plus  de  3  kilomètres  de  largeur,  qui 
se  développe  sur  une  longueur  de  80  kilomètres  au  pied  du 
moat  Saint'Elie.  L'épaisseur  de  ce  glacier,  qui  a  reçu  le 
nom  de  glacier  Agassiz,  paraît  être  d'environ  300  mètres. 
Un  autre  glacier,  situé  à  louest  du  premier,  a  reçu  le  nom 
de  glacier  Guyot,  Plus  haut,  à  trois  journées  de  marche,  les 
explorateurs  ont  rencontré  un  troisième  glacier,  qu'ils  ont 
appelé  glacier  Tyndall.  Au-dessus  s'étend  une  région  abso- 
lument désolée,  mais  d'un  caractère  grandiose  et  sauvage. 

Le  pic  du  mont  Saint-Élie  paraît  être  entouré  d'une  cein- 
ture de  glace.  Des  blocs  énormes,  des  murailles  congelées  en 
défendent  l'accès.  D'immenses  crevasses,  larges  de  10  à 
12  mètres,  barrent  le  passage  ;  c'est  à  peine  si  de  loin  en 
loin  leurs  bords  sont  réunis  par  des  ponts  de  glace  étroits  et 
glissants.  Néanmoins  l'expédition,  qui  s'avançait  par  le  côté 
sud,  réussit  à  s'élever  jusqu'à  une  hauteur  de  2600  mètres 
au-dessus  du  niveau  de  la  mer.  Sur  ces  entrefaites,  un 
brouillard  épais  vint  envelopper  la  montagne  et  ajouter  aux 
difficultés  de  l'entreprise.  Il  persista  pendant  quatre  jours 
entiers,  et  quand  enfin  il  disparut,  les  explorateurs,  à  bout  de 
forces  et  de  vivres,  ne  purent  plus  que  profiter  de  l'éclaircie 
pour  regagner  leur  camp.  Ils  avaient  l'intention,  cepen- 
dant, de  renouveler  leur  tentative,  en  attaquant  le  géant 
par  le  nord  ou  par  l'est.  Au  nombre  de  leurs  découvertes, 
il  faut  noter  aussi  celle  de  trois  pics  voisins  du  Saint-Élie, 
qui  ont  reçu  les  noms  du  président  Glcveland,  du  ministre 
"Whitney  et  du  capitaine  Nicholls. 

Une  tentative  infructueuse  pour  gravir  le  mont  Saint-Elie 
avait  été  faite  «n  1873  ou  1874,  par  MM.  Wood  et  Taylor; 
mais  ce  fut,  à  notre  connaissance,  la  seule. 

Le  point  atteint  par  M.  Schwatka,  M.  Libbey  et  leurs 


ET   SUB  LES  PROGEÈS  DES   SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.      107 

compagnons  est,  en  tout  cas,  le  plus  élevé  au-dessus  de 
la  limite  des  ceiges  perpétuelles  auquel  on  soit  jaoïais  par- 
venu en  Amérique» 

Le  IK  G.  M.  Dawson,  du  Geological  Surv$y  of  Canada^ 
a  fait  connaître  le  résultat  des  reconnaissances  prélimi- 
naires opérées  dans  le  détroit  de  la  Reine*Gharlotte,  et 
sur  les  côtes  de  Tîle  de  Vancouver.  Ce  travail  a  de  l'impor- 
tance aujourd'hui  que  Vancouver  est  devenue  tête  de  ligne 
du  chmiin  de  fer  canadien  du  Pacifique,  qui  traverse 
TAmérique  du  Nosrd  d'un  océan  à  l'autre. 

Il  résulte  du  rapport  de  M.  Dawson,  qUe  l'île  de  Van- 
couFer  est  ej^cessivement  riche  en  bois  de  construction.  Le 
terrain,  qui,  pour  le  moment  exigerait  trop  de  défrichement, 
}  serait  moins  favorable  à  l'agriculture.  Cependant,  la  partie 
septentrionale  de  l'île  paraît  propre  à  l'élève  du  bétail  car 
elle  présente  de  vastes  pâturages  et  des  terrains  marécageux 
faciles  à  préserver  des  inondations  périodiques.  Les  côtes 
sont  très  poissonneuses.  La  pêche  du  saumon,  aujourd'hui 
l'unique  industrie  des  indigènes,  deviendra  sans  doute  aussi 
une  source  de  richesse. 

A  un  point  de  vue  plus  scientifique,  on  sera  heureux 
d'apprendre  que  l'île  de  Vancouver,  et  tout  particulière- 
ment le  détroit  de  Johnston,  entre  l'extrémité  nord  de 
rile  et  le  continent,  sont  actuellement  explorés  par  le 
docteur  Franz  Boas,  parti  à  cet  effet  de  New- York,  le 
11  septembre  dernier.  Les  mérites  de  M.  Boas  comme 
explorateur  sont  connus  et  l'expédition  actuelle  nous  pro- 
met de  bonnes  données  cartographiques  sur  les  abords  du 
détroit  de  Johnston,  l'un  des  points  les  moins  étudiés  de  la 
côte  occidentale  du  nouveau  monde. 

Le  précédent  rapport  parlait  de  l'expédition  envoyée 
sous  les  ordres  du  lieutenant  Gordon,  pour  explorer  la  baie 


108  il  APPORT   SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

d'Hudson.  Elle  devait  s'assurer  si  les  conditions  de  navi- 
gation de  la  baie  et  de  son  détroit  permettraient  d'utiliser 
cette  route  pour  écouler  les  riches  produits  de  TOuest 
canadien  et  d'une  partie  du  Far-West  nord-américain. 
Rentré  à  Halifax,  au  commencement  d'octobre  1886,  d'un 
dernier  voyage,  le  lieutenant  Gordon  déclare  que  le  dé- 
troit d'Hudson  est  navigable  du  commencement  de  juillet  à 
la  fin  d'octobre,  parfois  même  jusqu'au  milieu  de  novembre. 
Les  risques  que  l'on  court  en  y  passant  plus  tôt  ne  sont 
pas  considérables,  et  il  cite  l'exemple  d'un  baleinier,  le 
capitaine  Guy,  de  Dundee,  qui  l'a  heureusement  franchi 
dans  les  premiers  jours  de  juin.  Il  est  démontré  ainsi  que 
la  baie  d'Hudson  serait  praticable  pendant  au  moins  quatre 
mois  de  l'année,  et  qu'elle  ouvrirait  une  communication 
sinon  facile,  du  moins  rapide  entre  le  nord-ouest  de 
l'Amérique  et  les  ports  de  l'Europe. 

Avant  de  quitter  ces  régions  glacées  oti  l'homme  a  besoin 
de  toute  son  énergie  pour  tenir  tête  aux  forces  de  la  nature, 
disons  quelques  mots  du  lac  Mistassini,  dans  le  Labrador. 

Le  lac  ou  plutôt  les  lacs  Mistassini  (car  il  y  en  a  deux, 
un  grand  et  un  petit)  étaient  déjà  connus  depuis  le  milieu 
du  xvii^  siècle  :  pendant  longtemps,  la  Compagnie  de  la 
baie  d'Hudson  y  avait  entretenu  un  poste.  Mais  l'importance 
de  ces  lacs  avait  été  beaucoup  exagérée,  car  on  allait  jusqu'à 
prétendre  que  le  grand  Mistassini  égalait  en  étendue  le 
lac  Supérieur,  qui  marque  la  limite  entre  le  Canada  et  les 
États-Unis.  Les  explorations  du  Geological  Survey  of  Canada 
en  1870  et  1871,  continuées  en  1884  et  1885,  ont  sensible- 
ment réduit  ces  proportions  fantastiques.  MM.  Macoun  et 
Low,  après  une  tentative  infructueuse  faite  en  1884,  puis 
reprise  en  1885,  ont  fixé  les  dimensions  réelles  du  grand 
Mistassini,  qui  n'est  autre  qu'un  épanchement  du  fleuve 
Rupert,  lequel  se  jette  dans  la  baie  d'Hudson.  Le  grand 
Mistassini  mesure  100  kilomètres  de  longueur,  sur  une 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES  SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.      109 

largeur  moyenne  de  19  kilomètres.  Deux  sondages  ont 
donné  85  et  114  mètres  de  profondeur.  De  son  côté,  le 
lieutenant  Bignell  a  reconnu  le  petit  Mistassini,  en  amont 
du  grand  lac,  et  le  représente  aussi  comme  un  évasement 
du  fleuve  Rupertqui,  en  cet  endroit,  atteint  une  largeur  de 
10  kilomètres. 

La  question  de  la  véritable  source  du  Mississipi,  que  le 
capitaine  Glazier  a  reconnu  être  non  pas  le  lac  Itaska, 
comme  on  le  supposait,  mais  un  lac  situé  au  delà  et  dont 
il  s*est  attribué  la  découverte  en  le  baptisant  du  nom  de 
«  lac  Glazier  »,  a  donné  lieu  à  une  protestation  de  la  part 
de  M.  Russel  Hinmans.  Ce  dernier,  documents  en  main, 
démontre  que  le  lac  était  déjà  connu  de  Schoolcraft  en 
1832,  et  de  Nicollet  en  1836.  Ni  l'un  ni  l'autre  de  ces  explo- 
rateurs ne  lui  avait  donné  de  nom;  mais  cette  omission 
avait  été  réparée  sur  la  carte  du  Land  Office  de  1879,  oîi 
il  est  indiqué  sous  la  dénomination  de  Lake  Elk,  dénomi- 
nation qui  aurait  ainsi  la  priorité  sur  celle  de  Lake  Glazier, 
donnée  seulement  en  1881. 

Récemment  est  rentrée  en  France,  après  avoir  accompli, 
pour  le  Ministère  de  l'Instruction  publique  et  avec  le  concours 
de  M.  Pierre  Lorillard,  une  mission  dans  le  centre  du  Yu- 
catan.  Son  but  principal  était  de  constater  si  diverses  villes, 
reconnues  par  Francisco  de  Montijo  en  1527,  étaient  sem- 
blables aux  villes  plus  anciennes  dont  la  description  a  été 
déjà  faite  et  si  elles  appartenaient  à  la  même  civilisation. 

Empêché  par  un  soulèvement  des  Indiens  de  s'avancer 
vers  l'est,  il  eut  l'heureuse  fortune  de  découvrir,  un  peu  au 
nord  deValladolid,des  ruines  tout  à  fait  semblables,  d'après 
les  indigènes,  à  celles  de  Koba,  qu'il  se  voyait  empêché  de 
visiter.  L'examen  de  ces  restes  d'une  cité  appelée  en  langue 
maya  Ëkbalam  (le  tigre  noir)  a  confirmé  M.  Gharnay  dans 
ses  idées  sur  l'âge  relativement  récent  des  cités  yucatèques. 


ilO  RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

Il  y  a  VU,  en  outre,  la  preuve  que,  du  xv®  siècle  à  l'arrivée  des 
Espagnols,  les  Mayas  avaient  continué  à  bâtir  des  temples 
et  des  palais  sur  le  modèle  de  ceux  des  villes  antiques,  comme 
Uxmal,  Labua,  Chichen-itza  ;  mais  dans  des  conditions  qui  in- 
diquent  une  époque  de  décadence  déterminée  par  Taccrois^ 
sèment  du  nombre,  Tattaiblissement  de  la  puissaDce  des 
caciques.  Cette  période  de  décadence  avait  été  signalée  par 
les  historiens,  mais  les  témoignages  directs  n'en  avaient  pas 
encore  été  découverts.  Ce  n'est  là  qu'une  partie  des  résul- 
tats du  voyage  de  M.  Charnay,  dont  le  nom  a  désormais  sa 
place  sur  la  liste  des  hommes  qui  ont  le  plus  contribué  à 
éclairer  le  passé  des  civilisations  américaines. 

Dans  l'Amérique  du  Sud,  M.  le  docteur  Sievers,  qui  de- 
puis plusieurs  années  explore  le  Venezuela  et  les  montagnes 
limitrophes  de  la  Colombie,  déclare  que,  contrairement 
à  ce  qui  a  été  dit  par  les  précédents  voyageurs  et  à  ce 
qui  est  indiqué  sur  les  cartes,  la  Sîerra-Nevada  de  Santa- 
Marta  n'est  point  un  massif  isolé,  mais  qu'elle  forme  en 
réalité  un  prolongement,  un  dernier  éperon  de  la  Cordil- 
lère des  Andes.  Cette  vérité  avait  déjà,  sauf  erreur,  été  en- 
trevue, en  1883  et  1884,  par  M.  Hettner. 

M.  le  docteur  Ten  Kate,  dont  il  a  été  déjà  question  dans 
le  dernier  rapport,  a  quitté  Paramaribo  le  15  décembre 
1885,  pour  continuer  ses  explorations  qu'encourage  avec 
libéralité  le  prince  Roland  Bonaparte.  Après  deux  visites, 
Tune  sur  le  haut  Sariname,  l'autre  sur  le  bas  Maroni  qui 
forme  la  limite  entre  la  Guyane  hollandaise  et  la  Guyane 
française,  M.  Ten  Kate  se  rendit  à  Georgetown,  capitale  de 
la  Guyane  britannique,  puis  à  l'île  de  la  Trinité  (Trinidad), 
pour  visiter  les  faibles  restes  de  la  population  indigène 
qui  vit  à  l'intérieur  de  l'île.  Il  s'embarqua  ensuite  pour 
Ciudad  Bolivar,  dans  le  Venezuela  et  se  rendit  de  là,  par  terre, 
à  Cumanà,  qui  ne  répond  plus  à  la  description  qu'Alexandre 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  D£S  SCIENCES   GÉOGRAPHIQUES.      Ht 

de  Humboldt  en  a  donnée  :  les  tremblements  de  terre  ont 
détruit  une  partie  considérable  de  cette  ville.  Continuant  par 
mer  jusqu'à  la  Guayra,  il  visita  Caracas;  mais  les  fièvres  pa- 
ludéennes contractées  à  Suriname  Tobligèrent  à  gagner  des 
régions  plus  tempérées  et,  le  24  avril,  il  s'embarqua  pour 
New-York.  Ce?  séjour  forcé  dans  l'Amérique  du  Nord  fut 
utilisé  par  M.  Ten  Kate  pour  étudier  les  Indiens  iroquois  et 
visiter  d'autres  tribus  dans  leurs  réserves.  Enfin,  le  18  juin, 
il  s'embarquait  à  Québec,  pour  rentrer  en  Hollande  après 
une  absence  de  quatorze  mois  environ. 

M.  Chaffanjon,  chargé  d'une  nouvelle  mission  par  le 
Ministère  de  l'Instruclion  publique,  a  commencé  ses  opé- 
rations dans  le  Venezuela.  Autour  de  Ciudad  Bolivar  et  sur 
les  bords  du  Caroni,  il  a  recueilli  de  riches  collections  d'ob- 
jets ethnographiques  et  d'histoire  naturelle^  destinés  à  nos 
musées  nationaux»  Dans  le  nombre  sont  des  estampages 
d'inscriptions  indiennes  qu'il  avait  découvertes  l'année  pré- 
cédente sur  des  rochers  à  Calcasa  mais  qu'il  n'avait  pu  voir 
qu'en  passant. 

En  quittant  Ciudad  Bolivar,  son  intention  était  de  parvenir 
jusqu'aux  sources  de  rOrénoque.  Ce  voyage  présentait  de 
grandes  difficultés,  car  on  était  précisément  dans  la  saison 
des  pluies  qui  gonfle  et  fait  déborder  tous  les  cours  d'eau  ; 
mais  c'était  aussi  la  saison  où  la  terre  détrempée  et  rafraîchie 
se  couvre  d'une  riche  végétation.  D'ailleurs,  M.  Chaffanjon 
tenait  à  profiter  de  l'offre  bienveillante  que  M.  le  général 
Molina,  gouverneur  du  territoire  vénézuélien  du  haut  Oré- 
noque,  lui  avait  faite  de  l'accompagner  jusqu'aux  sources  du 
fleuve,  avec  une  escorte  de  vingt-cinq  ou  trente  hommes 
armés. 

Le  début  du  voyage  ne  fut  pas  très  heureux.  S'étant  em- 
barqué avec  quatre  marins  du  pays,  M.  Chaffanjon  se  trouva 
un  matin,  seul  avec  son  compagnon  M.  Morisot.  Les 
hommes  avaient  déserté,  emportant  canot,  rames,  voiles, 


11:2      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA  SOCIÉTÉ 

et  presque  toutes  les  provisions  de  bouche.  Ces  sortes  d'ac- 
cidents ne  sont  pas  rares.  Nos  explorateurs  recrutèrent 
comme  ils  purent  deux  hommes  qui  consentirent  à  les  ac- 
compagner jusqu'à  Gaïcasa,  mais  en  exigeant  d'avance  une 
somme  vraiment  exagérée  pour  un  voyage  qui  devait 
durer  tout  au  plus  vingt  jours.  Une  misère  affreuse  régnait 
dans  ces  contrées  où  les  sauterelles  avaient  tout  dévoré. 

Le  trajet  jusqu'à  Galcasa  fut  très  fatigant  :  le  courant  était 
violent  et  les  voyageurs  durent  ramer  comme  leurs  deux 
mariniers.  La  fièvre  et  la  faim  se  firent  sentir  et  pendant 
quatre  jours  tout  le  monde  dut  vivre  de  racines  du  chan- 
guango,  espèce  de  tubercule  qu'on  recueille  sur  les  bords  du 
fleuve.  La  chasse  qui,  d'ordinaire,  est  très  fructueuse,  était 
nulle,  par  suite  de  l'inondation  qui  éloigne  le  gibier.  Aussi, 
à  l'arrivée  à  Galcasa,  M.  Ghaffanjon  et  M.  Morisot  épuisés 
par  la  maladie,  la  fatigue  et  les  privations,  durent-ils  prendre 
un  repos  bien  mérité.  G'était  d'autant  plus  nécessaire  que 
les  pluies  très  abondantes  s'opposaient  à  la  marche  en 
avant. 

M.  Ghaffanjon  est  résolu  à  ne  pas  reculer  dans  la  poursuite 
de  son  projet  de  parvenrir  aux  sources  de  l'Orénoque.  S'il 
y  réussit,  l'histoire  de  la  Géographie  enregistrera  un  voya- 
geur français  de  plus  parmi  ceux  qui  ont  contribué  à  nous 
faire  connaître  l'Amérique  du  Sud. 

M.  Richard  Payer  paraît  être  un  de  ces  explorateurs 
silencieux  qui  ne  donnent  pas  souvent  de  leurs  nouvelles. 
Depuis  bientôt  cinq  ans  qu'il  parcourt  en  tous  sens  le 
bassin  de  l'Orénoque  et  celui  du  Haut-Amazone,  on  n'a  reçu 
de  lui  que  trois  lettres.  L'une,  datée  de  Manaos,  26  février 
1884,  parlait  d'une  exploration  du  territoire  compris  entre 
l'Orénoque  et  les  sources  de  l'Urariquera  ou  rio  Branco, 
territoire  dont  le  dessin  sur  nos  cartes  est  de  pure  fantaisie. 
Sa  deuxième  lettre,  datée  du  9  mars  1886,  vient  de  Puc- 
calpa  sur  l'Ucayale,  branche  supérieure  de  l'Amazone,  au 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.     113 

pied  des  Andes  péruviennes.  Par  là,  déjà,  on  voit  que 
M.  Payer  a  parcouru  beaucoup  de  chemin.  Malheureuse- 
ment, il  ne  nous  décrit  pas  les  régions  si  intéressantes 
qu*il  a  traversées. 

Les  nouvelles  qu'il  donne  partent  du  29  janvier  1886. 
A  cette  date,  il  venait  de  remonter  le  Maraiion  qui,  au- 
dessus  de  Nauta,  se  forme  de  trois  rivières  apportant  au 
fleuve  le  tribut  des  eaux  du  versant  oriental  des  Andes.  Le 
voyageur  avait  suivi  TUcayale  et  venait  d'arriver  à  Tamaya, 
peuplé  d'Indiens  Sibivos.  Le  portrait  qu'il  donne  de  ces 
indigènes  n'est  certes  pas  flatteur;  il  les  décrit  comme 
des  êtres  d'un  aspect  repoussant   et  d'une  physionomie 
diabolique.  Ce  qu'il  dit  des  rares  colons  européens  perdus 
dans  ces  régions  reculé 3s  n'est  pas  fait  non  plus  pour  en 
encourager  d'autres.  11  y  a  vingt-cinq  ans,  de  brillantes 
descriptions  avaient  attiré  quelques  centaines  d'émigrants 
autrichiens.  Perdus  au  milieu  d'une  population  mal  famée 
dont  ils  ne  comprennent  pas  même  la  langue,  ces  honnêtes 
émigrants  sont  en  butte  à  toutes  les  vexations,  à  toutes 
les  misères.  Sans  communication  avec  le  reste  du  monde, 
sans  possibilité  d'en  appeler  au  gouvernement  péruvien 
qui,  depuis  sa  funeste  guerre  avec  le  Chili,  est  incapable 
de  maintenir  l'ordre  au  delà  des  Andes,  ils  se  voient  mal- 
traités, dépouillés,  sans  même  oser  se  plaindre.  Les  Indiens, 
avec  lesquels  ils  cherchent  à  faire  le  commerce  du  caout- 
chouc, sont  encore  plus  honnêtes  que  les  Blancs  et  les 
Métis,  qui  représentent  la  classe  soi-disant  civilisée. 

Le  récit  de  M.  Payer  donne  aussi  une  idée  de  ce  que  doit 
endurer  le  voyageur  dans  ces  pays.  En  remontant  le  rio 
Ghoersa,  le  canot  se  heurta  contre  un  tronc  d'arbre  et 
chavira.  Il  fallut  le  retourner,  puis  plonger  à  maintes  re- 
prises pour  retrouver  les  effets  que  le  courant  n'avait  pas 
emportés.  L'unique  fusil  qui  servait  à  tout  l'équipage  pour  se 
procurer  du  gibier  était  hors  d'usage.  Les  voyageurs  furent 
doac  en  proie  à  la  famine,  à  l'inondation,  et  incapables  de 

soc.  DE  GÉ06R.  —1*'  TRIMESTRE  1887.  VIII.  —  8 


114  RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LA   SOCIÉTÉ 

sécher  leurs  vêtements  ou  de  trouver  une  place  pour  dor- 
mir, du  bois  pour  faire  du  feu. 

Dans  une  troisième  lettre,  datée  du  29  juin  1886,  M.  Payer 
nous  apprend  qu'il  a  passé  du  rio  Pachitea  au  rio  Palcassu, 
et  qu'il  a  suivi  ce  dernier  jusqu'au  confluent  de  son  tribu- 
taire, le  Ghuchuras.  La  carte  qu'il  a  dressée  de  ces  rivières, 
encore  si  peu  connues,  viendra  combler  une  lacune.  Toute- 
fois un  Français,  M.  Olivier  Ordinaire,  consul  à  Gallao, 
l'avait  devancé  :  car,  franchissant  les  Andes  depuis  Lima, 
il  avait  descendu  le  cours  de  ces  mômes  affluents  de  l'Ama- 
zone. 

Parti  le  5  octobre  1885  du  fortin  de  Fotheringham,  sur 
la  rive  droite  du  Pilcomayo,  avec  une  colonne  composée  de 
vingt*trois  hommes  et  de  deux  officiers,  M.  A.  Thouar, 
notre  infatigable  compatriote,  atteignait  le  12  novembre  les 
parages  qu'il  avait  déjà  visités  en  1883,  à  la  tête  de  l'expé- 
dition bolivienne.  Avec  lui  était  un  jeune  Français,  M.  Wil- 
frid  Gillibert,  qui,  à  titre  gratuit,  avait  demandé  à  l'accom- 
pagner. Le  convoi  se  composait  de  50  chevaux,  10  mules 
et  18  animaux  de  boucherie.  Les  périls  et  les  fatigues  ne 
firent  pas  défaut  en  route.  Le  4  novembre,  les  animaux 
avaient  dû  rester  quarante  heures  sans  boire  ;  le  9,  au  milieu 
d'un  orage  épouvantable,  l'expédition  fut  assaillie  par  les 
Indiens;  le  12  novembre,  la  petite  troupe,  tombant  inopiné- 
ment dans  un  camp  d'Indiens  Tobas,  eut  à  soutenir  une 
lutte  désespérée  dont  elle  sortit  victorieuse.  Puis  au  retour, 
dans  la  navigation  sur  le  Pilcomayo,  les  embarcations,  ma- 
ladroitement conduites  par  des  gauchos  peu  habitués  à 
manier  la  rame,  menaçaient  à  chaque  instant  de  chavirer 
ou  de  s'échouer.  Notre  compatriote  n'en  reconnut  pas  moins 
cet  important  cours  d'eau,  de  manière  à  pouvoir  affirmer 
qu'il  est  navigable  dans  tout  son  parcours,  depuis  Tembou- 
chure  du  bras  méridional,  en  face  de  Lambaré,  jusqu'à  la 


.*  i!    ••-       •     ••  • 

»  "  '  ♦   »     •     • 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.      115 

mission  de  San  Francisco  de  Solano,  au  pied  même  des 
Ândes  boliviennes.  L'expédition,  rentrée  à  Buenos  Aires 
vers  le  milieu  de  décembre,  n'avait  perdu  qu'un  seul 
homme. 

Le  26  février  1886,  M.  Thouar  repartait  de  Buenos  Aires 

pour  se  rendre  à  Sucre,  capitale  de  la  Bolivie,  par  la  voie 

delucuman,  Salta,  Jujuy  et  Tarija.  11  avait  songé  d'abord 

à  gagner  la  Bolivie  en  traversant,  accompagné  de  deux 

péoQS,  le  Ghaco  boréal  à  la  hauteur  du  18*  parallèle;  mais 

on  rengagea  vivement  à  abandonner  ce  projet  périlleux. 

Parvenu  au  cœur  de  la  Bolivie,  il  comptait  redescendre  en 

canot  ou  en  pirogue  le  cours  du  Pilcomayo  jusqu'à  son 

embouchure  dans  le  Paraguay.   Une  escorte  bolivienne 

devait  l'accompagner  et  l'aider  ensuite  à  remonter  la  rivière 

avec  un  bateau  à  vapeur  spécial  de  200  tonneaux.  Il  arriva 

à  Tarija  seulement  le  6  avril  4886,  comme  il  l'avait  prévu 

du  reste,  à  cause  des  pluies  qui  retardèrent  sa  marche.  Là 

il  apprit  que  les  délégués  du  gouvernement  bolivien,  qui 

devaient  se  rencontrer  à  Sucre,  n'avaient  pas   quitté  La 

Paz  où  les  retenaient  encore  les  événements  politiques  du 

Pérou.  C'était  donc  la  perspective  d'un  voyage  d'envivon 

500  lieues  à  dos  de  mule,  aller  et  retour,  en  grande  partie 

par  les  hauts  plateaux  où  déjà  l'hiver  sévissait  dans  toute 

sa  rigueur. 

Ces  difficultés  n'arrêtèrent  pas  M.  Thouar.  Le  7  avril,  il 
repartit  de  Tarija,  avec  un  jeune  Français,  M.  Novis,  qui 
l'accompagnait  comme  dessinateur  déjà  depuis  Tucuman. 
Les  chemins  étaient  défoncés  par  les  pluies,  et  nos  voyageurs 
^'arrivèrent  que  le  11  à  San  Luis.  A  Gaïza,  M.  Thouar  obtint 
quelques  renseignements  sur  le  massacre  de  l'expédition  du 
'Octeur  Grevaux,  en  faisant  interroger  un  Bolivien  qui  avait 
lé  longtemps  captif  des  Tobas.  Après  avoir  passé  quelques 
ours  à  la  mission  de  San  Francisco  de  Solano  où  il  avait 
:Duvé  le  meilleur  accueil,  M.  Thouar  et  son  compagnon  se 
émirent  enroule  pour  aller  reconnaître  les  rapides  du  haut 


116      RAPPORT  SUR  LES  TRAVAUX  DE  LÀ  SOCIÉTÉ 

Pilcomayo.  Durement  éprouvés  par  la  fatigue  et  surtout  par 
la  fièvre,  ils  firent  un  effort  désespéré  pour  atteindre  Sucre 
où  ils  arrivaient  épuisés  le  20  juillet  dernier. 

Depuis  lors,  une  lettre  de  M.  Thouar  annonçait  que  sa 
santé  était  rétablie,  et  qu'il  comptait  se  diriger  sur  le  Para- 
guay par  la  partie  centrale  de  Ghaco  boréal. 

Le  territoire  du  rio  Cbubut,  en  Patagonie,  était  à  peine 
connu  lorsque  le  lieutenant-colonel  Fontana  y  fut  envoyé 
avec  le  titre  de  gouverneur.  Un  chroniqueur  parle,  il  est 
vrai,  d'une   expédition  accomplie  en  1535;   mais,  mas- 
sacrée par  les  Indiens,  elle  ne  laissa  aucune  trace.  On 
peut  donc  dire  à  juste  titre  que  l'embouchure  du  Chubut 
fut  retrouvée  seulement  en  1833  par  le  capitaine  Fitzroy. 
Plus   d'une  trentaine  d'années  s'écoulèrent  encore  avant 
qu'une  colonie  vînt  s'y  fixer  (1865).  En  1869,  un  officier  de 
la  marine  anglaise,  JVI.  Musters,  poussa  une  pointe  hardie 
jusqu'au  lac  auquel  il  a  laissé  son  nom  et  d'où  sort  le  rio 
Senger,    affluent   de    droite    du  Chubut.    Mais,    entouré 
d'Indiens,  il  ne  put  ni  se  servir  d'instruments,  ni  prendre 
de    notices.    L'expédition   du   médecin    Durnford    et    de 
M.  Jones  le  long  du  rio  Senger  et  jusqu'au  lac  Musters  eut 
à  peu  près  le  même  résultat  négatif.  Les  travaux  hydro- 
graphiques de  MM.  Moreno,  Lista,  Lasserre,  Fauvety  et 
autres  firent  connaître  les  côtes;  mais  l'intérieur  resta,  pour 
ainsi  dire,  terra  incognita. 

Le  nouveau  gouverneur,  M.  Fontana,  organisa  une  expé- 
dition qui  se  mit  en  marche  le  13  octobre  1885.  Elle  se 
composait  de  30  colons  bien  montés  et  bien  armés, 
emmenant  avec  eux  260  chevaux  de  rechange,  sans  compter 
les  mulets  chargés  de  bagages,  de  provisions  et  d'instru- 
ments. La  caravane  s'avança  en  bon  ordre  le  long  de  la 
rive  droite  du  Chubut  jusqu'à  l'endroit  où  le  fleuve  décril 
une  immense  courbe  vers  le  sud.  Passant  alors  sur  l'autre 
rive,  elle  traversa  la  Pampa  et  arriva  au  confluent  de  deu^ 


ET  SUR  LES  PROGRÈS  DES   SCIENCES  GÉOGRAPHIQUES.       117 

rivières  dont  l'une  vient  de  l'ouest  et  l'autre  du  sud.  Toutes 
deux  prennent  leur  source  dans  les  Andes.  Après  avoir 
remonté  la  première,  le  Ghubut,  jusqu'au  42*  degré  de 
latitude  sud,  limite  nord  de  son  gouvernement,  le  colonel 
Fontana  explora  l'autre  rivière,  la  Gbarmate.  Des  marches 
directement  vers  l'ouest,  par  une  série  de  plateaux,  le  con- 
duisirent à  un  lac  avec  des  collines  boisées  à  l'arrière-plan. 
La  description  qu'il  donne  de  la  contrée  en  fait  un  véritable 
paradis.  Il  ne  Faut  pas  oublier,  toutefois,  que  des  voyageurs 
qui  viennent  de  traverser  la  Pampa  monotone  sont  disposés 
à  voir  tout  en  beau.  Plus  loin,  il  rencontra  une  espèce  de 
cirque  entouré  de  montagnes  dont  les  eaux,  s'échappant 
par  une  étroite  gorge,  forment  le  Corcovado  qui  va  se  jeter 
dans  le  Pacifique.  A  mesure  que  les  explorateurs  avançaient 
vers  le  sud,  ils  rencontraient  sur  leur  route  des  cours  d'eau, 
de  grands  lacs.  Enfin,  en  suivant  le  cours  du  Senger,  l'expé- 
dition arriva  aux  lacs  Colbué  et  Musters,  puis  de  là  directe- 
ment au  golfe  de  San  Jorge,  ce  qui  lui  fournit  l'occasion 
de  reconnaître  que  la  rivière  du  même  nom,  indiquée  sur 
certaines  cartes,  n'existe  pas.  La  colonne  rentra  dans  ses 
foyers  après  quatre  mois  d'absence. 

Nous  sommes  tous  impatients  d'entendre  M.  Charnay, 
inscrit  à  l'ordre  du  jour  de  cette  séance  pour  un  exposé  des 
résultats  de  son  dernier  voyage.  Votre  rapporteur  s'arrêtera 
donc  pour  laisser  la  parole  à  l'un  des  plus  anciens  dans  la 
phalange  des  explorateurs  français  auxquels  rendent  justice 
celles  des  publications  étrangères  qui  n'ont  d'autre  préoc- 
cupation que  le  progrès  des  connaissances  géographiques,  et 
auxquels  nous  devons,  nous,  prêter  un  solide  appui  car  ils 
sont  une  partie  du  rayonnement  de  la  France. 


ITINÉRAIRES   AU  MAROC 

PAR 

Le  vieomie  CHARITES  DE  FOCCAIX» 


Parti  de  Tanger  le  21  juin  1883,  je  me  rendis  à  Tétouan. 
A  fiO  kilonaèlres  au  sud  de  celte  ville  se  trouve  le  bourg  de 
Chechaouen  ;  situé  dans  la  contrée  du  Rif,  au  cœur  de  hautes 
montagnes,  il  est  célèbre  par  ses  admirables  jardins  et  par 
les  oaux  abondantes  qui  sillonnent  et  fécondent  le  sol; 
jt>  le  visitai.  De  Chechaouen  je  revins  à  Tétouan;  puis, 
traversant  la  fertile  province  du  Rarb,  vaste  plateau  ondulé, 
Jo  gagnai  Pas.  Mon  séjour  en  cette  capitale  fut  mis  à  profit 
pour  fture  deux  excursions,  l'une  à  Tâza,  l'autre  à  Sfrou. 
\,^  â3  août  1883,  j'allai  de  Fâs  à  Meknâs.  Une  caravane  en 
partance  pour  le  Tâdla  m'y  attendait.  Nous  nous  mîmes  en 
r<u\le.  Do  Meknâs  au  Tâdla,  ce  ne  furent  que  forêts  et  que 
uumiagnes;  des  tribus  sauvages,  les  Zemmour  Chellaha, 
lo»  ZaUr,  les  Zaïan  habitent  ces  régions.  Le  Tâdla  comprend 
uno  vaste  plaine,  blanche  et  plate,  pierreuse  et  nue,  immense 
t^l  nu^nolone  comme  une  mer  ;  elle  s'étend  sur  les  deux 
rivos  do  rOuad  Oumm  er  Rebia  et  jusqu'au  pied  du  moyea 
Alla^,  J\y  séjournai  durant  un  mois,  puis  je  pénétrai  dans 
oolto  chaîne  que  je  franchis  pour  atteindre  le  grand  Atlas. 
K\\vbH  avoir  vu  la  riante  ville  de  Demnât,  je  franchis  à  son 
tour  TAllas  au  Tizi  n  Telouet.  Ce  col,  élevé  de  2634  mètres, 
appartient  h  la  dépression  appelée  Tizi  n  Glaoui.  A  l'est  et  à 
rouoal  do  celle-ci,  s'élèvent  en  masses  blanches  de  hautes 
cimes  noigouses.  Les  bois  avaient  recommencé  au  sortir  du 
Tâdla  ;  Ils  avaient  revêtu  les  côtes  jusqu'au  Tizi  n  Telouet  : 
là,  toute  verdure  cesse;  le  souffle  brûlant  des  vents  du  sud 
met  à  nu  le  squelette  rocheux  de  la  montagne.  Je  descends 


ITINÉRAIRES    AU    MAROC.  119 

le  versant  méridional  du  grand  Atlas,  je  traverse  la  haute 
vallée  du  Dra,  oîi  le  fleuve  n'est  encore  qu'un  torrent,  je 
parviens  au  petit  Atlas,  je  le  franchis.  Depuis  le Tizi  n  Glaoui, 
pas  un  arbre,  pas  un  tapis  vert  :  monts  et  vallées,  côtes  et 
plateaux  ne  sont  que  pierre;  tout  est  noir  et  semble  calciné; 
oa  dirait  qu'un  incendie  a  dévoré  ces  tristes  pays.  C'est  le 
Sahara.    Le  Sahara  et  les  palmiers  ont  la  crête  du  petit 
.Ulas    pour  limite  nord.  Au  pied  de  la  chaîne  commence 
QDe  plaine  immense,  presque  infinie;  les  ondulations  grises 
s'en  étendent  vers  le  sud  jusqu'à  l'horizon  ;  le  Dra  coule  au 
travers,  puis  voici  le  grand  désert  qui  s'étend  jusqu'au 
Soudan  :  plus  de  montagnes  véritables  d'ici  àTimbouktou: 
partout  la  plaine  ondulée  ou  unie,  sablonneuse  ou  pierreuse, 
toujours  stérile  et  solitaire.  Seuls  restes  de  vie,  quelques 
3asis  la  tachent  de  loin  en  loin  de  points  noirs.  Les  oasis 
îont  rares  au  sud  du  Dra,  nombreuses  au  nord.  Je  parcours 
Dlusieurs  de  ces  dernières,  Tisint,  Tatta,  Aqqa,  Mrimima; 
^e  visite  le  lit  du  Dra,  large  de  plus  de  3  kilomètres  et  à  sec; 
iurant  deux  mois  je  circule  dans  cette  région  intéressante 
-t  inexplorée.  Au  bout  de  ce  temps,  je  forme  le  projet  d'aller 
i  Mogador.  Vingt  jours  de  marche  m'y  conduisent  :  il  faut 
.'epasser  le  petit  Atlas,  vers  l'ouest,  chez  les  Iberqaqen, 
raverser  la  vallée  du  Sous  et  franchir,  auprès  de  la  mer, 
es  dernières  pentes  du  grand  Atlas.  La  première  des  deux 
:haines  présente,  au  sommet,  non  plus  une  arête,  mais  un 
îâste  plateau  couvert  de  champs  et  de  villages  qui  disparais- 
sent sous  les  amandiers;  le  versant  septentrional  en  est 
loisé.  La  seconde  chaîne  est  une  succession  de  côtes  ombra- 
ées  d'argans  et  de  plateaux  cultivés. 
Mogador  me  retint  du  28  janvier  au  14  mars  1884;  puis 
î  repartis  pour  le  Sahara  que  je  rejoignis  par  un  chemin 
ouveau,  remontant  durant  plusieurs  jours  l'Ouad  Sous,  au 
lilieu  delà  plus  riche  vallée  du  monde,  et  repassant  le  petit 
itlas   pour  venir  à  Tisint.  Marchant  plus  vite  désormais, 
^'interdisant  longs  séjours  et  excursions  je  quittai  Tisint  et 


120  ITINÉRAIRES    AU    MAROC. 

pris  ma  route  vers  1q  nord-est.  Mon  chemin  m'amena  au 
Mezgîta,  un  des  districts  arrosés  par  TOuad  Dra.  Le  fleuve, 
large  et  majestueux,  y  coule  à  l'ombre  de  palmiers  innom- 
brables; deux  rangs  de  villages  se  mirent  dans  ses  eaux. 
D'autres  districts  succèdent  au  Mezgîta  :  en  tout  l'Ouad  Dra 
est  le  même;  il  déroule  ses  anneaux  verdoyants  au  milieu 
du  désert,  oasis  admirable,  longue  de  quarante  lieues.  Je 
franchis  une  dernière  fois  le  petit  Atlas  à  l'est  du  Dra  et, 
par  le  Dâdes,  le  Todra  et  le  Reris,  je  gagnai  TOuad  Ziz.  Là 
est  le  cœur  de  la  puissante  et  célèbre  tribu  des  Berâber.  En- 
trant dans  le  grand  Atlas,  je  le  traversai  au  Tizi  n  Telremt, 
par  2182  mètres  d'altitude.  Au  pied  de  la  chaîne  s'étend 
large,  stérile  et  nue,  la  vallée  de  la  Mlouïa  que  je  descendis 
durant  plusieurs  jours.  Enfin,  après  avoir  parcouru  çliverses 
plaines  inhabitées  qui  s'étendent  à  l'est  du  fleuve  et  dont 
celle  d'Angad  est  la  plus  connue,  je  parvins,  le 23  mai  1884, 
à  Lalla  Marnia,  ville  française  et  terme  de  mon  voyage. 

Le  sultan  de  Fâs  n'est  maître  que  dans  une  petite  partie 
du  territoire  que  lui  assignent  nos  cartes,  le  cinquième  ou 
le  sixième  environ.  Le  reste  est  libre  et  occupé  par  des  tribus 
indépendantes,  diverses  de  race,  de  langue,  de  mœurs,  de 
coutumes,  vivant  chacune  à  leur  guise,  celles-ci  en 
monarchie,  celles-là  en  république.  Sur  les  terres  du 
sultan,  l'Européen  circule  au  grand  jour  et  sans  danger  ; 
dans  le  reste  du  Maroc,  il  ne  peut  pénétrer  que  travesti  et 
au  péril  de  sa  vie  :  il  y  est  regardé  comme  un  espion  et  serait 
massacré  s'il  était  reconnu.  Presque  tout  mon  voyage  se  fit 
en  pays  indépendant.  Je  me  déguisai  dès  Tanger,  afin 
d'éviter  ailleurs  des  reconnaissances  embarrassantes.  Je  me 
donnai  pour  Israélite.  Durant  mon  voyage,  mon  costume  fut 
celui  des  Juifs  marocains,  ma  religion  la  leur,  mon  nom  le 
rabbin  Joseph.  Je  priais  et  je  chantais  à  la  synagogue,  je 
montais  au  sifer,  les  parents  me  suppliaient  de  bénir  leurs 
enfants.  A  qui  s'informait  de  mon  lieu  de  naissance  je 
répondais  tantôt  Jérusalem,  tantôt  Moscou,  tantôt  Alger. 


ITINÉRAIRES    AU   MAROC.  121 

Demandait-on  le  motif  de  mon  voyage?  pour  le  musulman, 
j'étais  un  rabbin  mendiantqui  quêtait  de  ville  en  ville;  pour 
le  Juif,  un  Israélite  pieux  venu  au  Maroc  malgré  fatigues  et 
dangers  pour  s'enquérir  de  la  condition  de  ses  frères.  L'état 
d'Israélite  ne  manquait  pas  de  désagréments  :  marcher 
pieds  nus  dans  les  villes  et  quelquefois  dans  les  jardins, 
recevoir  des  injures  et  des  pierres  n'était  rien  :  mais  vivre 
constamment  avec  les  Juifs  marocains,  gens  méprisables  et 
répugnants  entre  tous,  sauf  de  rares  exceptions»  était  un 
supplice  intolérable.  Comme  à  un  frère,  à  cœur  ouvert,  se 
vantait  d'actions  criminelles,  ou  me  confiait  des  sentiments 
Ignobles.  Que  de  fois  n'ai-je  pas  regretté  l'hypocrisie!  Tant 
d'ennuis  et  de  dégoûts  étaient  compensés  par  la  facilité  de 
travail  que  me  donnait  mon  travestissement.  Musulman,  il 
eût  fallu  vivre  de  la  vie  commune,  sans  cesse  au  grand  jour, 
sans  cesse  en  compagnie  ;  n'avoir  jamais  un  moment  de 
solitude,  voir  toujours  des  yeux  fixés  sur  soi;  il  eût  été 
difficile  d'obtenir  des  renseignements,  plus  difficile  d'écrire, 
impossible  de  se  servir  d'instruments.  Si,  pour  un  Juif,  ces 
occupations  ne  devenaient  point  aisées,  du  moins  elles 
étaient  d'ordinaire  possibles. 

Mes  instruments  étaient  une  boussole,  une  montre  et 
un  baromètre  de  poche,  pour  relever  la  roule;  un  sextant, 
un  chronomètre  et  un  horizon  à  huile,  pour  les  observations 
de  longitude  et  de  latitude;  deux  autres  baromètres  holos- 
tériques,  des  thermomètres  fronde  et  des  thermomètres 
à  minima,  pour  les  observations  météorologiques.  Ces 
instruments  ne  cessèrent  pas  de  bien  fonctionner.  Le  sextant 
avait  été  construit  par  M.  Lorieux  ;  l'erreur  instrumentale 
en  était  insignifiante  et  ne  varia  pas.  Le  chronomètre  était  de 
M.  Bréguet  ;  la  marche  en  demeura  régulière,  les  résultats 
qu'il  fournit  furent  bons  ;  mais  sa  délicatesse  même  le  rendait 
fragile  :  des  mouvements  violents  de  ma  monture  rarrêtèrent 
plusieurs  fois. 

Tout  mon  itinéraire  a  été  relevé  à  la  boussole  et  au 


122  ITINÉRAIRES   AU    MAROC. 

baromètre.  En  marche,  j'avais  sans  cesse  un  cahier  de  cinq 
centimètres  carrés  caché  dans  le  creux  de  la  main  gauche; 
d'un  crayon  long  de  deux  centimètres  qui  ne  quittait  pas 
l'autre  main,  je  consignais  ce  que  la  route  présentait  de 
remarquable,  ce  qu'on  voyait  à  droite  et  à  gauche;  je  notais 
les  changements  de  direction,  accompagnés  de  visées  à  la 
boussole,  les  accidents  de  terrain,  avec  la  hauteur  baromé" 
trique,  l'heure  et  la  minute  de  chaque  observation,  les  arrêts, 
les  degrés  de  vitesse  de  la  marche,  etc.  J'écrivais  ainsi  presque 
tout  le  temps  de  la  route,  tout  le  temps  dans  les  régions  acci- 
dentées. Jamais  personne  ne  s'en  aperçut,  môme  dans  les  ca- 
ravanes les  plus  nombreuses  ;  je  prenais  la  précaution  de  mar- 
cher en  avant  ou  en  arrière  de  mes  compagnons  afin  que, 
l'ampleur  de  mes  vêtements  aidant,  ils  ne  distinguassent  point 
le  léger  mouvement  de  mes  mains  ;  le  mépris  qu'inspire  le 
Juif  favorisait  mon  isolement.  La  description  et  le  levé  de 
l'itinéraire  emplissaient  ainsi  un  certain  nombre  de  petits 
cahiers;  dès  que  j'arrivais  en  un  village  où  il  me  fût  possible 
d'avoir  une  chambre  à  part,  je  les  complétais  et  je  les  reco- 
piais sur  des  calepins  qui  formaient  mon  journal  de  voyage. 
Je  consacrais  les  nuits  à  cette  occupation;  le  jour,  on  était 
sans  cesse  entouré  de  Juifs  :  écrire  longuement  devant  eux 
leur  eût  inspiré  des  soupçons .  La  nuit  ramenait  la  solitude 
et  le  travail. 

Faire  des  observations  astronomiques  fut  plus  malaisé  que 
de  relever  la  route.  Le  sextant  ne  se  dissimule  pas  comme 
la  boussole;  il  faut  du  temps  pour  s'en  servir.  La  plupart 
de  mes  hauteurs  de  soleil  et  d'étoiles  ont  été  prises  dans  des 
villages.  Le  jour,  j'épiais  le  moment  où  personne  n'était 
sur  la  terrasse  de  la  maison  ;  j'y  transportais  mes  instru- 
ments enveloppés  de  vêtements  que  je  disais  vouloir  mettre 
à  l'air.  Le  rabbin  Mardochée  Abi  Serour,  Israélite  authen- 
tique qui  m'accompagna  dans  mon  voyage,  restait  en  faction 
dans  l'escalier,  avec  mission  d'arrêter  par  des  histoires 
interminables  quiconque  essayerait  de  me  rejoindre.  Je 


ITINÉRAIRES    AU    MAROC.  123 

commençais  mon  observation,  choisissant  l'instant  où  per- 
sonne ne  regardait  des  terrasses  voisines;  souvent  il  fallait 
s'interrompre;  c'était  très  long.  Quelquefois,  il  ne  me  fut  pas 
possible  d'être  seul.  Quels  contes  n'inventait-on  pas  alors 
pour  expliquer  l'exhibition  du  sextant!  Tantôt  il  servait  à 
voir  l'avenir  dans  le  ciel,  tantôt  à  donner  des  nouvelles  des 
absents;  à  Tâza  c'était  un  préventif  contre  le  choléra,  dans 
le  Tâdla  il  révélait  les  péchés  des  Juifs,  ailleurs  il  me  disait 
l'heure,  le  temps  qu'il  ferait,  m'avertissait  des  dangers  de  la 
route...  que  sais-je?La  nuit,  j'opérais  plus  facilement;  je  pus 
presque  toujours  agir  en  secret.  Peu  d'observations  ont  été 
faites  dans  la  campagne  où  il  était  malaisé  de  s'isoler.  J'y 
suis  parvenu  quelquefois,  prétextant  la  prière  ;  comme  pour 
me  recueillir,  j'allais  à  quelque  distance,  couvert  de  la  tête 
aux  pieds  d'un  long  sisit;  les  plis  en  cachaient  mes  instru- 
ments; un  buisson,  un  rocher,  un  pli  de  terrain  me  dissimu* 
laîent  quelques  minutes  et  je  revenais,  ma  prière  terminée. 

Pour  tracer  des  profils  de  montagnes,  faire  des  croquis 
topographiques,  il  fallait  plus  de  mystère  encore.  Le  sextant 
était  une  énigme  qui  ne  révélait  rien,  l'écriture  française 
gardait  son  secret,  le  moindre  dessin  m'eût  trahi.  Sur  les 
terrasses  comme  dans  la  campagne,  je  ne  travaillais  que  seul, 
le  papier  caché  et  prêt  à  disparaître  sous  les  plis  du  burnous. 

Au  retour  de  mon  voyage,  mes  observations  de  longi- 
tude et  de  latitude  furent  calculées  et  mon  itinéraire  tracé 
sur  le  papier.  M.  de  Villedeuil,  calculateur  au  Ministère  de  la 
Guerre,  voulut  bien  se  charger  de  la  partie  astronomique. 
Je  rapportai,  de  mon  côté,  le  levé  à  la  boussole  à  l'échelle 
du  1/250000.  Le  moment  où  je  comparai  les  résultats  obte- 
nus des  deux  parts,  en  portant  les  positions  données  par 
M.  de  Villedeuil  sur  la  carte  que  je  venais  de  faire,  me  causa 
plus  d'émotion  qu'aucun  instant  de  mon  voyage.  Y  aurait-il 
accord  entre  les  observations  au  sextant  et  celles  à  la  bous- 
sole ?  Malgré  le  soin  apporté  à  toutes,  peut-être  ne  concor- 
deraient-elles pas  ;  peut-être  le  travail  de  ces  onze  mois  de 


124  ITINÉRAIRES    AU   MAROC. 

voyage  serait-il  perdu.  II  n'en  fut  rien.  L'itinéraire  s'appli- 
qua avec  exactitude  sur  le  canevas  des  stations  astrono- 
miques. Quelques  longitudes  ou  latitudes  observées  soit  par 
des  cieux  ou  à  des  heures  défavorables,  soit  avec  trop  de 
hâte,  me  parurent  incertaines  :  je  les  éliminai.  Pour  les 
autres,  l'écart  avec  le  levé  à  la  boussole  fut  si  faible  que  le 
succès  dépassa  mon  espoir. 

Les  matériaux  qui  ont  servi  à  tracer  l'itinéraire  de  mon 
voyage  sont  : 

1°  Les  positions  de  Tanger,  d'Agadir  Irir  et  de  Mogador, 
données  par  les  cartes  marines;  la  position  d'El  Qçar,  déter- 
minée astronomiquement  par  MM,  François  et  de  La  Porte; 
la  position  de  Fàs,  déterminée  astronomiquement  par  Ali  Bey 
et  vérifiée  par  MM.  François  et  de  La  Porte;  la  position 
d'Oudjda,  fournie  par  la  carte  de  l'Algérie  dressée  enFrance, 
en  1876,  au  Dépôt  de  la  Guerre;  la  longitude  de  Tétouan, 
donnée  par  Tofiflo  ; 

2^  Les  points  dont  j'ai  moi-même  déterminé  astronomi- 
quement les  positions,  savoir  : 

En  latitude  et  en  longitude  :  Zaouïa  Sidi  Rehal,  Tagmout 
(Glaoua)^  Tikirt,  Tazenakht,  Agadir  Tisint,Tin(azart,Afikou- 
rahen,  Tamnougalt,  Taourirt  (Todra),  Gelmima,  Qcîra  el 
Ihoud  (Tiallalin),  Qaçba  el  Makhzen  (Qçâbi  ech  Gheurfa). 
En  latitude  :  Tétouan,  Tàza,  Màder  Soultàn,  Outat  Oulad 
el  Hadj. 
En  longitude  :  Sft'ou  et  Demn&t; 

3"  Mon  cheminement  et  mes  tours  d'horizon  faits  à  la 
boussole. 

Sur  deux  points  je  suis  en  désaccord  avec  les  observa- 
tions faites  avant  moi.  Je  n'admets  ni  la  latitude  de  Tétouan 
proposée  par  ToflAo,  ni  la  position  de  Tâza  donnée  par  Ali 
Bey. 

J'adopte  pour  Tétouan  lu  latitude  fournie  par  mes  obser- 
vations astronomiques,  laliUide  qui  concorde  avec  mon  levé 
à  la  boussole  et  avec  ceux  do  M.  TissoL 


ITINÉRAIRES   AU    MAROC.  125 

Pour  Tâza,  la  longitude  déterminée  astronomiquement 
par  Ali  Bey  place,  selon  moi,  la  ville  trop  à  Test;  elle  la 
met  à  une  distance  de  Fâs  qui  me  paraît  exagérée  et  inad- 
missible. L'erreur  me  sembla  évidente  dès  mon  arrivée  à 
Tâza;  j'y  pris  plusieurs  angles  horaires  du  soleil,  dans 
l'espoir  de  la  corriger  ;  malheureusement,  des  arrêts  du 
chronomètre  rendirent  ces  observations  inutiles.  Au  retour, 
la  construction  de  mon  itinéraire  montra  que  je  ne  m'étais 
pas  trompé,  la  Tâza  d'Ali  Bey  était  trop  vers  l'est;  si  elle  eut 
été  ainsi  placée,  je  n'eusse  pu  y  parvenir  aussi  rapidement. 
En  relisant  Ali  Bey,  je  vis  que  sa  longitude  avait  été 
observée  dans  des  conditions  peu  favorables,  le  même  jour 
qu'une  latitude  où  il  reconnut,  dans  la  suite,  une  erreur 
de  21'.  En  outre,  l'erreur  que  je  crois  exister  dans  la  longitude 
de  Tâza  a  été  trouvée,  égale  et  de  même  sens,  dans  celle 
d'Oudjda  qu'Ali  Bey  détermina  quelques  jours  plus  tard. 
Je  rejette  donc  cette  longitude  et  j'adopte  provisoirement 
celle  que  fournit  mon  levé. 

Ali  Bey  détermina  aussi  la  latitude  de  Tâza.  Il  fit,  dans 
cette  localité,  à  peu  d'intervalle  l'une  de  l'autre,  deux  obser- 
vations dont  les  résultats  présentent  un  écart  de  21'.  J'ai 
pris  à  Tâza  plusieurs  hauteurs  de  l'étoile  polaire;  les  résul- 
tats qu'elles  ont  fournis  concordent  entre  eux  et  avec  mon 
itinéraire  à  la  boussole.  J'adopte  comme  latitude  celle  qui 
ressort  de  mes  observations  astronomiques. 


Le  Gérant  responsable, 
Ch.  Maunoir, 

Secrétaire  général  de  la  Commission  centrale. 


BoURLOTON.  —  Imprimeries  réunies,  B«  rue  Mignon,  2. 


i     . 


iïl         (^ 


K 


i^W^ 


V 


VtTE 

lu-    CTYMU 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL 

FAIT 

A  LA  SOCIÉTÉ  DE  GÉOGRAPHIE 

Dans  sa  séanco  générale  du  i5  avril  1887 
AU     NOM    d'une    commission     COMPOSÉE     DE 

MM.  Henri  Duveyrier,  Alfred  Grandidier,  D'  Hamy,  De  QuatreHiges 

et  William  Huber,  rapporteur. 


La  Commission  des  prix  n*a  pas  décerné,  cette  année,  la 
grande  médaille  d'or^ 

Gomme  nous  vous  le  disions  en  1885,  cette  haute  dis- 
tinction deviendra  de  plus  en  plus  rare  à  mesure  que  se 
resserrent  sur  nos  cartes  le  chanap  du  grand  inconnu. 

Les  géographes  ne  sauraient  le  regretter,  et  la  Société  de 
Géographie  y  gagne  de  pouvoir  accroître  le  nombre  des 
récompenses  qu'elle  décerne  chaque  année. 

Ils  ont  été  nombreux,  les  voyages  intéressants  dont  votre 
Commission  a  dû  étudier  les  mérites.  Malheureusement 
elle  n'a  trop  souvent  entre  les  mains  que  les  documents  pu- 
bliés par  des  journaux  ou  des  revues  étrangères  ;  documents 
qni  peuvent  être  intéressés,  erronés,  et  sur  lesquels  une  So- 
•iélé  scientifique  'comme  la  nôtre  ne  saurait  s'appuyer 
pour  désigner  ses  lauréats. 

Nous  demandons  plus  :  nous  exigeons  que  les  explora- 
teurs nous  soumettent  leur  travail  soit  imprimé  soit  manus- 
cril,  afin  que  nous  puissions  juger  en  toute  connaissance, 
de  cause  de  sa  nouveauté  et  de  sa  valeur. 

C'est  à  cette  mesure  que  doit  être  attribué  notre  silence 
sur  bien  des  expéditions  dont  vous  avez  connaissance,  fai- 
tes par  des  élrangers,  très  méritantes  à  tous  égards,  mais 
dont  les  auteurs  ont  négligé  de  nous  envoyer  les  résultats.. 

Quant  aux  Français,  la  Société  est  généralement  saisie 

SOC.  DE  «ÉOGR.  —  â«  TBIHBSTRE  1887.  VIII.  —  9 


130  RAPPORT   SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX   AXVNUEL. 

des  élémeots  nécessaires  d'appréciation.  Les  voyageurs  en- 
richissent sa  bibliothèque  de  leurs  ouvrages  et  les  minis- 
tères lui  communiquent  les  rapports  des  chefs  de  mis- 
sion. 

La  Commission  des  prix  a  décerné  une  médaille  d'or  à 
H.  le  capitaine  de  vaisseau  Rouvier,  chef  de  la  mission 
française  de  délimitalion  du  Congo.  —  Si  ce  voyage  ne  pré- 
sente pas  les  côtés  anecdotiques  et  les  péripéties  com- 
munes aux  expéditions  en  pays  neufs,  il  a  été  fécond  en  ré- 
sultats géographiques  dignes  de  fixer  votre  attention  et  de 
mériter  vos  suffrages. 

Une  médaille  d'or  est  attribuée  à  M.  le  docteur  H.  Fritsche 
pour  ses  nombreux  et  importants  voyages  dans  le  nord  de 
la  Chine.  —  M.  Fritsche  était  depuis  1867  directeur  de  l'ob- 
servatoire russe  de  Pékin.  Yous  le  savez,  messieurs,  notre 
Société  ne  reconnaît  pas  de  nationalités  dans  les  con- 
quêtes scientifiques,  elle  est  même  la  seule  qui  garde 
intacte  la  tradition  de  cette  largeur  d'idées. 

Une  médaille  d'or  est  attribuée  à  M.  Joseph  Martin  pour 
son  voyage  dans  la  Sibérie  orientale.  Vous  entendrez  tout  à 
l'heure  M.  Martin  exposer  lui-même  les  résultats  de  ses 
explorations. 

Une  médaille  d'argent  est  décernée  à  M.  Alphonse  Âubry 
pour  ses  études  au  Choa. 

En  i885  nous  exprimions  le  regret  que  le  voyage  du 
lieutenant  Greely  dût  être  mis  hors  concours  faute  de 
renseignements  précis.  Cette  lacune  est  maintenant  com- 
blée par  d'intéressants  documents.  La  Commission  a  dé- 
cerné le  prix  la  Roquette,  médaille  d'or,  au  lieutenant 
Greely  aujourd'hui  général  de  brigade  dans  l'armée  deà 
États-Unis  et  chef  du  Signal  Service  (bureau  météoro- 
logique). 

Enfin  le  prix  Erhard  est  remis  i  M.  Alexandre  Grenier, 
graveur  au  Dépôt  des  cartes  de  la  marine^  et  le  prix  Jomard 
à  M.  Charles  Joret  pour  sa  savante  biographie  de  J.-B.  Ta- 


RAPMAT  SUR  ht  cmcemnÉ  au  pwn  AumtL       tSl 

vernier,  qui  dosstitue  tmei  page  iMèteê&Aûié  ée  11listo»r&  de 
la  géographie. 

Naos  avons  suivi  leis  erretivedis  de  Faûftée  derâièré  :  plu- 
sieurs de  nos  collègues  ont  bien  voùltf  nous  seconder  eu  ré- 
digeant les  rapports  qui  suivent. 

M.    LE  COMMAH^DANT  nOUïIVlER. 
M .  William  Huber,  rapporteur, 
MéAsflle  d'or. 

L'article  3  de  la  convention  passée  en  date  du  5  février 
1885  entre  le  gouvernement  français  et  TÉtat  libre  du  Congo 
stipulait  q,u'ane  frontière  serait  tracée  entre  ks  possessions 
des  deux  États.  —  Une  Commission  fat  nommée  à  cet  effet 
par  les  parties  contractantes^  La  France  désigna  MM.  le 
capitaine  de  frégate  Rouvier  et  le  docteur  Ballay,  auxc^oels 
fut  adjoint  M.  le  capitaine  d'infanteriie  àe  marine  Plei- 
gneur,  pour  les  levés  topographiques.  La  mission  française 
avait  une  double  tâche  :  1«  procéder  à  l'estimation  et  à  la 
prise  de  possession  des  postes  cédés  par  l'Etat  du  Congo  sur 
les  territoires  du  Niari-Quillou  ;  2*  fixer  les  amorces  de  la 
frontière  sur  le  cours  du  grand  fleuve. 

Les  travaux  géographiques  et  topographiques  de  M«  le 
commandant  Rouvier  sont  les  premiers  qui  aient  été  exé- 
cutés avec  ampleur  dans  la  France  équatoriale.  L'itinéraire 
détaillé  de  la  mission,  à  l'échelle  de  i/300000,  entre  Tem- 
bouchure  du  Quillou  et  Brazzaville  ne  mesure  pas  moins 
de  450  kilomètres;  celui  de  Diélé  à  FranceviUe  s'étend  sur 
80  kilomètres  (1/150  000);  la  reconûaissance  du  cours  de 
TAlîmayde  son  confluent  dansleCongojusqu'àDielé,  est  de 
140>kilomètres(l/100000),.  sans  compter  les  nombreux  méan- 
dres de  la  rivière  ;  celle  du  Congo  lui-^oième  entre  Stanley 
Pool  et  l'Equateur  donne  360  kilomètres  (1/300  000).  La 
riitôre  Ubahgui,  voisine  de  la  froûtiéi^fr  orientale  de  la  pos- 
session française,  a  été  relevée  jusqu*au«^s6ûs  de  1«  de 
iMitade  murdl 


dtfâ  RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX   ANNUEL. 

» 

Outre  ces  cartes  d'ensemble,  le  commandant  Rouviernous 
rapporte  des  levés  à  vue  et  quatorze  levés  à  la  boussole  des 
environs  des  principales  stations,  aux  échelles  de  1/10000, 
de  1/20000  et  de  1/5000,  avec  courbes  équidistantes  de  5  et 
de  10  mètres,  selon  l'importance  du  relief. 

Les  latitudes  ont  été  déterminées  par  des  culminations 
d'étoiles  observées  au  petit  théodolite  et  vérifiées,  quand  le 
soleil  n'était  pas  trop  élevé,  par  des  hauteurs  circumméri- 
diennes  prises  au  sextant  et  à  l'horizon  artificiel.  Quelques 
latitudes  ont  été  obtenues  par  quinze  ou  vingt  observations 
différentes. 

Les  longitudes  ont  été  observées  par  le  transport  du 
temps  d'une  station  à  une  autre,  en  prenant  comme  base 
la  position  de  Libreville,  point  de  départ  et  d'arrivée,  et 
celle  de  N'Gantshu,  station  située  vers  le  milieu  du  réseau, 
que  le  docteur  Ballay  avait  précédemment  déterminée 
par  les  observations  des  éclipses  des  satellites  de  Jupiter. 
M.  Rouvier  l'a  contrôlée  par  une  vingtaine  de  séries  de 
distances  lunaires. 

L'erreur  totale,  trouvée  pour  la  longitude  au  retour  à  Li- 
breville, a  été  de  40"  7  soit  10'  10"  d'arc,  après  un  voyage 
de  huit  mois. 

M.  le  commandant  Rouvier  a  rectifié  les  différences  de 
longitude  entre  vingt  stations  principales  et  il  a  pris  quatre^ 
vingts  positions  géographiques  nouvelles.  D'après  ses  obser- 
vations, Manyanga,  Léopoldville  et  le  confluent  de  l'Ouban- 
gui  se  trouveraient  trop  à  Test  sur  tous  les  documents,  le 
premier  point  de  35',  le  second  de  29',  le  troisième  de  30'. 
La  détermination  de  la  déclinaison  de  l'aiguille  aimantée 
à  été  faite  sur  vingt  points,  mais  les  résultats  diffèrent  sen- 
siblement des  indications  portées  sur  les  cartes.  Ces  écarts 
tiennent  soit  à  des  erreurs  d'observation,  soit  à  des  causes 
accidentelles  telles  que  la  nature  du  sol  ou  l'usure  des 
pièces  de  l'instrument, 
il  est  difficile  d'avoir  une  entière  confiance  dans  la  déter-' 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS   AU  PRIX  ANNUEL.  133 

mination  des  altitudes,  car  des  observations  simultanées 
n*ont  pu  être  faites  aux  différents  points.  Pour  arriver  à  une 
approximation  relative,  les  hauteurs  barométriques  notées 
auxdifferent.es  heures  de  la  journée  ont  été  ramenées  à  une 
hauteur  moyenne,  suivant  les  courbes  observées  à  plusieurs 
reprises,  et  les  différences  de  niveau  ont  été  comptées  à 
raison  de  12",50  par  millimètre.  Cette  hauteur  de  12"*,50 
est  le  résultat  d'observations  faites  à  Loango  et  dans  plu- 
sieurs postes  de  l'intérieur. 

Enfin,  M.  Rouvier  a  dressé  une  carte  d'ensemble  du  Congo 
français,  en  se  servant  de  ses  propres  documents  et  de 
ceux  de  ses  devanciers;  malheureusement  il  n'existe  pas 
une  grande  concordance  entre  ces  éléments.  Ce  fait  n'a 
rien  de  surprenant  si  Ton  tient  compte  des  circonstances 
dans  lesquelles  ils  ont  été  recueillis,  des  moyens  employés, 
des  fatigues  et  des  obstacles  de  toutes]sortes  qu'ont  eu  à  sur- 
monter les  explorateurs.  Sur  d'immenses  étendues  de  la  nou- 
velle colonie  qui  restent  encore  inexplorées,  on  en  est  réduit 
aux  hypothèses;  chacun  fait  les  siennes  et  il  est  difficile  de 
ne  pas  s'égarer  au  milieu  de  ces  contradictions.  Tant  qu'une 
reconnaissance  générale  n'aura  pas  été  faite,  dit  lui-môme 
le  commandant  Rouvier,  en  y  consacrant  les  moyens  néces- 
saires, les  cartes  du  Congo  seront  forcément  incomplètes  et 
il  serait  imprudent  d'ajouter  une  foi  absolue  dans  les  ren- 
seignements qu'elles  contiennent.  Si  l'on  en  juge  par  les 
découvertes  récentes,  l'avenir  nous  ménage  certainement 
de  nouvelles  et  grandes  surprises. 

M.  Rouvier  a  pris  et  calculé  lui-même  toutes  les  obser- 
vations astronomiques  qui  ont  servi  à  la  détermination  des 
positions  géographiques  et  à  la  déclinaison  de  l'aiguille  ai- 
mantée. Afin  d'éviter  les  erreurs,  ces  calculs  ont  été  recom- 
mencés par  des  méthodes  différentes.  Les  distances  lunaires 
ont  été  réduites  au  Dépôt  delà  guerre;  le  détail  des  cal- 
culs ainsi  que  les  carnets  d'observation  ont  été  soumis  à 
l'examen  du  Comité  d'hj^rographie. 


i 


13é       I14PF0RT  sua  LE  GOKooims  au  pjRix  kmmu 

V^là  po^r  tea  résiiljtats  ;  ^loici  maintenant  un  court  ré* 
sumé  du  yoyag$. 

Partie  de  Bordeaux  le  20  juin  1885,  la  missiou  engageait 
des  laptots  à  Dakar  et  arrivait  bientôt  à  Libreville  puis  à 
Loango,  son  point  de  départ  pour  l'intérieur.  Le  docteur 
Ballay,  avec  sa  grande  expérience,  se  chargea  d^orgajaiser 
la  caravane^  pendant  que  le  cbef  de  mission  se  rendait  àVivi 
dans  Tespoir  d'y  trouver  l'administrateur  général  de  l'État 
libre,  M.  le  colonel  Francis  de  Winton  ;  il  était  absent. 

L'opinion  de  M.  le  commandant  Bouvier  est  que  le  cboi^ 
de  Yivi  con^n^e  gare  maritime  du  bas  Congo  n'a  pas  été 
beurçu.%  :  le  fleuve,  tourmenté  par  des  remous  nombreux  et 
dangereux,  est  d'une  navigation  difficUe  sur  la  rive  drorte. 
Aujourd'hui,  Vivi  est  évacué,  l'établissement  a  été  transp^orté 
à  Mataii  sujr  la  rive  opposée  dont  l'abord  est  plus  £acile. 

Le  %  septembre  tout  était  prêt  à  Loango  ;  on  se  mit  en 
^oute  pour  le  bas  QuiUou  e^  suivant  la  plage.  La  caravane 
comptait  deux  cents  portelirs  chargés  chacan  de  30  kilo- 
grammes. Embarquée  dans  un  canot  à  vapeur  et  sur  des  pi- 
rogues mis  gracieusement  à  la  disposition  des  voyageurs  par 
M.  fiamer^feld,  hgmt  dte  la  maison  hollandaise  du  bas  Quil* 
lou,  elle  remonta  par  eau  jusqu'au  poste  françaisde  N'Gotou» 
En  ^mont  commence  la  région  des  rapides  ;  il  fallut  aban- 
donner la  voie  fluviale  et  prendre  la  route  àe  terre.  Jusqu'à 
Kitabi  le  fleuve  traverse  un  pays  boisé,  tourmenté,  peu  ha- 
bité ;  puis  il  redevient  navigable  dans  la  région  des  plateaux 
et  conserve  ce  caractère  jusqu'à  Ludima-Niadi  (Stéphanie- 
yille).  Tout  ce  haut  bassin  est  très  peuplé  ;  les  habitants 
sont  d'un  caractère  indolent,  pacifique  et  grands  buveurs 
de  vin  de  palme. 

A  Bouenza  (Pbilippeville)  situé  au  pied  du  massif  dépar- 
tage des  bassins  du  Niari  et  du  Congo,  Le  pays  reprend  son 
aspect  montagneux.  Le  Niari  se  resserre  dans  une  étroite 
vallée  en  formant  de  Rombaeusâs  eataraote^.  A  Çouenza 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS   k\J  PRIX    ANNUEL.  1^ 

TexpéditioD  quitta  la  vallée  de  Niari  pour  se  diriger  au  sud. 

Jusqu'à  Manyauga,  sur  le  Cougo,  la  région  est  très  acci- 
dentée^ difficile  et  pénible.  Les  Babouendés  qui  Thabitent 
sont  querelleurs  et  hostiles  aux  Européens,  aussi  les  agents 
de  Tinternationale  ont-ils  eu  souvent  maille  à  partir  avec  eux* 
On  s'est  battu  plus  d'une  fois  dans  ces  parages  ;  cependant 
la  mission  française  passa  sans  encombres,  grâce  aux  pré- 
cautions prises  et  à  la  prudence  de  ses  chefs.  La  cote  alti- 
tudinale  de  la  ligne  de  partage  des  eaux,  franchie  aux  éa- 
Yirons  de  Kongo-Dilemba,  où  l'itinéraire  tourne  à  l'est,  serait 
d'environ  680  mètres. 

M.  Rouvier  arriva  fin  d'octobre  à  Manyanga.  L'associa^ 
lion  avait  fondé  en  ce  lieu  une  station  près  du  point  extrême 
où  le  Congo  est  navigable,  entre  Issemguila  et  les  chutes  de 
N'tombo  Mtaka;  elle  est  actuellement  abandonnée.  Tou- 
tefois la  convention  du  5  février  1885  visant  ce  point 
comme  situé  près  de  la  frontière  à  déterminer,  les  délégués  y 
séjournèrent  un  mois  et  mirent  le  temps  à  profit  en  levant 
un  plan  à  1/20  000  de  cette  région  des  rapides^  et  en 
poussant  une  pointe  dans  le  nord. 

Le  procès-verbal  qui  fixe  la  limite  des  deux  États  sur  le 
bas  Congo  fut  signé,  et  le  24  novembre  la  mission  reprenait 
sa  marche  vers  Brazzaville  en  suivant  la  rive  droite  du 
fleuve.  Les  première  journées  furent  rendues  excessivement 
dures  par  les  hauteurs  à  escalader  et  les  profondes  cou- 
pures à  franchir;  mais  les  villages  sont  plus  nombreux 
sur  celte  rive  que  sur  l'autre,  les  habitants  y  sont  paci- 
tiques  et  le  ravitaillement  est  relativement  facile. 

Brazzaville  fut  atteint  lel*-^  décembre  1885.  Cette  station 
est  dans  une  excellente  situation,  quoiqu'on  disent  les  dé- 
tracteurs de  M.  de  Brazza,  au  centre  d'un  important  mar- 
ché d^voire.  Le  commandant  Rouvier  a  pu  déterminer  par 
des  observations  astronomiques  la  longueur  du  Pool,  ainsi 
que  la  position  de  l'île  principale.  La  longueur  de  la  nappe 
n'excède  pas  28  kilomètres  et  demi  entre  Brazzaville  et  soû 


136  RAPPORT   SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

extrémité  amont.  La  carte  du  révérend  Comber  donne  donc 
au  Stanley  Pool  des  dimensions  exagérées. 

La  Commission  s'embarqua  à  Brazzaville  sur  la  chaloupe 
à  vapeur  le  Ballay  pour  remonter  le  Congo.  Jusqu'à  Qua- 
•mouth  (3°  10')  le  fleuve  a  une  largeur  moyenne  de  3  kilo- 
•mètres;  il  présente  un  chapelet  d'élargissements  semblables 
au  Pool,  parsemés  d'îles  et  de  bancs.  Déjà  connu,  ce  trait 
caractéristique  du  Congo  est  mis  en  évidence  dans  la  carte 
^établie  par  la  mission  française.  M.  Rouvier  s'arrête  quel- 
ques jours  à  N'Ganlschu,  poste  français  créé  par  le  docteur 
Ballay,  pour  aller  visiter  le  roi  Makoko  dans  sa  résidence 
•voisine  de  Mbé,  puis  il  repart  pour  TOubangui,  visite  che- 
min faisant  le  poste  français  des  Galois  établi  sur  la  rivière 
Nikni  et  examine  avec  soin  tous  les  détails  de  la  rive  droite 
-du  Congo,  afin  de  se  rendre  un  compte  exact  de  la  position 
et  du  nombre  des  rivières  tributaires  du  fleuve,  entre  le  Pool 
et  réquateur. 

Après  avoir  passé  devant  le  confluent  de  TAlima,  le!®'' jan- 
vier 1886,  la  mission  atteignait  l'Oubangui  le  8  janvier  et 
arrivait  le  10  à  N'Koundja,  à  60  kilomètres  en  amont,  poste 
français  créé  par  M.  Dolisie. 

•  C'est  dans  Je  voisinage  de  ce  village  que  devait  être  fixée 
la  frontière  orientale  du  territoire  français.  La  Commis- 
sion internationale  ne  devant  se  réunir  que  le  20,  le  com- 
mandant Rouvier  employa  les  dix  journées  libres  à  ex- 
plorer l'Oubangui. 

Il.remonta  ce  fleuve  jusque  par  1°  16'  de  latitude  nord  et 
ne  rétrograda  qu'après  avoir  essayé  vainement  de  trouver 
un  chenal  qui  permît  à  sa  chaloupe  de  passer.  Le  régime 
de  l'Oubangui  est  très  variable;  la  petite  saison  sèche,  dont 
•les  époques  ne  sont  pas  fixes  et  qui  ne  dure  qu'environ 
vingt  jours,  suffit  pour  abaisser  le  niveau  de  l'eau  de  4™,50. 
Les  pluies  provoquent  des  crues  rapides  et  irrégulières.  On 
comprend  dès  lors  les  divergences  d'opinion  émises  par 
les  voyageurs  sur  ce  cours  d'eau  fantasque  entre  tous. 


RAPPORT   SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.  137 

Ce  fut  le  26  janvier,  au  village  de  M'Pombo,  près  de 
réquateur,  que  la  Commission  signa  la  convention  qui  fixe 
la  frontière  française  sur  le  Congo,  par  0"  16*20"  de  latitude 
sud.  Les  travaux  semblent  en  outre  avoir  établi  que  la 
Licona-N'Koundja  des  cartes  et  du  traité  n'est  autre  que 
rOubangui.  Il  ne  faut  pas  confondre  ce  M'Pombo  près  de 
réquateur  avec  la  station  du  même  nom  située  sur  TAlima, 
à  quelques  kilomètres  de  sa  jonction  avec  le  Congo.  Il  est 
regrettable,  à  notre  avis,  que  dans  un  pays  où  quelques 
noms  sont  déjà  difficiles  à  retenir  par  le  fait  de  leur  ressem- 
blance, on  conserve  deux  noms  identiques  qui  ne  peuvent 
que  confondre  les  idées  et  amener  des  erreurs.  Nous  sou- 
mettons cette  observation  à  qui  de  droit,  en  émettant  le 
vœu  que  le  M'Pombo,  frontière  destinéeà  devenir  un  point  de 
géographie  politique  important,  soit  officiellement  baptisé 
du  nom  d'un  Français  qui  ouvrit  à  Brazza  la  route  de  cette 
future  colonie.  Nous  croyons  que  ce  serait  un  juste  hom- 
mage à  rendre  à  la  mémoire  du  regretté  Compiègne. 

La  tâche  confiée  à  M.  Rouvier  était  terminée  ;  il  ne  lui 
restait  qu'à  reprendre  la  route  de  l'Europe  par  TAlima  et 
rOgôoué.  La  mission  dressa  une  carte  de  l'Alima  tout  en 
remontant  cette  rivière;  elle  atteignit  Franceville  le  25  février 
et  Libreville,  sur  la  côte,  le  19  mars  1886. 

Tel  a  été  l'itinéraire  de  la  mission  Rouvier.  En  dehors  de 
la  question  politique,  cette  mission  est  d'une  importance 
capitale  au  point  de  vue  géographique;  elle  a  fixé,  en  eff'et, 
par  de  nombreuses  déterminations,  les  principaux  points 
qu'elle  a  visités,  et  nous  lui  devrons  la  rectification  d'erreurs 
bien  excusables. 

Quelle  que  soit  la  modestie  avec  laquelle  M.  le  comman- 
dant Rouvier  présente  son  œuvre,  elle  n'en  est  pas  moins 
considérable  et  utile;  elle  est  un  grand  pas  vers  l'exécution 
d'une  carte  dont  le  canevas  est  désormais  établi,  et  elle 
introduit  la  topographie  dans  le  voisinage  de  nombreuses 
stations* autour  desquelles  rien  n'était  encore  fait. 


138  RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

En  joignant  ce  travail  à  d'autres  récemment  exécutés  par 
les  devanciers  et  en  particulier  surFOgôoué  par  MM.  le  lieu* 
tenant  de  vaisseau  Mizon  et  Dutreuil  de  Rhins,  on  obtient 
déjà  le  figuré  assez  exact  des  principaux  fleuves  qui  arrosent 
la  colonie,  c'est-à-dire  des  principales  routes  d*accès  au 
cœur  du  pays. 

La  Société  de  Géographie  décerne  une  médaille  d'or  à  la 
mission  de  M.  le  capitaine  de  frégate  Charles  Houvier. 

M.    LE    DOCTEUR  H.   FRITSCHE. 

M.  F.  Schrader,  rapporteur. 

Médaille  «'or. 

Ce  n'est  point  par  l'imprévu  des  incidents  ou  par  la 
variété  des  aventures  que  se  font  remarquer  les  explora- 
tions de  M.  le  docteur  H.  Fritsche,  directeur  de  l'observa- 
toire russe  de  Pékin.  Les  neuf  grands  voyages  qu'il  a  en- 
trepris de  1867  à  1883»  et  dont  les  tracés  réunis  forment 
comme  une  étoile  dont  Pékin  occupe  le  centre,  ont  été 
presque  exclusivement  employés  à  des  déterminations  de 
coordonnées  géographiques  ou  à  des  observations  magné- 
tiques. 

Au  nord,  par  où  M.  Fritsche  a  surtout  abordé  la  Chine 
ou  regagné  la  Russie,  ces  observations  ont  pour  limite  une 
ligne  qui  va  d'Irkoutsk  à  Blagovechtchensk  par  le  Baïkal^  la 
Selenga,  Verkhne-Oudinsk,  Tchita,  les  rivières  Ingoda,  Chiika 
et  Argoun,  et  le  cours  moyen  de  l'Amour.  C'est  en  se  rat- 
tachant à  cette  longue  ligne  transversale  que,  soit  à  l'aller 
soit  au  retour  et  par  quatre  routes  différentes,  le  docteur 
Fritsche  a  fait,  entre  Pékin  et  la  Sibérie,  quatre  longUes» 
séries  d'observations  astronomiques. 

Au  sud  et  au  nord-ouest  de  la  capitale  chinoise,  il  a  par- 
couru dans  plusieurs  directions  la  plaine  de  Chine,  tantôt 
se  rapprochant  des  montagnes  qui  dominent  cette  plaine  à 


RAfMM  $mi  I4E  GlO|i€IH)iR$  AU  PSOX  iSffrUfiL,  139 

ToiMst  ei  jHipporlieiit  les  jplat^nx  de  Mongolie,  tantôt  pro- 
iongeaot  aa  raute  au  j»ud  ju&qu'au  cours  du  Hoang-Ho^ 
dans  Je  Toisùa^ge  de  Km^toog. 

Vers  le  sud-est,  franchissaxit  le  grand  fleuve  Jaune  près  de 
Tsi-aan,  il  atraversé^  de  l'ouest  à  l'est  la  province  de  Ghan- 
Tang  jusqu'à  l'extréoiiité  de  cette  longue  péninsule  qui 
sépare  ia  jQ;ier  Jaune  de  la  baie  de  Corée  et  du  golfe  de  Pe- 
tchilL  Pius  à  l'est  encore,  c'est  par  navires  qu'il  s'est  trans* 
porté  à  travers  la  mer  Jaune  jusqu'à  Ghang-Haï,  à  travers 
le  golfe  de  Petchili  jusqu'à  Niou-tchouan,  tandis  que  vers  le 
Dord^esty  au  lieu  de  gagner  Biagovechtcliensk  par  la  route 
la  plus  directe,  U  se  détournait  jusqu'au  bord  du  Gobi 
oriental,  traversant  tout  le  bassin  moyen  du  Liao-Ho  pour 
gagner  la  vallée  du  Soungari  et  atteindre  de  là  Tsitsikbar. 

Oa  le  voit  par  le  simple  énoncé  de  ces  routes  rayonnan* 
tes,  le  mvwt  directeur  de  l'observatoise  de  Pékin  a  com- 
pris sa  oûssion  d'une  manière  .singulièrement  large  et 
élevée^  et  5>st  translormé  lui*mênie,  au  cours  des  qniaue 
années  «qu'oat  duré  ses  voyages,  en  un  véritable  observa- 
toire afidbulant,  doat  Uzone  d'investigation  s'étend  sur  vingt 
degré»  <te  lon^tude  et  vingt  degrés  de  latitmle,  e'est-à-^ 
dire  sur  une  surface  égale  à  trois  ou  quatre  fois  la  France. 
C'est  certainement  le  docteur  Fritscbe  qui  a  le  plus  fait,  avec 
le  baron  F.  de  BicdiilKifen,  pour  étendre  nos  connaissances 
sur  Ut  Cbine  et  l'Aâe  orientale. 

Il  ne  saurait  enker  dans  le  <^adre  de  ce  rapport  de  suivre 
ea  détail  les  jtinéraii^s  du  savant  astroaooie,  ni  de  résumer 
les  remarques  si  consciencieuses  et  si  intéressantes  qu'il  a 
consacrées  aux  instruments  dont  il  s'était  servi,  et  à  l'emploi 
s{)écfal  qu'U  divait  fait  de  cbacun.  Ges  remarques  s'adres*- 
sent  «lis  spécialiser  .et  demandent  à  être  lues  in  extenso^ 
de  même  que  rintroduction  à  la  seconde  partie  de  son  mé* 
moire,  relative  aii  magnétisme  terrestre  et  aux  moyens  em-- 
ployés  par  le  docteur  J'ritsckie  pour  éliminer  le  plus  possible 
de  cbaiioes  d'erreur  dans  ses  observations. 


140     RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

De  la  première  à  la  dernière  ligne  de  ces  remarquables 
pages,  on  rencontre  la  préoccupation,  bien  naturelle  du 
reste  chez  un  astronome,  décartertoutcequi  pourrait  s'in- 
terposer entre  lui  et  la  vérité,  de  se  rapprocher  le  plus  pos- 
sible de  celte  exacte  détermination  des  mesures  terrestres 
ou  célestes  que  l'observateur  poursuit,  autour  de  laquelle 
il  rétrécit  sans  cesse  le  cercle  des  erreurs  possibles,  mais 
sans  pouvoir  espérer  jamais  atteindre  la  précision  absolue, 
puisque  tout,  depuis  le  sol  qui  nous  porte,  depuis  le  métal 
de  nos  instruments,  jusqu'à  l'atmosphère  que  traversent 
nos  regards,  tout  est  en  ondulation  incessante,  en  dilata- 
tion ou  en  retrait,  en  transformation  perpétuelle  et  insai- 
sissable. 

On  sait  que  nos  connaissances  cartographiques  sur  la  Chine 
reposent  encore,  en  grande  partie,  sur  les  travaux  exécutés 
par  les  missionnaires  jésuites,  sous  le  règne  de  l'em- 
pereur Kang-Hi,  c'est-à-dire  de  1708  à  1718.  Les  détermi- 
nations de  longitude  et  de  latitude  des  missionnaires  permi- 
rent de  réunir  dans  uue  carte  générale  les  levés  partiels  des 
différentes  provinces  de  la  Chine.  Plus  tard,  dans  le  courant 
du  XIX*  siècle,  l'accroissement  des  relations  commerciales 
entre  l'Europe  et  l'Extrême-Orient  amena  les  navigateurs 
européens  à  reprendre  et  à  rectifier,  pour  un  grand  nombre 
de  points  des  côtes  de  Chine,  les  observations  des  jésuites. 
Toutefois  ces  rectifications  se  bornèrent  aux  régions  de 
peu  d^étendue  où  les  Européens  avaient  accès,  et  ne  modi- 
fièrent en  rien  l'état  de  la  science  quant  à  l'intérieur  du 
pays. 

Aussi  le  docteur  Frilsche  s'est-il  attaché,  non  seulement 
à  déterminer  le  plus  grand  nombre  possible  de  positions 
aslronomiques,  mais  à  reconnaître,  pour  celles  qui  avaient 
été  déjà  déterminées  par  les  jésuites,  les  erreurs  systéma- 
tiques ou  accidentelles  qui  avaient  pu  les  affecter.  De  la 
sorte,  ses  travaux  ne  se  bornent  pas  à  nous  enrichir  d'ob- 
servations nouvelles,  mais  encore  ils  nous  permettent  de 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL..     1-il 

donner  un  nouveau  degré  d'exactitude  aux  observations  de 
ses  prédécesseurs. 

Le  mémoire'  que  le  docteur  Fritsche  a  publié,  sous  la 
forme  d'un  supp]émeni  2iux  Mittheilungen  de  Petermann, 
et  sous  le  titre  modeste  de  «  Contrihution  à  la  géographie  et 
à  Vélude  du  magnétisme  terrestre  en  Asie  et  en  Europe  » 
nous  donne  la  liste  des  observations  qui  forment  le  principal 
résultat  de  ses  voyages. 

Les  déterminations  de  longitude  et  de  latitude  sont  au 
nombre  de  304,  les  mesures  d'altitude  au  nombre  de  928. 
Mais  à  cela  ne  s'est  pas  bornée  l'activité  du  docteur  Fritsche. 
Plusieurs  voyageurs  éminents  ont  reçu  de  lui  des  instruc- 
tionSy  des  conseils  ou  des  instruments.  C'est  ainsi  qu'il  a 
collaboré  aux  observations  de  Prjévalski,  de  1871  à  1873;  à 
celles  de  M.  Lomonossoff,  dans  la  Sibérie  orientale  et  en 
Mongolie,  durant  l'année  1870;  à  celles  de  l'archimandrite 
Palladius  entre  Pékin  et  Vladivostok,  à  celles  de  M.  Mossin 
entre  Ourgà,  les  ruines  de  Karakoroum  et  Krasnoyarsk,  etc. 

Ajoutons  à  cette  liste,  déjà  si  considérable,  une  série  d'ob- 
nervations  sur  la  température  des  eaux  de  source  et  de  la 
couche  superficielle  du  sol,  à  Pékin  et  dans  différentes 
régions  de  Chine  et  de  Mongolie;  296  déterminations  de 
déclinaison  et  d'inclinaison  de  l'aiguille  aimantée,  et  d'inten- 
sité des  courants  magnétiques  ;  des  recherches  sur  les  va- 
riations séculaires  des  trois  éléments  du  magnétisme  ter- 
restre ;  enfin  la  préparation  et  la  vérification  des  instruments 
magnétiques  de  l'expédition  Prjévalski. 

Bien  que  la  topographie  ne  soit  pas  la  principale  préoc- 
cupation du  docteur  Fritsche,  les  itinéraires  dont  il  accom- 
pagne son  texte  apportent  de  nombreuses  rectifications  à 
lancien  tracé  des  régions  qu'il  a  parcourues.  Les  correc 
lions  les  plus  importantes  peut-être  se  trouvent  dans  la 
partie  supérieure  du  cours  de  l'Argoun.  Tandis  que  les 
cartes  les  plus  récentes  font  du  Keroulen  et  du  Chalcha-gol 
le»  deux  principaux  tributaires  de  ce  fleuve,  les.  informa* 


\ 


144  RAPPOnT  SUR   LE  CONCOtTRS  AU  PRIX  AX5tBL. 

iioa«  recneitfies  par  le*  doetear  Frilsefae  nom  apprennent 
que  ces  deux  rivières,  au  Heu  de  traverser  )e  Daidif  Noor  (ou 
Kouloun  Noot)  s'y  perdent,  formant  ainsi'  tm  bassin  sans 
écoulement,  tandis  que  TArgomi  tire  la  plus  grande  partie 
de  ses  eaux  de  la  rivière  Khaîlar. 

Tel  est,  dans  ses  grandes  lignes,  l'ensemble  de  travaux 
que  la  Société  de  Géographie  désire  honorer  par  une  de 
ses  médailles  d'or.  A  côté  des  voyageurs  qui  nous  révèlent 
pour  la  première  fois  des  régions  incomities,  il  nous  faut 
proclamer  le  mérite  de  ceux  qui,  suivant  des  voies  à  moitié 
frayées,  y  apportent  les  méthodes  d'investigation  moder- 
nes et  font  entrer  dans  la  géographie  d'obsefrvation  de 
vastes  contrées  peu  ou  mal  étudiées.  Parmi  ces  ouvriers  de 
la  deuxième  heure,  le  docteur  Prîtsche  s'est  foit  une  place 
à  part. 

«  Les  procédés  des  Chinois  à  mon  égard,  dit-il,  ont  tou- 
jours été  ceux  de  gens  cultivés.»  Le  docteur  Fritsche  n'a, 
vous  le  voyez,  aucune  prétention  à  l'héro'isme.  Mais  il  est  un 
héroïsme  obscur  et  silencieux  qui  consiste  à  traverser  pen- 
dant des  années  les  steppes  de  Mongolie,  ne  songeant  aux 
brûlures  du  soleil  ou  aux  morsures  de  la  gelée  que  pour  les 
enregistrer  ,  aux  mornes  étendues  sans  arbres  et  sans  mois- 
sons, que  pour  en  rattacher  les  différents  points  aux  astres 
du  ciel  et  pour  en  déterminer  la  situation  sur  le  globe.  Cet 
héroïsme  du  savant  vaut  bien  celui  du  pionnier,  et  vous 
ratifiez  certainement  la  décision  par  laquelle  la  Commission 
des  prix  a  choisi  le  docteur  Fritsche  pour  un  de  ses  lauréats. 

M.  JOSEPH  MARTIN 

M*  WUlUm  Httber,  rapporteur 

Médsillis  é'w. 

M*  Josepâ  Martin  est  un  des  rares  royagcurs  français  qui 
nous  ait  rapporté  de  nouveaux  documentas  topografilûques 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  ¥RIX  ANNUBL.  143 

et  géograpbiques  ée  Sibérie»  surtout  de  la  régii>fi  si  difficile 
à  parcourir  et  partant,  si  peu  connue^  située  à  l'est  du  lae 
Mkal  entre  les  fleuves  Lena  et  Amoar.  Parlant  la  langue 
russe  et  quelques  idiomes  sibériens,  il  a  mis  à  profit  les 
sept  années  passées  dans  la  Russie  d'Asie,  pour  sillonner  le 
pays  d'intéressants  itinéraires  dont  la  valeur  a  été  appré- 
ciée par  le  service  topographique  de  TÉlat-major  général 
de  Saint-Pétersbourg. 

Un  mot  sur  le  voyageur:  M.  Joseph  Martin  est  né  à 
Vienne  en  Dauphiné,  en  1849.  II  fit  ses  études  dans  les 
collèges  de  sa  ville  natale.  La  guerre  de  1870  le  trouvait 
soldat  à  l'armée  de  la  Loire. 

Le  goût  des  voyages,  peut-être  un  peu  celui  de  l'imprévu 
le  conduisirent  en  Russie,  muni  pour  toute  fortune  de 
quelques  lettres  de  recommandation.  11  y  fait  d'utiles 
relations. 

'  Lors  de  la  guerre  russo-turque  en  1877,  il  se  rend  sur  le 
théâtre  des  opérations  avec  MM,  de  Baranowski,  ses  nou- 
veaux annis  et  protecteurs,  pour  organiser  un  service 
d'ambulance  au  nom  d'un  comité  de  Moscou.  Au  quar- 
tier général  il  rencontre  M.  le  colonel  Gaillard,  attaché  mi- 
litaire français,  qui  ne  tarde  pas  à  le  signaler  au  ministre 
de  la  guerre.  Présenté  à  l'Empereur,  puis  au  grand-duc 
Nicolas,  ce  dernier  le  charge  de  plusieurs  travaux  publies 
dont  il  s'acquitte  si  bien  qu'il  suivit,  après  la  guerre,  le 
grand-duc  dans  ses  domaines  pour  diriger  d'autres  travaux. 
Le  prince  le  recommande  au  général  Hall,  duquel  il  devait 
recevoir  plus  tard  ses  missions  en  Sibérie. 

En  1879,  le  général  l'envoie  explorer  des  terrains  auri- 
lires  de  la  région  de  la  Lena; puis,  en  1880  et  1881,  il  par- 
court dans  le  mène  but  rOssouri,  tes  côtes  de  la  mer  de 
Chine  et  la  Corée  où  les  Chinois  avaieat  jadis  exploité  des 
vme»  da  pcéeieux  métal. 

Burani  ce  voyage  il  introwhiit  Vemfim  de  la  dynamite 
pour  Fabatage  des  terrains  gdés,  et  réomt  de  nombreux 


144  RAPPORT   SUR  LE   CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

renseignements  géographiques  et  géologiques  sur  les  pays 
parcourus. 

En  1882,  pendant  un  court  séjour  à  Paris,  il  exposait  do- 
cuments et  photographies,  dans  une  des  salles  de  notre  hô- 
tel. C'est  là,  qu'inspiré  par  plusieurs  d'entre  nous,  il  conçut 
le  désir  de  mettre  plus  que  jamais  au  service  de  la  géo- 
graphie les  instants  de  loisir  que  lui  offriraient  ses  futures 
missions. 

L'occasion  nese  fit  pas  attendre.  En  1882  il  était  chargé  par 
S.E.M.Basilewski  de  visiter  ses  mines  situées  sur  la  Lena. 
Il  devait  parcourir  la  contrée,  relever  des  itinéraires  et  rap- 
porter des  documents  nouveaux.  C'est  alors  qu'ayant  pris 
goût  aux  explorations,  il  forma  le  projet  d'aller  plus  loin,  de 
traverser  les  monts  Stanovoï  et  d'aborder  cette  région  dé- 
serte, à  la  fois  montagneuse  et  marécageuse  de  la  taïga  que 
les  Sibériens  appellent  tainé  taiga^  la  taïga  mystérieuse. 

En  1865,  le  prince  Krapolkine  avait  traversé  cette  con- 
trée du  Vitim  à  Tchita;  M.  Martin  résolut  de  se  diriger  plus 
à  l'est  à  travers  un  pays  qui  n'avait  jamais  été  visité. 

Là-bas,  on  ne  s'aventure  pas  volontiers  à  plus  de  150  ou 
200  kilomètres  des  régions  connues,  aussi  rencontra-t-il  de 
grandes  difficultés  à  réunir  les  hommes  et  les  animaux  de 
bât. 

Cinq  mois  furent  consacrés  à  préparer  secrètement  son 
voyage.  Enfin  ilquitta  Noxtouisk  sur  la  Lena  en  mars  1883, 
avec  seize  chevaux,  cent  vingt  rennes,  des  chiens  et  plu- 
sieurs familles  comptant  vingt  personnes  des  deux  sexes 
emmenantleurs  enfants.  II  prend  pour  dix  mois  de  vivres  et 
croit  bien  faire  en  s'adjoignant  un  interprète  et  trois  Russes 
pour  soigner  les  chevau\.  Les  Russes  renoncèrent  au 
voyage  dès  le  cinquième  jour  et  l'interprète  étant  devenu 
fou  au  bout  de  trois  semaines,  dut  être  rapatrié. 

M.  Martin  restait  seul  avec  les  indigènes,  ne  parlant  lui- 
même  que  très  imparfaitement  leur  langue.  C'est  dans  ces 
conditions  désavantageuses  que  notre  compatriote  entreprit 


RAPPORT   SUR   LE  CONCOURS  AU    PRIX  ANNUEL.  145 

un  long  voyage  de  neuf  mois  pendant  lequel,  sur  3000  kilo- 
mètres environ,  il  n*a  renconiré  aucune  habitation,  et  a  vu 
seulement  deux  familles  nomades. 

La  carte  de  ritiriéraire  de  M.  Martin  indique  quel  était 
son  projet  :  il  voulait  marcher  à  l'est,  gagner  directement 
la  région  minière  de  la  Zéya  ;  mais  d'abord  la  nature  du 
terrain  le  contraignit  à  s'infléchir  vers  le  sud,  puis  arrivé 
après  quatre  mois  de  voyage,  au  point  de  partage  du  Vitim 
et  deTOlokma,  affluent  de  la  Lena,  le'  mauvais]  vouloir 
de  ses  porteurs  le  contraignit  à  changer  de  direction. 
Las  du  voyage,  craignant  de  fâcheuses  rencontres  dans  un 
pays  sur  lequel  ils  n'avaient  aucune  notion,  ces  soit-disant 
guides  voulaient  à  tout  prix  gagner  le  district  de  Nertchinsk, 
aux  sources  du  Vitim,  pour  en  avoir  plus  vite  fini  de  celte 
expédition  dans  le  désert  :  «  Nous  savons  où  ^le  soleil  dis- 
paraît, disaient-ils,  mais  nous  ignorons  où  ilnait.  > 

Le  chamane  (sorcier)  avait  prédit  que  si  la]  marche  en 
avant  continuait  toute  l'expédition  périrait  dans  les  eaux 
d'un  torrent  et  que  ni  sacrifices  ni  prières  ne  calmeraient 
les  mauvais  génies. 

M.  Martin  ne  voulant  pas  entrer  dans  le  district  de  Nert- 
chinsk, exploré  par  l'expédition  déjà  ancienne  de  Schwartz, 
insista  pour  tourner  à  l'est.  Plusieurs  de  ses  hommes 
l'abandonnèrent  et  ce  n'est  qu'en  les  faisant  poursuivre  pour 
les  assurer  de  son  pardon  qu'il  parvint  à  se  les  faire  rame- 
ner après  deux  jours  d'absence  et  de  pourparlers  à  distance. 

La  paix  faite,  la  caravane  se  remit  en  marche:  le  temps 
pressait,  l'automne  s'annonçait  par  une  première  neige 
tombée  le  15  août.  On  hâta  le  pas,  on  allongea  les  étapes 
et  la  troupe  put  franchir  les  monts  Stanovoï  (environ  1500 
mètres  d'altitude)  à  peine  trois  jours  avant  une  abon- 
dante chute  de  neige  qui  eut  rendu  cette  traversée  impra- 
ticable, en  môme  temps  que  condamné  hommes  et  bêtes  à 
une  mort  presque  certaine.  Le  voyageur  arrive  enfin  à  Al- 
basine  sur  l'Amour  dans  les  derniers  jours  de  novembre 

soc.    DE  GÉOGR.  —  2^  TRIMESTBE  1887.  Ylil.  —  10 


% 


_k 


146  RAPPORT  SUR  LE   CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

1383,  après  avoir  perdu  trois  hommes,  tous  ses  chevaux, 
ses  chiens  et  plus  de  quarante  rennes. 

L'aspect  de  toute  celte  contrée  de  la  taïga  est  d'une 
monotomie  désespérante;  ce  mpt  est  juste,  car  M.  Martin 

* 

affirme  qu'à  la  longue  ces  marches  dans  un  pays  toujours  le 
même  et  les  difficultés  à  vaincre  toujours  les  mêmes  aussi, 
agissent  d'une  façon  très  sensible  sur  le  cerveau. 

La  taïga  est  mamelonée,  aride  ;  de  petits  névés  restent 
suspendus  dans  les  couloirs  élevés;  quelques  mélèzes  et  de 
rares  bouleaux  sont  les  seuls  arbres  que  Ton  rencontre. 
L'herbe  ne  pousse  qu'au  bord  des  ruisseaux^  encore  est-elle 
rare  et  courte;  la  seule  verdure,  grise  et  triste,  est  celle  de  la 
mousse  des  tundras. 

Ces  tundras  constituent  le  principal  obstacle  à  la  marche 
et  souvent  un  réel  danger;  on  les  rencontre  à  toutes  les  a^ 
titudes  :  ce  sont  des  flaques  d'eau  gelées  en  hiver,  recou- 
vertes de  mousse  imprégnée  elle-même  comme  une  éponge. 
Sur  les  pentes  l'eau  inférieure  s'est  écoulée,  mais  l'épooge 
glacée  subsiste,  sur  une  épaisseur  quelquefois  de  2  mé- 
trés. Les  chevaux  s'enfoncent  jusqu'au  ventre,  on  ne 
trouve  aucun  point  d'appui  pour  les  retirer.  Le  faible  poids 
du  renne  et  la  forme  de  son  pied,  le  rendent  plus  habile  à 
traverser  ces  dangereuses  fondrières.  Souvent  la  marche 
dans  les  tundras  devient  impossible,  il  faut  retourner  en  ar- 
rière, faire  un  long  détour  et  chercher  pendant  des  heures 
un  espace  un  peu  sec  pour  établir  le  campement.  Le  soir 
les  animaux  sont  mis  en  liberté;  le  renne  part  en  quête  du 
lichen,  car  il  ne  mange  pas  la  mousse  de  la  tundra,  le  cheval 
broute  l'herbe  quand  il  en  trouve  ou  faute  de  mieux  les 
jeuilles  de  maigres  arbrisseaux.  —  Les  chiens  se  mettent  en 
chasse,  s'égarent,  hurlent  au  perdu  dans  le  lointain  ;  cha- 
que matin,  plusieurs  heures  sont  consacrées  à  réunir  tous 
les  animaux  qu'il  faut  toujours  aller  chercher  à  plusieurs 
kilomètres.  Il  est  rare  de  pouvoir  se  remettre  en  marche 
avant  dix  heures  ou  midi.  Les  pauvres  chiens  sont  tellement 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.     147 

affamés  que  chaque  soir  le  voyageur  doit  suspendre  aux 
arbres  ses  chaussures  et  autres  objets  pour  les  mettre  hors 
d'atteiate  des  dents  de  sa  meute.  Sans  cette  précaution  les 
chaussures  sont  mangées  et  les  femmes  doivent  en  fabriquer 
des  nouvelles,  en  peau  de  renne,  avant  de  se  remettre  en 
marche. 

Les  passages  des  cours  d'eau  ont  exigé  à  quinze  reprises 
la  construction  de  radeaux.  Il  a  fallu  jeter  des  ponts  sur 
des  crevasses  de  glace.  Ces  opérations  étaient  sans  cesse  à 
recommencer  et  souvent  pour  les  éviter,  le  passage  des  tor- 
rents se  faisait  à  gué  avec  de  Teau  glacée  jusqu'à  la  ceinture. 
Ces  fatigues  et  les  privations  ne  faisaient  pas  le  compte 
des  gens  d'escorte  de  M.  Martin.  Le  Toungouse  est  voleur^ 
gourmand,  paresseuxet  indiscipliné.  Il  ne  s'occupe  que  de 
chasse;  les  femmes  ont  toutes  les  besognes.  Dès  l'origine, 
pour  éviter  une  distribution  de  vivres  journalière,  les 
hommes  avaient  demandé  pour  quinze  jours  de  provision; 
mais  après  cinq  jours  ils  disaient  les  premières  épuisées. 
M.  Martin  découvrit  qu'ils  en  pendaient  une  partie,  haut  et 
court,  sur  les  arbres  pour  assurer  leur  retour.  Il  dut  faire  la 
garde  lui-même  au  détriment  de  son  sommeil. 

Lorsqu'il  confiait  ses  échantillons  géologiques  à  ses  por- 
teurs, ils  s'en  débarrassaient  bien  vite.  Un  jour  qu'il  leureft 
faisait  des  reproches  en  leur  disant  que  ces  pierres  étaient 
destinées  au  gouverneur  :  a  Qu'as-tu  besoin  de  ramasser  ces 
pierres  sauvages  maintenant  pour  augmenter  nos  charges? 
Lorsque  tu  seras  sur  les  bords  du  fleuve  Amour'  tu  trouve-^ 
ras  bien  assez  de  cailloux  à  envoyer  au  gouvernement.  » 

En  fin  de  compte  M.  Martin  se  vit  obligé  dé  dissimuler 
ses  collections  dans  les  sacs  de  farine.  < 

Les  Toungouses  sont  nomades  mais  ne  connaissent  deU 
taïga  que  les  parties  restreintes  qu'ils  parcourent  d'habi* 
tude;  chaque  tribu  a  un  prince  auquel  elle  doit  payer  an- 
nuellement, à  titre  de  liste  civile,  3  livres  de  poudre  et 
autant  de  plomb,  lis  doivent  se  faire  baptiser  grecs. 


148  RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS   AU  PRIX  ANNUEL. 

Le  ravitaillement  se  faisait  quelquefois  par  la  chasse  aux 
rennes  sauvages,  à  Télan,  aux  oies  et  canards  très  abondants 
sur  les  marais.  On  tua  plusieurs  grands  ours  noirs  qui  ne 
craignaient  pas  d'attaquer  la  caravane.  Deux  fois  il  fallut  for- 
mer le  carré  pour  se  défendre  contre  des  bandes  de  cin- 
quante ou  soixante  loups.  Ces  carnassiers  venaient  jusqu'au 
campement  enlever  les  veaux  de  rennes. 

Nous  avons  laissé  M.  Martin  à  Albasine,  sur  l'Amour  en 
novembre  1883.  Il  voulait  se  rendre  aux  mines  d'or  de  la 
Zéya,  premier  objectif  de  son  voyage,  et  traverser  de  nouveau 
Jes  monis  Stanovoï  pour  gagner  Yakoutsk  en  recoupant  dans 
unpiys  neuf,  tous  les  affluents  de  TAldan.  Il  comptait 
trouver  à  Albasine  le  remboursement  de  ses  frais  de  voyage, 
il  n'en  fut  rien  et  faute  de  ressources  il  revint  à  Irkourtsk 
dans  l'hiver  1884,  après  avoir  séjourné  dans  les  mines  de 
Kara,  propriété  de  l'État  où  travaillent  les  condamnés  aux 
travaux  forcés. 

Après  avoir  rendu  compte  de  son  voyage  au  général 
Anoutchine,  gouverneur  de  la  Sibérie  orientale,  il  reçoit 
une  nouvelle  mission  sur  les  frontières  de  la  Mongolie; 
descend  rOnon,  puis  l'Argoun  qui  le  ramène  à  Albasine  pen- 
dant l'été  de  1886.  De  là  il  relève  un  nouvel  itinéraire  d'envi- 
ron 1000  kilomètres  au  pied  méridional  des  monts  Sta- 
novoï jusque  sur  les  affTuents  de  la  Zéya,  dont  le  cours 
l'amène  à  Blagovechtchinsk,  frontière  de  la  Manchourie 
sur  l'Amour.  S'embarquant  alors  sur  ce  fleuve  pour  la  ville  de 
Nicolayevsk  située  à  son  embouchure  dans  la  mer  d'Ok- 
hotsk, il  remonte  de  nouveau  l'Amour,  puis  TOssouri,  et 
il  arrive  à  Vladivostok  au  commencement  de  1885.  Du- 
rant son  séjour  il  visita  les  frontières  et  poussa  plusieurs 
pointes  avancées  en  Mandchourie,  puis  se  rendit  au 
Japon. 

Nous  passons  sous  silence  les  nombreuses  excursions 
faites  à  droite  et  à  gauche  de  ces  itinéraires,  dans  chacun 
des  voyages  de  l'explorateur. 


RAPPORT   SUR  LE   CONCOURS   AU  PRIX  ANNUEL.  149 

M.  Joseph  Martin  a  relevé  ses  roules  à  la  boussole  et  au 
chronomètre.  Le  travail  était  délicat,  car  lorsqu'il  se  trouvait 
obligé  de  contourner  les  tundras,il  lui  fallait  une  grande 
attention  pour  suivre  chaque  indication  de  Taiguille  aiman- 
tée. Les  altitudes  étaient  données  par  l'anéroïde  et  les  points 
principaux  par  Thypsoraèlre.  Il  avait  en  outre  un  sex:tant, 
deux  horizons  artificiels  (mercure  et  glace  noire),  trois 
thermomètres,  des  boussoles  et  des  planchettes.  L'erreur 
totale  de  son  expédition  entre  la  Lena  et  l'Amour  sur 
Albasine  s'est  trouvée  être  de  50  kilomètres  d'écart  à  l'ouest 
et  l'itinéraire  s'est  trouvé  trop  long.  Cet  itinéraire  a  été  rap- 
porté sur  les  cartes  et  les  erreurs  ont  été  compensées  au 
Bureau  topographique  de  l'état-major  à  Irkoutsk,  sous  les 
ordres  du  général  Shulkine,  puis  il  a  été  dressé  à  grande 
échelle  et  mis  au  net  en  1886,  à  Saint-Pétersbourg,  à  la 
section  cartographique  de  l'état-major,  sous  les  ordres  du 
général  Stubendorf  et  à  la  section  topographique  dirigée 
par  le  général  Slebnitzki. 

Ce  contrôle  sévère  et  la  publication  de  ces  résultats  aux 
frais  du  gouvernement  russe  font  le  plus  grand  honneur  à 
M.  Martin,  en  donnant  la  mesure  de  la  confiance  inspirée 
par  ses  travaux  aux  savants  officiers  chargés  de  les  com- 
parer et  de  les  vérifier. 

M.  Martin  a  reçu  une  médaille  d'or  de  la  Société  impé- 
riale d'anthropologie  et  d'ethnographie  de  Moscou,  les  croix 
des  ordres  de  Sainte-Anne  et  de  Saint-Stanislas".  La  Société 
de  géographie  de  Paris  lui  décerne  une  médaille  d'or. 

M.   ALPHONSE  AUBRY 

INGENIEUR    DES    MINES. 

Médaille  d'argent 

M.  A.  GRANDibiER,  de  Tinstitut,  rapporteur, 

La  partie  de  l'Afrique  située  au  sud-est  du  Soudan 
égyptien   est  encore  peu  connue.  Si  les  beaux   travaux 


V 


f50  RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

topographiques  de  notre  éminent  collègue  M.  d'Abbadie, 
ont  permis  de  dresser  avec  exactitude  la  carte  de  la  Haute- 
Ethiopie,  il  n'en  est  pas  de  même  du  Ghoa  et  surtout  des 
pays  Somaiy  et  Galla,  sur  lesquels  il  y  a  encore  beaucoup  à 
apprendre  malgré  les  voyages  d'Harris,  de  Rochet  d'Héri- 
eourty  d'Hildebrandt,  d'Hagenmacher,  d'Antinori,  de  Cec- 
chi,  de  Raouf  Pacha,  etc. 

Les  pays  Somaiy  et  Galla  qu'habitent  des  peuplades  sau- 
vages et  cruelles,  sont  en  effet  difficiles  et  dangereux  à 
explorer,  et  plusieurs  Européens  y  ont  trouvé  la  mort. 
M.  Aubry,  qui  a  fait  pendant  trois  ans,  1883  à  1885,  un 
voyage  important  dans  ces  régions,  a  couru  de  grands  dan- 
gers dans  le  désert  qui  sépare  la  mer  Rouge  du  Ghoa  et  où 
errent  des  tribus  Danakil;  il  y  a  été  attaqué  à  plusieurs 
reprises  tant  en  allant  qu'en  revenant,  et,  au  retour,  il  a  eu 
un  de  ses  domestique  tué,  d'autres  blessés;  les  bêtes  de 
somme  qui  portaient  ses  bagages,  épouvantées  par  les  cris 
des  assaillants  et  le  bruit  des  armes,  s'enfuirent  après  avoir 
brisé  leurs  liens;  il  perdit  en  cette  occasion  la  plus  grande 
partie  des  collections  qu'il  avait  recueillies  au  prix  de 
fatigues  considérables. 

Nous  devons  à  M.  Alphonse  Aubry  des  renseignements 
nouveaux  sur  la  géographie  et  la  géologie  de  Ghoa  et  du 
pays  de  Kaffa.  Il  a  déterminé  la  ligne  de  partage  des  eaux  de 
l'Hawash  et  du  Guibié  oui  se  déversent  dans  l'Océan 
Indien,  et  des  affluents  de  l'Abaï  ou  Nil  Bleu,  le  Djamma, 
le  Mogueur,  le  Gouder  et  la  Dédissa,  rivières  qui  prennent 
naissance  sur  un  plateau  haut  tout  au  plus  d'une  centaine 
de  mètres  au-dessus  des  terres  environnantes  et  formé  de 
roches  décomposées,  très  perméables.  Il  a  relevé  le  cours 
de  l'Hawash  qui  n'était  pas  connu  d'une  manière  exacte  et 
il  en  a  fixé  les  sources,  il  nous  a  donné  des  détails  intéres- 
sants sur  ses  affluents,  notamment  sur  l'Akaki  et  le  Modjo 
qui  n'étaient  marqués  sur  aucune  carte,  il  nous  a  appris  de 
P'isu  gue  le  Godjeb,  sur  le  cou**  duquel  les  géographes 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.  151 

n'étaient  point  d'accord,  est  un  affluent  du  Guibié,  il  nous 
a  fait  connaître  les  sources  de  la  Dédissa  et  du  Mougueur 
et  il  a  rectifié  le  cours  de  cette  dernière  rivière  que  les 
voyageurs  antérieurs  représentaient  comme  allant  de  l'est- 
sud*e$t  à  Touest-nord-ouest»  tandis  qu'en  réalité  elle  se 
dirige  presque  droit  vers  le  nord  dans  son  dernier  tiers.  De 
nombreuses  observations  d'altitude  permettent  de  se  rendre 
un  compte  exact  de  l'orographie  de  la  région  visitée  par 
M.  Ai^bry. 

Ce  court  aperça  suffit  pour  montrer  combien  sont 
ioaportants  les  résultats  géographiques  obtenus  par  M.  Al- 
phonse Aubry.  Les  résultats  géologiques  de  son  exploration 
ne  sont  pas  moins  intéressants  ;  il  a  reconnu  qu'au  point  de 
vue  de  la  constitution  du  sol,  les  pays  Gaila  ont  la  plus 
grande  analogjle  avec  lie  nord  de  l'Ethiopie,  tel  que  nous 
l'ont  fait  conoiatre  les  travaux  de  MM,  Ferretet  Galinier, 
Blanford  etMitchell.  C'est  surtout  dans  les  vallées  profondes 
de  l'Abaî  et  de  ses  afQuénts  qu'il  a  pu  étudier  la  nature  de  k 
succession  des  terrains  s4dimentaires  ÊtTeeaeiliir  les  nom- 
breux fossiles  qui  lui  ont  permis  de  préciser  leur  âge;  dans 
les  hauts  plateaux,  il  n'est  pas  en  effet  possible  de  reconnaître 
la  nature  du  sous-sol  que  recouvrent  de  puissantes  masses 
basaltiques  et  trachytiques. 

L'ensemble  de  ces  travaux  a  une  valeur  et  une  importancf 
qui  justifient  pleinement  la  récompense  que  la  Société  de 
Géographie  est  heureuse  d'accorder  à  M.  Alphonse  Auory, 
en  lui  décernant  aujourd'hui  une  naédaille  d'argent.    . 


M.    LE  BRIGADIER   GÉNÉRAL  A.    W.    GREELY. 

M.  le  comte  Henri  de  fiizemont,  rapporteur. 
Médaille  d'or.  —  Prix  de  la  Roqaefte. 

JBa  présence, des  difficultés  insurmontables. qu'ont  ren- 
contrées sur  la  route  du  pôle  Nord  les  expéditions  les 


152  RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS   AU  PRIX    ANNUEL. 

mieux   organisées,   on    peut  se    demander  s'il    est  pos- 
sible,  du  moins   avec   les  moyens  dont  nous  disposons 
actuellement,  d'atteindre  ce  point  géographique,  et  si  cet 
objectif  vaut  les  pénibles  sacrifices  que  la  poursuite  en  a  déjà 
coûtés  au  monde  civilisé.  Sans  doute,  le  plus  grand  intérêt 
s'attache  à  l'étude  des  phénomènes  météorologiques  et  ma- 
gnétiques dont  la  manifestation  acquiert  un  degré  d'inten- 
sité remarquable  dans  les  régions  boréales  et  australes; 
mais  les  observations  recueillies  par  les  navigateurs  isolés, 
sur  des  points  difTérents  et  à  des  époques  irrégulièrement 
espacées,  manquent  nécessairement  de  précision  et  abou- 
tissent à  des  conclusions  souvent  contradictoires.  Telles  sont 
les  réflexions  qui  ont  conduit  l'un  des  héros  des  dernières 
expéditions  polaires,  Garl  Weyprecht,  le  découvreur  de  la 
terre  de  François-Joseph,  à  concevoir  l'idée  grandiose  d'or- 
ganiser, avec  le  concours  de  toutes  les  nations  civilisées,  un 
ensemble  d'observatoires  circumpolaires  qui  procéderaient, 
pendant  une  année,  à  des  observations  simultanées  et  mé- 
thodiques embrassant  la  météorologie,  le  magnétisme  ter- 
restre, et  accessoirement  diverses  branches  des  sciences  na- 
turelles. Onze  États  ayant  adhéré  à  ce  programme,  des 
postes  furent  assignés  à  chacun  d'eux  sur  divers  points  des 
régions  arctiques  et  antarctiques.  Les  observations  devaient 
avoir  lieu  du  1"  septembre  1882  au  1"  septembre  1883. 
Pour  sa  part,   la  République  des  États-Unis  d'Amérique 
dut  occuper  deux  stations:  l'une  à  Point  Barrow,  à  l'extré- 
mité nord-ouest  du  nouveau  continent;  l'autre  dans  labîiie 
de  Lady  Franklin  au  nord  de  la  terre  de  Grinnell.  Ce  der- 
nier poste  était  le  plus  rapproché  du  pôle  Nord;  le  lieute- 
nant Greelyfut  désigné  pour  en  prendre  le  commandement; 
il  avait  sous  ses  ordres  les  seconds  lieutenants  d'infanterie 
Frédérik  Kislingbury  et  James  Lockwood,  huit  sergents, 
deux  caporaux,  neuf  soldats  et  deux  Esquimaux;  le  docteur 
Octave  Pavy,  français  établi  depuis  plusieurs  années  aux 
Etals-Unis,  était  attaché  comme  chirurgien  à  l'expédition. 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.      153 

Aux  termes  des  instructions  arrêtées  par  le  général  Hazen, 
chef  du  service  des  signaux,  la  station  devait  être  établie 
près  du  gisement  de  charbon  découvert  en  1875  parle  Com- 
modore Nares  sur  la  côte  nord  de  la  baie  deLady  Franklin; 
aussitôt  débarqués,  les  compagnons  du  lieutenant  Greely 
devaient  construire  les  baraquements  destinés  aux  loge- 
ments du  personnel  et  à  l'observatoire,  puis  exécuter  des 
explorations  en  traîneaux  dans  le  double  but  de  déterminer 
la  configuration  géographique  des  terres  environnantes  et 
de  recueillir  des  spécimens  d'animaux,  de  végétaux  et  de 
minéraux.  En  même  temps,  la  mission  s'occuperait  des 
observations  recommandées  nar  la  conférence  internationale 
de  Hambourg.  La  station  devait  être  ravitaillée  en  1882  et 
en  1883;  dans  le  cas  oh  le  navire  envoyé  en  1882  ne  pour- 
rait atteindre  la  baie  de  Lady  Franklin,  il  devait  laisser  des 
dépôts  de  provisions  dans  l'île  Littleton  et  sur  le  point  le 
plus  septentrional  de  la  côte  de  Grinnell  qu'il  lui  serait  pos- 
sible d'atteindre.  De  même,  en  1883,  si  le  navire  chargé  de 
ravitailler  et  de  rapatrier  la  mission  ne  pouvait  parvenir 
jusqu'à  elle,  il  devait  rester  dans  le  détroit  de  Smith  aussi 
longtemps  que  les  circonstances  le  lui  permettraient,  sans 
compromettre  sa  sécurité,  et,  avant  de  partir,  laisser  sur 
nie  Littleton  des  approvisoinnements  et  un  détachement 
qui  s'y  installerait  pour  hiverner  et  dirrigerait  des  recon- 
naissances en  traîneaux  vers  la  Terre  de  Grinnell.  Dans  le 
cas  où  aucune  de  ces  expéditions  n'aurait  pu  se  mettre  en 
communications  avec  lui,  le  lieutenant  Greely  devait,  en 
tous  cas,  quitter  la  baie  de  Lady  Franklin  le  1*^'  septembre 
1883  et  opérer  sa  retraite  en  longeant  de  près  la  côte  de 
Grinnell  jusqu'au  cap  Sabine,  pour,  de  là,  gagner  le  poste 
de  ravitaillement  de  l'île  Littleton,  d'où  il  lui  serait  facile, 
par  la  suite,  se  se  replier  sur  les  établissements  danois  du 
Groenland.  La  fatale  issue  que  ces  sages  instructions  n'ont 
pu  prévenir  montre  une  fois  de  plus  l'impuissance  des  pré- 
visions humaines  dans  les  luttes  entreprises  contres  les  re- 


i54     U APPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

doutables  obstacles   dont    se  hérisse   la  nature   polaire. 
La  mission  Greely  quitta  Saint-Jean  de  Terre-Neuve  le 

7  juillet  1881  à  bord  du  baleinier  à  vapeur  Pro^et^^,  atteignit 
Upernivick  le  23,  l'île  Littleton  le  2  août  ;  enfin  le  42  août 
elle  débarquait  à  Discovery  Harbour  sur  la  côte  nord  de  la 
haie  de  Lady  Franklin.  Aussitôt  les  provisions  et  les  instru- 
ments furent  mis  à  terre  et  abrités  dans  un  ensemble  de 
constructions  qui  reçut  le  nom  de  Fort  Gonger.»  Le  25  août, 
le  Proteus  reprenait  la  route  du  sud,  laissant  le  lieutenant 
et  vingt-cinq  hommes  convenablement  installés  et  largement 
approvisionnés  pour  trois  ans. 

L'année  suivante,  le  baleinier  Neptune  fut  affrété  à  Terre- 
Neuve  pour  le  ravitaillement  du  Fort  Gonger;  il  partit  le 

8  juillet,  mais  fut  arrêté  devant  l'île  Littleton  par  une 
muraille  de  glace  de  douze  à  vingt  pieds  d'épaisseur. 
Toutes  les  tentatives  faites  pour  franchir  cet  obstacle 
demeurèrent  infructueuses  ;  on  essaya  de  lancer  un  traî- 
neau vers  le  nord  ;  les  aspérités  de  la  glace  rendirent  sa 
marche  impossible.  Le  commandant  de  l'expédition  crut^ 
dès  lors,  devoir  se  résoudre  à  la  retraite  après  avoir  établi 
un  dépôt  de  provisions  à  Tîle  Littleton. 

L'échec  de  la  campagne  de  1882  ne  pouvait  en  rien  com- 
promettre la  situation  de  la  mission  Greely,  puisque  celle-ci 
devait  rester  à  son  poste  un  an  de  plus,  et  que,  d'ailleurs, 
elle  était  encore  approvisionnée  pour  deux  ans.  Autrement 
importante  était  Texpédition  de  1883  qui  devait  assurer  la 
retraite  de  la  petite  troupe  ;  cette  fois  il  fallait  réussir  à  tout 
prix  et  forcer  le  passage  à  travers  les  glaces,  au  moins 
jusqu'à  la  mer  de  Kane;  aussi  le  secrétaire  d'État  de  la 
guerre  proposa-t-il  de  prendre  dans  la  marine  le  personnel 
de  secours  et  d'en  confier  le  commandement  à  un  officier 
de  la  flotte.  L'avis  contraire  prévalut  et  le  premier  lieutenant 
de  cavalerie,  Ernest  Garlington,  fut  nommé  chef  de  l'expédi- 
tion* Deux  navires  furent  affrétés  :  le  Proteus^  qui  avait  déjà 
fait  la  campagne  de  1881  et  le  Yantic^  vapeur  de  l'Étal  ;'Ce 


RAPPORT   SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.  155 

<lerDier  bâtiment,  n^âyantpas  reçu  d'aménagements  spéciaux 
pour  la  navigation  dans  les  mers  polaires,  ne  pouvait  s'aven- 
turer dans  la  banquise  ;  son  rôle  se  bornait  à  suivre  de  loin 
le  ProteuSy  prêt  à  lui  porter  secours  en  cas  de  besoin. 
Comme  le  Neptune  en  1882,  le  Proteus  fut  arrêté  à  hauteur 
du  cap  Sabine  par  une  épaisse  banquise  ;  tandis  qu'il  recher- 
chait inutilement  un  passage,  il  fut  assailli  par  d'énormes 
amas  de  glace  qui  le  prirent  en  travers  et  l'écrasèrent;  avant 
qu'on  ail  pu  débarquer  la  plus  grande  partie  des  provisions, 
il  avait  sombrré.  L'équipage  se  réfugia  près  du  cap  Sabine; 
ce  que  Ton  avait  pu  sauver  des  vivres  destinés  à  la  mission 
Greely  fut  déposé  en  lieu  sûr,  puis  le  lieutenant  Garlington 
dut  songer  au  salut  de  ses  hommes.  La  situation  était  vrai- 
ment critique  pour  un  jeune  officier  de  cavalerie  et  il  n'y 
aurait  pas  fallu  moins  que  l'expérience  d' un  marin  consommé  ; 
les  embarcations  qui  restaient  étaient  à  peine  suffisantes 
pour  l'équipage  du  ProtMus  augmenté  des  soldats  de  Gar- 
lington ;  ceux-ci  n'étaient  d'aucun  secours  pour  la  ma- 
nœuvre, et  l'entente  était  loin  d'exister  entre  eux  et  les 
marins  baleiniers,  d'ailleurs  assez  indisciplinés.  La  retraite 
s'opéra  cependant  en  assez  bon  ordre,  mais,  par  un  malheu- 
reux malentendu,  les  embarcations  croisèrent  le  Yantic  sans 
l'apercevoir,  tandis  que  ce  navire  errait  de  cap  en  cap  à  la 
recherche  des  naufragés.  Les  malheureux,  ballottés  par  de 
violents  coups  de  vent,  fréquemment  détournés  de  leur 
route  par  la  rencontre  de  la  banquise,  souffrirent  cruelle- 
ment de  la  fatigue  et  des  privations  et  durent  s'estimer  bien 
heureux  de  gagner  Upernivik,  où  le  Yantic  finit  par  les 
retrouver.  (La  saison  était  alors  fort  avancée  et  il  n'y  avait 
plus  qu'à  rentrer  en  Amérique. 

Lorsque  la  nouvelle  de  ce  désastre  parvint  aux  États- 
{Jnis,  la  consternation  y  fut  immense  ;  on  se  représenta  le 
lieutenant  Greely  quittant  le  Fort  Gonger  le  1*'  septembre 
de  la  même  année,  comme  il  était  convenu,  gagnant  l'île 
Uttleton    et  trouvant  là,  au   lieu   du  détachement  qui 


156  RAPPORT   SUR   LE   CONCOURS   AU  PRIX  ANNUEL. 

devait  Ty  attendre,  des  approvisionnements  très  insuf- 
fisants pour  rhiveniage.  Qu'allait-il  devenir?  Cependant  on 
ne  pouvait  songer  à  lui  porter  secours  avant  l'été  suivant.  Du 
moins  alors,  les  plus  grands  efforts  seraient  tentés  pour 
arriver  le  plus  tôt  possible.  Deux  baleiniers  à  vapeur,  le  Bear 
et  la  Thétis  furent  achetés  à  Terre-Neuve  et  à  Dundee  ;  les 
transports  de  charbon  Ybarra  et  Loch-Gavry  furent  affrétés 
pour  les  escorter;  en  outre,  le  gouvernement  britannique 
offrit,  pour  faire  partie  de  l'escadre  de  secours,  ÏAlert  qui 
en  1875  portait  glorieusement  le  guidon  du*  commodore 
Nares  ;  enfin  huit  baleiniers  à  vapeur  se  proposaient  de 
lutter  d'audace  pour  gagner  la  prime  de  25000  livres 
promise  à  celui  qui  le  premier  communiquerait  avec  le  lieu- 
tenant Greely.  Cette  fois,  le  personnel  de  l'expédition  devait 
être  exclusivement  maritime;  M.  le  capitaine  de  frégate 
Winfield  Schley  en  était  nommé  commandant  en  chef  et 
devait  monter  la  Thétis.  % 

Le  Bear^  se  trouvant  en  état  de  reprendre  la  mer,  appa- 
reilla de  New-York  le  25  avril;  la  Thétis  partit  le  1"  mai. 
VAlert  suivait  à  distance  et  ne  devait  pas  dépasser  l'île 
Littleton  où  son  équipage  construirait  une  habitation  pour- 
vue de  toutes  sortes  de  provisions  qui  devaient  servir  en  cas 
de  désastre  ;  elle  devait  ensuite  envoyer  des  traîneaux  pour 
explorer  le  détroit  de  Smith  et  le  glacier  deHumboldt.  Pen- 
dant ce  temps,  le  Bear  et  la  Thétis  devaient  pousser  aussi 
avant  que  possible  vers  le  nord,  en  visitant  tous  les  points 
de  la  côte  de  Grinnell.  Les  deux  navires  atteignirent  Uper- 
nivick  le  27  et  le  29  mai  ;  ils  y  trouvèrent  les  baleiniers  et, 
de  là,  tous  ensemble  luttèrent  d'adresse  et  d'énergie  pour 
franchir  le  mur  de  glace  qui  fermait  la  route  vers  le  nord. 

Le  Bear  et  la  Thétis  arrivèrent  seuls  près  de  l'île  Littleton; 
n'ayant  pas  trouvé  Greely,  comme  il  l'espérait,  le  comman- 
dant Schley  fit  route  aussitôt  vers  le  cep  Sabine  et  alla 
mouiller  sous  l'ile  Brevoorl  ;  des  détachements  furent  mis  à 
terre  pour  explorer  la  côte.  Déjà  les  deux  navires  se  dispo- 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS   AU  PRIX  ANNUEL.  157 

saient  à  repartir,  lorsqu'un  des  matelols  débarqués  accourut 
hors  d'haleine  à  travers  les  glaces  apportant  des  papiers 
trouvés  dans  un  coin  sur  l'île  Brevoort  et  criant  que  la  mis- 
sion Greely  était  saine  et  sauve.  L'excitation  causée  par 
celte  nouvelle  fut  extrême,  et  la  Thétis  se  hâta  de  rappeler 
ses  hommes  au  moyen  de  son  sifflet  à  vapeur.  En  même 
temps,  les  officiers  se  rassemblèrent  dans  le  salon  du  com- 
mandant pour  prendre  connaissance  des  papiers  trouvés. 

Dans  le  premier,  daté  du  15  mars  4882,  le  lieutenant 
Greely  faisait  connaître  que  l'hiver  de  1 884-1882  avait  été  très 
rigoureux,  la  moyenne  thermométrique  du  mois  de  février 
étant  descendue  à  48  degrés.  Le  lieutenant  Lockwood  avait 
exploré  en  automne  la  baie  de  Saint-Patrick  et  avait  tenté 
vainement  de  traverser  le  canal  de  Robeson.  Après  la  réap- 
parition du  soleil,  il  avait  repris  cette  route  et  suivi. la  côte 
groënlandaise  du  capBeechy  au  portDieu-Merci  (Thank  God 
Harbour),  En  septembre  4881,  le  docteur  Pavy  avait  visité 
la  baie  de  Lincoln  ;  puis,  en  octobre,  il  avait  tenté  d'atteindre 
le  cap  Joseph  Henry  ;  mais  la  mer  libre  l'avait  empêché 
d'aller  au  delà.  La  santé  était  alors  excellente  et  aucun 
symptôme  de  scorbut  ne  s'était  manifesté. 

Le  second  papier  était  daté  du  26  octobre  4882.  Pendant 
le  printemps  et  Tété  de  cette  année,  les  explorations  sui- 
vantes avaient  eu  lieu  :  le  lieutenant  Lockwood,  parti  le 
3  avril  et  rentré  le  2  juin,  avait  découvert  au  nord  du  Groen- 
land, la  côte  Hagen,  qui  s'étend  vers  le  nord-est  du  cap 
Britanniaa  jusque  par  83*  30'  N.  et  environ  38®  0.  Aucune 
terre  n'était  visible  au  nord  ni  au  nord-ouest,  bien  que  le 
temps  fut  clair  et  l'observateur  élevé  de  plus  de  2000  pieds. 
De  son  côté,  le  lieutenant  Greely  avait  pénétré  dans  l'intérieur 
de  la  terre  de  Grinnell  à  deux  reprises,  en  avril  et  en  juillet  ; 
il  avait  découvert  un  lac  de  60  milles  de  long  sur  8  de  large, 
qu'il  avait  nommé  lac  Hazen  et  avait  gravi  le  mont  Arthur 
*i^  43'  N.  et  74<»  40'  ;  de  là,  par  une  altitude  de  4500  pieds 
et  un  temps  clair,  il  avait  vu  des  terres  basses  s'étendre  vers 


158  RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU   PRIX  ANNUEL. 

rouest-sud-ouest  et  le  sud,  aussi  loin  que  la  vue  pouvait 
porter.  Vers  Touest-sud-ouest,  à  travers  une  légère  dépres- 
sion,  il  avait  aperçu  une  chaîne  de  montagnes  distante  de 
75  à  100  milles  qui  lui  avait  paru  séparée  de  la  terre  de 
Grinnell  par  un  étroit  canal.  Enfin,  la  chaloupe  Lady  Greély^ 
avait  exploré,  en  août,  le  fiord  Archer  et  une  partie  du  fiord 
Howgale,  qui,  en  dedans  de  Tîle  Miller,  reçoit  les  eaux  du 
lac  Hazen  par  la  rivière  Ruggles.  Tout  allait  encore  bien. 

Le  troisième  papier  daté  du  30  septembre  annonçait  que- 
la  petite  troupe  avait  quitté  le  Fort  Conger  dès  le  9  août 
1883,  encore  au  complet  et  en  bonne  santé.  La  chaloupe  à 
vapeur  Lady  Greely  remorquait  deux  canots  et  une  balei- 
nière, portant  quarante  jours  de  vivres  ;  ces  provisions  avaient 
pu  être  successivement  augmentées  en  relevant  des  dépôts 
établis  $ur  divers  points  de  la  côte.  Tout  allait  bien  jusqu'au 
10  septembre;  on  était  alors  par  80**  N.  et  74**  45'  0.  ;  ia  ban- 
quise rendant  alors  la  navigation  impossible,  le  lieutenant 
Greely  prit  le  parti  d'abandonner  la  chaloupe  à  vapeur  ainsi 
que  Tune  des  embarcations,  et  de  poursuivre  avec  les  deux 
autres  montées  sur  traîneaux;  bientôt  il  laissa  encore  un  des 
canots  pour  alléger  sa  marche.  La  mission  atteignit  enfin  la 
terre  au  nord  du  canal  de  Baird  le  â9  septembre  avec  un 
canot,  un  traîneau  et  vingt-cinq  Jours  de  vivres;  tous 
étaient  alors  bien  portants  et  confiants  dans  l'avenir. 

Cependant,  une  autre  note  portant  la  même  date^  disait 
que  rhivernage  commençait  dans  des  conditions  désespérées 
et  sous  la  menace  de  mourir.de  faiot. 

  la  date  du  0  octobre  1883,  le  sergent  Rice  faisait  con- 
naître qu'il  avait  quitté  le  camp  le  l*''^  octobre  avec  un  Esqui- 
mau et  qu'il  avait  atteint  le  Port  Payer  le  5  octobre,  après 
avoir  découvert  un  détroit  séparant  le  cap  Sabine  de  la 
grande  terre.  Il  avait  vaiaement  cherché  les  provisions  dé- 
barquées à  la  suite  du  naufrage  du  ProtetiSy  dont  une  note 
du  lieutenant  Garliiigton  avait  donn^  connaissance  au  lieu- 
tenant Greelv.  En  revanche,  il  avait  découvert  un  auti*e 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.  150 

dépôt  de  deux  cent  quarante  rations,  mais  il  ne  pouvait 
rien  emporter  et  il  fallait  attendre  que  le  détroit  fût  gelé 
pour  envoyer  chercher  ces  provisions. 

Enfin  une  note  du  lieutenant  Greely,  datée  du  21  octobre 
1883,  disait  : 

«  Ma  petite  troupe  est  définitivement  campée  sur  le  revers 
occidental  d'un  mamelon  qui  touche  dans  Touesl  à  Tanse 
ou  baie  du  Dépôt  des  naufragés,  à  distance  presque  égale  du 
cap  Sabine  et  de  Tîlot  du  Chapeau  à  cornes  (Cocked  Hat). 
Tout  va  bien.  » 

Ainsi,  huit  mois  s'étaient  écoulés  depuis  les  dernières 
nouvelles  de  la  mission  et  pendant  tout  ce  temps,  elle  était 
restée  presque  sans  provisions;  bien  faible  était  donc 
l'espoir  de  retrouver  quelques  hommes  en  vie. 

Cependant  une  embarcation  fut  détachée  de  la  Thétis 
sous  les  ordres  du  lieutenant  Colwell,  tandis  que  le  Bear, 
avec  le  commandant  de  l'expédition  à  bord,  appareillait 
pour  se  porter  à  sa  suite  vers  l'emplacement  désigné  dans  la 
dernière  note  du  lieutenant  Greely.  Au  moment  où  le  canot 
entrait  dans  la  baie,  son  équipage  aperçut  distinctement  une 
forme  humaine  se  profilant  sur  le  sommet  de  la  falaise  ; 
aussit(^t  le  patron  saisit  un  pavillon  national  au  bout  d'une 
longue  hampe  et  l'agita.  L'homme  s'arrêta,  prit  à  son  tour 
un  drapeau  et  l'éleva  au-dessus  de  sa  tête  ;  puis  on  le  vit 
descendre  péniblement  le  long  de  la  falaise.  Deux  fois  il 
tomba  avant  d'arriver  au  rivage.  Le  lieutenant  Colwell  le 
héla  dès  qu'il  put  se  faire  entendre  : 

—  Combien  êtes-vous  encore  ? 

—  Nous  sommes  sept. 

Quand  le  canot  toucha  la  plage,  l'officier  sauta  et  se  pré- 
cipita vers  l'homme  ;  il  était  effrayant  à  voir  :  ses  joues 
étaient  creuses,  ses  yeux  vivaient  une  expression  sauvage,  sa 
barbe  et  sa  chevelure  pendaient  longues  et  incultes  ;  sa 
blouse  d'uniforme  recouvrant  plusieurs  chemises  et  jaquettes 
était  sale  et  en  lambeaux.  Il  portait  un  petit  bonnet  et  de 


160  n APPORT  SUR  LE  CONCOURS   AU   PRIX  ANNUEL. 

grossiers  mocassins  de  cuir  non  tanné  enroulés  autour  des 
jambes.  Quand  il  parlait,  sa  langue  était  épaisse  et  embar- 
rassée et  sa  mâchoire  s'agitait  convulsivement. 

Arrivé  près  de  Cohvell,  ce  malheureux,  d'un  mouvement 
brusque,  ôta  son  gant  et  saisit  la  main  qu'on  lui  tendait. 

—  Où  sont- ils  ?  demanda  brièvement  Colwell. 

—  Dans  la  tente,  dit  l'homme  en  indiquant  la  direction 
par  dessus  son  épaule,  sur  la  montagne...  la  tente  est 
tombée. 

—  M.  Greely  est-il  vivant  ? 

—  Oui,  Greely  vit. 

—  Y  a-t-il  d'autres  officiers  ? 

—  Non.  Et  il  répéta  machinalement  :  la  tente  est  tombée. 

—  Qui  êtes-vous  ? 

—  Long. 

Pendant  ce  colloque,  deux  matelots,  Norman  et  Lowe, 
gravissaient  la  falaise.  Le  lieutenant  dit  au  patron  de 
prendre  Long  dans  son  canot,  puis,  après  s'être  muni  de 
pain  et  de  pemmican,  il  suivit  les  matelots.  Parvenus  sur 
la  crête,  ils  virent  devant  eux  une  plaine  désolée  et  pier- 
reuse et,  sur  un  petit  monticule,  une  tente.  Ils  s'empressèrent 
de  franchir  l'espace  qui  les  séparait  de  la  tente  d'où  sortait 
un  homme  à  tournure  martiale.  L'un  des  matelots  dit  au 
nouveau  venu  :  —  Voici  le  lieutenant,  et,  s'adressant  à 
Colwell  :  —  C'est  le  sergent  Brainard.  Aussitôt  celui-ci 
prit  la  position  réglementaire  et  s'apprêtait  à  faire  le  salut 
militaire  quand  le  lieutenant  lui  prit  la  main.  En  ce 
moment,  un  murmure  confus  sortit  de  la  tente  et  une  voix 
dit  :  —  Qui  est  là?  Le  matelot  répondit  :  —  C'est 
Norman...  Norman  qui  était  sur  le  Proleus.  Cette  réponse 
fut  accueillie  par  des  exclamations  :  —  Oh  !  c^est  Norman  ! 
et  un  faible  rire  se  fit  entendre.  La  tente  était  à  demi 
renversée  sur  son  unique  montant,  et  Ton  ne  pouvait 
parvenir  à  en  soulever  la  toile  raidie  par  la  glace  et  alourdie 
encore  par  les  pierres  posées  sur  les  bords  pour  empêcher 


RAPPORT   SUR    LE  CONCOURS   AU   PRIX  ANNUEL.  161 

Tair  de  pénétrer.  Colweil  prit  un  couteau,  fendit  la  toile  et 
jeta  un  coup  d'œil  dans  l'intérieur. 

Dn  spectacle  douloureux  s'offrit  à  sa  vue  :  d'un  côté,  près  de 
l'ouverture,  gisait,  la  tête  pendante,  une  forme  cadavérique  : 
sa  mâchoire  tombait,  ses  yeux  ouverts  étaient  fixes  et 
vitreux,  ses  jambes  restaient  inertes  ;  à  l'opposé,  était  un 
pauvre  être  vivant  à  coup  sûr,  mais  sans  mains  ni  pieds; 
une  cuiller  était  attachée  au  moignon  de  son  bras  droit. 
Deux  autres  individus,  assis  par  terre,  au  milieu  de  la  tente, 
venaient  de  décrocher  une  gourde  de  caoutchouc  attachée 
au  tnontant,et  en  versaient  le  contenu  dans  une  tasse  d'étain. 
En  face,  accroupi  sur  ses  mains  et  ses  genoux,  se  tenait  un 
homme  noir,  portant  une  longue  barbe  inculte,  enveloppé 
dans  une  robe  de  chambre  sale  et  déchirée,  avec  un  petit 
bonnet  rouge  sur  le  haut  de  la  tête  et  fixant  des  yeux  bril- 
lants et  hagards.Quand  Colweil  parut,  il  se  souleva  un  peu 
et  mit  une  paire  de  lunettes. 

«  Qui  êtes-vous?  lui  demanda  Colweil.  Sans  répondre, 
l'homme  le  regarda  d'un  air  hébété.  —  Qui  êtes-vous  ?  » 
répéta  Colweil.  Alors  un  des  hommes  éleva  la  voix:  «  C'est 
le  major...  le  major  Greely.  ^  Aussitôt  Colweil  se  précipita 
vers  lui,  en  saisissant  sa  main  :  «  Greely,  est-ce  bien  vous? 
—  Oui,  répondit  l'infortuné  d'une  voix  faible  et  brisée, 
hésitant  et  haletant  à  chaque  mot,  oui,  sept  de  nous  vivent 
encore...  nous  sommes  là...  mourant  en  hommes...  j'ai  fait 
ce  que  j'ai  pu.  »  Puis  il  retomba  épuisé. 

Auprès  de  Greely  se  trouvaient  sous  la  tente  les  sergents 
Elison  et  Fredericks,  l'infirmier  Biederbick  et  le  soldat 
Connell;  avec  Brainard  et  Long,  que  nous  avons  déjà 
nommés,  c'était  tout  ce  qui  restait  des  vingt-cinq  hommes 
de  l'expédition  polaire.  La  scène  que  contemplait  Colweil 
éjiait  vraiment  l'image  même  de  la  misère  et  de  la  désola- 
tion. Le  sol  était  couvert  de  vêtements  en  loques  et  de  sacs 
de  campement  dans  lesquels  les  malheureux  avaient  passé 
presque  tout  leur  temps  d'hivernage;  il  n'y  avait  plus  sous 

soc.  DE  GÉOGR.  —  2«  TRIMESTRE  1887.  VIII.  —  11 


16^  RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANIfUEL. 

la  tente  d'autre  nourriture  que  deux  ou  trois  tasses  d'une 
gelée  noire,  épaisse,  répugnante,  obtenue  en  faisant 
bouillir  des  lanières  découpées  dans  les  vêtements  de  peau 
de  phoque.  La  gourde  de  caoutchouc  ne  contenait  que 
deux  ou  trois  cuillerées  à  thé  d'eau-de-vie;  c'étaient  les 
dernières;  elles  s'épuisaient  au  moment  même  où  le  lieu- 
tenant entrait.  Evidemment  ces  hommes  n'avaient  plus  que 
quelques  heures  à  vivre. 

Dès  que  Colwell  se  fut  rendu  compte  de  la  situation,  il 
envoya  Long  chercher  à  bord  le  médecin  et  des  stimulants, 
puis  il  distribua  à  ceux  qui  restaient  un  peu  de  biscuit  qu'il 
avait  dans  ses  poches;  ils  le  mâchèrent  lentement;  il  leur 
en  donna  un  autre  morceau,  tandis  que  Norman  ouvrait  une 
boîte  de  pemmican;  une  partie  du  contenu  fut  distribuée 
par  petites  portions;  rien  de  plus  lamentable  que  l'aspect 
de   ces   malheureux   qui,    ne    pouvant  se   tenir  debout, 
restaient  accroupis  sur  leurs  genoux  et  tendaient  les  mains 
d'un  air  suppliant  pour  obtenir  une  nouvelle  distribution. 
Mais  on  leur  dit  que  c'était  assez  et  qu'ils  ne  pouvaient  en 
absorber  davantage  sans  danger,  Greely  réclamait  avec  force 
la  tasse  de  peau  de  phoque  bouillie,  soigneusement  ménagée 
depuis  plusieurs  jours  comme  ressource  suprême  et  disait 
qu'elle  lui  appartenait  et  qu'il  avait  le  droit  de  manger  cette 
affreuse  nourriture. 

Tandis  que  Colwell  travaillait  à  relever  la  tente,  l'un  des 
affamés  parvint  à  s'emparer  de  la  boîte  de  pemmican  à 
moitié  vide,  et,  avant  qu'on  s'en  fût  aperçu,  le  contenu 
était  absorbé. 

Pour  les  distraire  en  attendant  de  nouveaux  secours, 
Colwell  entreprit  de  leur  raconter  ce  qui  était  survenu  en 
Amérique  et  en  Europe  pendant  leur  absence;  il  fut  très 
surpris  de  voir  qu'ils  n'en  étaient  pas  tout  à  fait  ignorants  ; 
il  s'était  trouvé  que,  parmi  les  provisions  débarquées  du 
ProteuSy  étaient  deux  boîtes  de  citrons,  et  cesfrnits  étaient 
enveloppés  dans  des  fragments  de  journaux  anglais;  c  ces 


RilPPORT  SUR  LB  GONGOURS  AU  PRIX  ANNUEL.  163 

citroDs  que  votre  chère  l\emme  avait  préparés  pour  nous,  » 
disait  l'un  d'eux  à  Golwell  dans  un  éclair  d'extravagante 
fantaisie  ;  le  lieutenant  protesta  contre  cette  attention 
supposée  d'une  personne  imaginaire;  mais  déjà  l'impression 
s'était  évanouie. 

Pendant  ce  temps,  Long  arrivait  à  bord  du  Bear^  où  l'on  , 

était  obligé  de  le  bisser.  On  l'avait  confortablement  assis  dans 
un  fiaateuil  du  salon  et  chacun  l'interrogeait  sur  les  aveu- 
lares  de  la  mission  polaire.  Long,  d'une  voix  faible,  com- 
mença son  récit  :  tous  étaient  morts,  à  l'exception  de  Greely 
et  de  cinq  autres  restés  à  terre  dans  «  une  triste  détresse, 
une  bien  triste  détresse  >;  ils  avaient  passé  un  rude  hiver  et 
rétonnant  était  qu'ils  eussent  pu  en  sortir.  Rien  ne  saurait 
rendre  l'accent  avec  lequel  ce  malheureux,  brisé  et  sans 
force,  répétait  sans  cesse  :  «  Un  rude  hiver  !  un  rude  hiver  !  » 
et  beaucoup  des  officiers  qui  Tentouraient  ressentaient  une 
émotion  qu'ils  avaient  peine  à  dissimuler.  Le  premier  in- 
dice qui  leur  fût  parvenu  de  l'arrivée  des  secours  avait  été 
le  bruit   du  sifflet  à  vapeur  de  la  Thétis,  rappelant  ses 
hommes  descendus  sur  l'île  Brevoort.  Le  lieutenant  Greely 
Tavait  entendu  répercuté  faiblement  sur  la  colline,  mais  les 
autres  ne  l'avaient  pas  distingué  à  travers  les  mugissements 
de  la  tempête,  et,  quand  il  leur  dit  qu'il  entendait  le  sifflet 
d'un  navire  à  vapeur,  ils  crurent  à  une  aberration  de  son 
imagination  troublée.  Cependant   Long  sortit  et,  luttant 
péniblement  contre  le  vent,  il  alla  jusqu'au  rivage,  mais 
ne  put  rien  voir  que  la  côte  rocheuse  et  le  pied  de  la  ban- 
quise contre  lequel  la  mer  déferlait  avec  rage.  Ce  fut  pour 
lui  un  amer  désappointement.  Il  s'en  retourna  le  cœur  brisé, 
puis  ne  put  résister  à  la  tentation  de  revenir  à  la  plage 
C'est  alors  qu'il  aperçut  le  canot  qui  entrait  dans  la  baie. 
Après  tant  de  mois  de  vaine  attente,  il  se  crut  le  jouet  d'un 
rêve  ;  mais  quand  il  vit  le  patron  agiter  le  pavillon  aux 
chères  couleurs  de  la  patrie,  il  comprit  que  les  secours 
arrivaient  enfin. 


164  RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX   ANNUEL. 

Dès  que  les  malheureux  restés  à  terre  furent  suffisam- 
ment réconfortés  pour  être  en  état  de  supporter  le  trajet, 
on  les  transporta  à  bord. 

Notre  compatriote,  le  docteur  Pavy,  avait  joué  un  rôle 
des  plus  actifs  dans  les  explorations  scientifiques  aux  envi- 
rons du  fort  Conger  et  il  avait  rendu  de  grands  services 
pendant  les  pénibles  travaux  de  la  retraite  vers  le  sud.  Mais 
sa  santé  n'avait  pu  résister  aux  privations  du  dernier  hiver; 
il  s'affaiblissait  rapidement  et  allait  sans  doute  succomber 
aux  étreintes  de  la  terrible  maladie,  lorsqu'il  voulut  sortir 
seul,  se  traînant  avec  peine;  il  tomba  dans  une  crevasse  de 
glace  et  disparut  englouti.  Il  a  noblement  représenté  la 
France  dans  la  dernière  et  la  plus  dramatique  des  explo- 
rations polaires  et  nous  regretterons  qu'il  ne  puisse  recevoir 
de  nos  mains  la  récompense  due  à  ses  efforts  ;  du  moins  nous 
est-il  permis  d'associer  plus  particulièrement  sa  mémoir,e  à 
l'honneur  que  vous  faites  à  son  chef,  le  lieutenant  Greely, 
en  lui  décernant  la  médaille  d'or  du  prix  de  la  Roquette. 


M.   ALEXANDRE    GRENIER 

M.  A.  Germain,  rapporteur. 

médaille  d'or.  —  Prix  Erbard. 

Les  belles  cartes  hydrographiques  de  la  marine,  tant  de 
fois  admirées  et  récompensées  dans  les  expositions,  ne  sont 
pas  seulement  des  œuvres  scientifiques  de  premier  ordre  : 
elles  joignent,  pour  la  plupart,  au  mérite  de  l'exactitude  du 
contour  des  côtes  et  du  relief  sous-marin,  celui  du  fini  et  de 
la  précision  de  la  gravure. 

Un  grand  nombre  de  feuilles  que  le  service  hydrographi- 
que delà  marine  livre  à  nos  officiers  sont,  à  ce  point  de  vue, 
de  véritables  chefs-d'œuvre  qui  permettent  de  lire  avec 
clarté  les  accidents  du  terrain  et  les  détails  hydrographiques 
dont  ces  cartes  abondent. 


RAPPORT   SUR  I.E  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.  io(> 

Ce  n'est  pas  en  quelques  mois  que  se  forment  ces  habiles 
graveurs  en  taille-douce  qui,  penchés  sur  le  burin,  sont 
plus  soutenus  par  la  satisfaction  de  produire  une  belle 
carte  que  par  Tappât  de  modestes  salaires;  à  l'habileté  de  ia 
main,  qui  ne  s'acquiert  qu'avec  le  temps,  ils  doivent  joindre 
le  sentiment  de  la  topographie  et  le  respect  de  l'exactitude 
mathématique. 

Ces  modestes  travailleurs  sont  moins  heureux  que  leurs 
confrères  en  gravure  de  médailles  et  d'estampes;  ils 
n'arrivent,  quel  que  soit  leur  talent,  ni  à  l'Institut,  ni  à  la 
fortune.  Le  métier  est  plus  dur  encore  depuis  que  ces  tra- 
vaux se  donnent  par  soumission  cachetée,  moyen  écono- 
mique sans  doute,  mais  à  l'avantage  des  jeunes  dont  la 
main  et  les  yeux  ne  sont  pas  encore  fatigués  par  l'outil  et 
les  veilles. 

Entre  tous,  la  Commission  desprix-a  distingué  M.  Alexan- 
dre Grenier  qui,  depuis  trente-quatre  ans,  n'a  cessé  de  gra- 
ver pour  le  Dépôt  de  la  marine  un  nombre  considérable  de 
cartes  avec  un  soin,  une  habileté  qui  lui  font  le  plus  grand 
honneur,  et  qui,  à  l'âge  de  soixante-dix  ans,  est  encore  un 
des  maîtres  incontestés  de  la  gravure  des  cartes. 

M.  Grenier  est  né  à  Paris  en  1817;  ce  fut  dans  le  modeste 
atelier  de  bijouterie  de  son  père  qu'il  prit  goût  à  la  gra- 
vure. Il  eut  pour  maître  M.  Gollin,  dont  le  nom  est  bien 
connu  des  cartographes,  et  collabora  tout  jeune  aux  belles 
productions  de  son  professeur,  jusqu'à  l'époque  de  son 
admission  au  Dépôt  des  cartes  et  plans  de  la  marine,  en 
1853-  On  doit  à  son    burin,  en  dehors  de   travaux  cou- 
rants, une  cinquantaine  de  très  belles  cartes  grand-aigle, 
parmi  lesquelles  il  faut  rappeler  le  plan  du  Morbihan,  levé 
par  M.  Bouquet  de  la  Grye  ;  la  carte  du  détroit  de  Messine;  la 
carte  générale  du  bassin  oriental  de  la  Méditerranée;  celle 
du  Japon,  levée  par  M.  le  capitaine  de  frégate  Banaré,  etc. 
^es  travaux  lui  valurent  une  médaille  de  bronze  à  l'Expo- 
Mtion  universelle  de  1878. 


\ 


166     RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

Ed  décernant  le  prix  Erbard  (médaille  d'or)  à  M.  Alexan- 
dre Grenier,  la  Société  de  Géographie  fait  œuvre  de  justice, 
en  môme  temps  qu'elle  est  certaine  de  répondre  aux  inten- 
tions des  généreux  fondateurs  qui  ont  institué  ce  prix  pour 
récompenser  des  artistes  habiles  et  dont  le  nom  est  trop 
souvent  oublié. 

M.  jôret 

PROFESSEUR  A   LA  FACULTÉ  DES  LETTRES  D'AIX 

M.  E.-T.  damy,  rapporteur. 
Prix  Jonuurd. 

Votre  Commission  des  récompenses  a  décerné  cette  année 
le  prix  Jomard  à  un  excellent  ouvrage  récemment  publié 
par  M.  Joret,  professeur  à  la  faeulté  des  lettres  d'Aix,  et  qui 
a  pour  titre  : 

JeannBaptiste  Tavernier,  écuyer,  baron  (TAubanne, 
chambellan  du  grand  électeur,  d'après  des  documents  nou^ 
veaux  et  inédits  ^. 

Tavemier,  dont  ce  volume  nous  retraee  l'existence  aven- 
tureuse, fut  le  plus  entreprenant,  le  plus  audacieux  voyageur 
du  xvii*  siècle.  Venu  avant  Bemier,  Thévenot  et  Chardin, 
il  leur  a  ouvert  la  voie,  mais  il  les  surpasse  tous  trois  par  le 
nombre  et  par  l'étendue  de  ses  itinéraires. 

Il  était  à  peine  sorti  de  l'adolescence,  qu'il  avait  déjà  par- 
couru l'Europe  presque  entière  ;  à  vingt-cinq  ans,  il  prenait 
pour  la  première  fois  la  route  de  l'Orient  (1630),  et  rentrait 
en  1668  seulement  de  son  sixième  et  dernier  voyage.  Pen- 
dant ces  trente-huit  années,  il  avait  visité  dix  fois  la  Perse, 
parcouru  à  plusieurs  reprises  THindoustan  dans  toute  son 
étendue,  poussé  jusqu'à  Java  et  fait  le  tour  de  l'Afrique. 

Habile,  dès  sa  jeunesse,  à  gagner  la  faveur  des  puissants 

1.  Paris,  Pion,  1886.  1  vol.  in-8. 


RAPPORT  SDR  LE  CONCOURS    AU  PRIX  ANNUEL.  167 

du  jour,  il  fat,  tour  à  tour,  quoique  protestant,  le  protégé 
du  père  Joseph,  rÉminence  grise,  et  des  Lamoignon,  ces 
grands  amis  des  jésuites,  en  même  temps  qu'attaché  à  la 
maison  du  duc  d'Orléans.  Après  avoir  été  accueilli  avec 
dislinclion  à  la  cour  de  Ghah-Abbas,  le  sophi  de  Perse,  et  à 
celle  d'Aureng-Zeb,  le  conquérant  de  l'Inde,  il  fut  anobli  en 
1670  par  Louis  XIV,  et,  en  1684,  Frédéric-Guillaume,  le 
grand  électeur,  lui  donna  la  clef  de  chambellan  et  le 
nomma  même  son  ambassadeur  auprès  du  grand  Mogol. 

Mis  ainsi  en  contact  avec  quelques-uns  des  plus  puissants 
princes  de  son  temps,  il  est  témoin  des  événements  les  plus 

importants:  il  assiste  à  la  bataille  de  la  Montagne-Blanche 
etvoitGustavc-Adolphe  envahir  l'Allemagne,  ou  bien  il  nous 
raconte  la  sanglante  révolution  qui  renverse  Chah-Djihan  et 
met  Aureng-Zeb  sur  son  trône.  Ses  démêlés  avec  la  Com- 
pagnie hollandaise  des  Indes  Orientales,  ses  rapports  avec 
Chappuzeau,  qui  mêlèrent  un  instant  son  nom  à  la  polémique 
religieuse,  enfin  l'obscurité  qui  nous  dissimule  ses  derniers 
instants,  tout  cela  contribue  encore  à  donner  un  intérêt 
tout  particulier  à  cette  grande  figure. 

Et  pourtant^  non  seulement  Tavemier  n'avait  point  son 
Ustorien,  mais  encore  les  notices  incomplètes  que  lui  ont 
consacré  les  Dictionnaires  biographiques  sont  remi^lie^  des 
erreurs  les  plus  inexplicables.  Weiss,  dans  la  Biographie 
universelle  ;  les  frères  Haag,  dans  la  France  protestante, 
d'ordinaire  si  bien  informés,  n'arrivent  môme  pas  à  fixer  la 
tiate  de  son  premier  départ  pour  l'Orient,  ignorent  son 
voyage  à  Berlin  en  1684,  lui  font  explorer  Sumatra  et  les 
côtes  de  la  Chine  qu'il  n'a  jamais  visitées  et  ne  disent 
presque  rien,  en  revanche,  de  ses  voyages  à  la  fois  si  obscurs 
et  si  curieux  dans  la  Perse  et  dans  l'Hindoustan. 

Jamais  de  voyageur  célèbre  n'a  été  si  mal  étudié,  et  pour- 
^t  jamais  vie  de  voyageur  ne  mérita  davantage  d'être  ntiise 
sous  les  yeux  des  lecteurs  de  plus  en  plus  nombreux  qui 
s'intéressent  aux  choses  de  la  géographie.  M.  Charles  Joret 


L 


168  RAPPORT   SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

a  donc  bien  mérité  de  la  science  en  entreprenant  le  volume 
que  notre  Société  couronne  ce  soir. 

Le  «  Journal  »  du  voyage  que  J.-B.  Tavernfer  fit  en  1684 
auprès  du  grand  électeur,  retrouvé  par  M.  Joret  dans  un 
manuscritdela  bibliothèque  Méjane,  a  étéle  pointde départ 
de  ces  recherches.  Des  documents  nouveaux  découverts  à 
Uzès  et  dans  les  archives  de  Lausanne,  d'autres  tirés  des 
archives  secrètes  de  Prusse  et  de  celles  de  Moscou  sont  venus 
successivement  s'ajoutera  la  relation  inédite.  Enfin,  étudiés 
de  plus  près  et  mieux  interprétés,  les  trois  volumes  laissés 
par  Tavernier  ont  éclairé  presque  tous  les  points  obscurs 
qui  subsistaient  dans  la  biographie  de  l'infatigable  voyageur. 
Cette  biographie  est  assez  bieu  faite,  on  peut  le  dire,  pour 
qu'il  reste  désormais  peu  de  changements  à  y  apporter. 

Ce  que  l'historien  de  Tavernier  a  surtout  bien  établi,  c'est 
la  place  importante  que  le  voyageur  occupe  dans  l'histoire  du 
commerce  et  dans  celle  des  cojinaissances  géographiques  du 
XYii®  siècle.  On  ne  soupçonnait  point  la  grandeur  de  ses  en- 
treprises commerciales  ;  on  ne  voyait  en  lui  qu'un  gros  mar- 
chand de  pierres  précieuses.  Il  embrassait  cependant  dans 
son  négoce  toutes  les  choses  d'Orient,  laines  fines  de  Cara- 
manie,  indigo,  parfums,  etc.,  qu'il  importait  en  France. 
On  trouve  dans  ses  Relations  les  renseignements  les  plus 
précieux  sur  la  nature  et  la  valeur  des  marchandises  de 
l'Orient  et  sur  les  moyens  de  se  les  procurer.  Il  ne  s'est  point 
borné  d'ailleurs  à  ces  indications  purement  commerciales  ; 
il  a  donné  de  la  Perse,  de  l'Hindoustan  et  de  plusieurs  con- 
trées de  l'Asie  méridionale,  encore  presque  inconnues  chez 
nous,  des  descriptions  qu'on  peut  lire  encore  aujourd'hui 
avec  intérêt  ;  enfin  il  a  été  le  premier  en  France  à  parler  du 
Tonkin,  qu'un  de  ses  frères  avait  visité  à  plusieurs  re- 
prises. 

Il  n'était  pas  inutile  de  rappeler  ces  services  rendus  par 
Tavernier  au  commerce  et  à  la  géographie,  et  l'on  ne  sau- 
rait trop  remercier  son  historien  de  les  avoir  remis  en  hon- 


■■  .-.-i 


RAPPORT  SUR   LE  CONCOURS   AU   PRIX  ANNUEL.  i6*J 

neur.  M.  Gh.  Joret  a  cru  devoir  faire  plus  encore.  Il  a  essayé 
de  reconstituer  les  divers  itinéraires  suivis  par  l'intrépide 
marchand  dans  ses  six  voyages  d'Orient,  voyages  sur  lesquels 
nous  n'avons  que  des  renseignements  incomplets.  Tavernier 
se  proposait,  avant  tout,  dans  ses  Relations ,  de  faire  con- 
naître les  différentes  routes  qui,  de  son  temps,  conduisaient 
en  Perse  ou  dans  l'Inde  ;  quant  à  ses  voyages  eux-mêmes, 
il  n'en  a  raconté  le  plus  souvent  que  des  épisodes  isolés  ; 
aussi  arrive-t-il  de  le  perdre  de  vue  pendant  des  années 
entières,  et  est-il  parfois  bien  difficile  de  savoir  au  juste 
quelle  route  i^  prend  pour  se  rendre  dans  la  capitale  de 
la  Perse  ou  dans  celle  d'Aureng-Zeb.  Grâce  à  l'étude  com- 
parée des  divers  récits  du  voyageur  et  au  classement  fort 
attentif  des  renseignements  qu'il  nous  donne,  en  passant,  sur 
une  ville  qu'il  a  visitée,  sur  un  événement  dont  il  a  été  témoin, 
M.  Joret  peut  le  suivre  presque  pas  à  pas  dans  ses  six  voyages. 
En  lisant  la  préface  dite  Dessein  de  V auteur ^  imprimée  en 
tête  des  Relations  y  on  est  mis  au  courant  de  la  vie  de  Taver- 
nier jusqu'à  l'âge  de  vingt-cinq  ans  ;  on  suit  sa  carrière  dans 
les  récits    de  ses   explorations  jusqu'à  sa  soixante-qua- 
trième année  (1669).  Les  renseignements  autobiographiques 
font  alors  défaut  et  l'historien  ne  peut  y  suppléer  qu'en 
puisant  dans  les  écrits  des  contemporains,  surtout  dans  ceux 
de  Ghappuzeau,  coreligionnaire  et  ami  du  grand  voyageur. 
Tavernier  a   renoncé  presque  complètement  au  négoce  : 
anobli  par  le  roi,  possesseur  de  la  baronnie  d'Aubonne  en 
Suisse,  il  ne  songe  plus,  après  avoir  mis  ordre  à  ses  affaires, 
qu'à  publier  le  résultat  des  observations  qu'il  a  faites  pen- 
dant trente-huit  ans  d'entreprises  les  plus  diverses  à  travers 
le  monde  oriental.  Une  période  de  repos  commence  pour 
lui;  de  marchand  il  est  devenu  écrivain, et  simplement,  vé- 
ridiquement, il  dit  ce  qu'il  a  vu,  observé  et  appris  dans  ses 
longs  et  fructueux  voyages.  Ces  Relations  ont  été  vraisem  - 
blablement  retouchées  par  une  main  amie,  celle  de  Ghap- 
puzeau peut-ôtre,  ou  du  secrétaire  de  Lamoignon,  mais  pour 


I 

J 


170  RAPPORT  SUR   LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL. 

le  fond,  elles  sont  évidemment  de  Tavernier  lui-même,  et 
c'est  ce  qui  en  fait  la  valeur  historique  et  scientifique. 

Composées  d'après  les  notes  qu'il  avait  amassées  dans  ses 
divers  voyages,  sur  les  Mémoires  dont  il  parle  à  plusieurs 
reprises,  les  Relations  de  Tavernier  ont  une  exactitude  que 
ne  sauraient  avoir  des  récits  rédigés  par  un  étranger  de 
longues  années  après  les  évéuemenls,  et  tout  ce  que  dit 
l'historien  du  célèbre  voyageur  nous  paraît  incontestable. 
Il  venge  fort  bien  son  héros  des  vaines  accusations  dont  son 
œuvre  a  été  parfois  l'objet. 

M.  Joret  a  rendu  un  autre  service  encore  à  Ja  mémoire  de 
Tavernier.  Le  premier,  il  a  fait  connaître  le  rôle  politique 
que  le  voyageur  français  fut  appelé  à  jouer,  quand  Frédéric- 
Guillaume  voulut  l'associer  à  sa  politique  coloniale..  Bien  que 
souverain  d'un  État  presque  entièrement  continental,  sans 
flotte,  sans  port,  le  grand  électeur  avait  conçu  le  hardi  pro* 
jet  de  faire  du  Brandebourg  une  puissance  maritime  et, 
grâce  au  concours  dévoué  du  Hollandais  Raule,.  il  fut  assez 
heureux  pour  y  parvenir.  En  1684  il  avait  à  sa  disposition 
une  flotte  de  vingt-sept  bâtiments  ;  une  Compagnie  Électa^ 
raie  était  créée  pour  faire  le  commerce  sur  les  côtes  de 
l'Afrique  occidentale,  des  établissements  coloniaux  étaient 
fondés  en  Guinée,  au  mont  Mamfro  {Gross-Friedrichsberg) 
et  à  Accada  {Dorolkeen-Schanze);  d'autres  devaient  l'être 
bientôt  dans  l'île  d'Arguin  et  â  Saint-Thomas. 

Encouragé  par  ces  succès,  Frédéric-Guillaume  songea  à 
nouer  des  relations  commerciales  avec  l'Orient.  Dans  ce 
dessein  il  s'adressa  à  Tavernier,  qui,  malgré  ses  soixante- 
dix-neuf  ans^  se  rendit  à  ses  invitations  et  ne  quitta  Berlin 
qu'après  avoir  jeté  les  bases  d'une  Compagnie  de  commerce 
des  Indes  Orientales. 

Nommé  chambellan  par  l'électeur  et  son  représentant  au- 
près du  grand  Mogol,  Tavernier  revint  à  Paris,  afin  de 
réaliser  en  vendant  sa  propriété  d'Aubonne  la  somme  d'ar- 
gent pour  laquelle  il  devait  contribuer  à  la  fondation  de  la 


RAPPORT  SUR  LE  CONCOURS  AU  PRIX  ANNUEL.    171 

nouvelle  Compagnie.  L'acte  de  vente  d'Aubonne,  retrouvé 
par  M.  Ch.  Joret,  est  du  17  février  1685. 

Rien  ne  semblait,  dès  lors,  devoir  le  retenir  en  France,  et 
cependant  il  ne  retourna  pas  à  Berlin.  Un  nouveau  dessein  * 
a  surgi  dans  son  esprit.  Malgré  son  grand  âge,  il  a  formé 
le  projet  de  gagner  pour  la  septième  fois  l'Orient,  et  cette 
fois  à  travers  l'empire  russe.  Il  part  de  Suisse,  traverse 
rAllemagne  occidentale;  à  la  fin  de  Tannée  1688,  il  est  à 
Copenhague  oti  le  publicité  Rustgaard  lui  fait  visite;  il 
gagne  la  Suède,  et  en  février  1689  (un  document  découvert 
par  M.  Tokmakof  nous  l'apprend),  il  arrive  à  Smolensk  avec  . 
un  passeport  suédois.  Le  16  du  même  mois,  il  est  autorisé 
à  se  rendre  à  Moscou  oti  il  succombe,  en  juillet  1689,  à  l'âge 
de  quatre-vingt-cinq  ans. 

c  On  ne  peut  se  défendre  d'un  sentiment  de  tristesse,  dit 
M.  Joret,  en  voyant  le  célèbre  voyageur,  après  avoir  affronté 
tant  de  fatigues  et  fait  de  si  grandes  choses,  victime  de 
Timplacable  destinée,  tomber  seul  et  presque  inconnu  sur 
cette  terre  étrangère.  »  Ajoutons  que,  bien  qu'il  ait  disparu 
amsi  obscurément  et  loin  de  la  patrie,  sa  mémoire  n'en  a 
point  été  atteinte  :  on  ne  lit  plus  Tavernier  comme  au  com- 
mencement du  xvm®  siècle  *,  mais  il  est  demeuré,  en  dépit 
de  quelques  détracteurs,  une  des  grandes  figures  de  son 
temps,  et  ses  écrits  sont  restés,  suivant  l'expression  de 
VEnglish  Cyclopœdiay  «  d'une  valeur  inappréciable  pour 
Thislorien  et  pour  le  géographe  ». 

1.  II  a  paru  dans  la  seule  année  1713  trois  éditions  de  ses  Voyages. 


\ 


j 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE* 

SCR    LE 

THIBET    OI^IBISTTAXj 

PAR 
J.  L.  nUTREUIIi  DE  RHIAS 


Paris,  octobre  1880. 

Arani-propos.  —  Les  précurseurs.  —  La  question  du  Thibet.  —  But  de 
ce  mémoire,  origine  de  la  carte  qui  raccompagne.  —  Programme 
général  du  mémoire,  cadre,  projection,  dessin  et  orthographe  de  la 
carte.  —  Explication  de  quelques  termes  usuels.  —  Liste  des  docu- 
ments à  consulter.  —  Observations  sur  les  documents.  —  La  carte  de 
d*Anvllle  doit  ôtre  la  base  de  notre  étude.  —  Avertissement. 

De  tous  les  pays  civilisés  ou  organisés,  le  a  Ou  Szou 
Dzang  »,  Tancien  royaume  des  c  Thou  po  »,  dont  on  a 
fait  Thou  bo  et  Thibet,  est  certainement  le  plus  ignoré.  Ce 
n'est  pas  que  Ton  manque  d'ouvrages  traitant  de  la  géogra- 
phie et  de  rhistoire  du  Thibet  :  la  bibliographie  chinoise, 
les  relations  des  missionnaires  et  des  voyageurs  ont  été 
mises  à  profit  depuis  longtemps.  Mais  ces  ouvrages  sont, 
pour  la  plupart,  si  visiblement  écrits  avec  des  idées  pré- 
conçues ou  à  un  point  de  vue  trop  particulier,  ils  présentent 
de  si  vastes  lacunes,  et  leur  lecture  laisse  tant  de  doutes 
dans  l'esprit,  qu'on  les  achève  sous  Timpression  d'un  rêve 
ou  de  l'inconnu. 

Les  Précurseurs.  —  Toute  inconnue  excite  notre  curio- 
sité. Aussi,  de  nombreux  et  considérables  efforts  ont-ils  été 
tentés  pour  dévoiler  cette  contrée  dont  le  charme  mysté- 
rieux est  dû  surtout  à  sa  position  au  cœur  de  l'Asie  et  à  la 

1.  Voir  les  cartes  (quatre  feuilles  de  construction  et  une  carte  du  Thibet 
oricntnl)  jointes  à  ce  numéro. 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE    SDR    LE   THIRET   ORIENTAL.      173 

redoutable  ceinture  alpestre  qui  l'enferme,  semblable  aux 
côtes  abruptes  d'une  mer  intérieure  aux  profondeurs  acci- 
ilentées  qu'aurait  mises  à  nu  un  dessèchement  mille  fois 
séculaire. 

Parmi  les  pionniers  de  cette  terre  entrevue,  nous  comp- 
tons plus  d'un  compatriote.  Jusqu'à  présent  même,  les  mis- 
sionnaires français  sont  les  Européens  qui  ont  voyagé  et 
résidé  le  plus  longtemps  dans  ce  pays  ou  sur  ses  frontières 
orientales.  D'Anvilleen  a  été  le  premier,  et  en  est  encore, 
pour  la  plus  grande  partie,  le  seul  vrai  géographe.  Que 
ne  pouvons-nous  ajouter  à  ces  titres  ceux  qu'aurait  acquis 
F.  Garnier  s'il  eût  été  libre  d'aller  chercher  les  sources  du 
Mékong  en  dirigeant,  suivant  ses  propes  vues,  l'exploration 
dont  il  avait  été  le  véritable  promoteur.  Ceci  soit  dit  sans 
vouloir  affaiblir  en  rien  l'expression  des  éloges  que  l'homme 
le  plus  autorisé,  F.  Garnier,  a  été  le  premier  à  payer  à  son 
chef,  le  commandant  Doudart  de  la  Grée. 

Souvenir  oblige.  Les  premières  lignes  de  ce  mémoire 
devaient  être  un  hommage  rendu  à  ceux  de  nos  compatriotes 
dont  les  travaux  ont  été  le  plus  utiles  à  la  science  géographi- 
que au  Thibet  on  à  la  vulgarisation  de  ces  connaissances  : 
particulièrement  à  d'Anville,  au  P.  Hue,  à  l'abbé  Desgodins 
et  à  F.  Garnier. 

Au  point  de  vue  de  la  géographie  et  des  voyages,  nos 
compatriotes  sont  donc  encore  au  premier  rang  des  Euro* 
péens  qui  se  sont  intéressés  au  Thibet  oriental  ;  mais  tan- 
dis que  nous  nous  reposons,  les  Anglais,  réveillés  par  des 
commentateurs  distingués  tels  que  Pemberton,  le  colonel 
Yule,  Gordon,  etc.,  et  poussés  par  leur  esprit  entreprenant, 
se  préparent  à  suivre  les  voies  que  leurs  officiers  ont  recon- 
nues près  des  frontières,  et  sur  lesquelles  ils  ont  lancé  en 
éclaireurs  des  Pandits,  ou  Hindous,  que  le  service  topogra- 
phique de  rinde  dresse  aux  explorations  scientifiques. 

La  question  du  Thibet.  —  De  grands  changements  se 
produiront  d'ici  peu  dans  cette  partie  du  monde  :  l'homme 


i74     MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR   LE  TOIBET  ORIENTAL. 

de  science  y  cherche  les  solutions  de  bien  des  problèmes  qui 
n*intéressent  pas  moins  le  monde  des  affaires  et  celui  de  la 
politique;  et,  en  dépit  d'une  froideur  calculée,  celui-ci  n'est 
ni  le  moins  curieux,  ni  le  moins  impatient.  L'Europe  n*aora 
pas  attendu  le  xx*  siècle  pour  se  passionner,  s'électriser  de 
politique  asiatique  ;  elle  comprend  l'importance  de  ce  facteur 
sur  son  avenir  économique,  social,  politique;  il  lui  semble, 
matérialisant  la  question,  que  celui-là  en  sera  le  maître  qui 
planera  de  plus  haut,  et  possédera  le  centre  d'où  s'écoulent, 
dans  toutes  les  directions,  les  grands  fleuves,  organes  fécon- 
dateurs du  plus  ancien  continent. 

A  divers  titres  donc,  quatre  puissances,  surtout:  l'Angle- 
terre et  la  Russie,  la  France  et  la  Chine  ont  aujourd'hui  le 
plus  grand  intérêt  à  être  fixées  sur  leur  voisine:  leThibet,  et 
sur  les  bassins  supérieurs  des  fleuves  qui  baignent  l'Inde  et 
la  ïarlarie,  Tlndo-Chine  et  la  Chine. 

L'état  plus  ou  moins  indépendant  —  ou  sauvage,  pour  par- 
ler comme  les  plus  forts  —  des  populations  des  frontières 
du  Thibeta  facilité  jadis  la  conquête  de  ce  pays  parlaChine, 
comme  il  facilite  aujourd'hui  la  rapide  extension  de  l'Angle- 
terre dont  l'intérêt  est  de  faire  admettre  que  le  protectorat 
chinois  y  est  aussi  nominal  que  possible,  et  que  diverses 
régions  du  Thibet  sont  soumises  de  la  même  façon  au  gou- 
vernement de  Lhassa. 

Déjà,  le  Ladack,  une  partie  du  Boutan,  le  Sikkim  sont 
tombés  entre  les  mains  de  nos  voisins.  Nous  verrons  bientôt 
que,  par  la  vallée  de  l'Iraouady,  ils  couperont  le  Thibet  de 
la  Chine  et  que  du  haut  Iraouady  au  haut  Mékong,  il  n'y  a 
qu'un  pas  insignifiant  à  franchir. 

Si  les  progrès  de  l'Angleterre  peuvent  inquiéter  la  Chine 
et  la  France,  ils  ont  aussi  éveillé  et  appelé  vers  le  Thibet 
l'attention  des  populations  de  l'Asie  centrale  et  septen- 
trionale et  celle  de  la  Russie.  Non  moins  habile  peut-être 
que  l'Angleterre  à  faire  reconnaître  les  frontières  du  Thibet, 
la  Russie  compte^  parmi  ses  plus  célèbres  explorateurs,  le 


■éVOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET  ORIENTAL.      175 

colonel  Prjéwalski  qui,  de  la  Mongolie,  s*est  déjà  avancé 
jusqu'à  environ  200  kilomètres  dans  le  nord  de  Lhassa. 

But  de  ce  mémoire.  Origine  de  la  carte  qui  raccom- 
pagne, —  Mais  nous  n'avons  pas  à  suivre  toutes  ces  tenta- 
tives, ni  à  compiler  les  documents  géographiques  et  histori- 
ques du  Tbibet.  Notre  tâche  est  à  la  fois  plus  restreinte  et 
plus  lourde. 

Plus  restreinte  :  parce  que  nous  ne  nous  occuperons  au 
point  de  vue  géographique  que  de  la  partie  du  Thibet  la  plus 
intéressante  pour  nous,  c'est  à  dire  du  Thibet  sud-oriental 
comprenant  :  une  partie  de  la  province  de  Oui,  dont  la  prin- 
cipale ville,  Lhassa,  est  eu  même  temps  la  capitale  du  Thibet, 
et  une  partie  de  la  province  de  Kham,  dont  la  moitié  orien- 
tale est  placée  aujourd'hui  sous  le  gouvernement  direct  du 
Sétchouen  ou  de  la  Chine. 

Notre  tâche  est  plus  lourde  :  parce  qu'il  ne  s'agit  point  de 
compiler  tous  les  documents  relatifs  à  la  vaste  région  où 
viennent  converger  les  plus  beaux  fleuves  de  l'Asie  :  le 
Yœrou  dzang  bo  (Tsan  po)  ou  Brahmapoutre,  le  Ken  pou 
(Gakbo)que  nous  identifierons  avec  l'Ivaouady,  la  Salouen, 
le  Mékong  et  le  Yang  tse  Kiang;  mais  de  discuter  tons  les 
renseignements  recueillis  jusqu'à  ce  jour  pour  aboutir  à 
reconstituer  la  carte  du  Thibet  oriental. 

Sous  ce  rapport,  nous  espérons  que  ce  travail  intéressera 
également  géographes  et  cartographes  de  tous  pays. 

Il  ya  déjàlongtemps  que  j'ai  commencé  la  carte  du  Thibet 
oriental  jointe  à  ce  mémoire,  car  elle  est  comprise  dans  ma 
carte  générale  de  l'extrême  Orient  méridional,  carte  com- 
mencée en  1877  et  qui  fut  exposée  manuscrite  à  Venise  lors 
du  Congrès  géographique  international.  Je  la  tins  au  courant 
des  explorations  nouvelles  jusqu'en  1883,  époque  à  laquelle 
d'autres  occupations  interrompirent  mon  travail  que  j'ai 
repris  au  mois  de  juillet  de  cette  année.  C'est  par  le  Thibet 
que  je  rentrai  en  extrême  Orient.  Celte  partie  de  ma  carte 
de  1883  a  donc  été  remaniée  comme  on  le  verra  ;  mais  elle 


476      MÉMOIRE    GÉOGRAPHIQUE    SUR   LE   THIBET   ORIENTAL. 

constitue  ainsi  une  carie  du  Thibet  oriental  si,  différente 
de  tout  ce  qui  a  paru  jusqu'à  présent,  qu'il  devenait  néces- 
saire de  montrer  comment  elle  a  été  établie;  et  le  meilleur 
moyen  m'a  paru  être  de  suivre  Tordre  de  mon  propre 
travail  en  abrégeant  le  plus  possible  les  détails. 

En  me  mettant  à  l'œuvre,  j'ai  d'ailleurs  reconnu  que  tout 
autre  système  d'exposition  serait  défectueux.  C'est,  en  effet, 
en  étudiant  les  documents  suivant  leur  ordre  chronologique 
qu'on  se  rend  bien  compte  de  la  façon  dont  on  doit  les 
utiliser,  à  moins  qu'on  admette  avec  les  géographes  pour 
rire  «  que  les  documents  les  plus  récents  soient  forcément 
les  plus  exacts,  et  qu'il  suffise  de  les  reporter  sur  une  carte 
pour  prétendre  l'avoir  corrigée  ».  Aussi,  que  de  cartes 
nouvelles  voyons-nous  paraître,  qui  sont,  dans  leur  ensem- 
ble, moins  exactes  que  celles  qu'on  a  eu  la  prétention  de 
corriger;  et  cela  parce  qu'on  ne  veut  pas  se  donner  la  peine 
de  faire  soi-même  l'étude  ab  ovo  des  documents,  étud  e  abso- 
lument indispensable  pour  corriger  comme  pour  dresser  une 
carte.  Cette  étude  doit  être  entreprise  avec  une  complète 
indépendance  d'esprit.  Le  géographe  ne  doit  voir  que  des 
documents,  et  ne  point  se  soucier  de  toutes  les  «  Autorités  » 
•  qui,  pour  la  plupart,  reposent  sur  des  titres  douteux  ;  il  sera 
toujours  temps  pour  lui  de  les  reconnaître  quand  le  résultat 
de  ses  propres  travaux  lui  aura  prouvé  que  tel  ou  tel  géogra- 
phe ou  commentateur  avait  vraiment  mérité  ce  titre  d'autorité 
compétente  par  des  études  sérieuses. 

Programme  général.  —  Voyons  maintenant  les  grandes 
lignes  de  notre  programme. 

Après  avoir  précisé  les  limites  du  travail,  nous  indiquerons 
toutes  les  sources  d'informations;  puis,  d'une  lecture  ou 
étude  préliminaire,  nous  déduirons  la  marche  que  nous 
aurons  à  suivre. 

Dans  la  première  partie,  étude  de  géographie  mathéma- 
tique, nous  expliquerons  la  reconstitution  de  la  carte  de 
d'Anville,  et  nous  exposerons  le  système  de  raccordement 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE   THIBET  ORIENTAL.       177 

des  fleuves  du  Thibet,  de  l'Inde  et  de  la  Birmanie  qui  en 
résulte. 

La  deuxième  partie,  complément  de  la  première,  sera 
consacrée  à  la  discussion  de  documents  spéciaux  sur  la 
partie  sud-est  du  Thibet,  et  des  données  récemment  obte- 
nues par  le  Pandit  A.  K.  (Krîchna).  On  verra  qu'il  n'y  avait 
pas  lieu  de  les  prendre  pour  base  d'un  nouveau  travail,  mais 
qu'on  pouvait  les  utiliser  comme  détails  entre  des  positions 
mieux  déterminées,  car  la  carte  qui  résume  les  résultats  de 
ce  beau  voyage  est  radicalement  fausse. 

Enfin,  dans  la  troisième  partie,  sur  un  croquis  de  délimi- 
tation des  principaux  bassins  hydrographiques,  nous  exami- 
nerons, au  point  de  vue  hydrologique,  les  diverses  hypothèses 
relatives  àl'important  problème  de  Tidentification  des  fleuves 
du  Thibet,  et  nous  verrons  que  les  résultats  de  cette  étude 
hydrologique  confirmeront  ceux  de  notre  étude  purement 
géographique  aii  point  que,  si  nos  positions  de  Lhassa  et  de 
Bathang  sont  exactes,  toutes  les  autres  doivent  l'être  à  en- 
viron 10  milles  près,  ce  qui  est  bien  quelque  chose  pour  une 
région  dont  la  cartographie  a  été  bouleversée,  et  qui  contient 
des  erreurs  manifestes  de  plus  de  soixante  milles  ! 

CadreyprojectioUy  dessin  et  orthographe  de  la  carte.  Expli- 
cation de  quelques  termes  usuels.  —  Le  cadre  que  nous 
nous  sommes  fixé  est  compris,  à  peu  près,  entre  les  méri- 
diens de  Lhassa  et  de  Bathang,  sur  le  Yang  tse  Kiang,  soit 
entre  88^30'  et  97»  à  l'est  de  Paris,  et  les  parallèles  de  27o  à 
3fi5'  nord. 

Pour  n'y  point  revenir,  je  dirai  tout  de  suite  quelques 
mots  de  la  carte  qui  résume  le  travail  que  nous  allons 
faire. 

La  projection  adoptée  est  celle  de  Mercator  qui,  par  ces 

latitudes,  ne  déforme  pas  sensiblement  les  continents  et 

qui  rend  les  plus  grands  services  aux  géographes  et  aux 

voyageurs. 

A  la  rigueur,  presque  tout  le  tracé  devrait  être  exécuté  eu 

soc.  DE  GÉOGR.  —  2«  TRIMESTRE  1887.  VIII.  —  12 


\ 


178      MÉMOIRE    GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE    THIBET  ORIENTAL. 

pointillé.  Dès  lors,  il  n'y  avait  aucun  inconvénient  à  le  faire 
en  lignes  pleines. 

D'après  l'hydrographie,  les  altitudes  indiquées  en  mètres 
et  ce  que  nous  dirons  de  l'orographie  générale  dans  le  cours 
de  ce  mémoire,  on  aura  une  idée  suffisante  du  système  oro- 
graphique du  Thibet  oriental  dont  le  dessin  a  été  supprimé. 
Dans  l'état  actuel  de  nos  connaissances,  ce  dessin  ne  pouvait 
être  exact,  et  il  aurait  surchargé  inutilement  la  carte  à 
petite  échelle  d'un  pays  si  accidenté. 

J'ai  conservé  partout  où  cela  a  été  possible  la  transcrip- 
tions des  noms  thibétains  de  l'orientaliste  Klaproth,  trans- 
cription qui  me  parait  préférable  à  toute  autre  pour  des 
cartes  françaises.  Toutefois,  j'ai  mis  entre  parenthèses 
d'autres  transcriptions  pour  faciliter  la  lecture  des  différents 
ouvrages  sur  le  Thibet. 

J'ajoute  ici  l'explication  de  quelques  termes  qui  reviennent 
fréquemment,  soit  sur  nos  cartes,  soit  dans  le  cours  de  ce 
mémoire  : 

Monastère  (gombay  gontchen)  ;  temple  (  lakhang)  ;  localité 
fortifié  (dzong,  dzoung  ou  jong)  ;  lac  {you  fntso,  mtso  ou 
nour)  ;  pont  {samba  en  thibétain,  kiao  en  chinois)  ;  mon- 
tagnes de  neige,  glaciers  (gang  ri  ou  gang  la).  Le  mot  la 
indique  que  la  montagne  renferme  une  passe  indiquée  sur 
la  carte  par  le  signe  =;  rivière  (tchoUj  kio,  fctow,  en  thi- 
bétain, myyit  en  birman,  nam  chez  les  Laos  ou  Ghans  et 
Khamtis,  kha  ou  thi  chez  les  Singphos  et  les  Michemis^ 
kiang  en  chinois). 

Liste  des  documents  à  consulter.  —  Quelques-unes  des 
positions  extrêmes  de  notre  carte  dépendent  de  travaux  sur 
les  régions  voisines.  Pour  ne  pas  sortir  de  notre  cadre,  nous 
nous  bornons  à  présenter  ici,  par  ordre  chronologique,  la 
liste  des  documents  relatifs  au  Thibet  oriental.  Les  lettres 
G.  G.  N.  S.  E.  0.  placées  dans  la  première  colonne  verticale 
indiquent  que  les  documents  signalés  sur  la  même  ligne 
horizontale  concernent  la  totalité  ou  les  régions  centrales, 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  THIBET  ORIENTAL.      179 

nord,  sud,  est  et  ouest  du  Thibet  oriental.  Il  sera  donc  facile 
aux  lecteurs  de  se  reporter,  suivant  les  régions,  aux  docu- 
ments qui  les  concernent;  de  cette  façon  les  notes  en  fin  de 
pages  seront  réservées  aux  explications  et  développements 
que  le  texte  ne  comporte  pas. 


THIBËT  ORIENTAL 


Principaux  voyageurs,  commentateurs  et  géographes, 

(Voir  bibliographies  spéciales  de  rexlréme  Orient.) 


J 


Régions. 

0. 
0. 
E. 

G. 


Dates. 

1623 
1661 

1708-1718 


1709 


0. 


G. 


1714 


1717 


1715-1717 


Le  P.  A ndrada,  jésuite  portugais  se  rend  de 
L'Inde  à  Lhassa. 

Les  PP.  Gnieber  et  Dorville  se  rendent  de 
Pékin  à  Lhassa  et  dans  Tlnde. 

Les  PP.  FrideUi,  Bonjour  et  Régis  dressent 
la  carte  du  Setchuen,  du  Yunnan  et  des 
frontières  orientales  du  Thibet. 

Deux  Chinois  de  la  suite  d'un  amba^  -  ^deur 
de  Tempereur  Kang-Hi  dressent  i  e  pre- 
mière carte  du  Thib  et.  Ce  travail  t  remis 
en  1711  au  P.  Régis,  qui  déciare  n'en 
pouvoir  rien  tirer. 

Le  P.  Disderi  et  M.  Freyre  vont  de  l'Inde 
à  Lhassa. 

Le  P.  H.  de  la  Penna  et  onze  compagnons 
vont  de  Pékin  à  Lhassa.  Séjour  de  la 
Penna  à  Lhassa  pendant  trente  ans. 

Deux  lamas,  instruits  par  les  jésuites,  dres- 
sent par  ordre  de  l'empereur  Kang-Hi  la 
carte  du  Thibet.  Leur  travail  fut  revu  en 
1717  par  les  jésuites  à  Pékin,  abrégé, 
arrangé  par  eux  et  introduit  dans  leur 
atlas.  Un  exemplaire  de  cet  atlas  existe  à 
la  bibliothèque  du  ministère  des  affaires 
étrangères.  Nous  désignerons  l'ensemble 
de  ces  feuilles  sous  le  titre  :  c  Carte  du 
Thibet  des  jésuites  >. 


180     MÉMOIRE    GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET  ORIENTAL. 


Régions. 


G. 


G. 


Dates. 

1735 


1760 


^. 


0. 


0. 
0. 
0. 

^.  etS.-E. 


J765 

1774 

.  1783 
1811 
1826 
1824-1826 


G. 

1824-1836 

S.-E. 

1836 

S. 

1837 

S. 

1845 

s. 

1845 

O..N..E. 

1846 

0. 

1848-1855 

S.-E. 

J 852- 1854 

E. 

1854 

S. 

1860 

Les  calques  des  cartes  des  lamas  sont  utili- 
sées par  d'Auville  pour  dresser  les  feuilles 
du  Thibet  et  de  la  Tartarie»  qu'il  publie 
dans  son  atlas  de  la  Chine.  Nous  dési- 
gnerons l'ensemble  de  ces  feuilles  sous 
le  titre  «  Carte  du  Thibet  de  d'Anville.  » 
Rectification  sous  l'empereur  Kian  Long  de 
la  carte  des  jésuites  par  les  PP.  Hallens- 
tein  et  Benoit  (voir  :  Géographie  et  car- 
tographie chinoise). 
Travaux  de  Rennell  sur  le  bassin  du  Brah- 
mapoutre. 
Bogie  et  Hamilton  envoyés  de  Tlnde  au 

Thibet  par  Warren  Hastings. 
Voyiiges  de  Turner  de  Tlnde  à  Lhassa. 
Voyages  de  Manning  de  Tlnde  à  Lhassa. 
Voyages  de  Moorcroft  de  l'Inde  à  Lhassa. 
Bedford,    Neufville,    Burlton,    Bedingfield, 
Wilcox,  etc.,  reconnaissances  du  Brahma- 
poutre, rivière  Lohit  ou  Brahmakund  et 
affluents,  Nam  Kiou  (Iraouady). 
Cartes  de  Klaproth.  Traduction  de  la  géo- 
graphie chinoise  et  des  itinéraires  chinois 
au  Thibet. 
Hannay  (haut  Iraouady,  rivière  de  Mogoung, 

vallée  de  Houkong). 
D''  Bayfield  (Michemis  d'Assam),  D'  Griffith 
(rivière  de  Brahmakund,  vallée  de  Hou- 
kong). 
Lieutenant  Dalton  (Soubansiri). 
Lieutenant  Rowlath  (rivière  de   Brahma- 
kund). 
P.  Hue  (Sining  fou,  Lhassa,  Bathang). 
D*"  Campbell  (de  Phari  à  Lhassa,  et  travaux 

d'interprétation  sur  le  Thibet). 
PP.  Krick  et  Bourri  (Dihong,   rivière   de 

Brahmakund,  Samé  et  Rima). 
PP.  Renou  et  Page  fondent  une  mission 

catholique  à  fionga  (Salouen). 
Colonel  Cunningham  {Mémoire  sur  le  dé- 
bit de  VIraouady). 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE  SUR   LE  TIIIBET  ORIENTAL.      181 


Régions. 

E. 


E.-G. 


G. 


0. 
E.-S. 

0. 

E. 

0. 

S. 

S. 

s. 

E..N.-0. 


S. 
0. 


Dates. 

1861 


1861-1880 


1850-1886 


1866 
1868-1870 

1871-1875 

1877 

1878 

1878 
1879-1880 

1880 
1878-1882 


1886 

et  précéd. 

1886 


Mer  Desmazures  (Correspondance  sur  ré- 
gions frontières  du  Thibet^  de  la  Chine 
et  de  VAssam), 

M?^  Desmazures  el  missionnaires  français 
établis  sur  la  frontière  orientale  du  Thi- 
bet  (voir  :  Thibet,  par  l'abbé  Desgodins). 

Colonel  Yule  (Travaux  originaux  sur  la 
Birmanie,  et  nombreux  travaux  d'inter- 
prétation sur  la  géographie  du  Thibet). 

Le  Pandit  Nain  Singh  (duNépaulàLbassa). 

Cooper  (Frontières  de  la  Chine  et  du  Thi- 
bet, du  Thibet  et  de  l'Assam). 

Nain  Singh  (Du  Népaul  au  Tengri  nour, 
Lhassa,  Chétang,  Monadzonadzong,  etc. 

Capitaine  Gill  (frontière  orientale  du  Thi- 
bet). 

Le  Pandit  N.  M.  G.  (Yœrou  dzang  bo  tchou, 
le  Tsanpo  (de  Chétangà  Gyala  Sindoung) 

Woodthorpe  (Dibong.) 

Lieutenant  Harmau  (Débits  du  Brahma- 
poutre et  de  ses  affluents).  M.  Gordon 
ingénieur  (Hydrologie  de  VIraouady), 

Le  Pandit  Alaga  (Ea?p/oratto«  d^ r/raouarf^/ 
jusque  par  26»  nord). 

Le  Pandit  Krichna  (A-K).  Carte  publiée  en 
juin  1884  par  le  service  topographique 
de  rinde.  Voir  aussi  les  n®»  de  février  et 
mai  1885  des  Procecdings  de  la  Société 
de  géographie  de  Londres. 

Publications  du  service  trigonométrique 
de  rinde. 

Le  L2Lma(Voyages  entre  l'Inde  et  le  Tsanpo, 
à  rouest  du  méridien  de  90  degrés.  Gé- 
néral report  on  the  opérations  of  the 
survey  of  India  department,  1883-1884, 

p.  XLIV. 


Observations  sur  les  documents.  —  Les  documents  cités 
sont  des  ouvrages  spéciaux  ou  se  trouvent  dans  dès  revues 
telles  que  :  le  Bulletin  de  la  Société  de  Géographie,  de  Paris, 


182      MÉMOIRE    GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE   THIBET   ORIENTAL. 

le  Magasin  asiatique,  de  Klaproth,  les  publications  des 
missions  catholiques  (lettres  édifiantes,  etc.),  le  Journal  et 
les  Proceedings  de  la  Société  de  géographie  de  Londres,  de 
la  Société  asiatique  du  Bengale,  les  ^sta^ic  ResearcheSj  etc. 
(pour  plus  amples  renseignements  voir  les  bibliographies 
spéciales). 

Bien  que  nous  n'ayons  pas  cité  les  relations  des  voyageurs 
dans  les  contrées  voisines  du  Thibet  oriental,  ni  les  articles 
de  divers  auteurs  qui  ont  traité  de  la  géographie  de  ce  pays 
sans  y  avoir  voyagé  ou  sans  fournir  de  nouveaux  renseigne- 
ments, nous  regretterions  de  ne  pas  mentionner  encore  les 
noms  de  Montgomerie,  Burnay^  Phayre,  Sladen,  Andersen, 
Elias  Ney,  Baber,  Kreitner,  etc.,  qui  ont  recueilli  à  diverses 
époques  quelques  indications  sur  les  régions  voisines  de 
celle  qui  nous  occupe. 

Parmi  tous  ces  documents,  il  en  est  un  que  nous  n'avons 
pu  consulter  :  c'est  l'original  même  des  cartes  levées  par  les 
Lama  de  1715  à  1718.  Ce  document  est  sans  doute  resté  à 
Pékin.  Des  calques  enavaient  été  pris  et  envoyés  à  d'Anville, 
ainsi  qu'il  ressort  d'un  de  ses  mémoires.  J'ai  en  vain 
recherché  ces  calques  à  grande  échelle  que  je  m'imaginais 
enfouis  à  la  Bibliothèque  nationale  ou  à  celle  du  ministère 
des  affaires  étrangères.  Il  a  fallu  me  contenter  des  copies 
réduites  et  plus  ou  moins  abrégées  que  d'Anville  en  a  donné 
dans  son  Atlas,  et  d'autres  copies  du  même  genre  arrangées 
à  Pékin  par  les  jésuites.  Il  est  convenu  que  nous  désigne- 
rons l'ensemble  des  premières  sous  le  titre  de  Carte  de 
d'Anville,  et  les  secondes,  sous  celui  de  Carte  des  jésuites. 
La  Carte  de  d'Anville  doit  être  le  point  de  départ  de  notre 
étude.  —  A  défaut  des  cartes  originales,  nous  avons  d'abord 
lu  les  documents  cités,  en  ayant  sous  les  yeux  les  cartes  des 
jésuites,  de  d'Anville  et  celles  de  Klaproth  que  les  carto- 
graphes se  sont  bornés   à  reproduire,  tantôt  fidèlement, 
tantôt  en  empruntant  à  l'une  ou  à  Tautre  les  détails  qui 
répondaient  le  mieux  à  leurs  fantaisies. 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE   THIBET  ORIENTAL.      183 

Au  cours  de  cette  lecture  préliminaire,  on  ne  tarfle  pas 
à  s'apercevoir  que  les  cartes  de  Klaproth  s'écartent  encore 
plus  de  la  vérité  que  celles  des  jésuites  et  de  d'Anville.  Ce 
dont  il  faut  savoir  gré  à  Klaproth,  c'est  d'avoir  traduit  la 
géographie  et  les  itinéraires  chinois  et  non  de  les  avoir  in->- 
terprétés,  car,  ce  faisant,  il  a  donné  trop  libre  cours  à  son 
imagination.  Quand  on  compare,  comme  nous  le  ferons  en 
temps  et  lieu,  les  résultats  que  d'Anville  et  Klaproth  ont 
obtenus,  l'un  avec  les  rares  et  imparfaits  documents  de  son 
temps,  l'autre  avec  un  plus  grand  nombre  de  documents 
plus  exacts,  on  reste  convaincu  que  d'Anville  eût  tiré  un 
tout  autre  parti  que  Klaproth  des  données  que  celui-ci 
posséda. 

Nous  laisserons  donc  de  côté  pour  le  moment  les  cartes 
de  Klaproth.  Nous  en  ferons  autant  de  la  carte  des  jésuites. 
Gelle-ci  et  celle  de  d'Anville  se  ressemblent  au  point  de  vue 
du  dessin  ou  de  la  jonction  des  cours  d'eau  et  de  la  position 
des  localités  par  rapport  àces  rivières  ;  mais  les  positions  en 
latitude  et  longitude  des  deux  cartes  sont  différentes. 

Or,  les  latitudes  et  longitudes  adoptées  par  d^Anville 
pour  divers  points  aujourd'hui  déterminés  étant  plus  exactes 
que  celles  des  jésuites,  la  carte  de  d'Anville  sera  le  point 
de  départ  de  notre  travail. 

Avertissement.  — Enfin,  avantdecommencer  cette  étude, 
je  dois  reconnaître  qu^'elle  paraîtra  excessivement  aride  si 
Ton  se  borne  à  la  suivre  sur  nos  feuilles  de  construction 
1,2,3,  bien  que  nous  nous  soyons  efforcé  de  les  surcharger 
le  moins  possible  et  de  rester  sur  un  terrain  scientifique 
abordable  pour  tout  le  monde. 

En  géographie,  le  principal,  ce  sont  les  observations  et  les 
raisonnements  sur  lesquels  sont  basés  des  calculs  et  des 
constructions  variant  selon  le  degré  d'exactitude  des  do* 
cumeuts.  —  Mais  si,  pour  le  Thibet,  ces  documents  étaient 
tels  que  nous  poumons  nous  contenter  des  calculs  et  con- 
structions les  plus  élémentaires^  on  ne  les  suivra  bien,  ainsi 


% 


184      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE    SUR  LE  THIBET  ORIENTAL. 

que  les  observations  et  les  raisonnements,  qu'en  faisant  soi- 
même  au  fur  et  à  mesure  les  constructions  indiquées.  En 
opérant  ainsi,  non  seulement  la  lecture  sera  moins  aride, 
mais  encore  j'imagine  que  quelques-uns  de  mes  lecteurs 
pourraient  bien  y  trouver  Tattrait  d'une  sorte  de  partie 
d'échecs,  et  devenir  géographes  sans  s'en  douter,  —  ce  qui 
doit  être  facile  dans  un  pays  où  Ton  se  pique  d'observer  et 
de  raisonner. 


PREMIÈRE  PARTIE 


RECONSTITUTION  DE  LA  CARTE  DU  THIBET  DE  d'aNVILLE 


I.  —  Préparation  da  travail* 

Comparaison  des  feuilles  1  et  2  et  des  cartes  de  Klaproth.  —  Position 
de  Lhassa.  Comment  Klaproth  aurait  pu  éviter  une  erreur  de  60  milles 
sur  la  position  de  Lhassa.  —  Autres  observations  tirées  de  la  compa- 
raison des  feuilles  1  et  2.  —  Résumé  des  premières  observations  sur 
la  carte  de  d*AnviIle. 

Carte  de  iVAnville  { feuille  i)  et  feuille  de  construction  (n»  2)  sous  la  même 
vrojection.  ^Report  sur  la  feuille  2  des  positions  relativement  bien  déterminées 
en  1886. 


Prenons  deux  feuilles  de  papier  calque  [afin  de  pouvoir 
mieux  comparer  en  les  superposant]  et  commençons  par 
tracer  sur  chacune  d'elles  la  projection  adoptée  pour  notre 
carte.  Puis,  sur  Tune,  nous  reproduisons  exactement  le 
tracé  de  d'Anville;  et  sur  l'autre,  nous  ne  portons,  pour  le 
moment,  que  les  positions  que  nous  considérons  comme 
relativement  bien  déterminées  :  telles  sont  : 

A  l'est  :  Bathang  et  le  cours  du  Kin  cha  Kîang  entre  â9' 
et  SO'^de  latitude;  le  cours  du  Mékong,  entre  27"  et  29«  30'; 
celui  de  la  Salouen,  de  27»  à  28«30'. 

Au  sud  :  nous  traçons,  d'après  Wiicox,  les  deux  branches 
du  haut  Iraouady,  NamKiou  et  Nam  Dîsang;  puis  d'après 


MÉMOIRE    GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET   ORIENTAL.      185 

les  cartes  du  Trigonometrical  Survey  de  l'Inde,  le  Brahma- 
poutre et  ses  affluents  :  Subansiri,  Bihong,  Dibong^  Lobit 
OU  rivière  Bramakund,  Digourou^  Tidding^  etc.,  la  rivière  de 
Dirang  dzong,  la  rivièreMonass  ouMontchou  et  la  partie  de 
rHimalaya  comprenant  les  monts  Ghoumalari,  Paohounri, 
Kancbinjinga.. 

A  l'ouest  :  nous  traçons  d'après  les  itinéraires  combinés  de 
Tumer,  des  Chinois  et  desPandits  :  Nam-Singh  et  N.  M.  G.  ; 
la  route  de  Phari  à  Ggiangtsé  dzong,  Ghigatzé  et  Lhassa. 
le  Tengri  nour,  le  rivière  Dam  ou  La  tchou  ;  le  cours  infé* 
rieur  de  la  rivière  de  Lhassa,  celui  du  Tsanpo  jusqu'à  Gya  la 
Sindong  et  l'itinéraire  de  Chétang  à  la  rivière  Monass. 

Telles  sont  toutes  les  données  que  nous  considérons 
comme  précises  (tracé  en  lignes  pleines  sur  la  feuille  3) 
en  commençant  notre  travail. 

Encore  devons-nous  remarquer  que  les  données  dans 
partie  orientale  de  notre  carte  ont  été  obtenues  par  l'in- 
teprétation  combinée  des  itinéraires  chinois,  de  ceux  de 
l'abbé  Desgodins  et  du  capitaine  Gill. 

Le  résultat  de  cette  première  interprétation  a  été  publié 
(voir  mon  croquis  des  itinéraires  de  l'abbé  Desgodins  à 
l'est  du  Thibet)  dans  le  Bulletin  de  la  Société  de  Géographie 
de  juin  1880. 

Je  devrai  m'étendre  trop  longuement  sur  d'autres  régions 
pour  m'altarder  ici  —  surtout  maintenant  que  le  territoire 
entre  Bathang,  Menkong,  Taso  et  Yôtché  est  assez  bien 
connu.  lime  suffira  de  dire  que  mon  interprétation  ou  mon 
croquis  de  1880  avait  été  jugé  bon,  pui^^que  la  personne, 
chargée  par  l'abbé  Desgodins  de  lui  faire  une  nouvelle  carte 
pour  accompagner  la  nouvelle  édition  de  son  livre  sur  le 
Thibet,  s'est  bornée  à  le  copier,  comme  on  le  verra  plus 
loin.  J'ajouterai  que  dans  une  lettre  datée  de  Darjeeling, 
3  avril  1882,  l'abbé  Desgodins  approuvait  ainsi  ma  rectifi- 
cation du  cours  de  la  Salouen  (partie  la  plus  occidentale 
visitée  par  lui  dans  la  région).  , 


186      MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  THIBET  ORIENTAL. 

((  Je  suis  heureux  de  trouver  la  Salouen  à  sa  véritable 
place  en  longitude.  Sur  les  cartes  que  j'avais  pu  consulter, 
je  l'avais  trouvée  de  25  à  30  minutes  plus  à  l'ouest  et  beau- 
coup trop  éloignée  du  Mékong.  J'avais  plusieurs  fois  effectué 
en  trois  jours  le  trajet  entre  ce  fleuve  et  la  Salouen,  tandis 
que  d'après  les  vieilles  cartes,  il  m'en  eût  fallu  plus  de 
quatre.  A  mon  avis,  le  tracé  que  vous  en  avez  fait  est  le 
vrai.  )) 

Ce  dernier  renseignement  m'a  engagé  à  reporter  encore 
un  peu  plus  à  l'est  le  cours  de  la  Salouen. 

Enfin  tout  récemment  j'ai  tenu  compte  du  voyage  du 
Pandit  A.  K.  pour  rectifier  les  positions  deKiang  Ka,  Pétou, 
et  les  cours  de  la  Salouen  et  du  Ou  Kio,  au  nord  de  Menkong 
et  de  Pétou.  Je  dirai  plus  tard  comment  j'ai  fait  cette  recti- 
fication et  c'est  alors  seulement  que  nous  pourrons  tracer 
sur  notre  carte  préparatoire  (feuille  !2)  les  nouveaux  points 
de  repère  que  l'interprétation  de  l'itinéraire  du  Pandit  A.  K. 
nous  aura  fournis  à  l'ouest  de  la  Salouen. 

Comparaison  des  feuilles  ietiet  des  cartes  deKlaproth.  — 
Si  nous  comparons  maintenant  la  feuille  1  (carte  d'Anville) 
et  la  feuille  2  (positions  aujourd'hui  déterminées),  nous 
voyons  tout  d'abord  que  les  points  de  repère  nous  manquent 
au  nord-est,  au  nord  et  au  centre,  pour  rapporter  le  tracé 
de  d'Anville. 

Fermer  notre  cadre  devra  donc  être  notre  premier  soin. 

Toutefois,  avant  d'aborder  cette  étude,  nous  examinerons 
les  feuilles  1  et  2,  ainsi  que  la  carte  de  Klaproth,  car  ces 
comparaisons  peuvent  nous  fournir,  sur  les  travaux  de  celui- 
ci  et  de  d'Anville,  des  indications  utiles  à  notre  propre  tra- 
vail. 

Position  de  Lhassa.  Comment  Klaproth  aurait  pu  éviter 
une  erreur  de  soixante  milles  sur  laposition  de  Lhassa.  — 
C'est  par  la  capitale  du  Thibet,  par  Lhassa,  que  tous  les  voya- 
geurs essayaient  d'atteindre,  position  qu'ils  ont  dû  chercher 
à  fixer  en  latitude  et  longitude  et  à  laquelle  ils  devaient 


MÉMOIRE  CÊOGRÂPHIQUE   SUR  LE  THIBET  ORIENTAL.      187 

rapporter  laplapart  de  leurs  itinéraires,  que  nous  commen- 
çons cette  comparaison. 

La  première  position  de  Lhassa  a  été  donnée  par  le 
P.  Grueber,  qui  met  cette  ville  par  29*  06'  de  latitude.  Il 
est  vrai  que  toutes  les  latitudes  données  par  lui  (Sining  fou, 
Khatmandou,  Benarès)  sont  régulièrement  trop  faibles 
d'environ  30  minutes,  de  telle  sorte  qu'on  doit  lire  29*36'. 

Après  Grueber,  le  P.  H.  de  la  Penna  a  donné  une  latitude 
de  30*20'. 

Puis,  si  nous  nous  en  rapportons  à  ce  qu^écrit  Klaproth, 
dans  un  de  ses  mémoires  {Magasin  Asiatique,  1825  : 
Mémoire  sur  le  cours  du  Yoerou  dzang  bo  tchou,  p.  305), 
les  cartes  originales  des  Lama,  interprétées  par  les  jésuites 
à  Pékin,  indiquent  pour  Lhassa  une  latitude  de  SO^'iO',  que 
nous  trouvons  telle  en  effet  sur  les  feuilles  du  Thibet  de  Fat» 
las  de  d'Anville. 

Ainsi  donc  Klaproth  et  d'Anville,  en  dressant  leurs  cartes, 
pouvaient  hésiter  entre  ces  trois  latitudes,  bien  qu'en  y 
réfléchissant,  ils  n'auraient  dû  hésiter  qu'entre  29**  36'  et 
29*40'. 

Relevant  maintenant  les  longitudes  (évidemment  esti- 
mées) des  cartes  de  d'Anville  et  de  Klaproth,  nous  trouvons 
pour  Lhassa  les  positions  suivantes  : 

D'Anville.  Klaproth. 

Latitudes , 29M0'  30°  40' 

Longitudes 89»  50'  89°  30' 

Si  la  différence  en  longitude  est  admissible,  la  différence 
en  latitude  ne  se  comprend  que  lorsqu'on  remarque  dans 
tous  les  écrits  de  Klaproth  sur  le  Thibet  l'idée  dont  il  était 
possédé  que  :  ^  le  Thibet  devait  être  beaucoup  plus  large 
qu'on  ne  se  le  représeatait.  » 

L'idée  était  juste,  comme  nous  le  verrons  ;  mais  pour  l'ap- 
pliquer, il  n'aurait  pas  dà  modifier,  sans  fondement,  toutes 


soit  225  lis  deChigatzé 
à  Ghiatitzé  dzong. 


188      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE   TIIIBET  ORIENTAL. 

les  positions  du  Thibet,  à  commencer  parcelle  de  Lhassa. 

Klaproth  aurait  pu  éviter  une  erreur  de  60  milles 
sur  la  position  de  Lhassa. 

Et  nous  avons  ici  une  première  occasion  deprouirer  qu'en 
calculant  en  géographe^  Klaproth  aurait  évité  cette  première 
et  fondamentale  erreur  d'un  degré  sur  la  latitude  de  Lhassa. 

En  effet,  outre  les  données  citées  ci-dessus,  Klaproth 
possédait  de  son  temps  les  itinéraires  chinois  qu'il  avait 
traduits  lui-même,  et  la  relation  du  voyage  de  Turner. 

L'itinéraire  chinois,  dégagé  de  tout  détail,  donne  : 

Li. 

De  l'Hassa  à  Nédanwar 80  \ 

N.  —  à  Tchoutchoul  dzong 9() 

T.  —  à  Palté 140 

P.  —  à  Nagardzé  dzong 105 

N.  —  à  Séloung 120 

S.  -  à  Ghiantzé  dzong 1 40  (    et  675  lis  de  Ghiantzé 

G.  —  à  Painam  dzong 115  ^      ^zong  à  Lhassa. 

P.  — à  Djachi  Ihoumpo 110 

D.  —  à  Chigatzé  dzong 110 

D'après  Turner,  Klaproth  avait  placé  Chigatzé  par  29°05' 
et  86^*42',  et  Ghiantzé  dzong  par  28 «49'  et  87<»12'. 

Marquant  ces  positions  sur  sa  carte,  Klaproth  aurait  pu 
dire  que  les  34  milles  à  vol  d'oiseau  entre  les  deux  points 
équivalaient  à  la  projection  horizontale  des  225  li  chinois; 
d'où  un  mille  équivalait  à  6",6  ;  ou  encore  que  la  projection 
horizontale  du  li  valait  ici  280  mètres*. 

On  verra  plus  tard  que  cette  valeur  de  la  projection 
horizontale  du  li  des  itinéraires  chinois  est  comprise  dans 
les  limites  des  diverses  valeurs  que  nous  avons  trouvées. 

Klaproth  aurait  pu  en  déduire  que  les  675  li  de  Ghiantzé 

1.  Aujourd'hui,  d'après  les  positions  et  itinéraires  des  Pandits,  nous 
trouverions  que  la  valeur  de  la  projection  horizontale  du  li  est  de 
:!50  mètres  entre  Chigatzé  et  Ghiantzé  dzong.  et  de  248  mètres  entre 
Ghiantzé  dzong  et  Lhassa.  La  moyenne^  en  tenant  compte  que  la  seconde 
«Itstance  est  triple  de  la  première,  serait  de  273  mètres. 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE   THIBET  ORIENTAL.      181) 

dzong  à  Lhassa,  à6",6  par  mille,  équivalaient  à  103  milles. 
De  la  position  de  Ghiantzé  dzong,  portant  ces  103  milles  dans 
la  direction  générale  de  la  route,  Klaproth  aurait  bien  vu 
gue  Lhassa  ne  pouvait  être  au  nord  du  parallèle  de  30^. 
Certainement  si  d'Anville  avait  eu  les  données  sur  lesquelles 
Klaproth  s'est  gardé  de  raisonner,  il  aurait  fixé  Lhassa  au 
point  de  rencontre  de  sa  latitude  et  de  l'arc  décrit  avec  les 
103  milles  de  distance.  Et  il  aurait  obtenu  ainsi  pour  Lhassa  : 

Latitude 29»40' 

Longitude 88-55' 

position  qui  ne  diffère  pas  de  10  milles  de  celle  que  nous 
donnent  aujourd'hui  les  Pandits!  Encore  n'admettons-nous 
celle-ci  que  sous  réserve  de  rectification. 

Mais  au  lieu  de  raisonner  en  géographe,  de  chercher  à 
imposer  des  limitesàses  hypothèses  et  à  ses  interprétations, 
Klaproth  ne  suivait  que  sa  fantaisie;  et,  pour  trouver  le 
Thibet  plus  grand,  il  en  bouleversait  toutes  les  positions,  en 
commençant  par  faire  une  erreur  de  70  milles  sur  la  plus 
importante  position  à  laquelle  une  grande  partie  des  autres 
devaient  être  rapportées. 

Pour  commettre  cette  erreur,  peu  lui  importait  d'estimer 
la  valeur  de  la  projection  horizontale  du  li  à  400  mètres, 
c'est-à-dire  de  ne  tenir  aucun  compte  de  la  réduction  à  faire 
subir  au  nombre  deli  des  itinéraires  pour  montées,  descentes, 
détours,  etc. 9  avant  de  les  porter  sur  sa  carte.  Du  reste, 
suivant  les  besoins  de  sa  théorie,  il  faisait  varier  à  son  gré 
les  données  des  problèmes  géographiques  et  ne  les  admet- 
lait  que  lorsqu'elles  satisfaisaient  sa  chimère. 

Quelle  que  soit  l'estime  que  nous  professons  pour  le  grand 
travailleur,  le  savant  orientaliste  qui  a  rendu  par  ses  traduc- 
tions des  services  signalés  à  la  géographie  de  l'Asie,  nous  ne 
pourrons  nous  dispenser  de  relever  encore  au  moins  une  ou 
deux  des  plus  graves  erreurs  àe  ce  géographe  qui  fut  si  dur 


% 


190      MÉMOIRE    GÉOGRAPHIQUE  SUR   LE   THIBET  ORIENTAL. 

pour  les  fabricants  de  cartes  de  son  temps  et  qui  a  fourni 
si  mauvaise  copie  à  tous  leurs  successeurs. 

Revenons  à  notre  carte  préparatoire.  J'ai  admis  pour 
Lhassa  la  position  donnée  par  les  Pandits,  différente  de 
10  minutes  de  celle  que  j'avais  trouvée,  et  nous  remarquons 
tout  d'abord  que  celle  de  d'Anville  est  trop  orientale  de 
55  milles,  ou  d'environ  1  degré. 

Autres  observations  tirées  de  la  comparaison  des  feuilles 
\  eti.  —  Si  nous  superposons  maintenant  notre  carte  prépa- 
ratoire ou  feuille  2  et  la  feuille  1  en  faisant  coïncider  les  po- 
sitions de  Lhassa  [Lhassa  à  Touest,  et  Bathang  à  l'est,  ont 

« 

dû  être  les  points  auxquels  les  lama  ont  rapporté  leurs  tra- 
vaux, et  les  distances  à  Lhassa  des  principales  villes  du  Thi- 
bet  sont  données  dans  les  itinéraires  et  la  géographie  chi- 
noise], nous  remarquerons  qu'à  mesure  que  nous  nous 
écartons  de  Lhassa,  les  positions  des  Lama  ou  de  d'Anville 
s'écartent  davantage  des  positions  correspondantes  de  la 
feuillet.  Ainsi  les  distances  de  Lhassa  à  Chigatzé  et  à  Zangri, 
sur  le  Tsan  po,  sont  presque  les  mêmes  sur  les  deux 
feuilles  ;  mais  celle  de  Lhassa  à  Monadzona  (dans  le  S-S-Ë 
de  Lhassa)  est  déjà  trop  grande  de  40  milles  ;  et  celle  de 
Lhassa  au  Tengri  nour  (dans  le  nord  de  Lhassa)  est  trop  forte 
de  60  milles. 

Nous  pouvons  déjà  en  conclure  que,  sur  le  méridien  de 
Lhassa,  le  parallèle  de  27<»  de  d'Anville  est  plus  exactement 
de  27*40'  et  que  son  parallèle  de  d^""  est  tout  au  plus  celui 
de  31». 

Nous  sommes  de  même  fondé  à  croire  que  tes  longitudes 
sont  exagérées  dans  le  môme  rapport  à  mesure  qu§  nous 
allons  à  l'ouest  ou  à  Test  de  Lhassa.  Mais  ne  tenons  compte 
que  de  l'erreur  de  longitude  commise  sur  Lhassa  (ou 
60  milles)  et  nous  voyons  que  le  point  où  d'Anville  arrête  au 
sud  le  cours  du  Tsan  pose  trouverait  par  27<»40'  de  latitude 
au  lieu  de  37%  et  par  92o40'  au  lieu  de  93''40'de  longitude; 
c'est-à-dire  que  l'extrémité  du  Tsan.po  de  d'Anville  serait 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE    THIBET  ORIENTAL.      191 

fort  rapprochée  des  points  extrêmes  connus  du  Dihong  ou 
du  Soubansiri. 

Nous  démontrerons  plus  tard  que  le  point  où  d'Anville  a 
arrêté  le  Tsan  po  sur  sa^  carte  est  en  réalité  encore  plus  au 
nord  et  moins  à  Test  ;  et  nous  verrons  que  le  Tsan  po  de 
d'Anville  ne  peut  être  qu'un  affluent  de  droite  du  Dihong, 
et  non  le  Dihong  ni  le  Soubansiri. 

Le  Mon  tchou  ou  Om  tchou  de  d'Anville  parait  être  le 
cours  supérieur  du  Soubansiri  dont  le  bassin  se  trouve  sup^ 
primé  sur  sa  carte  par  suite  de  la  trop  grande  étenilue 
accordée,  d'une  part,  au  Mon  tchou  dont  il  fait  le  cours  supé- 
rieur du  Lopra  tchou,  et,  d'autre  part,  à  son  Tsan  po. 

Si  nous  nous  reportons  à  la  partie  orientale  de  la  feuille  3, 
nous  trouvons  deux  positions  en  latitude,  aujourd'hui  déter- 
minées :  Likiang,  qui  est  assez^  bien  placé  sur  la  carte  de 
d'Anville  (erreur  d'une  dizaine  de  milles),  et  Bathang,  dont 
la  position  exacte  est  plus  orientale  de  30  minutes  et  plus 
septentrionale  de  60  minutes. 

Passant  aux  longitudes,  nous  remarquons  qu'entre  les 
parallèles  de  27°  et  31°  d'Anville  a  porté  d'environ  30  minutes 
trop  à  l'ouest  le  cours  du  Kin  cha  kiang;  l'erreur  sur  ?ô 
Mékong  est  encore  plus  forte,  et  celle  du  cours  delaSaloaen 
dépasse  un  degré.  (Ici  l'erreur  de  d'Anville  n'est  plus  celle 
des  Lama  qui  ont  levé  le  Thibet,  mais  celle  des  mission* 
naires  jésuites  Fridelli,  Bonjour  et  Régis,  qui  ont  levé  les 
provinces  chinoises  :  ïunnan  et  Sétchuen.)  Mais  eux- 
mêmes,  ainsi  que  je  l'ai  éprit  ailleurs,  ont  déclaré  qu'il  ne 
fallait  pas  demander  une  aussi  grande  exactitude  à  leurs 
travaux  sur  les  frontières  qu'à  leurs  levées  dans  l'intérieur  de 
la  Chine. 

Résumé  des  premières  observations  sur  la  carte  4e  d'An- 
ville. —  1°  Dans  la  partie  orientale  de  la  carte  de  d'Anville, 
les  distances  entre  les  parallèles  sont  trop  grandes,  t^a^is 
qu'à  l'ouest  les  distances  entre  ces  mêmes  parallèles  son  t 
trop  petites^ 


1 


492      MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR   LE  THIDET  ORIENTAL. 

Si  Ton  joignait  par  des  lignes  droites  les  positions  orien- 
tales et  occidentales  ayant  mômes  latitudes,  ces  lignes  forme- 
raient réventail  ou  s'écarteraient  en  allant  de  Test  à  l'ouest. 
Ces  lignes  sont  indiquées  sur  la  feuille  1  par  des  traits  à 

intervalles  ( )  et  les  degrés  qu'elles  représentent  sont 

encadrés  Q 

On  verra  plus  loin  dans  quel  but  nous  les  traçons  et 
qu'elles  devront  être  corrigées  à  mesure  que  nous  décou- 
vrirons ou  fixerons  quelques  nouveaux  points  de  repère. 

V  Dans  la  partie  orientale  de  la  carte  de  d'Anville,  les 
longitudes  sont  trop  orientales  de  1  degré  au  moinSy  tandis 
qu'à  l'ouest  (cours  de  la  Salouen)  elles  sont  trop  occidentales 
d'au  moins  1  degré. 

Il  s'en  suit  que  la  partie  centrale  de  la  carte  de  d'Anville 
estrétrécie  d'au  moins  2  degrés  dans  le  sens  est-ouest.  Entre 
la  Salouen  et  le  Tsan  po,  d'Anville  a  donc  dû  avoir  trop  peu 
de  place  pour  tracer  les  bassins  du  Ken  pou  (Gak  bo)  et  du 
Tchodh  teng  tchou  ou  Tchitom  tchou;  il  lui  a  fallu  ainsi 
en  redresser  le  tracé  dans  le  sens  nord  et  sud,  tandis  que 
la  direction  probable  doit  être  au  moins  nord-ouest —  sud- 
est,  entre  les  parallèles  de  28*  et  31^ 

Bien  que  le  nombre  de  nos  points  de  repère  soit  encore 
très  insuffisant,  nous  pourrions  déjà  tracer  quelques  lignes 
rectificatives  de  longitude,  comme  nous  Tavons  fait  pour  les 
latitudes;  mais  nous  nous  en  abstiendrons  pour  ne  pas  sur- 
charger la  feuille  1  de  lignes  qu'il  nous  faudrait  modifier 
plus  tard. 

3®  Il  est  assez  évident,  quand  on  considère  les  cartes  des 
jésuites  aussi  bien  que  c^ll  de  d'Anville,  que  les  Lama  ont 
dû  rapporter  leurs  levés  parti'^uliers  du  Thibet,  non  seule- 
ment à  Lhassa  et  à  la  frontière  occidentale  de  la  Chine  levée 
par  les  jésuites,  mais  encore  aux  principaux  itinéraires  qu'ils 
ont  suivis  au  Thibet,  itinéraires  indiqués  sur  la  feuille  1. 

Or  les  jésuites  qui,  les  premiers,  ont  interprété  les  travaux 
des  Lama,  ont  dû  rapporter  le  principal  itinéraire  (Bathang, 


^ÉMOIUË   GÉOGUAPHIQUK  SVW    LE  TUIBET   UKltlMTÂL.       l9o 

Tsiamdo,  Ghobando,  Lhari,  Giamda  et  Lhassa)  aux  points 
extrêmes  Bathang  et  Lhassa,  setUes  positions  déterminées  à 
peu  près  pour  eux  en  latitude  et  longitude;  et  leur  travail  a 
subi  les  conséquences  des  erreurs  de  latitude  et  de  longitude 
que  nous  venons  de  signaler,  ce  qui  revient  à  dire  que  pour 
obtenir  la  représentation  graphique  des  distances  ou  du 
nombre  de  li  de  cette  route  donné  par  les  itinéraires  thibé- 
tâins  et  chinois,  ils  ont  été  obligés  d'exagérer  considérable- 
ment les  courbes  de  cette  route,  puisque  la  dillérence  de 
longitude  entre  les  deux  positions  extrêmes  Bathang  et 
Lhassa  est  de  8  degrés,  au  heu  de  6  degrés  que  donne  la  carte 
de  d'Anville. 

Il  y  a  donc  tout  lieu  d*admettre  déjà  que  cet  itinéraire 
s'écarte  bien  moins  au  nord  de  la  ligne  Bathang-Lhassa  que 
ne  l'ont. supposé  les  jésuiteset  d'Anville,et qu'il  faudra  cher- 
cher dans  un  plus  grand  développement  dans  le  sens  est  et 
owe^i  une  compensation  à  la  réduction  dans  le  sens  nord- 
sud. 

La  remarque  que  nous  venons  défaire  est  corroborée  par 
l'observation  suivante  :  rétiidc  de  Tilinéraire  chinois  de 
SinJDg  fou  à  Lhassa  nous  fournirait  pour  l'extrémité  nordr 
evst  du  Tengri  nour,  une  latitude  de  31  degrés  au  lieu  de 
3!2  degrés  que  donne  d'Anville.  Les  observations  des  Pandits 
uuLcouiirmécc  résultat.  Or,  si  du  bord  septentrional  du  Ten- 
gri nour,  nous  traçons  une  ligne  parallèle  à  notre  ligne 
rectificative  de  30  degrés,  nous  voyous  que  cette  ligne  passe 
li  peu  de  distance  au  sud  de  Tsiamdo,'  dont  la  diirérence 
(le  latitude  avec  Bathang  ne  serait  guère  plus  d'un  degré 
au  lieu  de  deux  que  donnent  les  jésuites  et  d'Anville. 

4"  11  n'est  pas  nécessaire  d'examiner  longtemps  ces  cartes 
pour  remarquer  que  les  détails,  relativement  nombreux  près 
des  itinéraires,  sont  au  contraire  excessivement  rares  partout 
ailelurs.  A  première  vue,  ces  cartes  du  Thibet  trahissent 
donc  un  travail  absolument  inégal,  détaillé  près  des  grandes 
voies  de  communication,  mais  déforuié  ici  par  l'adaptation 

soc.  DE  GÉOGR.  —  2"*  TRIM£STRK  l8f>7.  VIII.  —  13 


\ 


194      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  THIBET    ORIENTAL. 

à  une  projection,  simple  assemblage  par  ailleurs  de  croquis 
établis  par  renseignements  et  non  de  visu  :  car  ce  ne  sont 
pas  deux  Lama  qui,  seuls,  ont  pu  lever  en  deux  ans  une  telle 
étendue  de  territoire.  Il  n'y  aurait  donc  rien  d'étonnant  à  ce 
que  telle  partie  de  pays,  de  bassin,  de  cours  d'eau  fût  relati- 
vement exacte,  tandis  que  les  parties  voisines  ne  le  seraient 
pas  du  tout;  et  que,  même  dans  les  parties  éloignées,  soit  en 
dehors,  soit  en  dedans  des  itinéraires,  parties  que  les  Lama 
n'ont  pas  visitées  eux-mêmes,  les  tracés  de  rivières  diffé- 
rentes fussent  absolument  confondus  les  uns  avec  les  autres. 
Et  ceci  ne  serait  pas  une  faute  imputable  aux  seuls  Thibé- 
tains;  nous  n'avons  eu,  en  effet,  que  trop  souvent  occasion 
de  la  relever  aussi  dans  les  travaux  des  géographes  chinois. 

5°  Enfin  la  minute  de  la  carte  de  d'Anville  (bibliothèque 
du  ministère  des  affaires  étrangères)  porte  encore  quelques 
notices  aux  divers  points,  où  son  27®  parallèle  est  coupé 
par  le  Tchitom  tchou,  le  Ken  pou  ou  Gak  bo  et  leTsan  po. 
Mais  ces  notices  sont  extraites  de  la  géographie  chinoise, 
que  nous  ne  confondons  pas  avec  les  itinéraires  chinois. 
Et  nous  verrons  que  la  géographie  chinoise,  qu'on  peut 
apprécier  favorablement  quand  elle  concerne  des  pays 
connus  par  les  Chinois  et  étudiés  surtout  par  les  mission- 
naires 2t  voyageurs  européens,  n'a  plus  aucune  valeur  pour 
la  région  qui  s'étend  au  sud  du  !28®  degré. 

Telles  sont  les  principales  observations  qui  résultent  de 
Texamen  des  preniières  cartes  du  Thibet  et  de  la  carte  de 
d'Anville.  Ces  observations  étaient  indispensables;  nous 
devrons  les  avoir  constamment  toutes  à  l'esprit  pour  ne  pas 
nous  égarer  dans  le  domaine  de  la  fantaisie  en  continuant 
notre  travail. 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  THIBET  ORIENTAL.      195 


II.  Fermeture  du  emûre  de  Ia  carte  prépArAtoire 
dans  lA  partie  orientale. 

Moyens  de  déterminer  la  position  de  Tsiamdo.  —  Première  détermination 
de  la  position  de  Tsiamdo  (d'après  les  renseignements  Hue  et  Desgo- 
dins).  —  Deuxième  détermination  (d'après  itinéraires  chinois)  —  Va- 
leurs moyennes  de  la  projection  horizontale  du  li.  —  Nouvelle  déter- 
mination de  la  position  de  Tsiamdo.  —  Itinéraire  de  Bathang  à  Kiang 
ka  et  Tsiamdo.  Correction  de  la  première  ligne  rectificative  de  31*. 
—  Utilité  du  réseau  des  lignes  rectificatives  de  latitude  et  de  longitude. 


Moyens  de  déterminer  la  position  de  Tsiamdo.  —  Il  s'agit 
maintenant,  comme  nous  Tavons  vu,  de  fermer  notre  cadre 
dans  la  partie  orientale.  Pour  cela,  nous  ne  pouvions,  au  dé- 
but de  noire  travail,  nous  aider  que  de  la  carte  de  d'Anville 
et  des  remarques  que  nous  venons  de  faire,  des  itinéraires 
chinois  traduits  par  Klaproth,  enfin  des  quelques  vagues 
renseignements  fournis  par  les  PP.  Hue  et  Gabet  dans  leur 
voyage  de  Lhassa  en  Chine,  et  par  l'abbé  Desgodins  dans 
son  voyage  de  Bathang  à  Tsiamdo,  et  de  Tsiamdo  à  Petou 
sur  le  Ou  kio^  affluent  dé  la  Salouen. 

a.  La  carte  de  d'Anviile  nous  donne  Lhassa  et  Bathang 
avec  une  différence  en  longitude  fautive  d'environ  90  milles 
en  moins. 

b.  Ces  90  milles,  d'après  nos  précédentes  observations, 
doivent  être  regagnés  dans  la  partie  centrale  ou  entre  Tsiamdo 
et  Lhari  probablement,  et  il  suffira  pour  cela  de  moins 
exagérer  ici  les  coudes  de  la  route. 

c.  Les  distances  voisines  de  Lhassa  et  de  Bathang,  c'est- 
à-dire  de  Lhassa  à  Ghiamda  et  de  Bathang  à  Tsiamdo,  sont 
probablement  les  plus  exactes  de  l'itinéraire;  mais  les  posi- 
tions en  latitude  de  Ghiamda  et  de  Tsiamdo  doivent  être 
corrigées  d'après  nos  lignes  rectificatives. 

d.  11  est  donc  probable  que  notre  position  de  Ghiamda 
par  rapport  à  Lhassa,  peu  différente  de  celle  de  d'Anviile  au 


\ 


196      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE   THIBET   ORIENTAL. 

point  de  vue  de  la  latitude  et  de  la  distance,  s'en  écartera 
d'environ  60  milles  (erreur  commise  par  d'Anville)  en  lon- 
gitude. 

e.  Tsiamdo,  d'après  notre  ligne  rectificative  de  latitude, 
se  trouvera  probablement  un  peu  au  nord  du  parallèle  de 
SI**;  mais  (étant  donné  que  Bathang  se  trouve  par  30°  et 
non  par  29°  et  que  la  longueur  de  l'itinéraire  de  Bathang 
à  Tsiamdo  estimée  par  d'Anville  à  environ  2°  1/2 
est  à  peu  près  exacte)  il  s'ensuivra  sans  doute  que  l'itiné- 
raire devra  être  plus  incliné  vers  l'ouest  et  par  suite  que 
Tsiamdo  sera  rapproché  du  méridien  de  95". 

Ainsi,  il  est  assez  singulier  de  voir  déjà  que  la  position  en 
latitude  et  longitude  assignée  à  Tsiamdo  par  d'Anville  dif- 
fère peu  de  celle  que  nous  devons  trouver,  et  cette  coïnci- 
dence résultera  de  Terreur  d'un  degré  qu'il  a  commise  sur 
la  position  de  Bathang. 

/".Nous  parlerons  toutàrbeure  des  itinéraires  chinois  qui 
nous  seront  d'un  si  grand  secours  pour  déterminer  la  position 
de  Tsiamdo,  détermination  que  nous  avons  regardée  comme 
la  pierre  d'achoppement  de  ce  travail  de  reconstitution,  et 
que  nous  étudierons  eu  détail  afin  de  donner  une  idée  de 
quelques-uns  des  procédés  employés,  et  poiir  n'être  pas 
obligé  d'y  revenir  à  propos  de  chaque  position  nouvelle. 

g.  Le  P.  Hue  s'en  rapporte  àTitinéraire  chinois  que  nous 
suivrons  tout  à  l'heure  ;  mais  il  nous  donne  une  description 
du  pays  d'où  un  géographe  quia  voyagé  peut  tirer  quelque- 
fois d'utiles  indications  sur  l'orientation  de  la  route,  les  faci- 
lités, les  obstacles  qu'elle  présente  et  par  conséquent  aussi 
sur  la  longueur  approximative  de  la  journée  de  route  effec- 
tive à  porter  sur  la  carte. 

Sous  ce  dernier  rapport,  la  moyenne  de  sa  journée  de 
marche  effective  est  à  peu  près  la  même  que  celle  de  l'abbé 
Desgodins,  ce  qui  ne  doit  pas  nous  étonner  puisque  les  deux 
missionnaires  parcouraient  de  la  même  façon  les  étapes 
pour  ainsi  dire  réglementaires  de$  voyageurs  chinois. 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET    ORIENTAL.      197 

h.  L'âbbé  Desgodins  (qui  a  été  beaucoup  plus  précis  au 
point  de  vue  géographique  que  le  P.  Hue,  dans  ses  rensei- 
gnements sur  ses  itinéraires  de  Ta  tsien  lou  à  Bathang, 
Yerkalo,  Bonga  et  Yetché)  a  malheureusement  voyagé  de 
Bathang  à  Kiang  ka,  Tsiamdo,  Pétou  et  Menkong,  dans  des 
conditions  qui  ne  lui  permettaient  plus  de  noter  tous  les 
éléments  de  cet  itinéraire. 

Il  se  borne  ici  à  donner  le  nombre  de  ses  jours  de  marche 
avec  l'orientation  générale  de  Kiang  ka  à  Tsiamdo,  et  de 
Tsiamdo  à  Menkong.  Malgré  Tinsuffisance  de  ses  renseigne^ 
ments  sur  cette  région,  nous  chercherons  tout  de  suite  à  en 
tirer  quelques  indication  s.  Reportons-nous  donc  à  ses  articles 
et  cartes  du  Bulletin  de  la  Société  de  Géographie  depuis 
1870  et  à  son  ouvrage  sur  leThibet. 

Des  caries,  nous  ne  dirons  qu'un  mot  :  c'est  que,  jus- 
qu'enl881,  elles  sont  une  mauvaise interprétationdutexteou 
des  renseignements.  A  partir  de  1881  Tabbé  Desgodins  a  fait 
refaire  une  carte  pour  accompagner  une  nouvelle  édition 
de  son  ouvrage  ;  et  le  dessinateur  qui  a  été  chargé  de  ce 
travail  a  purement  et  simplement  copié  celle  que  j'avais 
faite  en  1880  *.  Il  Ta  copiée  tout  entière  sans  y  rien  changer, 
sinon  ma  signature. 

Il  est  vrai  qu'il  y  a  ajouté  une  erreur  grossière  en  y  intro- 
duisant le  haut  Brahmapoutre  et  en  y  plaçant  par  95*"  le 
village  de  Suddya  qui  se  trouve  par  OS^'ââ'.  Ce  dessinateur  a 
donc  adopté  la  position  de  Tsiamdo  que  j'avais  calculée,  et 
qui  différait  de  plus  d'un  degré  de  celle  que  l'abbé  Desgodins 
avait  admise  jusqu'alors,  sur  la  foi  de  je  ne  sais  quel  fabri- 
cant de  cartes.  Nous  voyons,  en  eSei  (Bulletin  de  la  Société 
de  Géographie)  que  sa  carie  d'octobre  1875  et  celle  qui 
résume  ses  itinéraires  du  Thibet  de  4855  à  1879  placent 


1.  Voir,  au  Bulletin  de  la  Société  de  Géographie  du  mois  de  juin  1880, 
la  carie  qui  accompagne  le  rapport  sur  le  prix  décerné  à  l'abbé  Desgodins 
dans  la  séance  du  16  avril  1880. 


% 


t98      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE  SUR    LE   THIBET  ORIENTAL. 

Tchamoulo  ou  Tsiamdo  par  96"   de  longitude  et  32**  de 
latitude. 

C'est  en  considérant  cette  position  comme  exacte  et  en 
essayant  de  calculer  la  valeur  de  sa  journée  de  route  d'après 
la  distance  entre  cette  position  de  Tsiamdo  et  celle  de  Ta- 
tsien  lou  (aO*»  03'  de  latitude  et  100°  02'  de  longitude)  que 
Tabbé  Desgodins  a  été  amené  à  commettre  les  erreurs  que 
traduisaient  ses  cartes  entre  Bathang,  Menkonget  Tsiamdo. 

Nous  n'allons  donc  lui  emprunter  ici  que  les  renseigne- 
ments mêmes  que  nous  fournit  son  texte  et  en  tirer  quel- 
ques indications  sur  la  position  de  Tsiamdo. 

Les  positions  de  Kiang  ka  et  de  Pétou  nous  serviront  de 
point  de  départ  à  l'est.  Je  dois  ici  prévenir  que  les  calculs 
que  nous  allons  faire  pour  fixer  la  position  de  Tsiamdo 
avaient  été  faits  en  prenant  pour  Kiang  ka  une  position  trop 
forte  de  13  minutes  en  latitude,  et  en  supposant  Pétou  à 
11  milles  dans  l'ouest  de  sa  position  actuelle  que  j'ai  récem- 
ment corrigée  ainsi  que  celle  de  Kiang  ka,  en  combinant 
les  données  du  Pandit  A-K  avec  les  documents  antérieurs. 

Première  détermination  de  la  position  de  Tsiamdo  (Tcha" 
mouto)  d* après  les  renseignements  des  PP.  Hue  et  Desgo- 
dins.  —  De  Kiang  ka  à  Tchamouto  ou  Tsiamdo,  Tabbé 
Desgodins  a  mis  onze  jours,  ladirection  générale  delà  route 
étant  le  nord-ouest,  chemin  en  grande  partie  très  difficile* 

La  même  route  a  été  faite  en  sens  inverse  par  les  PP.  Hue 
etGabet.  Il  leur  a  fallu  douze  jours  et  il  ne  doit  pas  falloir 
moins  pour  faire  ce  trajet. 

(Vu  le  peu  de  détails  donnés  ici  par  l'abbé  Desgodins,  je 
serais  assez  porté  à  croire  qu'il  aura  oublié  de  compter  une 
journée  de  chemin.) 

Nous  savons  que  de  Bathang  à  Yerkalo,  route  qui  suit 
presque  le  méridien  et  se  trouve  entre  deux  latitudes  con- 
nues, l'abbé  Desgodins  a  mis  six  jours  pour  franchir  une  dis- 
tance qui,  à  vol  d'oiseau  ou  en  projection  horizontale  sur  la 
carte,  est  de  55  milles.Par  conséquent  la  valeur  de  la  projection 


MÉMOIRE    GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET  ORIENTAL.      199 

horizontale  de  sa  journée  de  marche  serait  d'environ  9  milles,5. 
Il  en  résulterait  que  ses  onze  jours  de  Kiang  ka  à  Tsiamdo 
représenteraient  104  milles  et  demi,  et  114  milles  dans  le 
cas  oti  il  aurait  mis  douze  jours.  Or  114  milles  portés  dans 
le  nord-est  de  Kiang  ka  mettraient  Tsiamdo  par  30°  55'  et 
95*»  H'  {positioria  feuille  de  construction  n*^  2]. 

Calculant  sur  la  même  base,  nous  trouverions  que  les 
vingt-trois  jours  de  route  de  l'abbé  Desgodins  entre  Tsiamdo 
et  Pétou  (sur  le  Ou  kio  affluent  de  la  Salouen)  représente- 
raient  218  milles,  et  ces  218  milles^  portés  à  partir  de  Pétou 
jusqu'à  la  rencontre  de  la  ligne  tracée  dans  le  nord-ouest 
de  Kiang  ka,  mettraient  Tsiamdo  par  31  "^  33'  et  94''  28'  [po- 
sition p,  feuille  n"  2]. 

Nous  voyons  que  la  moyenne  de  ces  deux  positions 
[31o  14'  et  94^^  50',  position^ ,  feuille  n°  2],bien  que  très  diffé- 
rente de  celle  de  l'abbé  Desgodins,  confirme  l'observation 
que  nous  avions  faite  précédemment  (observation  e,  chap,  II). 

Deuxième  détermination  de  la  position  de  Tsiamdo  d'après 
les  itinéraires  chinois.  —  Valeurs  moyennes  de  la  projection 
horizontale  du  H.  —  Arrivons  enfin  aux  itinéraires  chinois. 
Laissant  de  côté  les  détails  ^,  nous  voyons  que  de  Kiang  ka 
à  Tsiamdo,  la  route,  généralement  dirigée  au  nord-ouest, 
est  de  975  lis,  et  de  Tsiamdo  à  Lhassa,  la  route,  dessinant 
trois  principaux  coudes,  est  de  2555  lis  en  terrain  tantôt 
passable,  tantôt  très  mauvais* 

La  valeur  du  li  chinois  varie  avec  bien  des  auteurs. 
D'Anville,  dans  un  de  ses  mémoires,  lui  donne  400  mètres. 
Quelques  missionnaires  français  eu  différentes  parties  de  la 
Chine  lui  donnent  445  mètres;  quelques  voyageurs  anglais 
556  mètres,  le  P.  Armand  David  575,  Malte-Brun  578.  Ce 
n'est  évidemment  pas  sur  de  pareilles  données  que  nous 
pouvons  interpréter  les  lis  des  itinéraires   chinois  pour 


1.  Pour  ces  détails,  voir  les  traductions  de  la  géographie  et  des  itiné- 
raires chinois  par  Klaproth* 


\ 


SOO     MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR   LE    THIBET  ORIENTAL. 

dresser  une  carte.  Un  voyageur  anglais,  M.  Baber,  a  calculé 
que,  suivant  la  nature  du  terrain,  il  pouvait  estimer  que  le 
li  des  itinéraires  chinois  variait  de  107  à  800  mètres. 
Bntendait-il  ainsi  que  c'étaient  les  valeurs  à  porter  sur  une 
carte  quand  on  avait  à  y  relever  un  itinéi*aire  exprimé  en 
lis?  Je  l'ignore.  En  tous  cas,  fort  embarrassé  en  présence  de 
tant  de  chiffres  différents^  et  ayant  eu  à  étudier  depuis  1877 
un  grand  nombre  d'itinéraires  chinois,  j'ai  pris  note  de 
toutes  les  valeurs  que  j'obtenais  pour  la  projection  horizon- 
tale du  li,  en  comparant  le  nombre  de  lis  des  itinéraires 
chinois  avec  te  nombre  de  milles  que  je  relevais  sur  la 
carte  pour  les  mêmes  itinéraires  levés  exactement  ou  aussi 
exactement  que  possible  par  des  voyageurs  européens.  De 
ces  comparaisons  faites  pour  diverses  provinces  de  la  Chine 
centrale  et  méridionale,  il  résulte,  selon  moi,  que  la  valeur 
de  la  projection  horizontale  du  li  varie  généralement  entre 
260  et  370  mètres  ;  c'est  à  dire  que  si,  lisant  un  itinéraire 
chinois,  on  trouve  qu'il  y  a  tant  de  lis  de  distance  entre  deux 
points  séparés  par  une  route  passable,  mauvaise  ou  très 
mauvaise,  la  longueur  en  mètres  qu'on  devra  porter  sur  la 
carte  sera  de  260,  315  ou  370  fois  le  nombre  de  lis  in- 
diqué. 

Dans  la  Chine  proprement  dite,  pour  des  terrains  acci- 
dentés, j'ai  souvent  trouvé  des  valeurs  de  300  à  350  mètres, 
rarement  au  dessous  de  300.  En  se  rapprochant  du  Thibet 
où  les  routes  sont  bien  plus  pénibles  et  font  un  grand 
nombre  de  coudes,  la  valeur  de  la  projection  horizontale  du 
li  atteint  rarement  300  mètres  et  ne  descend  à  240  qu'excep- 
tionnellement sur  les  plus  mauvaises  routes. 

Me  basant  sur  les  détails  dénature  du  sol,  etc.,  contenus 
dans  les  itinéraires  chinois  et  les  relations  des  missionnaires 
Hue  et  Desgodins,  et  sur  les  chiffres  ci-dessus  indiqués,  j'ai 
décomposé  la  route  de  Kiang  ka  à  Tsiamdo  et  Lhassa  en 
cinq  parties  inégales  que  j'ai  assimilées,  au  point  de  vue  de 
la  difficulté  du  terrain,. à  divers  itinéi?aires  pour  lesquels 


\ 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIorE   SUR    LE    THIBET   ORIENTAL.      501 

j'avais  pu  déduire  des  valeurs  de  la  projection  horizontale 
du  li. 

Combinant  ces  diverses  valeurs  proportionnellement  aux 
distances  partielles  de  l'itinéraire,  j'ai  trouvé  que  la  valeur 
moyenne  de  la  projection  horizontale  du  li  entre  Lhassa  et 
Kiang  ka  était  de  290  mètres  ;  bien  entendu,  il  ne  s'agissait 
pas  d'établir  tout  l'itinéraire  avec  cette  valeur  hypothétique; 
mon  but  était  seulement  de  trouver  une  première  position 
approchée  de  Tsiamdo. 

Nous  aurons  ainsi  : 

De  Kiang  ka  à  Tsiamdo  :  975  lis  à  290  mètres  =  152  milles 
en  projection  horizontale;  de  Lhassa  à  Tsiamdo  :  2555  lis 
à  290  mètres  =  400  milles  en  projection  horizontale. 

A  partir  de  Kiang  ka  et  de  Lhassa,  deux  ouvertures  de 
compas  :  l'une  de  152,  l'autre  de  400  milles  à  l'échelle  de 
notre  carte,  nous  donneront  en  se  croisant  une  position 

approximative  de  Tsiamdo  par  31*  35'  et  95°  03'  [position  $ 
voir  feuille  n**  2]. 

Si  nous  combinons  les  152  milles  de  distance  entre 
Tsiamdo  et  Kiang  ka  avec  l'orientation  générale  nord-ouest 
nous  obtenons  une  cinquième  position  de  Tsiamdo  par 
31°  20' et  94o  45'  [position  g,  voir  feuille  n*»  2]. 

D'après  la  façon  dont  les  cinq  valeurs  ont  été  obtenues, 
il  est  évident  que  les  positions  s,  y  et  a  sont  celles  qui 
doivent  nous  inspirer  le  plus  de  confiance,  et  que,  d'après 
tontes  les  données  que  nous  possédons,  la  position  de 
Tsiamdo  doit  se  trouver  comprise  dans  le  triangle  a  e  L 

Ayant  fait  (avec  quelques  variantes)  les  calculs  indiqués 
en  employant  les  anciennes  positions  de  Kiang  ka  et  de 
Pélou,  j'avais  obtenu  pour  Tsiamdo  une  position  t=  31  <>  15'  de 
latitude  et  95°  de  longitude  [position  Ti  voir  feuille  n«  2]. 

Nouvelle  détermination  de  la  position  de  Tsiamdo.  — 
Itinéraire  Bathang  Kiang  ka  Tsiamdo,  —  Telle  était  la 
position  que  j'avais  adoptée  pour  Tsiamdo  quand  j'eus 
connaissance  des  voyages  du  capitaine  Gill  sur  les  frontières 


\ 


202      MÉMOIRE  GÉOGÏIAPIIIQUK    SUR  LE  THIBET  ORIENTAL. 

de  la  Chine  et  du  Thibet.  Je  recommençai  aussitôt  mes 
calculs  à  Taide  des  données  que  me  fournissait  la  compa- 
raison de  ses  positions  et  de  ses  itinéraires  de  Ta  tsien  loua 
Bathangy  Atenzé,  etc.,  avec  les  positions  et  itinéraires  cor- 
respondants de  l'abbé  Desgodins. 

Pour  ne  pas  sortir  de  la  question  que  nous  étudions  en 
ce  moment,  bornons- nous  à  remarquer  que  : 

Les  1160  lis  de  l'itinéraire  chinois  entre  Ta  tsien  lou  et 
Bathang  sont  représentés  en  projection  horizontale  par  les 
154  milles  en  ligne  droite  de  l'itinéraire  Gill  entre  les  deux 
positions  indiquées.  Par  suite,  1  mille  représenterait  7  lis 
et  demi,  ou  bien  la  projection  horizontale  de  1  li  vaudrait 
247  mètres  sur  la  route  de  Tatsien  lou  à  Bathang,  tandis  que 
nous  avons  admis  qu'elle  valait  290  mètres  de  Kiang  ka  à 
Tsiamdo.  Il  est  vrai  que  cette  dernière  route^  bien  que  très 
mauvaise  en  certaines  parties,  paraît  meilleure  en  général 
que  la  première.  Quoi  qu'il  en  soit,  refaisons  avec  ces 
données  les  calculs  précédents. 

Nous  dirons  donc  que  si  : 

4160  lis(Talsien  lou  à  Bathang)  sont  représentés  en  pro- 
jection horizontale  sur  la  carte  par  154  milles,  975  lis 
(Kiang  ka  à  Tsiamdo)  seront  représentés  en  projection 
horizontale  sur  la  carte  par  129  milles,  et  2555  lis  (Tsiamdo 
à  Lhassa  seront  représentés  en  projection  horizontale  sur  la 
carte  par  339  milles. 

Combinant  129  milles  à  partir  de  Kiang  ka  avec  339  à 
partir  de  Lhassa,  nous  trouverions  pour  Tsiamdo  une  posi- 
tion m  (30»  14'  et  94®  23')  aussi  éloignée  dans  le  sud-ouest 
que  celle  de  l'abbé  Desgodins  l'était  dans  le  nord-est  des 
limites  dans  lesquelles  toutes  nos  observations  et  nos  calculs 
enferment  Tsiamdo.  Nous  devons  donc  rejeter  cette  position; 
mais  remarquons  tout  de  suite  cette  conséquence  que,  si  la 
projection  horizontale  du  li  vaut  247  mètres,  entre  Kiang 
ka  et  Tsiamdo,  elle  doit  être  plus  grande  entre  Tsiamdo  et 
Lhassa. 


MÉMOIRE    GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE   THIBET  ORIENTAL.      203 

De  la  coDslruction  faite  en  supposant  cette  valeur  égale  à 
290  mètres,  nous  avons  conclu  que  cette  valeur  était  trop 
forta  II  s'ensuit  donc  que  la  valeur  moyenne  de  la  projection 
du  li  entre  Lhassa  etXsiamdoest  comprise  entre  247  mètres 
et  290  mètres  ;  et,  quel  que  soit  l'écart  entre  ces  deux  chiffres, 
il  y  a  là  une  indication  qui  nous  a  été  utile  pour  calculer 
plus  exactement  l'itinéraire  de  Kiang  ka  à  Tsiamdo. 

Enfin,  si  nous  combinons  les  129  milles,  distance  de 
Kiang  ka  à  Tsiamdo  avec  l'orientation  nord-ouest,  nous 
trouvons  un£  position  n  (31  •*  05'  et  95*),  assez  voisine  de 
celle  que  nous  avions  adoptée  pour  confirmer  nos  hypo- 
thèses sur  la  position  probable  de  Tsiamdo. 

Quand  le  voyage  du  Pandit  A-K  m'a  eu  fourni  une 
meilleure  *  position  de  Kiang  ka  et  Pétou^,  j'ai  construit 
l'itinéraire  chinois  de  Kiang  ka  à  Tsiamdo  en  prenant 
270  mètres  pour  la  valeur  de  la  projection  horizontale  du  li. 
La  distance  des  points  extrêmes  se  trouvant  alors  de 
142  milles,  j'ai  fait  croiser  une  ouverture  de  compas  de 
142  milles  avec  la  latitude  de  T,  et  j'ai  obtenu  pour  position 
approchée  de  Tsiamdo  31*  15'  N.  et  95°  07'  E.  [position  a, 
voir  feuille  n°  2]. 

J'ai  reporté  en  conséquence  les  détails  de  l'ilinéraire 
chinois  entre  Kiang  ka  et  Tsiamdo;  puis,  entre  Tsiamdo  et 
Pélou,  j'ai  tracé  le  Ou  Rio  et  fixé  les  positions  de  Ponda, 
Timto  et  Dzogong  (Tsa  oua  gong)  proportionnellement  aux 
distances  données  par  l'abbé  Desgodins. 

Correction  de  la  première  ligne  rectificative  de  31". 
Utilité  du  réseau  des  lignes  rectificatives  de  latitude  et 
longitude.  —  La  position  approchée  (a)  de  Tsiamdo  nous 
donne  un  deuxième  point  de  repère  pour  les  longitudes  sur 
le  parrallèle  de  31  «^  (le  premier  point  de  repère  étant  la  rive 
orientale  du  Tengri  nour). 

1.  On  verra  plus  tard  que  j'ai  obtenu  cette  position  de  Kiang-ka  en 
reportant  entre  mes  positions  de  Bathang  et  Tchrayul  Titinéraire  partiel 
flu  Pandit  A-K  (2«  partie,  chap.  X). 


\ 


204      MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR   LE   THIBET  ORIENTAL. 

Gela  ne  suffit  pas  encore  pour  que  (sur  la  carte  d'Anville) 
nous  puissions  tracer,  entre  89°  et  OS*»,  des  lignes  recti- 
ficatives de  longitude,  car  nous  savons  que,  dans  la  partie 
centrale,  il  y  a  un  rétrécissement  d'au  moins  un  degré 
et  demi;  et  que,  par  suite,  la  division  en  parties  égales  de 
la  distance  entre  le  Tengri  nour  et  Tsiamdo  nous  donnerait 
des  longitudes  erronées. 

Mais  nous  pouvons  tout  de  suite  limiter  encore  le  champ 
rie  la  fantaisie  ou  des  erreurs  possibles,  en  corrigeant  la 
ligne  rectificative  de  31°  que  nous  avions  d'abord  supposée 
parallèle  à  la  ligne  rectificative  de  30*".  De  Tsiamdo  à  cette 
ligne  de  30*  nous  comptons  139  millimètres  qui  doivent 
représenter  72  milles  (1  degré  +  les  12'  de  latitude  de 
Tsiamdo*  au  dessus  du  SV  degré).  Par  suite  12'  vaudront 
23  millimètres.  Du  Tengri  nour  nous  tirerons  donc  une  ligne 
passant  à  23  millimètres  au  sud  de  Tsiamdo  et  nous  aurons 
ainsi  la  ligne  rectificative  corrigée  (31**  bis). 

Nous  n'avons  pu  entourer  déjà  toute  la  carie  de  d'Anville 
de  lignes  rectificatives  de  latitude  et  de  longitude  ;  mais 
quand  on  se  trouve  en  présence  d'une  carte  établie  comme 
celle-ci,  il  faut  ne  pas  se  hâter,  et  ne  tracer  les  lignes 
rectificatives  qu^au  fur  et  à  mesure  qu'on  peut  les  appuyer 
sur  une  donnée  à  peu  près  exacte.  On  ne  doit  pas  moins 
reconnaître  les  grands  services  que  ce  système  de  réseau 
peut  rendre  au  géographe,  non  seulement  en  l'empêchant 
de  se  livrer,  comme  Klaproth,  à  toutes  les  fantaisies,  mais 
encore  en  facilitant  les  interprétations  raisonnées  et  en 
iburnissant  des  indications  approximatives  dont  la  coordi- 
nation est  elle-même  mieux  fondée  et  plus  aisée.  Sans 
embarrasser  la  carte  de  d'Anville  de  toutes  les  lignes  que 
j*ai  dû  tracer  successivement  au  cours  d'un  travail  re- 

1.  Pour  ne  pas  répéter  les  constructions  et  pour  éviter  les  surcharges 
de  lignes  rectificatives,  au  lieu  d'employer  ici  la  latitude  31°  15'  (posi- 
tion a)f  nous  employons  la  latitude  encore  plus  approchée  31"  12'  que  noue 
trouverons  plus  tard. 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE    SUR    LE   THIBET   UllIENTAE.      -05 

commencé  sur  des  hypothèses  et  des  données  de  moinâ  en 
moins  inexactes^  j'en  dirai  assez  pour  qu'on  puisse  faire 
les  mêmes  constructions  que  j'ai  faites,  el  s'apercevoir  que 
l'ensemble  final  de  ces  ligues  formerait  uu  réseau  à  mailles 
irrégulières,  irrégularité  due  à  l'assemblage  imparfait  de 
dilféreats  croquis  dressés  par  renseignements. Cet  entre-croi- 
sement de  lignes,  sans  ressemblance  aucune  avec  uu  sys- 
tème de  projection,  ce  réseau  rectificatif,  ou  simplement  ce 
réseau,  est  donc  un  procédé  excessivement  utile;  mais  «'est 
à  la  condition  que  le  tracé  de  chacune  de  ces  lignes  soit  le 
fruit  des  observations  et  des  raisonnements  qui,  seuls,  font 
le  géographe,  non  le  géographe  qui  (;opie  plus  ou  uiuins  ixac- 
tement,  réduit,  agrandit,  démarque  le  travail  d'autrui,  ni  le 
géographe  qui  prend  le  dessin  pour  du  calcul,  mais  le 
géographe  qui,  semblable  à  un  joueur  d'échecs  manœuvrant 
ses  pièces  et  celles  du  partenaire,  étudie,  combine  tou:^  les 
éléments  de  son  problème  et  fait  une  œuvre  vraiment  sienne 
et  par  l'importance  du  travail  et  par  son  originalité. 


III.    Fcrmetur»    du    eadr»  de   la  cnrlo  préparMtolro  dan» 
len  parties  occidentaleii  et  septeiitritiiiales. 

Erreur  de  Klaprotii  sur  les  positious  du  leii^ii  uonr  cl  du  Na<;  tciiou. 
"^  Rectitication  de  ritinérair«  de  Lhassa  à  Tsiaiiidu.  —  Déterrai  nation 
de»  principales  positions  :  Ghiainda,  Lliari,  Cliubaudu  et  report  eulru 
elles  des  itinéraires  partiels. 


Avant  de  rectifier  la  partie  septentrionale  ou  la  grand<î 
route  duThibet  deTsiamdoà  Lhassa,  nous  dirons  quelques 
mots  sur  la  fermeture  de  notre  cadre  du  côté  occidental. 

Erreurs  de  Klaproth  sur  les  positions  du  Tengrinouret 
du  Nag  tchou.  —  Du  temps  de  d'Anville  et  même  de  Kal- 
proth,  on  n'avait  pas  encore  les  itinéraires  des  Pandits  entre 
Lhassa  et  le  Tengri  nour,  qui  ont  rendu  ici  notre  tâche  bien 
faoile,  puisqu'il  nous  a  suffi  de  les  copier  en  y  ajoutant  ou 


206      MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR   LE  THIBET  ORIENTAL. 

modifiant  fort  peu  de  chose.  Ce  n'est  donc  que  pour  nous 
instruire  et  obtenir  d'utiles  indications  pour  la  carte  du 
Thibet  septentrional  et  de  la  Tartarie,  que  nous  avions 
étudié  et  interprété  les  itinéraires  chinois  dans  cette  région. 
Nous  avons  vu  précédemment  ce  que  Klaproth  aurait  pu 
tirer  de  ces  itinéraires  pour  fixer  la  position  de  Lhassa.  Une 
fois  cela  fait,  Klaproth  aurait  pu  utiliser,  comme  nous 
allons  le  faire,  Titinéraire  chinois  de  Sining  à  Lhassa,  et  il 
serait  arrivé  à  trouver  une  meilleure  position  du  Tengri 
nour  et  du  point  où  cet  itinéraire  coupe  le  Kara  Oussou 
(Nag  tchou)  qui,  d'après  les  feuilles  du  Thibet  de  d'Anville, 
serait  une  des  branches  du  cours  supérieur  de  laSalouen, 
ce  dont  on  peut  douter,  comme  nous  le  verrons  plus  tard. 
Laissant  de  côté,  malgré  l'élément  de  contrôle  que  j'y 
trouvais,  la  partie  de  l'itinéraire  chinois  comprise  entre 
Sining  fou  et  le  Kara  Oussou,  nous  avons  : 

lis. 

De  la  rivière  Kara  oussou  à  Gàtzian. . .  70 

De  G.  au  Kc  Chibou  (nour) 80 

Du  lac  G.  à  la  rivière  Kouiton  Sirik. . .  70    i  Soit  585  lis  de  Lhassa 

Du  Kouiton  Sirik  à  Dam 90  I      au    Kouiloo    Sirik; 

De  D.  à  Yang  la 70   [       et  220  lis  du  Koui- 

De  Y.  à  Giadzang  ba 70    \      ton   Sirik  au   Kara 

De  G.  à  Daloung 45  |       Oussou  =   805  lis 

De  Daloung  à  Ghakla  (Glia  la) 50  1       de  Lhassa  au  Kara 

De  Ghala  à  Ganding  Ghiumkor 70    |      Oussou. 

De  G.  à  Doumen. 90 

De  D.  à  Lang  ta 55 

De  L.  Lhassa 45 

En  outre,  la  carte  de  d'Anville  montre  que  de  Lhassa  au 
point  où  l'itinéraire  coupe  le  Kara  Oussou,  la  direction  est 
à  peu  près  le  nord,  et  que  cet  itinéraire  ne  fait  qu'un  grand 
coude  brusque  (90*)  entre  le  Kouiton  Sirik  et  le  Kara  Oussou. 

D'autre  part,  nous  avons  vu  que  Klaproth  aurait  pu  obte- 
nir pour  la  position  de  Lhassa  âQ^iCy  et  88°  55',  et  que  la 
comparaison  des  itinéraires  chinois  et  de  Turner  entre  Ghi« 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE    THIBET   ORIENTAL.      207 

gatzé  et  Lhassa  lui  aurait  donné  280  mètres  pour  la  valeur 
de  la  projection  horizontale  du  li  sur  cette  route  (6^\6  pour 
un  mille).  Il  aurait  pu  remarquer  que  cette  route  étant 
meilleure  que  celle  de  Lhassa  au  Kara  Oussou,  il  convenait 
de  calculer  l'itinéraire  avec  une  projpction  horizontale  du  li 
un  peu  plus  faible.  Mais,  supposant  même  qu'il  Teût  cal- 
culé en  prenant  280  mètres  pour  un  li,  et  sans  tenir  compte 
ni  de  la  dilDférence  de  longitude  ni  des  coudes  de  la  route, 
il  aurait  obtenu  121  milles  de  distance  qui,  ajoutés  à  29'»  40', 
lui  aurait  donné  pour  le  Kara  Oussou  une  latitude  maximum 
de  31  40'  au  lieu  de  32«  15',  et  une  longitude  de  88°  55'  au 
lieu  de  89o54'. 

Refaisant  le  calcul  en  tenant  compte  de  tout  l'itinéraire 
de  Sining  fou  à  Lhassa,  et  en  employant  dans  la  partie  en 
question  une  projection  horizontale  duli  plus  exacte  obtenue 
par  comparaison  de  Titinéraire  chinois  et  de  ceux  du 
Pandit  Nain  Singh  entre  Lhassa  et  le  Tengri  nour,  j'avais 
obtenu  pour  le  même  point  une  position  de  31°  08'  et  88°  50' 
(Voir  Bulletin  de  la  Société  de  Géographie,  de  Paris,  de  mai 
1881,  p.  490),  lettre  du  18  février  1881  au  secrétaire  général' 
sur  la  position  de  Nag  tchou). 

Ajouterai-je  tout  de  suite  que,  d'après  la  carte  du  récent 
voyage  du  Pandit  A-K,  le  Nag  tchou  se  trouverait  par  31°05' 
et  89°  12';  mais  le  point  oii  le  Pandit  a  coupé  le  Nag  tchou 
est  à  l'est  de  celui  dont  il  est  question  dans  l'itinéraire  chi- 
nois que  nous  avons  étudié,  ainsi  qu'on  peut  le  voir  sur 
notre  feuille  de  construction  n°  2. 

Rectification  de  l'itinéraire  de  Lhassa  à  Tsiamdo,  — 
Détermination  des  principales  positions  :  Ghiamda,  Lhari, 
Chobando.  —  Abordons  maintenant  la  rectification  de 
la  grande  route  entre  Lhassa  et  Tsiamdo.  On  se  rappelle 
que  tout  d*abord  j'avais  fixé  Tsiamdo  par  31°  15'  et  95° 
[position TJ.  Me  basant  sur  celte  position  et  celle  de  Lhassa, 
j'avais  cherché  à  fixer  les  principales  positionis  intermé- 
diaires, Ghiamda^  Lbari  et  Ghobando que  je  trouvai  telles: 


208      >!LM01RL   GÊOGliAPUIQUE    SITU    LK   TIllBET   OKIEMIAL. 

Ghiamda  (G)  par  30"  03'  et  90"  45';Lhari  [position  L,]  par 
30^^  44'  et  1)1"  28';  Chobaiido  [position  GJ  par  30"  30'  et 
1)3°  28';  puis  j'avais  rapporté  les  détails  des  itinéraires  rhi- 
iiois  entre  «os  trois  positions.  Tel  était  le  tracé  de  ma  carte 
lorsque  je  modifiai  la  position  de  Kiang  ka,  d'après  le 
voyage  du  Vandit  A-K,  ce  qui  m'obligea  à  recalculer  avec 
Tsiamdo  tout  l'itinéraire  jus(iu';\  Lhassa,  etc.. 

Pour  éviter  la  répétition  des  raisonnements,  je  les  ferai 
en  prenant  pour  Tsiamdo  la  position  a,  soit  31°  15'  et 
95"  07'. 

Résumons  les  données  du  problème  et  les  indications 
déjà  obtenues  utiles  à  sa  résolution  : 

1'  La  partie  du  Thibet  comprise  sur  la  carte  de  d'Anville 
entre  89»  30'  et  96°  30'  de  longitude,  et  les  parallèles  de  29°  à 
32°  doit  se  trouver  comprise  presque  tout  entière  sur  notre 
carte  entre  88^40'  et  97"  et  entre  30"  et  31"  ; 

2°  La  ligne  tirée  directement  de  Lhassa  à  Tsiamdo  sur  la 
carte  de  d'Anville  est  plus  courte  de  35  milles  que  la  même 
ligne  sur  notre  feuille  de  construction.  D'après  des  remarques 
précédentes,  ces  35  milles  doivent  être  surtout  regagnés 
dans  la  partie  centrale  :  soit  de  Lhari  à  Ghobando;  les  dis- 
lances données  par  d'Anville  entre  Lhassa  ri  Ghiamda,  et 
Tsiamdo  et  Ghobando  devant  présenter  le  plus  de  chances 
d'exactitude; 

3°  D'après  nos  lignes  rectilicativcs  de  latitude,  Ghiamda 
serait  par  30°  03',  Ghobando  par  30°  35' et  Lhari  par  30°  52'; 
mais  il  est  probable  que  le  grand  coude  de  la  carte  de  d'Anville 
entre  Ghobando  et  Lhari  n'a  été  si  fort  exagéré  que  pour 
conserver  à  peu  près  la  longueur  relative  de  l'itinéraire  chi- 
nois entre  ces  deux  points  ; 

4°  Dans  ce  but,  d'Anville  a  pu  réduire  la  latitude  de  Gho- 
bando et  augmenter  celle  de  Lhari,  et  par  suite  Ghoband»» 
est  peut-être  un  peu  plus  nord  que  30'  05'  et  Lhari  un  peu 
plus  sud  que  30^52'. 

Comparons  maintenant  le  nombie  de  lis  deritinérairechi- 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  THIBET    ORIENTAL.      209 

nois  avec  son  développement  sur  la  carte  de  d'Anville,  et 
nous  aurons  le  tableau  suivant  : 

a.  DeTsiamdo  à  Chobando  :92  milles  sur  la  carte  de  d*An- 
ville.  665  lis  (d'après  Fitinéraire  chinois),  soit  4  li  correspon- 
dant à  256  mètres  ; 

b.  DeChobando  à  Lbari  :  114  milles  sur  la  carte  de  d'An- 
ville.  880  lis  (d'après  l'itinéraire  chinois),  soitl  li  correspon- 
dant à   240  mètres; 

c.  De  Lhari  à  Ghiamda  :  92  milles  sur  la  carte  de  d'An- 
ville.  360  lis  (d'après  l'itinéraire  chinois),  soit  1  li  correspon- 
dant à  473  mètres  (!) 

d.  De  Ghiamda  à  Lhassa  :  96  milles  sur  la  carte  de  d'An- 
vilie.  650  lis  (d'après  l'itinéraire  chinois),  soit  1  li  corres- 
pondant à  273  mètres. 

A  première  vue  les  92  milles  de  d'Anville  (entre  Tsiamdo, 
Ghobando  et  Lhari-Ghiamda),  correspondant  à  des  nombres 
de  lis  si  différents,  devaient  nous  étonner.  La  notation  c  fait 
encore  mieux  sentir  cette  différence  et  nous  prouve  que 
d'Anville  a  évidemment  commis  une  assez  forte  erreur  sur 
la  distance  entre  Lhari  et  Ghiamda,  tandis  que  les  rapports 
entre  les  trois  autres  distances  sont  assez  conformes  à 
l'opinion  que  nous  avons  des  difficultés  de  terrain  d'après 
les  itinéraires  chinois  et  la  relation  des  PP..  Hue  et  Gabet. 

Nous  savons  que  de  Lhassa  à  Delzin  la  projection  hori^ 
zontale  du  li  correspond^  à  peu  près  à  355  mètres;  Tiliné- 
raire  chinois  ajoute  que  jusqu'à  Djou  goung  (sur  TOussou 
Kiang,  à  peu  près  à.  mi-chemin  de  Ghiamda)  la  route  est 
presque  unie;  toutefois  le  P.  Hue  dit  que  le  chemin  devient 
rude  à  partir  de  Medjoubgoungar.  Aussi  croyons-nous  pou- 
voir sans  grande  erreur  estimer  que  la  valeur  moyenne  de 
la  projection  horizontale  du  H  sur  toute  la  route  (d)  doit 
être  comprise  entre  celle  des  environs  de  Lhassa  et  celle  de 

1.  Valeur  déduite  de  la  comparaison  des  itinéraires  des  Pandits  et  de 
ritinéraire  cliinois. 

soc.   DE   GÉOCU.   —  2*  TRIMESTRE   1887.  VIII.   —   14 


210      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE    THIBET   ORIENTAL. 

la  route  de  Kîang  ka  à  Tsiamdo,  soit  entre  355  et  270  ou  en- 
viron 310  mètres. 

Quant  à  la  route  de  Tsiamdo  à  Chobando,  nous  savons 
que,  pour  les  deux  tiers,  elle  est  aussi  mauvaise  que  celle 
de  Kiang  ka  à  Tsiamdo,  et,  pour  l'autre  tiers,  équivalente 
à  celle  de  Lhassa  à  Ghiamda;  aussi  pouvons-nous  pren- 
dre 280  mètres  pour  projection  horizontale  du  H  sur  la 
route  (a). 

De  Chobando  à  Lhari,  la  route  est  la  plus  mauvaise  de 
toutes  celles  que  nous  avons  citées  jusqu'à  présent  dans  ce 
mémoire.  La  projection  horizontale  du  li  (240  m.)  que 
fournit  le  développement  de  la  route  sur  la  carte  de  d' An- 
ville  est  un  peu  plus  faible  qne  celle  (247  m.)  de  la  route  de 
Ta  tsien  lou  à  Bathang  d'après  le  capitaine  Gill,  ce  qui 
confirme  Tappréciation  du  P.  Hue  sur  ces  deux  exécrables 
routes. 

Nous  admettrons  donc  240  mètres  pour  projection  hori- 
zontale du  li  sur  la  route  (b). 

Enfin  lorsque  Ton  relit  les  itinéraires  chinois  et  la  rela- 
tion du  P.  Hue,  il  demeure  bien  évident  que  la  route  c, 
meilleure  que  celle  de  Tsiamdo  à  Ghobando,  doit  être  plus 
mauvaise  que  celle  de  Lhassa  à  Ghiamda  (d);  et  nous 
ne  devons  pas  nous  tromper  de  beaucoup  en  admettant 
que  la  projection  horizontale  du  li  sur  la  route  c  soit  une 
moyenne  de  celle  des  deux  routes  b  et  d,  soit  275  mètres 
au  lieu  du  chiffre  assurément  très  faux  de  473  mètres. 

Nous  aurons  ainsi  une  première  rectification  du  tableau 
précédent  ou  de  Fitinéraire  de  Tsiamdo  à  Lhassa  : 

a.  De  Tsiamdo  à  Ghobando  :  665  lis  (1  li  correspondant  à 
280  mètres),  d'où  665  lis  correspondront  à  100  milles  ; 

ft.  De  Ghobando  à  Lhari  :  880  lis  (1  li  correspondant 
à  240  mètres),  d'oti  880  lis  correspondront  à  114  milles  ; 

c.  De  Lhari  à  Ghiamda  :  360  lis  (1  li  correspondant  à 
275  mètres),  d'où  360  lis  correspondront  à  48  milles; 

d.  De  Ghiamda  à  Lhassa  :  650  lis  (1  li  correspondant  à 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET  ORIENTAL.      211 

310  mètres),  d'où  650  lis   correspondront  à  109  milles. 

Faisons  sur  notre  carte  préparatoire  (feaille  2)  les  con- 
structions qui  en  résultent. 

En  tenant  compte  des  principales  indications  citées  plus 
hauty  nous  fixerons  d'abord   Ghiamda    par  la  rencontre 
d'une  ouverture  de  compas  de  109  milles  avec  le  parallèle 
de  30^03'  (latitude  de  Ghiamda),  Ghobando  sera  fixé  de  môme 
par  sa  distance  à  Tsiamdo  et  sa  latitude  (30*35'),  et  Lhari  le 
sera,  d'une  manière  plus  douteuse,  par  ses  distances  à 
Ghiamda  et  à  Ghobando.  Si  nous  combinons  la  distance  Lhari* 
Ghiamda  avec  l'orientation  (35»)  des  deux  points  pris  sur 
la  carte  de  d'Anville,  ou  si  nous  combinons  la  distance 
Lhari-Chobando  avec  la  latitude  présumée  de  Lhari  (30°52') 
nous  aurons  encore  deux  autres  points  qui  forment  avec  le 
premier  un  petit  triangle  dans  lequel  la  position  de  Lhari 
peut  se  trouver  comprise,  par  exemple  en  c,  G  est  une 
moyenne,  tout  aussi  bien  d'ailleurs  que  la  position  (b)  de 
Ghobando  et  même  la  position  (à)  de  Tsiamdo.  Nous  aurions 
pu  en  rester  là  ;  mais,  de  môme  que  nos  premières  positions 
Li  et  Gj  ne  résultent  pas  seulement  de  calculs  et  de  construc- 
tions analogues  aux  précédentes,  de  même  les  positions  (c) 
de  Lhari,  (b)  de  Ghobando  et  (a)  de  Tsiamdo  doivent  être 
recalculées  avec  une  approximation  plus  grande,  des  hypo- 
thèses moins  larges,  et  des  indications  plus  précises. 

Nous  avons  peut-être  relu  vingt  fois  les  textes  et  refait 
autant  de  fols  ces  calculs  de  fausse  position  pour  essayer 
d'obtenir,  aune  dizaine  de  milles  près,  des  positions  qui  étaient 
certainement  erronées  de  plus  d'un  degré;  mais,  après  tout 
ce  qui  a  été  dit  pour  faire  comprendre  nos  procédés,  nous 
ne  saurions  vraiment  recommencer  ici  un  exercice  si  fati- 
gant pour  le  lecteur. 

Report  entre  les  positions  principales  des  itinéraires 
partiels.  —  Qu'il  nous  soit  donc  permis  de  dire  que  notre 
plus  récent  tracé  de  la  route  de  Kiang  ka  à  Lhassa  par 
Tsiamdo  [la  position  de  Kiang  ka,  seule,  ayant  été  empruntée 


21â      MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET  ORIENTAL. 

jusqu'ici  à  un  travail  d'inierprétalion  des  noies  du  Pandit 
A.  K.],  nous  donne  : 

Tsiarado  (Tg),  par  3ril'  N.  et  par  95^01'  E.  de  Paris; 
Ghobando  (Gg),  par30»44'  N.  et  par  93°  28'  E.  de  Paris  ;  Lhari 
(L3),par30«46'N.etpar94°20'E.deParis;Ghiamda(G),par 
30*  04'  N.  et  par  90^  45'  E.  de  Paris. 

A  ces  positions  que  nous  avons  maintenues  sur  la  carte 
définitive  qu'accompagne  notre  mémoire,  nous  avons  rap- 
porté tous  les  détails  des  itinéraires  partiels  chinois  et 
autres. 

Ainsi  que  nous  l'avions  prévu,  le  grand  coude  de  la  route 
dessinée  par  d'Anville  entre  Ghobando  et  Lhari  avait  été 
exagéré  pour  obtenir  le  nombre  de  lis  ;  et  c'est  bien  dans  la 
partie  centrale  de  sa  carte  que  se  trouve  le  rétrécissement 
dont  se  plaignait  tant  Klaproth. 


IT.  Reetlfleatlon  de  l»  carte  de  d'Anville  au  nord 

de  son  parallèle  de  99°, 

Lignes  rectificatives  de  longitude  entre  91°  et  96°.  —  Position  approxi- 
mative de  Dardzoung.  Tracé  du  lac  Pasomtso,  du  Ken  pou  (Gak  bo)  et 
de  ses  affluents  entre  30"  et  31°.  —  Importante  remarque  sur  la  diffé- 
rence de  direction  générale  des  cours  d'eau  sur  les  feuilles  1  et  â.  -^ 
Rectification  du  bassin  supérieur  de  la  rivière  de  Lhassa. 

Voilà  donc  enfin  le  cadre  de  notre  carte  fermé  de  toutes 
parts.  Il  s'agit  d'y  rapporter  le  moins  inexactement  possible 
tout  le  reste  du  tracé  qui  occupe  sur  les  cartes  de  d'Anville 
et  de  Klaproth  des  positions  si  différentes  à  en  juger  par 
les  corrections  déjà  faites. 

Nous  commencerons  par  rectifier  la  partie  de  la  carte  de 
d'Anville  au  nord  de  son  parallèle  de  29'',  ou  au  nord  de 
notre  ligne  rectificative  de  30°. 

Les  difiérences  que  nous  obtiendrions  ici  en  nous  servant 
des  positions  T,  C^  L^  ou  Tg  G^  Lg,  sont  tellement  petites, 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET  ORIENTAL.      2i3 

que,  pour  éviter  des  répétitions,  nous  prendrons  de  suite 
les  secondes  comme  éléments  de  notre  nouveau  problème. 

A  ces  éléments  s'ajoutent  (voir  feuille  n°  2)  le  tracé  en 
pointillé^  extrait  de  l'itinéraire  complet  de  Kiang  ka  à  Lhassa 
que  nous  avons  rectifié  et  le  tracé  en  lignes  pleines  (données 
considérées  comme  exactes  au  début  du  travail).  Le  nombre 
de  nos  points  de  repère  a  donc  augmenté;  mais  ils  ne  suf- 
fisent pas  encore  pour  résoudre  la  question. 

La  géographie  chinoise  ne  nous  donne  rien  de  plus,  car 
ce  qu'on  y  lit  sur  celte  région  semble  avoir  été  écrit  d'après  la 
carte  des  Lama  ou  celle  de  d'Anville.  Nous  en  avions  tiré  quel- 
ques vagues  indications  du  genre  de  celles-ci  :  de  Tsiamdo 
à  Ghobando,  on  se  dirige  à  peu  près  au  sud-ouest,  de  Gho- 
bando  à  Lhari  vers  l'ouest,  de  Lhari  à  Ghiamda  au  sud,  de 
Ghiamda  à  Lhassa  à  l'ouest.  Nous  y  voyons  encore  que 
Daroun  dzoung  ou  Dardzoung  est  dans  le  sud-est  du  mont 
Ghar  cong  la.  Quant  aux  distances  des  diverses  localités  à 
Lhassa  ou  à  Bathang,  nous  les  avions  eues  bien  plus  exac- 
tement dans  les  itinéraires  chinois  que  dans  la  géographie 
chinoise.  G'est  en  vain  que  nous  avons  cherché  l'itinéraire 
chinois  de  la  route  tracée  sur  la  carte  de  d'Anville  entre 
Ghiamda,  Dardzoung  et  Djaya. 

Lignes  rectificatives  de  longitude  entre  91"  et  Qô».  — 
Puisque  la  géographie  chinoise  et  les  itinéraires  chinois  ne 
nous  fournissent  aucun  renseignement  nouveau,  nous  allons 
essayer  d'en  tirer  de  la  carte  même  de  d'Anville,  grâce  à 
quelques  observations  et  à  l'emploi  des  lignes  rectificatives 
de  longitude,  si  nous  pouvons  les  tracer. 

Nous  remarquerons  d'abord,  sur  la  carte  de  d'Anville, 
que  la  direction  générale  de  la  Salouen, entre  ses  parallèles 
de  29°  et  3r,  suit  presque  une  ligne  droite  qui  coupe  notre 
ligne  rectificative  de  30**  au  point  (E).  Or  cette  même  ligne 
droite  tracée  sur  notre  carte  préparatoire  coupant  le  paral- 
lèle de  30"  par  95°  de  longitude,  nous  pouvons  admettre 
que  le  point  (E)  est  approximativement  par  95''  e$t.  (Il 


2i4     MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  THIBET  ORIENTAL. 

se  trouve  par  hasard  être  ainsi  placé  sur  la  carte  de  d'An- 
ville.) 

Si  donc  nous  joignons  le  point  (E)  à  Tsiamdo,  nous 
aurons  la  ligne  rectificative  de  95^.  Il  est  à  remarquer 
que  cette  ligne  fait  avec  le  méridien  correspondant  de  la 
carte  d'Anville  un  angle  de  10  degrés,  précisément  égal  à 
l'angle  que  notre  ligne  rectificative  de  30«  de  latitude  fait 
avec  ce  parallèle  de  la  carte  d'Anville. 

Nous  pourrions  supposer  que  toutes  nos  autres  lignes  rec- 
tificatives de  longitude  doivent  faire  le  même  angle  avec  les 
méridiens  correspondants  de  la  carte  de  d'Anville,  ou  être 
parallèles  à  notre  ligne  rectificative  de  95°  ;  puis  menant 
des  parallèles  à  cette  ligne  par  les  points  de  l'itinéraire 
Tsiamdo  à  Lhassa  déjà  connus  en  longitude,  nous  ob- 
tiendrions par  leur  rencontre  avec  la  ligne  rectificative  de 
30°  des  points  qui  nous  permettraient  de  marquer  sur 
cette  ligne  les  degrés  de  longitude  rectifiés. 

Mais,  comme  il  ne  nous  est  pas  démontré  que  nos  lignes 
rectificatives  de  longitude  doivent  être  parallèles,  nous  pro- 
céderons autrement. 

Voyons  donc  si  nous  pourrions  tracer  la  ligne  rectifica- 
tive de  91°  qui  doit  être  voisine  de  Ghiamda  et  de  Lhari. 

Nous  savons  que  le  point  où  l'itinéraire  chinois  de  Lhassa 
au  Kara  Oussou  coupe  le  Kouiton  sirik  se  trouve  par  89®05' 
et  presque  sur  la  latitude  de  Lhari.  Joignons  les  deux  points 
et  nous  aurons  une  ligne  de  123  millimètres  pour  une  diffé- 
rence en  longitude  de  135  milles. Il  nous  est  donc  facile  de 
marquer  sur  cette  ligne  les  points  (R)  (S)  correspondant 
aux  90'  et  91*  degrés  de  longitude,  ainsi  que  le  point  (g)  cor- 
respondant à  90''45'.  Joignons  ce  point  à  Ghiamda,  nous 
aurons  la  ligne  rectificative  de  la  longitude  90°45'  ;  et  lui 
menant  une  parallèle  par  le  point  S,  nous  aurons  la  ligne 
S-A  pour  ligne  de  91°  de  longitude.  Si  nous  partageons 
maintenant  la  ligne  A-B  en  quatre  parties  égales,  les  points 
B,  G,  D  seront  les  points  des  92%  93*  et  94®  degrés  de  longi- 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR    LE  THIBET  ORIENTAL.      215 

tude  sur  le  parallèle  rectifié  de  30°;  et  ces  points  ne 
doivent  pas  être  trop  inexactement  fixés,  car  si  de  la  position 
de  Chobando  (par  93°28')  nous  menons  une  parallèle  à  notre 
ligne  rectificative  de  95%  la  ligne  coupera  cette  ligne 
E-D  en  un  point  P  qui  est  à  peu  près  à  28  milles  de  E. 

Les  lignes  rectificatives  de  95*^  et  91*  n'étant  pas  tout  à 
fait  parallèles,  les  lignes  rectificatives  intermédiaires  ne  de- 
vraient pas  l'être  non  plus.  Cependant,  nous  venons  de  voir 
que  celle  de  93<'28'  devait  être  parallèle  au  méridien  rectifié 
de  95**.  Nous  pouvons  donc  supposer  que  les  lignes  rectifica- 
tives de  93°  et  94°  ont  la  même  inclinaison.  Notons  tout  de 
suite  que  Dardzoung  se  trouverait,  d'après  cette  construc- 
tion, par  environ  30°2(y  et  93*.  Cette  position,  ainsi  que  la 
plupart  des  résultats  des  constructions  indiquées,  a  été  un 
peu  modifiée  sur  notre  carte  définitive.  Gomme  nous  l'avons 
dit  précédemment,  il  a  fallu,  introduisant  de  nouvelles 
considérations,  recommencer  plusieurs  fois  les  constructions 
dont  nous  donnons  l'idée  pour  arriver  à  un  tracé  plus 
approché. 

Quant  à  la  ligne  rectificative  de  92°,  nous  la  tracerons 
parallèle  à  celle  de  91°.  Cela  met  Lhari  par  91°2(y,  longitude 
que  nous  avons  trouvée  précédemment. 

Pour  la  tracer  parallèlement  au  méridien  rectifié  de  93°, 
il  faudrait  admettre  que  Lhari  se  trouvât  au  moins  par 
91°40';  tandis  que  nos  constructions  (feuille  n°  2)  ne 
permettent  pas  de  supposer  que  la  longitude  de  Lhari 
dépasse  91'>25'. 

Le  rétrécissement  (près  du  parallèle  31°)  qui  résulte 
de  la  différence  d'inclinaison  des  méridiens  rectifiés  92°  et 
93°  précise  encore  davantage  la  partie  de  l'itinéraire  de 
Tsiamdo  à  Lhassa  qui  a  été  le  plus  faussée  sur  la  carte  de 
d'Anville. 

Tracé  du  lac  Pasomtso,  du  Kenpou  {Gak  bel)  et  du  Nghé 
tchou  entre  30**  et  31°  nord,  —  Ayant  ainsi  enfermé  dans 
un  réseau  rectificatif  la  partie   de  la  carte  de  d'Anville 


1 


216      MÉMOIRE    GÉOGRAPHIQUE   SUR   LE  THIBET   ORIENTAL. 

comprise  entre  les  méridiens  rectifiés  de  91°  et  95°  et  les 
parallèles  rectifiés  de  30""  et  31%  il  est  facile  d'en  rapporter 
le  dessin  sur  notre  carte  préparatoire. 

[  Voir  sur  la  feuille  n»  2  le  tracé  du  lac  Pasomdso,  de  la 
rivière  de  Lhari  (cours  supérieur  du  Ken  pou  ou  Gak  bo) 
et  du  Ngé  tchou  (cours  supérieur  du  Bo  dzangbo).] 

Remarque  importante  sur  la  différence  de  direction  gêné- 
raie  des  cours  d'eau  sur  les  feuilles  1  et  2.  —  Remarquons 
que  ces  cours  d'eau  n'ont  pas  la  direction  nord-sud   des 
cartes  de  d'Anville  et  Klaproth,  mais  la  direction  nord-ouest 
sud-est  parallèle  à  celle  que  le  Kin  cha  kiang,  le  Mékong 
et   probablement   aussi   la   Salouen   conservent  jusqu'au 
moment  où,  sortant  de  la  chaîne  des  Himalaya,  ces  fleuves 
prennent  la  direction  nord-sud.  Cette  remarque  avait  son 
importance;  je  l'appliquai  aussitôt  à  la  rivière  de  Lhari  qui 
doit  aussi  tourner  brusquement  vers  le  sud  en  sortant  des 
défilés  de  l'Himalaya;  et,  comme  la  direction  nord-ouest- 
sud-est  l'en  ferait  sortir  à  peu  près  au  point  où  l'on  arrête 
le  cours  de  la  branche  occidentale  de  l'Iraouady,  l'hypothèse 
de  la  jonction  des  deux  fleuves  me  frappa  tout  de  suite  et 
avec  une  apparence  de  fondement. 

Rectification  du  bassin  supérieur  de  la  rivière  de  Lhassa 
—  Sans  nous  arrêter  davantage  en  ce  moment  à  cette 
hypothèse,  nous  reviendrons  à  l'étude  de  la  partie  de  la 
carte  de  d'Anville  entre  le  méridien  91%  Lhassa  et  le  Tengri 
nour. 

L'itinéraire  chinois  nous  indiquait  que  Médjoubgoungar 
se  trouve  à  peu  près  au  tiers  de  la  distance  entre  Lhassa  et 
Ghiamda,  ce  qu'a  confirmé  notre  travail  de  rectification 
plaçant  Médjoubgoungar  par  89''25'  environ.  Nous  pouvons 
joindre  cette  position  au  point  correspondant  en  longitude 
sur  la  ligne  Kouiton  Sirik-Lhari  ou  M  S  et  nous  voyons  que 
les  lignes  rectificatives  des  longitudes  89^25'  et  91%  sont 
loin  d'être  parallèles. 
Leur  rétrécissement  entre  Médjoubgoungar  et  Ghiamda  est 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET  ORIENTAL.      217 

tout  à  fait  significatif;  on  doit  y  voir  le  résultat  d'une  triple 
erreur  :  Tune  provenant  de  la  longitude  trop  orientale  d'un 
degré  que  d'Anville  a  donnée  à  Lhassa,  l'autre  provenant 
des  Lama  qui,  sur  leurs  croquis,  ont  exagéré  les  distances 
aux  environs  de  Lhassa  et  de  leurs  itinéraires,  exagération 
qui  a  obligé  d'Ânville  à  trop  rapprocher  du  bassin  de  la 
rivière  de  Lhassa  le  bassin  du  Niang  tchou.  II  suffit  donc  de 
faire  pivoler  autour  de  M  tout  le  tracé  à  l'ouest  de  la  ligne 
MN  jusqu'à  ce  que  cette  ligne  soit  parallèle  à  notre  ligne 
rectificative  de  91''  pour  avoir  les  éléments  de  la  rectification 
du  tracé  de  d'Anville  entre  89°  et  90«. 

Il  serait  fastidieux  d'insister  davantage  sur  les  détails  de 
reconstitution  de  cette  partie  de  notre  carte.  Le  but  de  ce  qui 
précède  était  de  nous  assurer  de  la  justesse  de  nos  premières 
observations  sur  la  façon  dont  les  Lamas  avaient  fait  leur  tracé 
du  Thibetet  la  manière  dont  ces  levés  avaient  été  interprétés. 

Je  n'ai  jamais  pu  comprendre  comment  d'Anville  avait 
admis  pour  Lhassa  une  longitude  trop  orientale  d'un  degré; 
mais  étant  donné  les  positions  de  Lhassa  et  de  Batbang,  je 
m'étonne  qu'il  n'ait  pas  commis  plus  d'erreurs  en  interpré- 
tant les  levés  des  Lamas.  Quant  à Klaproth  qui,  à  laide  des 
itinéraires  chinois,  pouvait  arriver  presque  au  même  résultat 
que  nous,  son  bouleversement  géographique  est  encore 
moins  excusable  dans  cette  partie  du  Thibet  que  dans  la 
région  que  nous  allons  étudier. 


218      MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE   THIBET   ORIENTAL. 


W,  Reetiflciition  de  la  partie  sud  de  la  carte  de  d'Anviiie. 
(Bassin  du  Yoeron  Daang;  bo  tekoù  ou  vrai  Tsan  po.) 

Points  de  repère,  lignes  rectificatives  et  première  correction  des  lignes 
rectificatives  de  29°  et  28"  de  latitude.  —  Position  approchée  de  Sang 
gak  tchoui  dzoung.  —  Conséquences  des  observations  précédentes.  — 
Rectification  du  bassin  du  Tsan  po  de  d*Anville  (géographie  chinoise). 
—  Détermination  de  la  véritable  position  de  l'extrémité  sud-est  du 
Tsan  po  de  d'Anville.  —  Confusion  entre  le  Niang  tchou  et  le  Yœrou 
dzangbo  (vrai  Tsan  po).  —  Le  Tsan  po  de  d*Anville  n'est  qu'un  affluent 
du  Yœrou  dzang  bo.  —  Tracés  rectifiés  du  Yœrou  dzang  bo  (Tsan  po), 
du  Niang  tchou  et  de  la  rivière  de  Dimoudzong.  —  Direction  de  la  ligne 
du  partage  des  eaux  à  Test  du  Yœrou  dzang  bo. 


Points  de  repère,  —  Le  cadre  qui  nous  reste  à  remplir  sur 
notre  feuille  préparatoire  est  ainsi  limité  : 

A  l'ouest,  par  Ghiamda  et  l'itinéraire  de  Chélangà  Tawang. 
et  le  cours  du  Yœrou  Dzang  bo  ou  vrai  Tsan  po  jusqu'à 
Gya  la  Sindong  ;  nous  avons  ici  pour  points  de  repère  : 
Ghiamda  par  90^45',  Zangri  sur  le  Tsan  po,  et  Monadzona 
dzong  par  28°  de  latitude,  qui  ont  à  peu  près  même  longi- 
tude (89»40'). 

Au  sud,  par  une  ligne  brisée  qui  joindrait  Monadzona  et 
les  points  extrêmes  connus  du  Soubansiri,  du  Dihong,  du 
Dibong,  de  la  rivière  Lohit  ou  Brahmakund,  et  des  deux 
branches  de  Tlraouady  :  Nam  Kiou  et  Nam  Disang.  Notons 
que  cette  ligne  est  au  nord  du  parallèle  28%  ce  qui  nous  fait 
déjà  supposer  que  les  positions  placées  par  d'Anville  sur  le 
parallèle  27°  sont  au  moins  par  28°,  ou,  si  Ton  veut,  que 
le  parallèle  27°  de  d'Anville  est  en  réalité  au  moins  le  paral- 
lèle de  28^ 

A  l'est,  par  le  cours,  supposé  presque  direct,  de  la  Salouen 
entre  Menkong  et  Kia  yu  kiao  (pont  sur  la  Salouen  au  pas- 
sage de  la  route  de  Tsiamdo  à  Lhoroun  dzong  et  Ghobando). 

Au  nord,  par  notre  parallèle  30"  sur  lequel  nous  avons 
pu  fixer  quelques  points  de  repère  :  cours  supérieurs  du 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE   THIBET  ORIENTAL.      219 

Ngé  tchou  et  de  la  rivière  du  Lhari  (Ken  pou  ou  Gak  bo)  el 
lac  Pasomtso. 

Bien  que  fort  réduit  déjà,  le  champ  de  nos  recherches  est 
encore  bien  vaste.  En  outre,  nous  n'avons  plus  ici  d'itiné- 
raires chinois  pour  nous  aider.  Les  seuls  éléments  du  pro- 
blème sont  maintenant  lacarleded'Anville,  et  la  géographie 
chinoise.  Quant  aux  vagues  renseignements  plus  ou  moins 
contradictoires  recueillis  par  des  voyageurs  européens  qui, 
par  28°,  ont  vu  la  Salouen  ou  le  haut  Brahmakund  sans 
avoir  pu  passer  de  Tune  à  Tautre,  nous  ne  nous  en  occuperons 
que  plus  tard. 

On  remarquera  encore  que,  si  nous  avons  quelques  points 
de  repère  à  l'ouest  et  au  nord,  nous  n'en  avons  aucun  au 
sud,  puisque  sur  la  carte  d'Anville,  les  cours  d'eau  du  Thibet 
ne  sont  pas  raccordés  à  ceux  de  l'Assam  ou  de  la  Birmanie. 
A  l'est  nous  n'avons  que  trois  points  de  repère  :  Bathang, 
Tsatsorgang  (Tchrayul),  position  douteuse  que  nous  avions 
fixée  par  âS^'SO'  *  et  Likiang  situé  en  dehors  de  notre  cadre 
par  près  de  27°  de  latitude. 

Quelque  douteuses  ou  insuffisantes  que  fussent  ces  don- 
nés, nous  avons  essayé  tout  d'abord  de  nous  faire  une  idée 
approximative  des  erreurs  de  latitude  de  la  carte  de  d'Anville, 
erreurs  considérables  à  première  vue. 

Lignes  rectificatives  et  première  correction  des  lignes 
rectificatives  des  28*  et  29''  degrés  de  latitude,  —  En  effet,  si 
nous  tirons  une  ligne  de  Bathang  à  Likiang  et  que  nous  la 
partagions  en  parties  proportionnelles  aux  différences  de 
latitude,  nous  voyons  tout  de  suite  que,  sur  cette  ligne,  les 
points  des  29®  et  28''  degrés  de  d'Anville  représentent  pour 
nous  les  points  du  30"  degré  et  de  28^30';  et  que  notre 
point  du  28*  degré  correspond  à  peu  près  à  27°40'  de 
d'Anville. 

1.  On  verra  dans  la  2°  partie  (chap.X)  que  nous  avons  adopté  plus  tard 
pour  Tchrayul  la  position  du  Pandit  A-K  (28»  13'),  qui  concorde  avec  les 
renseignements  donnés  par  l'abbé  Oesgodins. 


220      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE    THIBET   ORIENTAL. 

Si  nous  joignons  enfin  nos  points  des  28*  et  29*  degrés  avec 
les  points  ayant  même  latitude  à  Touest,  c'esl-à-dire  avec 
Monadzona  et  avec  le  point  P  obtenu  en  divisant  la  distance 
Zangrî-Monadzona  proportionnellement  à  la  différence  en 
latitude,  nous  aurons  deux  premières  lignes  rectificatives 
des  latitudes 28**  et  29''  fort  différentes  de  celles  de  d'Anville, 
et  il  est  évident  que  nos  lignes  rectificatives  sont  encore 
beaucoup  trop  septentrionales. 

Ne  prenons  ces  lignes  rectificatives  que  pour  ce  qu'elles 
valent  :  elles  nous  indiquent  tout  simplement  le  sens  des 
erreurs;  mais  elles  ne  sauraient  être  adoptées  telles  quelles 
pour  notre  reconstitution  cartographique. 

Nous  voyons,  par  exemple,  que  notre  première  ligne  rec- 
tificative du  28*  degré  passerait  près  de  Sanggak  tchoui 
dzong^  Or,  d'après  les  textes  de  l'abbé  Desgodins,  cette 
ville  se  trouverait  à  cinq  ou  sept  jours  de  marche  dans  le 
nord-ouest  de  Menkong,  et,  d'après  ses  cartes  sur  le  même 
même  parallèle,  de  sorte  que,  suivant  qu'on  se  rapporte 
aux  textes  ou  aux  cartes,  Sanggak  tchoui  dzong  doit  être 
placée  par  28°  50'  ou  28"  25'  et,  par  conséquent,  noire  ligne 
rectificative  de  28°  doit  passer  encore  bien  plus  au  sud  du 
parallèle  correspondant  de  d'Anville  que  nous  ne  l'avions 
supposé  tout  d'abord. 

Position  approchée  de  Sanggak  tchoui  dzong,  —  Pour 
éviter  les  répétitions  et  longueurs,  supposons  tout  de  suite 
Sanggak  tchoui  dzong  par  28°50'  (qui  doit  être  à  près  sa 
latitude  exacte)  et  prenons  0  L  égal  à  P  L'  ou  un  degré. 
Joignons  le  point  L  à  L' et  L";  la  ligne  rectificative  du 
28*   degré  ne  sera  plus  L'L"   mais  bien  la  ligne  brisée 


\ .  Le  nom  de  cetle  localité  a  été  orthographié  de  diverses  farons  : 
Sanggak  tchoui  dzong  par  Klaproth,  Tclioudzong  par  d'Anville,  Sànga 
tchou  dzong  sur  la  carte  des  jésuites,  Song  ngag  kieu  dzong  par  Tabbé 
Desgodins,  Sanga  chu  jong  par  les  cartographes  anglais.  On  rappelle 
aussi  Kiyé  dzoung  ;  les  Chinois  la  nomment  Tciioung  tian  sanggak  tsoui 
dzoung. 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE   THIBET  ORIENTAL.      2^1 

VL  U  et  nous  verrons  plus  loin  qu'une  partie  de  celte  ligne 
doit  descendre  encore  plus  au  sud« 

Nous  devons  encore  corriger  et  modifier  notre  première 
ligne  rectificative  du  29"  degré  qui,  du  point  P,  devra  venir 
en  0,  à  une  dizaine  de  milles  au  nord  de  Sanggak  Ichoui 
dzoag,  et  être  relevée  de  là  vers  Tsatsorgang  en  suivant 
une  parallèle  à  LL". 

Conséquences  des  observations  précédentes.  —  Tirons 
déjà  quelques  conséquences  des  observations  qui  précè- 
dent et  des  constructions  qu'elles  nous  ont  amené  à  faire  : 

l' Nous  sommes  certain  maintenant  que  le  parallèle  infé- 
rienr  de  la  carte  de  d'Anville  n'est  pas  le  27%  mais  bien  le 
28'  degré  au  moins  (ligne  L'LL"),  de  telle  sorte  que  les  lati- 
tudes auxquelles  d'Anville  arrête  le  tracé  du  Tsan  po,  du 
Ken  pou  et  du  Tchitom  tchou  sont  encore  au-dessus  du 
28'  degré,  ce  qui  fait  mieux  comprendre  l'impossibilité  où 
il  s'est  trouvé  de  raccorder  ces  fleuves  avec  ceux  de  l'Inde 
et  de  la  Birmanie; 

2' Les  lignes  brisées  indiquent  encore  une  fois,  mais  en 
l'accentuant  ici  plus  que  partout  ailleurs,  le  caractère  des 
levés  des  Lamas.  Ce  devaient  être  des  croquis  spéciaux  des  di- 
vers bassins  :  Salouen,  Tchitom  tchou,  Ken  pou,  (Gak  bo); 
et  chacun  d'eux  a  pris  sur  la  projection  des  jésuites  et  de 
d'Anville  la  place  qui  restait  disponible  entre  les  tracés 
énorménnent  trop  rapprochés  de  la  Salouen  et  du  Tsan  po,  de 
telle  sorte  que  la  carte  ne  donnait  plus  aucune  idée  de  leur 
largeur  est  et  ouest  entre  les  parallèles  28°  et  29%  ni  de 
leurs  positions  relatives  en  latitude. 

C'est  surtout  pour  avoir  voulu  rattacher  aux  positions 
chinoises  Bathang  et  Li  kiang  la  partie  sud-est  du  Thibet 
que  d'Anville  a  commis  ici  de  si  grandes  erreurs.  Il 
n'est  que  trop  évident  que  les  croquis  particuliers  dont 
nous  venons  de  parler  étaient  tels  que  leur  raccordement 
sous  une  projection  était  tout  à  fait  impossible  à  l'époque, 
à  cause  du  manque  de  points  de  repère.  Et,  comme  on  le 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SDR  LE   THIBET  ORIENTAL. 

verra  plus  tard,  si  nous  n'avions  pas  eu  les  indications  ap- 
proximatives de  Vabbé  Desgodins  sur  la  position  deSanggak 
tchoui  dzong,  nous  n'aurions  pu  nous-môme  rectifier  que 
d'une  façon  très  incertaine  la  partie  sud-est  de  la  carte  de 
d'Anville. 

Rectification  du  bassin  du  Tsan  po  de  d'Anville.  —  Géo- 
graphie  chinoise,  —  Détermination  de  la  véritable  position 
de  Vextrémité  sud-  est  du  Tsan  po  de  d'Anville.  — Si  l'indi- 
cation approximative  de  la  position  deSanggak  tchoui  dssong 
nous  paraît  déjà  de  la  plus  grande  importance  pour  la  re- 
constitution du  bassin  du  Tchitom  tchou  et  du  bassin  infé- 
rieur du  Ken  pou,  nous  n'avons  pas  encore  assez  de  don- 
nées pour  l'entreprendre.  Nous  passerons  donc  au  bassin 
du  Tsan  po  de  d'Anville. 

D'après  nos  précédentes  constructions,!  e  parallélogramme 
OLL'P  est  compris  entre  les  latitudes  28**  et  29»  et  les  méri- 
diens de  89°40'  (Monadzona)  et  95^25'  (Sanggak  tchoui 
dzong).  Telle  serait  en  effet  la  longitude  probable  de 
Sanggak  tchoui  dzong  si  cette  ville  est  bien,  comme  le  dit 
l'abbé  Desgodins,  à  sept  jours  de  marche  dans  le  nord-ouest 
de  Menkong. 

Dans  le  parallélogramme  OLL'P  nous  ne  pouvons  tracer 
des  lignes  rectificatives  de  longitude  en  partageant  les 
lignes  OP  et  LL'  proportionnellement  à  leur  différence  ea 
longitude,  puisque  nous  avons  remarqué  que  la  longueur 
de  Tsan  po  a  dû  être  exagérée  aux  dépens  du  Ken  pou  et  du 
Tchitom  tchou.  Tâchons  donc  de  découvrir,  s'il  est  possible, 
la  longueur  probable  du  Tsan  po  de  d'Anville  ou  la  posi- 
tion approchée  de  l'extrémité  de  son  cours  sur  la  carte 
de  d'Anville.. 

C'est  ici  que  la  géographie  chinoise  va  nous  être  utile  et 
nous  fournir  des  renseignements  qui  auraient  dû  ne  point 
passer  inaperçus,  surtout  de  Klaproth,  puisque  c'est  à  lui 
que  nous  en  devons  la  traduction  française,  et  qu'il  faisait 
si  grand  cas  de  ia  géographie  chinoise  du  Thibet. 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE    SUR    LE  THIBET   ORIENTAL.      223 

Elle  nous  donne,  en  effet,  les  distances  en  lis  des  princi- 
pales villes,  soit  à  Bathang,  soit  à  Lhassa,  distances  calcu- 
lées d'après  les  itinéraires  détaillés  que  nous  n'avons  mal- 
heureusement pas  à  notre  disposition  comme  celui  de 
Bathang  à  Lhassa.  Mais  enfin  nous  avons  l'orientation  géné- 
rale sud-est,  et  les  distances  de  Lhassa  aux  principales 
villes  situées  près  du  Tsan  po  de  d'Anville. 

Nous  savons  aussi  que  ces  distances  sont  toujours  des 
maxima,  je  veux  dire  que  le  nombre  de  lis  indiqué  n'est 
jamais  inférieur,  mais  plutôt  supérieur  à  la  réalité. 

Ainsi  donc  les  distances  que  nous  en  déduirons  entre 
Zangri  (connu  en  latitude  el  longitude  et  pris  pour  point 
de  départ)  et  les  villes  voisines  du  Tsan  po  seront  plutôt 
augmentées  que  diminuées.  En  outre,  nous  donnerons  à  la 
projection  horizontale  du  H  la  plus  grande  valeur  que  nous 
ayons  encore  trouvée,  355  mètres.  G*est  la  valeur  que  nous 
avons  trouvée  pour  les  meilleures  routes  voisines  de  la 
capitale,  tandis  que  pour  les  plus  mauvaises  nous  avons 
trouvé  240  mètres,  et  nous  dresserons  le  résumé  sui- 
vant : 

De  Zangri  à  Yarghiut  (Yerco),  70  lis  à  355  mètres  seront 
représentés  sur  la  carte  par  environ  14  milles  ; 

De  Zangri  à  Lasoui  (Lasoi),  190  lis  à  355  mètres  seront 
représentés  sur  la  carte  par  environ  36  milles; 

De  Zangri  à  Gounlai  nam  Ghial  (Gourou  nam  Kia),3701is 
à 355  mètres  seront  représentés  sur  la  carte  par  environ 
71  milles; 

•    De  Zangri  à  Domchou  dzong,  520  lis  à  355  mètres  seront 
représentés  sur  la  carte  par  environ  99  milles; 

De  Zangri  à  Dzélagang  dzong,  630  lis  à  355  mètres  se- 
ront représentés  sur  la  carte  par  environ  121  milles; 

De  Zangri  à  Naï  dzong.  720  lis  à  355  mètres  seront  re- 
présentés sur  la  carte  par  environ  138  milles; 

De  Zangri  à  Dzini  (Chaï),  730  lis  à  355  mètres  seront  re- 
présentés sur  la  carte  par  environ  140  milles. 


224      MÉMOIRE    GÉOGRAPHIQUE    STIR   LE   THIBET   ORIENTAL. 

Portons  maintenant  ces  distances,  ou  seulement  la  der- 
nière sur  la  carte  de  d'Anville.  Nous  remarquerons  immé- 
diatement que  Dzini  doit  être  placé  au  point  K,  dont  la 
latitude,  d'après  nos  lignes  rectificatives  de  latitude,  est 
d'environ  28«33'. 

Quant  à  la  longitude  de  K,  nous  la  trouverons  sur  noire 
carte  préparatoire  (feuille  n''  2)  en  décrivant  de  Zangii  un 
arc  de  cercle  de  140  milles  qui  coupe  la  latitude  de  28"33' 
par  9242. 

Nous  pouvons  donc  estimer  que  Dzini  (Chai)  se  trouve 
par  28°33'  et  9242'. 

Nous  supposerons  maintenant  que  d'Anville  ait  bien  placé 
R\  extrémité  de  sonTsan  po,  par  rapport  à  Dzini,  ou  que, 
s'il  a  commis  une  erreur,  celle-ci  ne  doit  pas  être  grande, 
vu  la  petite  distance  des  deux  points. 

La  ligne  0" — Dzini,  parallèle  à  PL',  sera  le  méridien  de 
Dzini.  Si  la  longueur  Dzini— 0"  représente  29"— 28"33'  ou 
27',  on  trouvera  que  O'^r'  =  30',  d'où  la  ligne  K"K'"  repré- 
sentera le  parallèle  de  28^30'  qui,  par  hasard,  passe  au 
point  K'.  Reste  à  trouver  la  longitude  approchée  du 
point  K'. 

La  ligne  O'K'".  prolongée  d'une  égale  longueur,  nous 
donne  le  point  V  par  28  degrés  (nous  avons  ainsi  une  nou- 
velle correction  de  la  ligne  rectificative  de  28°  qui,  au  lieu 
d'être  LL'L"  devient  à  peu  près  L'ZL"). 

Remarquons  aussi  que  le  quadrilatère  L'PO"L'"  fait  partie 
du  bassin  d'un  même  fleuve,  ce  qui  nous  autorise  à  partager 
les  lignes  K"K'"  ou  L'L'"  en  parties  proportionnelles  à  la  dif- 
férence des  longitudes. 

(On  se  rappelle  que  nous  n'avons  pas  voulu  procéder 
ainsi  pour  le  parallélogramme  L'POL,  qui  comprend  des 
bassins  différents  et  par  cela  même  mal  rapportés  sur  la 
carte.) 

Nous  dirons  donc  : 

L'L"'  =  92ol2'  —  89o40'  =  2^32'  =  152  milles  repré- 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET   ORIENTAL.      325 

sentes  sur  la  carte  par  0'",i74.  Par  conséquent  12  minutes 
seront  représentées  par  0",014  et  60'  ou  1  degré  par  0™,07. 
Nous  marquerons  alors  le  degré  92  àO^^jOl^  à  gauche  de  L'"; 
et,  graduant  la  ligne  L'Z,  nous  verrons  que  21  ou  K'  se  trou- 
vent par  92®  52'. 

Ainsi  donc  : 

F  ouV  extrémité  sud-est  du  Tsanpo  de  d'Anville  est  réel- 
lement située  par  28»  30'  et  92«  52'  environ. 

Cette  position  diffère  d'environ  six  milles  de  celle  que  j'ai 
adoptée  pour  ma  carte  définitive;  mais  on  comprend  que, 
pour  dresser  celle-ci,  je  ne  m'en  suis  pas  tenu  aux  combi- 
naisons et  aux  constructions  dont  je  ne  peux  donner  qu'une 
idée  générale;  car  il  faudrait  un  bien  gros  volume  pour 
expliquer  la  marche  du  travail  définitif  en  tenant  compte 
des  moindres  détails.  Il  est  évident  que  dans  cette  détermi- 
nation de  K',  par  exemple,  nous  avons  donné  à  la  projec- 
tion horizontale  du  li  une  valeur  maximum,  que  la  latitude 
de  K  introduite  dans  le  calcul  était  un  peu  trop  faible, 
mais  que  nous  n'avons  tenu  compte  ni  de  Torientation  sud- 
est  donnée  par  la  géographie  chinoise  ni  de  l'orientation 
de  54»  donnée  par  d'Anville,  etc. 

Après  avoir  refait  le  travail  en  tenant  compte  des  princi- 
paux éléments  et  de  quelques  autres  détails,  je  me  suis 
arrêté  au  tracé  de  ma  carte  définitive,  et  j'ajoute  que  si  j'ai 
pommis  une  erreur  sur  le  cours  du  Tsan  po  de  d'Anville, 
cette  erreur  est  certainement  une  erreur  en  plus  sur  la  lon- 
gitude, erreur  qui  ne  doit  pas  dépasser  15  milles. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  point  correspondant  à  K'  sur  notre 
carte  se  trouve  à  moins  de  20  milles  dans  le  nord  de  celui 
où  les  levés  des  ingénieurs  du  service  trigonométrique  de 
rinde  laissent  aujourd'hui  le  tracé  du  Brahmapoutre-Di- 
hong.  Il  se  trouve  aussi  à  plus  de  40  milles  dans  l'ouest - 
sud-ouest  des  sources  du  Dibong.  Or,  admettant  ce  que  je 
démontrerai  plus  loin,  que  le  Tsan  po  de  d'Anville  n'est 
qu'un  affluent  du  Yœrou  dzang  bo,  et  me  rappelant  la 

soc.  DE  GÉOGR.  —  2*  TRIMESTRE  1887.  VUI.  —  15 


^26      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR   LE  THIBET   ORIENTAL. 

remarque  sur  le  caractère  hydrographique  du  Thibet  orien- 
tal, il  m*est  impossible  de  m'imaginer  qu'au  lieu  de 
rejoindre  le  Dibong  à  20  milles  de  distance  en  suivant  sa 
direction  générale  qui,  par  ces  latitudes,  est  celle  des  autres 
fleuves  :  Mékong,  Salouen,  etc.,  il  m'est  vraiment  impossible 
de  m'imaginer,  dis-je,  que  le  Tsan  po  se  détournerait  vers 
le  nord-est,  et  décrirait  au  nord  du  Dibong  un  grand  arc 
de  cercle  de  plus  de  140  milles  pour  aller  se  joindre  à 
riarouady! 

Pour  moi,  la  détermination  du  point  K'  m'avait  prouvé 
ce  que  je  n'ai  cessé  de  soutenir  depuis  six  ans  :  que  le 
Yœrou  dzang  bo  ou  vrai  Tsan  po  était  bien  le  Dibong.  Celte 
démonstration  qu'on  aurait  pu  faire  avant  moi,  puisqu'elle 
est  basée  sur  des  chiffres  depuis  longtemps  connus,  est  la 
seule  preuve  sérieuse  qu'on  puisse  donner  encore  aujour- 
d'hui de  l'identité  du  Tsan  po  et  du  Dihong-Brahma- 
poutre. 

En  traitant  la  question  du  raccordement  des  fleuves,  nous 
verrons  sur  quels  singuliers  documents  reposait  l'hypo- 
thèse de  l'identité  du  Tsan  po  et  de  l'Iraouady;  et,  à  la 
preuve  mathématique  que  nous  venons  de  donner  de  l'iden- 
tité du  Tsan  po  et  du  Dihong,  nous  en  ajouterons  une  autre 
fondée  sur  l'étude  du  bassin  du  Ken  pou  et  du  relief  du 
terrain  entre  ce  bassin  et  celui  du  Tsan  po. 

Une  des  principales  conséquences  delà  détermination  du 
point  K',  c'est  qu'entre  l'extrémité  du  Tsan  po  de  d'Anville 
et  le  méridien  de  Sanggak  tchoui  dzong,  il  y  a  deux  degrés 
et  demi  ou  150  milles  au  lieu  de  60  qu'indique  sa  carte,  — 
de  sorte  qu'au  lieu  d'être  obligés,  comme  lui,  de  mettre  le 
Tsanpo,  le  Ken  pou  (Gak  bo)  et  le  Tchitom  tchou  les  uns 
sur  les  autres,  nous  ne  serons  pas  embarrassés  pour  leur 
donner  la  place  que  leur  assigneront  nos  recherches. 

La  construction  faîte  jusqu'à  présent  pour  le  Tsan  po  ne 
pouvant  nous  fournir  aucune  autre  donnée  sur  le  Tchitom 
tchou  et  le  Ken  pou,  nous  avons  dû  maintenant  compléter 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR   LE   THIBET  ORIENTAL.      227 

notre  carte  en  y  rapportant  tous  les  détails  du  tracé  de 
d'Anville  qui  se  trouvent  entre  nos  méridiens  de  89<>  40'  et 
^i"  12'  et  au  sud  de  notre  29*  degré  de  latitude. 

Arrêter  chacun  de  ces  détails  est  quelquefois  aussi  long 
que  de  fixer  un  point  important  ;  mais,  quel  que  soit  Tinté* 
rêt  de  chacun  d'eux,  il  faut  bien  le  sacrifier  aux  questions 
de  premier  ordre. 

Confusion  entre  le  Niang-tchou  et  le  Yœrou  dzang  bo. 
—  Le  T$an  po  de  d'Anville^  entre  Zangri  et  Dziniy  n'est 
qu'un  affluent  du  Yœrou  dzang  bc.  —  Pour  ne  pas  sur- 
charger inutilement  la  feuille  de  construction  n!"  2,  nous 
nous  bornerons  à  y  tr^^cer  —  jusqu'au  parallèle  29»  —  les 
parties  du  Tsan  po  et  du  Niang  tcbou  résultant  de  la  cons- 
truction précédente  et  les  mêmes  parties  de  leur  cours 
d'après  notre  travail  définitif. 

Les  points  H'  et  Y  représentent  donc  les  points  oti,  dans 
les  deux  cas,  le  Niang  tchou  coupe  le  29*  degré  de  latitude. 
D'après  la  carte  de  d'Anville  et  la  géographie  chinoise  nous 
devons  joindre  G  (Ghiamda)  et  Y'  pour  avoir  le  cours  du 
Niang  tchou,  et  nous  voyons  que  GY'  couperait  au  point  G' 
le  cours  du  Yœroudzang  bo  tchou  ou  vrai  Tsan  po.  YG  le 
couperait  un  peu  plus  à  Test.  Sommes-nous  en  droit  de  sup- 
poser, ainsi  que  nous  l'avons  fait,  que,  de  Ghiamda,  le  Niang 
tchou  va  rejoindre  le  Yœrou  dzangbo  tchou  quelque  part 
entre  G'  et  G",  soit  môme  en  G",  et  qu'ainsi  G"Y  est  non  plus 
le  Niang  tchou,  mais  bien  le  Yarou  dzang  bo  tchou?  Cette 
hypothèse  en  entraine  une  autre  :  c'est  que  le  Tsan  po  de 
d'Anville,  au  lieu  de  se  joindre  au  Yœrou  dzang  bo  tchou  à 
une  trentaine  de  milles  à  Test  de  Zangri,  aurait  sa  source  un 
peu  dans  le  sud -est  du  point  P'. 

Avaot  d'examiner  à  fond  ces  deux  hypothèses,  dont  la 
connexité  est  h  remarquer,  nous  pourrions,  nous  lançant  en 
plein  dans  la  fantaisie,  comme  tant  de  soi*disant  géo- 
graphes, en  faire  une  troisième,  et  supposer  que  le  tracé  du 
Tsan  po  de  d'Anville  entre  Zangri  et  Dzini  doit  être  identifié 


228     MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  THIBET  ORIENTAL. 

à  celui  du  Yœrou  dzang  bo  tchou  entre  Zangri  et  Gya  la 
Sindong  (Tracé  du  Pandit  N.M.G). 

Pour  faire  une  telle  identification,  il  faudrait,  on  le  voit, 
ne  tenir  aucun  compte  de  tout  ce  que  nous  avons  appris 
sur  le  Tsan  po  de  d'An  ville,  ni  de  son  orientation,  ni  des 
distances,  ni  des  latitudes  et  longitudes  ;  et  non  seulement 
cette  identification  serait  une  absurdité  au  point  de  vue  de 
la  géographie  mathématique,  mais  encore  il  serait  impos- 
sible de  l'accorder  avec  le  tracé  du  Niang  tchou  de  d'An- 
ville  et  avec  la  géographie  chinoise. 

En  effet,  admettons,  pour  un  moment,  cette  identifica- 
tion et  supposons  que  Dzélagang  dzong  se  trouve  au  point 
appelé  Gya  la  Sindong  par  le  Pandit  N.M.G.  Nous  remar- 
quons que  le  Niang  tchou  de  d'Anville  a  environ  150  milles 
de  longueur  entre  Gbiamda  et  Dzélagang,  tandis  qu'il  n'en 
aurait  que  60  d'après  l'identification  ! 

A  son  tour  la  géographie  chinoise  dit  :  «  An  delà  de 
Gbiamda,  le  Niang  tchou  tourne  au  sud-est,  fait  plus  de 
300  lis  (environ  60  milles)  jusqu'au  sud  de  Cholga  dzong  où 
il  est  renforcé  par  le  Ba  tchou  qui  vient  du  nord-est  et 
sort  du  lac  Pasomtso.  Arrivé  à  l'est  de  Dziomo  dzoung,  le 
Niang  tchou  reçoit  les  eaux  du  Niou  tchou  qui  vient  du 
nord-est  et  delà  montagne  Djib  ri.  Le  Niang  tchou  se  dirige 
alors  au  sud,  passe  à  l'est  du  district  de  Dzélagang,  fait 
encore  200  lis  et  se  jette  dans  le  Yœrou  dzang  bo  tchou.  » 

Or,  Cholga  dzoung  n'étant  pas  même  à  mi-chemin  de 
Ghiamda  à  Dzélagang,  nous  voyons  bien  que  le  Niang 
tchou  a  plus  de  deux  fois  60  milles  entre  Ghiamda  et  Dzé- 
lagang. 

Nous  pourrions  multiplier  les  preuves  de  l'absurdité  de 
ridentifioation  du  Tsan  po  de  d'Anville  et  du  Yœrou  dzang 
bo;  mais  nous  n'avons  pas  de  temps  à  perdre. 

Revenons  à  nos  deux  hypothèses  connexes  : 

1°  Que  les  Lama  ont  ignoré  l'existence  du  cours  d'eau 
entre  P'  et  G'',  et  qu'à  partir  de  G"  le  Niang  tchou  de  d'An- 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE    SUR  LE  THIBËT   ORIENTAL.      !229 

ville  et  de  la  géographie  chinoise  doit  porter  le  nom  de 
Yœrou  dzang  bo. 

2°  Que  les  Lama  ont  joint  à  tort  P'  à  la  source  de  la 
rivière  que  nous  appelons  le  Tsan  po  de  d'Anville. 

Prouvons  que  ces  hypothèses  sont  justifiées  par  Tétude  de 
la  carte  de  d'Anville  et  par  la  géographie  chinoise. 

Des  constructions  que  nous  avons  faites  Jusqu'à  présent 
sur  la  carte  de  d'Anville,  il  résulte  que  Zangri,  par  89°4(y, 
se  trouve  presque  au  sud-sud-ouest  de  Medjoubgoungar 
située  par  89<*  25',  et  Ghiamdapar  90»  45' est  placée  à  moins 
de  50  milles  de  Medjoubgoungar,  taudis  que  la  différence 
de  longitude  entre  ce  point  et  Ghiamda  est  de  i«2(y  ou 
de  80  milles.  11  y  avait  donc  une  absence  complète  de 
liaison  dans  le  tracé  de  d'Anville  entre  les  parallèles 
-29'»  et  30"  et  les  méridiens  de  89°  et  92».  Ce  manque  de 
liaison  provient  de  l'insuffisance  d6s  travaux  de^  Lama; 
et  cette  insuffisance  est  telle  que  nous  pouvons  admettre 
qu'ils  ont  pu  se  rendre  de  Ghiamda  à  Dzélagang  en  des- 
cendant le  Niang  Ichou  et  ne  point  marquer  sur  leurs 
croquis  le  cours  d'eau  P'G".  Mais  l'opinion  qu'ils  ont  tracé 
le  Niang  tchou  par  renseignement  nous  paraît  encore 
plus  probable.  Quoiqu'il  en  soit,  notre  tracé  du  Niang  tchou 
par  G"  et  Y  n'est  point  contradictoire  à  l'interprétation  de 
d'Anville  et  k  la  géographie  chinoise;  les  distances  des 
diverses  localités  sont  relativement  bien  conservées;  il  n'y 
a  de  réellement  changé  que  la  place  d^un  nom  :  le  cours 
d'eau  s'appellerait  le  Niang  tchou  jusqu'en  G",  et  à  partir 
de  là,  s'appellerait  le  Yœrou  dzang  bo. 

Passons  à  la  deuxième  hypothèse.  On  ne  saurait  pré- 
leudre,  que,  parlant  de  Zangri,  les  Lama  aient  descendu  le 
Tsan  po  de  d'Anville,  puisque  le  tracé  du  Pandit  M.  N.  G. 
nous  montre  qu'arrivés  aux  environs  du  point  P'ils  auraient 
dû  remonter  au  nord-est  dans  la  direction  P'G",  au  lieu 
d'aller  au  sud-est  dans  la  direction  de  IL'. 

Ainsi  donc,  si,  à  partir  de  Zangri,  les  Lama  n'ont  pas  fait 


23()     MÉMOIRE    GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  THIBET  ORIENTAL. 

leur  rqrte  uniquement  par  renseignement,  on  peut  assurer 
qu'ils  n'ont  pas  pris  la  voie  fluviale,  mais  qu'ils  ont  suivi  la 
route  de  terre  dont  l'itinéraire  a  été  donné  (Yarghiut,Lasoi, 
Goun  aïnam  Kia,  Domchondzong  et  Dzini),  itinéraire  assez 
éloigné  du  Tsan  po  de  d'Anville  pour  que  différentes  parties 
de  cette  rivière  n'aient  pas  été  vues  par  les  Lama. 

Quiconque  a  voyagé  admettra  facilement  que  les  Lama 
(traversant  par  exemple  le  Tsan  po  à  Zangri  et  suivant  la 
route  Yarghiut,  Lasoi,  etc.)  aient  tracé  le  Tsan  po  de  d'An- 
ville  en  demandant  aux  indigènes  la  distance  à  laquelle  ils 
se  trouvaient  de  temps  en  temps  de  la  rivière  qu'ils  laissaient 
ainsi  à  leur  gauche  —  et  que  les  indigènes  donnaient  les 
distances  au  Tsan  po  de  d'Anville  et  non  au  grand  Yarou 
dzang  bo  qui  se  trouvait  beaucoup  plus  loin. 

Il  n'est  donc  pas  étonnant  que  les  Lama  aient  pu  croire  à 
la  jonction,  près  de  P',  du  Tsan  po  de  d'Anville  avec  le  cours 
supérieur  du  Yœrou-Dzang  bo;  et  il  est  parfaitement  ad- 
missible que  la  source  du  Tsan  po  de  d'Anville  se  trouve  à 
peu  de  distance  dans  le  sud-est  de  P'. 

On  comprend  qu'ils  auraient  pu  commettre  la  même  er- 
reur s'ils  avaient  fait  leur  voyage  d'exploration  en  sens  in- 
verse; et,  si  leurs  croquis  ne  sont  pas  faits  seulement  par 
renseignement,  si  les  Lama  ont  réellement  fait  cette  explo- 
ration, tout  me  porte  à  croire  que,  partant  de  Ghiamda,  ils 
ont  dû  se  rendre  par  eau  à  Dzélagang,  traverser  ici  le  Yœrou 
dzang  bo,  aller  à  Dzini,  et,  de  là  par  la  route  au  sud  du 
Tsan  po  de  d'Anville  revenir  à  Zangri  et  Lhassa. 

Dans  tous  les  cas,  la  partie  comprise  entre  leurs  itiné- 
raires — c'est-à-dire  entre  Ghiamda,  G",  Dzini  et  Zangri  — 
ne  leurra  été  connue  que  par  renseignement,  ce  que  dénote 
bien  le  vide  relatif  de  la  carte  de  d'Anville,  à  l'est  de 
son  Tsan  po  et  entre  ses  parallèles  27*  et  SO*.  Ainsi  le 
cours  du  Yœrou  dzang  bo  tchou  leur  est  resté  inconnu 
entre  P'  et  G*'  ;  et,  sachant  cependant  que  la  rivière  qui 
vient  de  Ghiamda  se  jettait  dans  leur  Tsan  po  au  nord  de 


I 

MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE    SUR  LE   THIBET  ORIENTAL.      231 

Dzini,  ils  ont  imaginé  que  cette  rivière,  suivie  à  distance 
par  eux  entre  Dzini  et  Lasoi,  devait  être  le  prolongement 
du  Yœrou  dzang  bo  à  Test  de  Zangri. 

Mais  voyons  encore  si  cette  hypothèse  ne  serait  pas  con- 
tredite par  la  géographie  chinoise. 

Celle-ci  nous  dit  : 

c  Arrivé  au  sud  de  Lhassa,  le  Yœrou  dzang  bo  tchou 
court  à  Vest  jusqu'au  sud  de  la  ville  de  Zangri  où  il  tourne 
àu  sud-est.  Il  parcourt  1200  lis  en  formant  la  limite  des 
pays  de  Gak  bo  à  sa  droite  et  de  Gong-bo  à  sa  gauche,  passe 
entre  Dzélagang  et  Naï  dzong,  sort  du  Thibet  par  le  défilé 
de  Singhian  Khial  qui  traverse  du  nord  au  sud  le  pays  de 
Lhokba  ou  Lhokabja  habité  par  les  Moun  ou  sauvages, 
entre  dans  l'Inde  et  va  se  jeter  à  la  mer.  » 

Ne  dirait-on  pas  que  ceci  a  été  écrit  sur  les  croquis  des 
Lama,  les  cartes  des  jésuites,  ou  de  d'Anville?  Ainsi,  de 
Zangri  le  fleuve  tournerait  au  sud-est  et  parcourt  1200  lis 
soit  environ  200  milles  pour  arriver  à  Test  de  Dzini.  N'est- 
il  pas  évident  qu'ici  encore  le  Tsan  po  de  d'Anville  est  pris 
pour  le  Yœrou  dzang  bo  tchou?  Mais,  ce  que  nous  tenions 
surtout  à  remarquer,  c'est  le  manque  de  renseignements  sur 
le  cours  du  Yœrou  dzang  bo  tchou  entre  Zangri  et  Dzini. 

Partout  où  les  Lama  ou  les  voyageurs  chinois  ont  passé, 
leur  description  n'est  point  si  succincte.  On  lit  à  chaque 
instant  :  €  A  tant  de  lis  le  fleuve  passe  près  de  telle  ville,  re- 
çoit tel  affluent^  etc.  y^  Ici  rien.  De  Zangri  à  Dzini  le  fleuve 
parcourt  1200  lis  et  voilà  tout  I  Impossible  de  mieux  laisser 
entendre  que  l'auteur  a  ici  manqué  de  renseignements  — 
et  il  en  a  manqué  parce  que  les  voyageurs  ou  les  Lama  n'ont 
pas  suivi  le  cours  même  du  fleuve. 

Autre  détail  non  moins  important  à  relever  dans  une  dis- 
cussion aussi  importante  :  La  géographie  chinoise  nous  dit 
que  de  Zangri  au  défllé  de  Singhiam  Khial  (c'est-à-dire  près 
de  Dzini,  quand  le  fleuve  va  courir  nord  et  sud  pour  aller 
dans  l'Inde),  le  Yœrou  dzang  bo  parcourt  1200  lis  tandis  que 


2322      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET  ORIENTAL. 

d'après  la  même  géographie  la  route  de  Zangri  à  Dzini  n'a 
que  730  lis  !  Gomment  concilier  ces  deux  chiffres  ?  —  Ne 
faut-il  pas  admettre  que  le  Yœrou  dzang  bo  ne  suit  pas  à 
peu  près  parallèlement  la  route  de  Zangri  à  Dzini,  mais  qu'il 
doit  faire  un  grand  détour  au  nord  de  cette  route,  ainsi  que 
le  montre  aujourd'hui  le  tracé  du  Pandit  N.  M.  G.  Quelles 
preuves  veut-on  de  plus  que  les  Lama  n'ont  pas  suivi  le 
cours  du  fleuve  de  Zangri  à  Dzini,  qu'ils  ont  tracé  leur  ri- 
vière Tsan  po  par  renseignement,  et  en  lui  donnant  dans 
leur  notes  la  longueur  que  les  indigènes  attribuaient  soit  à 
celle-ci,  soit  au  vrai  Yœrou  dzang  bo. 

Ainsi  donc,  ce  n'est  point  une  fantaisie,  mais  une  hypo- 
thèse ayant  toutes  les  apparences  de  la  vérité  et  tout  le 
fondement  possible  qui  nous  permet  d'affimer  que  notre 
tracé  du  Tsan  po  de  d'Anville,  —  tracé  que  nous  avons  dé- 
duit mathématiquement  de  tous  les  documents,  — doit  être 
arrêté  dans  le  sud-est  du  point  P'  et  qu'en  conséquence,  le 
Tsan  po  de  d'Anville  n'est  qu'un  affluent  du  Yœrou  dzang 
bo  tchou  ou  vrai  Tsanpo. 

Tracés  rectifiés  du  Yœrou  dzang  bo,  du  Niang  tchou 
et  de  la  rivière  de  Dimou  dzong.  —  Direction  de  la  ligne 
de  partage  des  eaux  à  Vest  du  Yœrou  dzang  bo.  —  En 
résolvant  ainsi  la  question  du  Tsan  po  de  d'Anville,  nous 
avons  dû  admettre  l'identité  du  Niang  tchou  et  du  Yœrou 
dzang  bo  entre  G""  et  Dzélagang;  nous  avons  montré  que 
cette  hypothèse,  et  par  conséquent  notre  tracé  du  Niang 
tchou  et  du  Yœrou  dzang  bo  entre  Ghiamda  et  Dzélagang, 
n'avait  rien  de  contraire  au  tracé  de  d'Anville  et  à  la  géo- 
graphie chinoise,  en  ce  sens  qu'une  communication  par  eau 
existait  sans  interruption  entre  les  deux  positions  extrêmes; 
que  les  distances  relatives  de  ces  positions  et  des  positions 
intermédiaires,  d'après  la  géographie  chinoise,  étaient  res- 
pectées; qu'il  suffirait  de  conserver  le  nom  du  Niang  tchou 
à  la  partie  du  Yœrou  dzang  bo  comprise  entre  G"  et  Dzela- 
zang  —  appellation  très  naturelle  de  la  part  des  indigènes  — 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET  ORIENTAL.      233 

pour  que  rinterprétâtion  s'accordât  entièrement  avec  la 
carte  de  d'Anville  et  la  géographie  chinoise* 

Gela  ne  suffit  cependant  pas;  il  nous  faut  voir  s'il  n'y  a 
pas  d'autre  hypothèse  possible  que  l'identité  du  Niang 
tchou  et  du  Yœrou  dzang  bo  entre  G''  et  Dzelazang. 

Or,  si  je  repousse  Tidentité,  je  ne  découvre  qu'une  seule 
autre  hypothèse  sérieuse  : 

C'est  que  la  rivière  partant  de  Ghiamda  pour  aller  re- 
joindre le  Tsan  po  de  d'Anville  envelopperait  le  Yœrou 
dzang  bo  au  nord  et  à  Test,  puisqu'elle  doit  recevoir  près  de 
Gholga  dzong  la  rivière  Ba  tchou  venant  du  lac  Pasoumtso, 
lequel  se  trouve  au  pied  de  la  grande  chaîne  qui,  des  monts 
Choula  gang  dzian  (passe  de  Tola)  aux  monts  Singari^ 
Angghiri,  Sémaloung  la,  sépare  les  bassins  du  Yœrou  dzang 
bo  et  de  la  rivière  deLhari  ou  Ken  pou.  Et  si  le  Niang  tchou 
enveloppe  ainsi  le  Yœrou  dzang  bo  pour  venir  rejoindre  le 
Tsan  po  de  d'Anville  près  de  Dzélagang,  il  faut  alors  supposer 
qu'au  delà  de  Gya  la  Sindong^  le  Yœrou  dzang  bo  incline 
moins  son  cours  vers  le  sud-est,  afin  d'aller  se  jeter  dans  le 
Tsan  po  de  d'Ânville  à  l'ouest  de  Dzélagang. 

Cette  hypothèse  expliquerait  même  très  bien  comment, 
descendant  le  Niang  tchou  de  Ghiamda  à  Dzélagang,  et  re- 
venant par  la  route  de  Dzini  à  Zangri,  les  Lama  auraient 
pu  n'avoir  aucune  connaissance  du  Yœrou  dzang  bo  à  Test 
de  P'.  J'ajoute  que  le  tracé  du  Yœrou  dzang  bo  entre  Gya 
la  Sindong  et  un  point  du  Tsan  po  de  d'Anville  à  l'ouest  de 
Dzélagang  se  concilierait  encore  avec  tout  ce  que  nous 
avons  dit. 

Cette  hypothèse  n'est  donc  pas  fantaisiste;  elle  parait 
même  très  admissible.  Je  l'ai  repoussée  pour  trois  raisons  : 

1°  Parce  que  l'hypothèse  du  Niang  tchou  enveloppant  le 
Yœrou  dzang  bo  augmenterait,  pour  le  Niang  tchou,  les 
distances  indiquées  par  la  géographie  chinoise,  distances 
toujours  maximum  ; 

2*"  Parce  que  la  rivière  de  Giamitoutan  (aftluent  du  Niang 


\ 


234      MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE    SUR  LE   TUIBET   ORIEIfTAL. 

tchou)  ne  pourrait  plus  avoir»  entre  le  Niang  tchou  et  le 
cours  du  Yœrou  dzang  bo  au  sud  de  Gya  la  Sindong,  le 
développement  que  lui  donnent  les  documents; 

3^  Parce  que,  entre  le  point  G'  du  Yœrou  dzang  bo  et  la 
rivière  de  Lhari,  il  nous  faudrait  plus  de  place  que  ne 
nous  en  ont  laissé  nos  constructions  pour  tracer  le  lac 
Pasomtso,  le  Ba  tchou  et  le  Niang  tchou. 

Nous  arrêtant  donc  à  l'hypothèse  de  Tidentité,  nous  avons 
supposé  qu'à  quelques  milles  au  sud«est  de  Ghiamda,  le 
Niang  tchou,  suivant  la  pente  probable  du  terrain,  venait 
joindre  en  G"  le  Yœrou  dzang  bo  tchou  qui,  de  là,  va  passer 
au  point  Y  de  notre  construction  et  reçoit  le  Tsan  po  de 
d'Anville  un  peu  à  Test  de  Dzélagang,  après  avoir  parcouru 
entre  Zangri,  Gya  la  Sindong  et  Dzélagang  210  milles  ou 
environ  1200  lis. 

Le  dernier  affluent  que  le  Yœrou  dzang  bo  reçoit  à 
gauche,  avant  d'entrer  dans  le  déûlé  de  Singhian  Khial  et 
de  passer  dans  l'Inde,  est  la  rivière  de  Demou  dzong  qui, 
d'après  la  construction  que  nous  avons  faite  sur  la  carte 
de  d'Anville,  coupe  le  parallèle  rectifié  de  29"^  au  point  D\ 
Notre  travail  définitif  le  place  par  une  longitude  de  29^  40' 
qui  ne  peut  être  que  trop  forte  de  quelques  milles. 

Cet  affluent  est  formé  de  la  réunion  de  deux  cours  d'eau  : 
l'un  venant  de  la  grande  chaîne  Semaloung  la;  l'autre, 
courant  parallèlement  à  cette  chadne  et  au  Yœrou  dzang  bo, 
passe  un  peu  à  l'est  de  Dimou  dzong. 

£n  joignant  sur  notre  carte  préparatoire  les  sources  du 
Ba  tchou,  de  la  rivière  Dimou,  du  Dibong,  on  voit  que  la 
limite  orientale  du  bassin  du  Yœrou  dzang  bo  serait  orientée, 
non  pas  nord  et  sud,  mais  nord-ouest-sud-est  (comme  la 
Salouen,  le  Mékong,  etc.).  11  est  donc  probable  que  la 
grande  chaîne  Ghoula  gang  ziang,  Anghiri,  Semaloung  la 
suit  la  même  direction  et  se  relie  à  Textrémité  nord-est 
des  monts  Patkai.  Le  Ken  pou  qui  coule  à  l'est  de  cette 
chaîne  doit  avoir  la  même  direction. 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET  ORIENTAL.      235 


\Ë.  Reciiflcalloii  de  la  partie  «ud-esl  de  îm  carte 

de  d'Anville. 

Tracé  du  Ken  pou  (Gak  bo)  et  de  ses  affluents  entre  28°  2(y  et  SO**.  -  Tracé 
du  Tchitom  tchou  et  de  ses  affluents  au  nord  de  28°.  —  Appréciations 
sur  les  cartes  de  d*Anviile  et  de  Klaproth. 


Sans  nous  arrêter  aux  détails^  nous  constaterons  mainte- 
nant que  la  partie  de  la  carte  de  d'Anville  qui  nous  reste  à 
rectifier  se  borne  au  bassin  de  la  rivière  de  Lhari  ou  Ken 
pou  (Gak  bo)  au  sud  du  parallèle  de  SO*",  et  entre  les 
chaînes  de  montagnes  qui  bordent  la  Salouen  à  Touest 
et  le  Yœrou  dzang  bo  à  Test.  Pour  cette  reconstitution  la 
géographie  chinoise  ne  peut  nous  aider,  car  elle  ne  dit  que 
ce  que  traduit  la  carte  de  d'Anville;  mais  nous  disposons 
des  résultats  acquis  jusqu'à  présent  et  des  observations  que 
nous  allons  faire. 

Résumons  les  unes  et  les  autres  : 

i"*  Sur  le  parallèle  de  30°  nous  avons  fixé  les  deux  points 
où  ce  parallèle  est  coupé  par  le  Ken  pou  et  son  affluent  le 
Nghé  tchou. 

2°  La  position  de  Sanggak  tchoui  dzong  nous  indique  à 
peu  près  la  limite  orientale  du  bassin  du  Ken  pou  (lac 
Amdso  de  d'Anville)  à  la  hauteur  du  parallèle  de  29**. 

3<>  La  carte  de  d'Anville  indique,  qu'à  la  latitude  de 
Sanggak  tchoui  dzong^  le  bassin  du  Tchitom  tchou  s'étend 
à  40  milles  dans  l'ouest,  soit  jusqu'à  95°  25'  —  40'  ou  94°  45'. 
Par  conséquent  le  Ken  pou  passerait  ici  un  peu  à  l'ouest 
de  94°  45' ;  nouvelle  indication,  qu'entre  les  parallèles  30°  et 
29'',  le  cours  du  Ken  pou  serait  dirigé  (ainsi  que  ceux  du 
Yœrou  dzong  bo,  de  la  Salouen,  du  Mékong)  non  pas  du 
nord  au  sud,  comme  l'indique  à  peu  près  la  carte  de  d'An- 
ville,  mais  du  nord-ouest  an  sud-est. 

4°  Ce  parallélisme  nord-sud  sur  la  carte  de  d'Anville, 


\ 


i36      MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE    SUR   LE  THIBET  ORIENTAL. 

nord-ouest-sud-est  sur  notre  feuille  de  construction,  existe 
aussi  pour  la  ligne  qui  joindrait  le  haut  Nghé  tchou  à  Sanggak 
Ichoui  dzong  par  le  lac  Amdso. 

Par  conséquent,  sur  la  latitude  du  lac  Amdso,  la  distance 
entre  ce  lac  et  le  Ken  pou  doit  être  à  peu  près  la  aième  que 
la  distance  AB  entre  le  Nghé  tchou  et  le  Ken  pou  par  en- 
viron 30°. 

5°  Nos  lignes  rectificatives  de  latitude  nous  montraient 
que  le  lac  Amdso  devait  être  au  nord  du  29*  degré,  et  nous 
venons  de  voir  qu'il  se  trouve  sur  la  ligne  qui  joindrait 
Sanggak  tchoui  dzong  et  le  haut  Nghé  tchou. 

En  supposant  que,  sur  la  carte  d'Anville,  la  distance  du 
lac  Amdso  à  Sanggak  tchoui  dzong  soit  bonne  par  rapport  à 
la  distance  de  Sanggak  tchoui  dzong  au  haut  Nghé  tchou,  il 
sera  facile  de  fixer  la  position  approximative  du  lac  Amdso. 
L'erreur  ainsi  commise  dépendra  de  Terreur  commise  par 
les  Lama  et  d'Anville.  En  tout  cas,  nous  ne  pouvons  em- 
ployer ici  aucun  autre  procédé  que  celui  que  nous  venons 
d'indiquer,  pour  fixer  approximativement  la  position  du  lac 
Amdso  de  laquelle  dépendra  le  reste  de  notre  tracé  rectiti^- 
catif. 

Tracé  du  Ken  pou  et  de  ses  affluents  entre  28"  20'  et  30°. 
—  Nous  commencerons  donc  par  mener  sur  notre  feuille 
de  construction  une  ligne  droite  entre  le  point  A  du  Nghé 
tchou  et  Sanggak  tchoui  dzong  ;  le  lac  Amdso  et  les  points 
A,  et  A 2  devront  être  fixés  au  quart,  à  la  moitié  et  aux  trois 
quarts  de  cette  ligne  à  partir  de  Sanggak  tchoui  dzong. 

Prenons  maintenant  une  longueur  égale  à  l'écartement 
entre  le  Ken  pou  et  la  ligne  Nghé  tchou-Amdso;  —  compa- 
rant la  carte  de  d'Anville  à  la  feuille  de  construction  n°  2, 
ou  voit  que  cet  écarteraent  est  à  peu  près  égal  à  AB  —  et, 
portant  cette  longueur  sur  le  parallèle  de  Sanggak  tchoui 
dzong,  nous  obtiendrons  un  point  G  qui  doit  se  trouver  à 
peu  près  sur  le  cours  du  Ken  pou. 

Nous  n'avuns  donc  qu'à  suivre  le  dessin  de  d'Anville  en 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR   LE   THIBET  ORIENTAL.      237 

reliant  au  point  G  le  point  où  le  Ken  pou  coupait  le  SO""  de- 
gré, et  nous  aurons  le  tracé  rectifié  du  Ken  pou  (Gak  bo) 
jusqu'au  sud  du  29*  degré. 

Le  confluent  du  Ken  pou  et  du  Bodzang  bo  peut  être  fixé 
approximativenaent  par  rapport  au  point  G,  en  remarquant 
que  la  distance  entre  ces  deux  points  est  égale  à  une  fois  et 
demie  celle  de  Sanggak  tchoui  dzong  au  lac  Amdso,  On 
rapporte  ensuite  facilement  tous  les  détails  de  la  carte  de 
d*Anyille  et  de  la  géographie  chinoise. 

On  peut  encore  remarquer  que,  sur  la  carte  de  d'Anville, 
le  tracé  du  Ken  pou  dépasse  le  point  G'  (correspondant  à 
notre  point  G)  d'une  longueur  égale  à  la  distance  de  G'  au 
confluent  du  Ken  pou  et  du  Bo  dzang  bo,  et  qu'il  continue  à 
suivre  la  même  direction.  Nous  arriverons  donc  à  placer 
en  F  le  point  où  d'Anville  a  arrêté  le  cours  du  Ken  pou 
(Gakbo). 

Tracé  du  Tchodhteng  ou  Tchitom  tchou  et  de  xph 
affluents  au  nord  de  48°.  —  Rétrécissant  sans  cosse  le 
champ  de  nos  recherches  en  acquérant  en  même  temps 
de  nouvelles  indications,  nous  sommes  arrivés  jusqu'au 
bout  de  notre  tâche.  Il  ne  nous  reste  plus,  en  effet,  qu'à 
rectifier  ou  interpréter  la  partie  du  bassin  du  haut  Tchitom 
tchou  ou  Tchodhteng  tchou  représentée  sur  la  carte  de 
d'Anville. 

Or,  si  le  tracé  de  ce  bassin  paraît  assez  bien  lié  avec  celui 
du  Ken  pou  (Gak  bo),  il  est  évident  qu'il  ne  Test  pas  du  tout 
à  l'est  avec  la  Salouen,  dont  le  tracé  est  ici  tout  à  fait  faux 
sur  la  carte  de  d'Anville,  et,  par  suite,  ne  nous  offre  aucun 
point  de  repère  pour  tracer  une  ligne  rectificative  de  longi- 
tude h  laquelle  nous  puissions  nous  fier. 

Tout  ce  dont  nous  pouvons  être  à  peu  près  certains, 
d'après  toutes  nos  observations  antérieures,  c'est  qu'à  l'est, 
la  limite  du  bassin  du  Tchitom  tchou  doit  être  dans  le  pro- 
longement de  la  chaîne  qui  borde  la  Salouen  à  Touest, 
depuis  le  30"  degré  de  latitude  jusqu'au  parallèle^de  Men- 


238      MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR    LE  THIBET  ORIENTAL. 

kong.  Par  conséquent,  si  le  point  H'  (feuille n'^i)  est  au  nord 
du  28^  degré  de  latitude,  on  peut  être  sûr  que  le  bassin  du 
Tchitom  tchou  ne  dépasse  pas  à  Test  !e  96*  degré  de  longi- 
tude. 

La  géographie  chinoise  complète  heureusement  ici  la 
carte  de  d'Anville.  Toutes  deux  nous  suivront  pour  résoudre 

le  problème. 

La  géographie  chinoise  nous  apprend  que  : 

((  Le  Lo  tchou,  qui  vient  du  mont  Douk  la  gangri,  et  le 
Man  tchou  qui  sort  du  mont  Doung  djou  gangri,  à  60  lis 
dans  le  nord-ouest  de  Sanggak  tchoui  dzong^  coulent  au 
sud  et  se  réunissent  pour  former  le  Tchodhteng  tchou  ou 
Tchitom  tchou  qui  coule  également  au  sud p 

Nous  donnerons  plus  tard  la  suite  de  ce  passage  qui  n'a 
plus  d'intérêt  pour  la'question  que  nous  traitons  en  ce  mo- 
ment; mais  la  citation  faite  est  des  plus  importantes  : 

En  effet,  rapprochant  ces  renseignements  de  la  carte  de 
d'Anville,  nous  voyons  que  : 

4°  La  source  du  Man-tchou  étant  à  60  lis  dans  le  nord-ouest 
de  Sanggak  tchoui  dzong,  le  lac  Amdso,  placé  à  distance  à 
peu  près  double  sur  la  carte  d'Anville,  doit  être  à  120  lis  ou 
environ  20  milles  dans  la  môme  direction,  ce  qui  est  à  peu 
près  ce  que  nous  avions  trouvé  ; 

S""  Si  d'Anville  a  respecté  sur  sa  carte  les  distances 
relatives  entre  le  lac  Amdso,  Sanggak  tchoui  dzong,  et  le 
point  H',  distances  que  devaient  indiquer  les  cartes  des  Lama 
d'après  lesquelles  la  géographie  chinoise  semble  être  écrite, 
on  peut  dire  que  la  distance  de  Sanggak  tchoui  dzong  à  H' 
est  double  de  celle  de  Sanggak  tchoui  dzong  au  lac  Amdso, 
soit  40  milles.  Par  conséquent  H'  se  trouverait  à  peu  près 
par  une  latitude  de  ^28» 50'— 40'  ou  28^10'.  En  consé- 
quence, ainsi  que  nous  le  disions  plus  haut,  sa  longitude 
est  moindre  de  96". 

Nous  reportant  à  la  feuille  de  construction  n«  2,  nous 
décrironsi  de   Sanggak  tchoui  dzong   un  arc   de   cercle 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR   LE    THIBET   ORIENTAL.      !^39 

de   40'  qui  coupera  le  parallèle  de  28*40'   au  point  flj 
par  9552'. 

Ce  point  H^  ne  peut  être  ainsi  très  inexactement  placé, 
car  la  carte  de  d'Anville  le  met  à  peu  près  sur  le  prolonge- 
ment de  la  ligne  Nghé  tchou-Sanggak  tchoui  dzong,  soit 
au  sud-est  de  cette  ville.  D'après  le  texte  chinois,  la  direc- 
tion serait  le  sud,  et  dans  ce  cas  la  position  devrait  être 
en  Hg. 

En  prenant  pour  le  confluent  du  Lo  tchou  et  du  Man- 
tchou  la  position  moyenne  H,  notre  erreur  sera  peut-être 
d'une  dizaine  de  milles. 

Yoilà  donc  le  bassin  du  Tchitom  tchou  de  d'Anville  cir- 
conscrit sur  notre  carte  entre  le  lac  Amdso  et  les  points 
C.  F.  et  H.  Le  reste  du  tracé  n'est  plus  qu'un  jeu  :  Sur  la 
ligne  joignant  le  lac  Amdso  au  point  C,  nous  prendrons 
CT  proportionnel  à  C'T'  ;  TH  représentera  le  Lo  tchon,  et 
nous  imiterons  le  dessin  de  d'Anville  pour  tracer  les  petites 
rivières  :  le  Teya  tchou,  affluent  du  Man  tchou,  et  le  Dza 
tchou,  affluent  du  Lo  tchou. 

Appréciation  sur  les  cartes  de  d'Anville  et  de  Klaproth. 
—  Arrivés  au  terme  de  notre  interprétation  de  la  carte  de 
d'Anville,  nous  exprimerons  encore  l'admiration  que  nous 
avons  éprouvée  en  voyant  le  parti  qu'il  a  su  tirer  des  cro- 
quis des  Lama.  Ces  croquis  des  Lama,  nous  ne  les  avons 
pas  vus;  mais  comme  on  les  devine  bien,  comme  on  les 
reconstruirait  morceau  par  morceau  quand  on  a  étudié  la 
carte  de  d'Anville,  dont  les  erreurs  ne  proviennent  que  du 
manque  de  points  de  repère  et  de  renseignements.  Sans 
doute  nos  deux  caries  sont  bien  différentes;  mais  comme 
ces  différences  s'expliquent  bien  en  tenant  compte  de  ce 
qui  faisait  défaut  à  l'époque  de  d'Anville. 

Prenons  au  contraire  les  cartes  de  Klaproth,  —  qu'on  se 
rassure,  je  ne  ferai  pas  perdre  au  lecteur  le  temps  que  j'ai 
mis  à  les  étudier,  —  et  il  nous  sera  impossible  d'expliquer 
ses  erreurs  aussi  nombreuses  que  ses  coups  de  crayon; 


\ 


240      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET   ORIENTAL. 

parce  qu'il  n'empruntait  aux  documents  que  ce  qui  conve- 
nait à  son  imagination,  parce  qu'il  n'obéissait  à  aucun 
principe,  à  aucune  règle  d'interprétation  mathématique, 
et  ne  songeait  pas  à  critiquer  son  propre  travail,  fruit  de 
la  fantaisie  et  d'un  raisonnement  superficiel.  Mais,  quelque 
mauvais  que  soit  l'usage  qu'il  ait  fait  de  la  géographie  chi- 
noise et  des  itinéraires  chinois,  n'oublions  pas  les  services 
qu'il  a  rendus  en  les  traduisant. 

J.-L.    DUTREtJIL  DE   RhINS. 

(A  suivre.) 


LE  MADERA 

ET    LES     RIVIÈRES    QUI    LE     FORMENT 

DEKNIÉRES   EXPLORATIONS 
DKS  RIVIÈRES  BÉNI,  MADRE  DE  DIOS,  ORTON   ET   ABONA 

Guiifcrencc  faite  à  la  Société  de  'géographie  de  Riu-de-Jaueiro  le  â3  juin  1886 

1*AR 

M.   lie  D'  I».  J|}%]V   FRANCm^eO  VBI^ARliE 


Le  Madera  a  ses  sources  dans  les  régions  de  Tor  et  de  l'ar- 
gent, du  quinquina  et  de  la  coca.  Semblable  à  un  arbre 
gigantesque,  il  a  pour  tronc  le  bas  Madera,  d'une  navigation 
libre  et  facile;  pour  nœud  ou  naissance  des  branches,  la 
région  non  navigable  coupée  par  soixante  lièues  de  rapides 
et  de  chutes;  pour  bras  et  rameaux,  des  rivières  qui,  sous 
des  noms  différents,  pénètrent  à  l'intérieur  de  la  Bolivie, 
du  Brésil  et  du  Pérou. 

De  ces  trois  régions  dans  lesquelles  se  divise  naturelle- 
ment le  Madera,  la  région  inférieure  seule  profite  des  avan- 
tages de  la  navigation  à  vapeur,  et  Ton  peut  assurer  que  c'est 
aussi  la  seule  qui  soit  parfaitement  connue. 

La  région  intermédiaire,  d'une  beauté  et  d'une  fécondité 
prodigieuses,  ne  pourra  pas  être  utilisée  sans  la  construction 
du  chemin  de  fer  projeté  du  Madera  et  Mamoré,  sur  la 
nécessité  et  l'utilité  duquel  notre  honorable  collègue,  M.  le 
commandeur  D'  Julio  Pinkas,  a  fait,  il  y  a  peu  de  temps,  de 
très  intéressantes  conférences. 

La  partie  supérieure  commence  au  confluent  du  Béni  et 
du  Mamoré,  par  10°  22'  30"  lat.  S.  et  68°  19'  30"  long.  0. 
du  méridien  de  Paris.  Ces  deux  rivières  reçoivent  à  leur 
tour  le  Madré  de  Dios  et  l'Itenez.  A  elles  quatre,  elles  forment 
en  réalité,  le  Madera  et  occupent,  depuis  leurs  sources,  une 

SOC.  DE  GÉOGR.  —  2«  TRIMESTRE  1887.  VIII.  —  16      " 


242        LE   BfADERA   ET  LES   RIVIÈRES   QUI   LB  FORMENT. 

surface  de  12  degrés  de  longitude  sur  9  degrés  de  latitude,  à 
partir  de  la  ville  péruvienne  de  Paucartambo,  département 
de  Guzco,  située  par  73»  20'  long.  0.  de  Paris,  jusqu'aux 
frontières  brésiliennes  de  Matto  Grosso,  sur  la  rivière  Ale- 
gre,  au  59*  degré.  Ce  sont  les  points  saillants  de  Tangle 
formé  par  le  Madré  de  Dios  et  l'Itenez.  Du  sommet  de  cet 
angle,  en  traçant  un  demi  cercle,  on  passe  par  la  ville  de 
Sucre,  anciennement  Chuquîsaca,  située  sur  le  19*  lat.  S. 

Dans  ce  périmètre  se  trouvent  compris  trois  pays  :  la 
Bolivie  au  centre,  le  Brésil  à  l'est,  et  le  Pérou  à  l'ouest.  La 
Bolivie  avec  les  départements  de  Santa  Cruz  de  la  Sierra, 
du  Béni,  de  Gochabamba,  de  Chuquisaca  et  de  la  Paz; 
le  Brésil  avec  la  province  étendue  de  Matto  Grosso,  et  le 
Pérou  avec  les  départements  de  Pufio  et  de  Guzco. 

Environ  un  million  et  demi  d'habitants  peuplent  cette 
immense  région,  capable  d'en  contenir  vingt  fois  ce  nombre. 
Le  climat  est  tempéré  et  froid  dans  la  partie  montagneuse, 
chaud  et  humide  dans  les  plaines.  Toutes  les  plantes  de  la 
zone  tempérée,  depuis  la  vigne  et  l'olivier  jusqu'au  blé, 
à  l'orge  et  aux  pommes  de  terre,  croissent  dans  la  partie 
montagneuse;  dans  les  plaines  on  trouve  tous  les  produits 
tropicaux,  tels  que  le  maïs,  le  riz,  le  cacao,  le  café,  le  tabac, 
le  coton,  la  canne  à  sucre,  etc.,  etc. 

Toute  cette  région  qui  pourrait  avoir  un  écoulement  facile 
par  le  Madera,  se  trouve  malheureusement  fermée  par  les 
rapides  et  les  cataractes  de  cette  même  rivière,  rapides  et 
cataractes  qui  empêchent  la  navigation. 

Le  jour  où  disparaîtra  cette  barrière,  par  la  construction 
d'un  chemin  de  fer,  commencera  une  vie  nouvelle  d'activité 
et  de  progrès. 

De  ces  quatre  rivières  principales  qui  forment  le  Madera, 
deux  seulement  ont  été  parcourues  depuis  les  premiers 
temps  de  la  conquête  :  l'Itenez  et  le  Mamoré. 

L'Itenez  ou  Guaporé  fut  découvert  par  les  frères  Simon  et 
Étiewe  Gorrea  ;  le  premier  qui  le  descendit  fut  Manuel 


LE  MÂDERA  ET  LES  RIVIÈRES   QUI  LE  FORMENT.        243 

Félix  de  Lima,  en  1742.  Après  un  long  et  pénible  voyage  il 
put  arriver  à  Bclem  du  Para.  Dès  cette  époque  la  communi- 
cation avec  Matto  Grosso  fut  établie;  mais  le  malheureux 
Lima  eut  le  sort  de  tous  les  hommes  entreprenants  de  son 
temps  :  comme  récompense  de  son  entreprise  hardie  et 
téméraire,  il  fut  persécuté,  mis  en  prison  et  ses  biens  furent 
confisqués. 

L'Itenez,  qui  se  réunit  au  Mamoré  par  11**  54'  12"  lat.  S.,  est 
une  rivière  belle  et  tranquille,  d'une  longueur  de  1500  kilo- 
mètres et  d'une  navigation  facile  (Fonseca).  Ses  affluents 
sont  nombreux  et  tous  navigables  sur  leur  plus  grand 
parcours. 

Le  Mamoré  qui  prend  naissance  dans  le  pays  des  Yuraca-- 
rés,  traverse  les  plaines  habitées  par  les  Indiens  civilisés 
Mojos,  Canichanas,  Morîmas  et  Cayurabas.  11  fut  parcouru 
depuis  la  plus  haute  antiquité.  Le  premier  Espagnol  qui, 
partant  de  Cochabamba,  pénétra  dans  ce  pays,  fut  Diego 
Aleman,  qui  eut  une  fin  tragique. 

Des  deux  côtés  du  Mamoré  existent  des  pâturages  très 
étendus  et  très  fertiles,  oîi  le  bétail  se  reproduit  avec  une 
fécondité  prodigieuse. 

Les  départements  de  Cochabamba,  Chuquisaca  et  Santa 
Cruz  déversent  leurs  eaux  dans  le  Mamoré  par  les  rivières 
Sécuré,  Ghaparé,  Chimoré^  Mamorésito,  Yapacani  et  Rio 
Grande  ou  Guapay.  Tous  ces  affluents  sont  navigables 
jusqu'aux  approches  de  la  Cordillère,  ou  pour  mieux  dire 
depuis  l'endroit  où  ils  entrent  dans  les  grandes  plaines. 

Pour  les  vapeurs  qui  calent  un  mètre,  le  Mamoré  est  na 
vigable  en  tout  temps>  depuis  Guajara-Mirim  jusqu'au  con 
fluent  du  Chimoré  avec  Tlchilo  ou  Mamorésito.  Ayant j  en 
mai  1872,  remonté  cette  rivière  jusqu'à  ce  point,  j'ai  trouvé^ 
dans  sa  partie  supérieure,  après  la  séparation  du  Rio  Grande 
et  du  Ghaparé,  une  profondeur  de  plus  de  4  mètres.  En  sep- 
tembre 1875,  mois  et  année  qui  ont  été  d'une  grande  séche- 
resse et  par  conséquent  où  la  baisse  des  eaux  a  été  le  plus 


:244      m:  madkka  et  les  uiviêues  oui  le  foument. 

considérable,  le  Mamoré  avait  *2  mètres  de  profondeur  au- 
dessous  de  sa  réunion  avec  le  Ghaparé;  tandis  que  ce  dernier 
n'avait  qu'un  mètre  d'eau  seulement,  et  présentait  à  son 
embouchure  une  barrière  de  sable  qui  donnait  à  peine 
passage  à  Tembarcation. 
Son  parcours  navigable  est  le  suivant  : 

Lieues. 

De  (•uayara-Mirim  à  i'einbouchurc  Uu  Guapurc :j!â 

Du  Guapuré  à  Exaltacion  (village) Ai) 

D'Exaltation  à  Trinidad  (capitale)  ^ 58 

De  Trinidad  à  l'embouchure  du  Rio  Grande 5(t 

Du  Rio  Grande  ù  rembouchure  du  Chaparc ,"» 

Du  Ghaparé  à  Tembouchure  du  Ghimoré 40 


225 


A  ces  distances  on  peut  ajouter  : 

Dans  richilo  ou  Mamorésito,  environ 25 

Dans  le  Rio  Grande  environ 45 

Dans  le  Ghaparé,  environ 40 

Dans  le  Sécuré,  environ 35 

Total 370 

lieues  navigables. 

Dans  ces  dernières  rivières  il  sera  nécessaire  de  faire 
quelques  travaux,  afin  de  les  déblayer  et  de  détruire  les  en- 
chevêtrements de  branches  et  les  troncs  d'arbres  qui 
rendent  la  navigation  dangereuse. 

Pendant  six  mois  de  Tannée,  de  novembre  à  mai,  d  autres 
affluents  secondaires  du  Mamoré  sont  aussi  navigables;  tels 
sont  le  Tijamuchi,  TApéré,  l'Yacuma,  llruyani  et  le  Malu- 
caré. 

Dans  le  voisinage  des  bords  du  Mamoré  existent  six  villages 
du  département  du  Béni  :  à  droite,  Loreto,  Trinidad,  San 

1.  Jusqu'à  ce  point  ce  sont  les  calculs  de  M.  Relier,  la  lieue  étant  de  18 
nu  degré. 


LE   MADERA   ET  LES   RIVIÈRES  QUI   LE  FORMENT.         245 

Javier  et  San  Pedro;  à  gauche,  Sanla  Aiia  et  Exaltation. 
A  l'intérieur  on  en  compte  neuf  :  San  Ignacio,  Reyes  et  San 
Borja  à  gauche  du  Mamoré;  à  droite,  San  Joaquin  et  San 
RamoQ  sur  la  rivière  Itonama  ;  Magdalena,  Baures,  Huacaraje 
el  Carmen  sur  le  Rio  Blanco  ou  San  Miguel.  L'Itonama  et 
le  Rio  Blanco  sont  affluents  du  Guaporé. 

Les  villes  de  Santa  Gruz  de  la  Sierra,  Gochabamba  et 
Sucre  se  trouvent  à  des  distances  respectives  de  30,  50  et 
75  lieues  d*un  endroit  navigable. 

Le  bassin  tributaire  du  Mamoré  s'étend  sur  une  surface 
de  9985  lieues  carrées,  et  celui  de  Tltenez  sur  une  surface 
de  9715.  Le  volume  d'eau  de  celui-ci  est,  d'après  Keller,  de 
663  mètres  cubes  par  seconde  quand  les  eaux  sont  basses, 
de  1579  en  temps  ordinaire  et  de  5120  dans  les  crues  ;  quant 
au  Mamoré,  il  donne  les  chiffres  suivants  dans  les  mêmes  cas  : 
835, 2530,  7624.  La  différence  provient  de  ce  que  le  Mamoré 
descend  de  la  partie  orientale  des  Andes,  comprise  entre  la 
Tunari  et  l'Espejos,  les  deux  points  les  plus  élevés  de  cette 
région;  Tltenez  prend  naissahce  dans  les  montagnes  basses 
d'Aguapehy,  de  la  Sierra  General  et  dans  les  lagunes  et 
les  marais  de  la  province  de  Yelasco,  province  autrefois 
connue  sous  le  nom  de  Ghiquitos.  La  même  cause  engendre 
aussi  un  courant  plus  grand,  presque  double,  dans  le  Mamoré 
et  par  suite  produit  la  différence  de  leur  caractère,  car  le 
Mamoré  est  turbulent  et  impétueux,  le  Guaporé,  au  con* 
traire,  toujours  tranquille  et  contenu  dans  son  lit. 

Ce  que  nous  venons  de  dire  n'est  pas  nouveau  :  d'Or- 
bigny.  Gibbon,  Léon  Favre,  Ghurch,  Medinaceli  et  der- 
nièrement Gaimary  et.  Pinkas,  se  sont  occupés  du  même 
sujet. 

Je  vais  maintenant  considérer  les  rivières  Béni  et  Madré 
de  Dios,  .sur  lesquelles  j'aurai  quelque  chose  de  nouveau  à 
dire,  en  raison  des  récentes  explorations  faites  par  un  mis* 
sionnaire  de  l'ordre  de  Saint-François,  le  Père  Nicolas 
Armentia.  Ge  missionnaire  a  passé  par  Rio  de  Janeiro  il  y  a 


246         LE  MADERA  ET   LES   RIVIÈRES   QUI  LE   FORMENT. 

deux  mois,  en  revenant  de  Bolivie,  après  être  resté  près  de 
deux  ans  sur  les  bords  de  ces  rivières,  les  étudiant  et  cher- 
chant une  communication  avec  le  Purus. 

Le  Béni,  comme  le  Madré  de  Dios,  fut  pendant  long- 
temps l'objet  de  la  préoccupation  des  géographes.  On  con- 
naissait depuis  longtemps  les  sources  de  ces  rivières  parce 
qu'elles  faisaient  partie  de  l'empire  des  Incas  et  de  la  con- 
quête espagnole;  mais  la  partie  inférieure  restait  dans  le 
mystère  de  Tinconnu. 

La  connaissance  des  efforts  tentés  jusqu'à  nos  jours  pour 
explorer  et  reconnaître  ces  rivières,  ne  manque  pas  d'intérêt. 
Mais  avant  d'aborder  ce  sujet,  qu'on  me  permette  de  donner 
une  idée  générale  du  Béni. 

Cette  rivière  descend  du  département  de  la  Paz  et  re- 
cueille toutes  les  eaux  de  la  Cordillère  des  Andes  comprise 
entre  le  pic  du  Tunari,  dans  les  environs  de  Cochabamba,  et 
les  montagnes  d'Apolobamba  qui  séparent  la  Bolivie  du 
Pérou. 

Cette  section  des  Andes  renferme  les  pics  les  plus  élevés, 
parmi  lesquels  il  faut  citer  l'IUimani,  d'une  hauteur  de 
6386  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer,  l'Illampu  ou 
pic  de  Sorata  qui  mesure  6503  mètres,  l'Huaina-Potosi,  le 
Mururata  et  autres,  qui  font  partie  de  cette  majestueuse 
chaîne  couverte  d'un  manteau  de  neige  éternelle,  et  qui 
s'étend  sur  une  longueur  de  plus  de  60  lieues. 

M.  Keller  estime  la  superficie  tributaire  du  Béni  à 
7068  lieues  carrées.  Dans  la  partie  montagneuse  se  trou- 
vent comprises  les  provinces  d'Ayopaya,  d'Inquisivi,  Yungas, 
Sicasua,  Cercado  de  la  Paz,  Larecaja  et  Caupolican,  où  l'on 
récolte  la  coca,  le  quinquina  et  un  excellent  café. 

Parmi  les  rivières  qui  forment  le  Béni,  on  doit  citer,  pour 
leur  importance,  la  rivière  de  la  Paz  ou  Choqueyapu,  le 
Miguilla  (navigables  aux  radeaux  après  leur  réunion),  le 
Bopi  ou  Béni,  le  Tamampaya,  le  Santa  Helena  ou  Cotocayes, 
le  Caca  ou  Sanes  appelé  aussi  Guanay,  le  Tuiche  et  le  Madidi. 


^    LE  MADERA  ET  LES   RIVIÈRES  QDI  LE  FORMENT.        247 

Le  Béni  était  seulement  connu  dans  sa  partie  supérieure 
jusqu^au  Madidi,  dans  les  environs  duquel  on  a  fondé  en 
1802  la  mission  de  Gavinas.  Les  PP.  missionnaires  avaient 
parcouru  cette  région  et  fondée  il  y  a  très  longtemps,  les 
vilJages  de  Govendo,  Tumupasa,  Isiamas,  San  José  de  Uchu- 
piamonas,  Muchanis  et  San  Buenaventura  que  d'Orbigny  a 
décrit  minutieusement. 

Le  P.  Armentia  qui  a  passé  sept  années  dans  ces  mis- 
sions, nous  a  fait  connaître  les  excursions  des  Pères  et  leurs 
efforts  pour  catéchiser  les  sauvages  et  les  civiliser. 

Plus  avant  sur  le  Madidi  personne  n'avait  pénétré.  Le  Béni 
s'écoulait  mystérieusement  jusqu'à  sa  réunion  avec  le  Ma- 
moré,  d'où  le  contemplaient  avec  une  certaine  admiration 
les  voyageurs  qui  descendaient  par  cette  rivière  ou  par  le 
Guaporé.  On  supposait  que  sur  ses  rives  inconnues  habitaient 
de  nombreuses  et  guerrières  tribus  d'Indiens  courageux, 
résolus  à  défendre  le  passage  à  quiconque  oserait  pénétrer 
par  là.  Cette  croyance,  basée  sur  d'antiques  traditions  et  sur 
des  superstitions  populaires,  avait  produit  dans  l'esprit  des 
habitants  du  Mamoré  et  du  haut  Béni,  une  secrète  terreur 
qui  s'opposa  toujours  à  la  réalisation  des  voyages  projetés 
dans  cette  région. 

D'un  autre  côté  le  manque  d'émulation  et  d'intérêts  réels, 
contribua  pendant  longtemps  à  maintenir  cet  abandon.  En 
effet  le  haut  Béni  n'était  parcouru  que  par  les  Indiens  demi- 
sauvages  des  missions.  Ceux-ci  le  remontaient  en  radeau 
jusqu'au  Miguilla,  en  transportant  des  chargements  de  quin- 
quinas calisaya  extrait  des  montagnes  voisines,  et  destiné  à 
être  envoyé  en  Europe  en  traversant  les  Andes.  Plus  bas 
on  ne  voyait  qu'un  pays  inconnu,  des  dangers  imaginaires 
h,  vaincre,  et  ensuite  les  terribles  rapides  du  Madera  que 
seals  pouvaient  descendre  des  équipages  expérimentés  et 
résolus. 

Néanmoins  différentes  tentatives  furent  faites  pour  explo- 
rer le  Béni. 


248        LE   MADERA   ET  LES   RIVIÈRES  QUI   LE   FORMENT. 

En  1846,  le  préfet  du  déparlement  de  ce  nom,  D.  Agustin 
Palacios,descenditleMamoréetleMaderajusqu'àTamandua, 
chargé  parle  gouvernement  de  faire  une  reconnaissance  des 
rapides  de  cette  rivière.  A  son  retour  il  suivit  le  cours  du 
Béni  ;  mais,  arrêté  par  le  rapide  Esperanza.  il  se  vit  obligé 
de  retourner,  soit  à  cause  du  manque  de  vivres,  soit,  ce  qui 
est  plus  probable,  à  cause  du  refus  de  son  équipage  de  le 
suivre  plus  avant. 

Le  professeur  James  Orton,  du  collège  de  Vassar  (New- 
York),  après  avoir  exploré  la  rivière  Napo,  en  la  descendant 
depuis  rÉquateur  jusqu'à  TAmazone,  résolut  d'étudier  le 
Béni. 

Dans  ce  but  il  vint  à  la  Paz  en  1876,  accompagné  du 
D'  Yvon  D.  Heath.  Son  plan  était  de  descendre  le  Béni 
depuis  le  Miguilla,  à  30  lieues  de  celte  ville;  mais  la  sai> 
son  n'était  pas  propice  et  il  fut  arrêté  par  le  manque  de 
rameurs.  L'auteur  de  cette  conférence,  consulté  sur  la  meil- 
leure route  à  suivre,  lui  indiqua  le  chemin  du  Mamoré,  en 
partant  de  Gochabamba  et  en  descendant  par  le  Ghaparé, 
afin  de  se  pourvoir  à  Trinidad  avec  l'aide  des  autorités  de 
tout  ce  qui  lui  était  nécessaire  pour  remonter  le  Béni.  Ainsi 
fit-il,  et  en  janvier  1877,  il  descendait  par  le  Chaparé  et  le 
Mamoré,  et  arrivait  en  peu  de  jours  à  Trinitad,  où  il  trouva 
l'accueil  le  plus  cordial  et  les  plus  grandes  facilités  pour 
compléter  son  équipage. 

Dans  une  lettre  que  m'écrivit  le  D' Orton,  il  me  disait  que 
ces  rivières  ressemblaient  beaucoup  au  haut  Mississipi  et 
qu'il  les  croyait  propres  à  la  navigation  à  vapeur. 

Ces  préparatifs  terminés,  le  B"  Orton  continua  son  voyage 
en  compagnie  du  D*"  Yvon,  emmenant  une  petite  escorte 
de  nationaux  pour  se  protéger  contre  les  sauvages.  Malheu- 
reusement aux  approches  du  premier  rapide  de  Guajara- 
Mirim,  ceux  qui  devaient  le  protéger  se  soulevèrent  contre 
lui  et  refusèrent  de  continuer  le  voyage,  sous  le  prétexte  du 
manque  de  vivres  ou  de  leur  mauvaise  qualité.  La  véritable 


LE   MADERA   ET  LES   RIVIÈRES   QUI   LE  FORMENT.         249 

raison  fut  la  crainte  qu'ils  avaient  de  remonter  le  Béni,  à 
cause  des  périls  supposés  et  imaginaires. 

Forcé  de  rebrousser  chemin  aux  environs  du  Béni,  objet 
de  ses  désirs,  et  voyant  ses  espérances  frustrées,  cet  éminent 
voyageur  ressentit  tant  de  contrariété  et  une  si  grande 
douleur,  que  depuis  ce  moment,  il  commença  à  souffrir 
d'une  maladie,  qui  en  peu  de  temps  termina  des  jours  si 
précieux.  Le  D""  Yvon  D.  Heath  fut  témoin  de  ses  angoisses 
et  de  sa  cruelle  déception.  Il  l'assista  avec  un  intérêt  tou- 
chant et  reçut  son  dernier  soupir  à  bord  de  la  goélette 
AurorUy  sur  le  lac  Titicaca.  Ce  martyr  de  la  science  n'eut 
pas  même  la  consolation  de  revoir  sa  patrie,  ni  de  donner 
un  dernier  adieu  aux  siens. 

Trois  ans  plus  tard,  le  D*^  Edwin  Heath,  frère  du  compa- 
gnon d'Orton  et  ancien  médecin  de  la  malheureuse  entre- 
prise chargée  de  la  construction  du  chemin  de  fer  de  Ma- 
deraet  Mamoré,  remonta  en  Bolivie,  après  l'interruption  de 
ces  travaux,  résolu  à  réaliser  le  projet  du  professeur 
Orton. 

Il  parvint  à  Reyes  par  le  Mamoré  et  TYacuma  et  .descen- 
dit par  le  Béni  jusqu'aux  baraques  récemment  établies  sur 
cette  rivière  pour  l'exploitation  du  caoutchouc. 

Les  conditions  étaient  favorables  pour  le  D'  Heath.  Quel- 
ques habitants,  attirés  par  la  gomme  élastique,  étaient 
venus  s'établir  sur  les  bords  du  Béni  oti  Ton  avait  décou- 
vert des  forêts  étendues  de  siringales  (arbres  à  caoutchouc). 
Ces  industriels,  excités  par  le  gain  fabuleux  de  cette  exploi- 
tation, avaient  pénétré  plus  avant,  jusqu'à  l'embouchure  du 
rio  Jenesuaya,  à  quelques  milles  au-dessous  du  Madré  de 
Bios. 

Le  D'  Heath  fut  cordialement  reçu,*  mais  il  rencontra  des 
difficultés  pour  continuer  son  voyage,  car  la  crainte  des 
grands  et  terribles  dangers  de  cette  région  inconnue  subsis- 
tait encore.  Enfin,  dans  un  petit  bateau  et  accompagné  de 
deux  uniques  rameurs  que  lui  procurèrent  MM.   Antonio 


250         LE   MADERA  ET   LES  RIVIÈRES  QUI  LE   FORMENT. 

Vaca  Diez  et  Antenor  Vasquez,  il  put  entreprendre  son 
courageux  voyage  et  quitta  le  dernier  campement  le 
27  septembre  1880. 

Le  8  octobre,  il  arriva  au  Madré  de  Dios,  but  tant  désiré. 
La  réunion  de  cette  rivière  avec  le  Béni  a  lieu  par  10**  5i'42' 
de  latitude  S.  La  largeur  du  Madré  de  Dios  était  de  785  yards*  ; 
celle  du  Béni  de  243.  Le  débit  de  ces  deux  rivières  n'est  pas 
connu,  mais  Heatb,  ainsi  que  le  Père  Armentia  et  les  cher- 
cheurs de  gomme  élastique,  sont  d'accord  pour  dire  que  le 
Madré  de  Dios  est  plus  grand  que  le  Béni  et  que  son  courant 
est  plus  impétueux.  Cinq  milles  plus  bas,  ces  deux  rivières 
avaient  une  largeur  de  près  d'un  mille  et  un  courant  de  3  à 
5  milles  par  heure. 

Le  D'  Heath  découvrit  aussi  une  petite  rivière  sur  la 
droite  et  une  plus  grande  sur  la  gauche;  il  leur  donna  les 
noms  dTvon  et  d'Orton,  en  mémoire  des  derniers  explo- 
rateurs. 

Le  10,  il  dépassa  le  rapide  Esperanza,  et  le  il  il  se 
retrouva  de  nouveau  dansleMamoré,  après  avoir  parcouru, 
depuis  San  Buenaventura  dans  le  voisinage  de  Reyes,  un 
espace  de  543  milles. 

Le  problème  était  résolu.  Les  dangers  avaient  disparu 
et  la  navigation  était  ouverte  en  amont  depuis  Esperanza. 

Le  D' Heath  remonta  le  Mamoré,  revint  à  Reyes,  point  de 
départ  de  son  intrépide  voyage,  et  de  là  regagna  la  Paz  en 
remontant  en  radeau  le  Béni  jusqu'au  Miguilla,  et  en  com- 
plétant ses  études  sur  cette  rivière  dont  il  a  levé  le  plan. 

Le  D*^  Heath  a  immortalisé  son  nom  en  rendant  un  ser- 
vice d'un  prix  inestimable  à  la  science  et  à  la  Bolivie. 

Jetons  maintenant  les  yeux  sur  la  rivière  Madré  de  Dios, 
qui,  par  son  importance,  occupe,  croit-pn,  le  premier  rang 
parmi  les  affluents  du  Madera. 

Le  cours  mystérieux  du  Madré  de  Dios  a  préoccupé  pen- 

1.  Le  yard  vaut  0>n,9143. 


LE  MADERÀ  ET  LES   RIVIÈRES  QUI   LE  FORMENT.        S5i 

dant  longtemps  les  géographes  et  les  savants  voyageurs.  Des 
données  contradictoires  faisaient  douter  de  sa  véritable  di- 
rection. Les  uns  la  supposaient  affluent  du  Purus,  les  autres 
du  Marauon,  quelques-uns  du  Béni.  Haencke  et  Gibbon 
partageaient  la  première  opinion,  et  quand  Chandless,  en- 
voyé par  la  Société  géographique  de  Londres,  explora  le 
Purus  et  l'Aquiri  en  1865,  il  eut  pour  mission  de  résoudre 
le  problème  du  Madré  de  Dios,  qu'il  chercha  sans  succès. 

Paz  Soldan,  le  célèbre  auteur  de  la  Géographie  du  Pérou 
et  de  Tallas  de  cette  même  république,  croyait,  en  1862, 
que  le  Madré  de  Dios  déversait  ses  eaux  dans  le  Maranon, 
car  en  décrivant  les  rivières  de  la  province  de  Paucartarabo, 
il  dit  :  «  Les  grandes  rivières  qui  sillonnent  la  province  lui 
présagent  un  très  grand  avenir  quand  elles  seront  parcourues 
par  des  vapeurs.  Au  centre  coulent  les  poétiques  Madré  de 
Dios,  Inambari,  Mayo,  Mapiri  et  autres,  qui,  après  avoir 
traversé  des  centaines  de  milles,  vont  déverser  leurs  eaux 
dans  le  gigantesque  Maranon.  Malheureusement  ces  rivières 
n'ont  pas  encore  été  explorées  et  Ton  n'a  que  des  données 
incertaines  sur  leurs  cours.  » 

Le  même  auteur,  en  s'occupant  delà  province  de  Garavaya, 
ajoute  :  «  L'Inambari,  rivière  très  large  qui  sépare  cette 
province  du  territoire  des  barbares,  a  plusieurs  tributaires. 
L'Inambari  est  affluent  du  Maranon  et  il  y  pénètre  après  un 
long  trajet.  » 

Les  historiens  et  les  géographes  anciens  étaient  mieux 
renseignés. 

Garcilaso  de  la  Vega  dans  sesComentarios  Reaies,  raconte 
l'expédition  envoyée  par  Tlnca  Yupanqui  au  milieu  du 
xvi"  siècle  contre  les  Indiens  Musos.  Il  dit  que  Tlnca,  dési- 
rant étendre  ses  domaines  au  delà  de  la  Cordillère  orien- 
tale qui  limitait  son  vaste  empire,  résolut  de  faire  une  expé- 
dition à  l'orient  de  Cuzco. 

Ayant  appris  que  de  ce  côté  existait  une  province  appelée 
Musus  (Moxos),  dans  laquelle  on  pouvait  pénétrer  par  une 


252        LE   MADERA   ET  LES  RIVIÈRES   QUI   LE   FORMENT. 

large  rivière  nommée  Amaru-Mayu  (rivière  des  Serpents), 
il  fit  couper  une  quantité  suffisante  de  bois  légers,  afin  de 
construire  de  nombreux  radeaux  capables  de  porter  une 
grande  armée. 

En  effet,  dix  mille  guerriers  s'y  embarquèrent,  descen- 
dirent la  rivière  et  livrèrent  de  fréquentes  batailles  aux 
naturels  appelés  Chunchus,  qui  vivaient  sur  ses  bords.  Ces 
naturels  se  soumirent  ainsi  que  les  autres  tribus  qui  en  habi- 
taient les  .rives.  Les  conquérants  pénétrèrent  jusqu'à  la 
province  appellée  Musu,  peuplée  par  une  race  belliqueuse. 

D.  Antonio  Raimondi,  le  célèbre  naturaliste,  qui  a  tant 
écrit  sur  le  Pérou,  dit  en  parlant  de  celte  conquête:  «  Cette 
expédition  intrépide  n'a  pas  été  louée  comme  elle  le  mérite. 
Elle  descendit  avec  beaucoup  de  peine  sur  de  nombreux 
radeaux  la  grande  rivière  Amaru-Mayu,  connue  aujourd'hui 
dans  les  montagnes  de  Paucartambo,  du  département  de 
Cuzco,  sous  le  nom  de  Madré  de  Dios,  et  parvint,  en  suivant 
le  cours  de  cette  rivière,  jusqu'aux  terres  habitées  par  les 
Indiens  Mojos.  Ainsi  fut  résolu  ce  problème  géographique 
inconnu  jusqu'à  ces  derniers  temps,  que  le  Madré  de  Dios, 
en  se  réunissant  au  Béni,  déverse  ses  eaux  dans  le  grand 
Madera,  et  n'est  pas,  comme  on  l'avait  cru,  l'origine  du 
Pnrus.  » 

Le  même  Raimondi  cite  le  paragraphe  suivant  du  P. 
Tena,  dont  l'ouvrage  :  Historia  de  las  Misiones  est  conservé 
inédit  dans  un  des  couvents  de  Lima; 

((  La  rivière  Paucartambo,  quoique  pénétrant  dans  les 
Andes  et  se  réunissant  aux  rios  Vilcabamba  et  Vilcamayu,  va 
rejoindre  non  pas  la  rivière  Apurimac,  mais  celle  qui  des- 
cend de  Mojos,  c'est-à-dire  le  Béni,  pour  être  plus  clair. 
Celle  rivière  Paucartambo  n'est  en  réalité  que  le  célèbre 
Amaru-Mayu,  grâce  auquel  Tlnca  Yupanqui  fît  la  conquête 
de  Mojos  et  dont  nous  avons  parlé  en  citant  Garcilaso  de 
la  Vega.  * 

Pour  prouver  que  le  P.  Tena  avait  puisé  à  une  bonne 


^E    MADEUA   ET   LES   RIVIÈRES   QUI   LE   FORMENT.         ^53 

source  et  connaissait  le  véritable  cours  de  ces  rivières 
d'après  les  renseignements  des  missionnaires,  M.  Raimondi 
cite  cet  autre  passage  :  «  Et  quant  au  Béni,  après  avoir 
séparé  ces  missions  (il  veut  dire  celles  de  Mosétenés  ou 
Capolican),  de  la  province  de  Mojos  il  passe  aux  environs 
du  village  de  Reyes,  parcourt  un  grand  nombre  de  lieues, 
reçoit  du  côté  du  couchant  une  autre  large  rivière  nommée 
Parabau  ou  Rio  Castella  (le  Madidi  ou  le  Madré  de  Dios?), 
pénètre  dans  le  Mamoré  et  l'Itenez  réunis,  et  prend  alors  le 
nom  de  Madera.  » 

Les  PP.  missionnaires  avaient  sur  le  Madré  de  Dios  des 
données  exactes,  recueillies  dans  leurs  excursions  et  leurs 
rapports  avec  les  sauvages.  Le  colonel  Church,  se  basant 
sur  ces  informations,  publia  en  1876  un  intéressant  travail 
sur  le  Purus,  et  démontra  combien  était  erronée  Tidée  de 
chercher  une  voie  de  communication  par  cette  rivière  avec 
la  Bolivie,  à  cause  du  Madré  de  Dios  qui  se  trouvait  dans  la 
région  intermédiaire,  comme  affluent  du  Béni. 

Le  P.  Armentia  nous  fournit  maintenant  des  rensei- 
gnements nouveaux  sur  les  explorations  des  pères,  explora- 
tions qui  se  rapportent  au  Béni  et  au  Madré  de  Dios.  Mais 
comme  ces  relations  sont  restées  inédites  dans  les  couvents, 
il  ne  faut  pas  s'étonner  que  Ton  ait  perdu  toute  notion 
exacte  sur  ce  sujet. 

La  conquête  de  Tlnca  Yupanqui  paraît  n'avoir  pas  été  de 
longue  durée,  car  ces  Indiens  Ghunchus  qui  lui  livrèrent  de 
si  rudes  batailles,  sont  restés  indomptés  et  sauvages,  et 
se  sont  opposés  à  toute  expédition  proposant  de  des- 
cendre le  Madré  de  Dios.  Ce  furent  eux,  en  effet,  qui  atta- 
quèrent Maldonado  et  le  préfet  La  Torre  dont  le  corps  fut 
percé  de  trente-deux  coups  de  flèche. 

Quant  à  l'expédition  au  pays  des  Musus  ou  Mojos,  nous 
ne  pouvons  pas  croire  qu'elle  fut  dirigée  contre  les  véri- 
tables Mojos  qui.  peuplent  le  Mamoré  et  dont  il  existe  encore 
quatre  villages  civilisés,  car,  avec  des  radeaux,  moyen  de 


254        LE   MADËRA  ET  LES  RIVIÈRES  QUI  LE   FORMENT. 

transport  employé  par  les  conquéraots,  on  ne  peut  remonter 
les  rapides  du  Mamoré  ni  même  cette  rivière,  que  jusqu'à 
une  distance  de  130  lieues  des  endroits  occupés  par  ces 
Indiens.  Il  est  probable,  comme  le  dit  le  P.  Tena»  que 
cette  expédition  fut  conduite  contre  les  habitants  du  Béni^ 
qui  dominèrent  dans  les  parages  de  ses  sources  jusqu'à 
l'époque  de  la  conquête.  Mais  il  faut  remarquer  que  cette 
race  belliqueuse  dont  parle  Garcilaso,  a  disparu  presque  en 
totalité  par  suite  des  guerres,  des  inondations  ou  des  ma* 
ladies.  Il  est  certain  que  maintenant  on  ne  rencontre  plus 
que  de  très  petites  tribus  d'un  caractère  tranquille  et  paci- 
fique, et  qui  ont  noué  des  relations  amicales  avec  les  nou- 
veaux colons. 

De  toutes  les  expéditions  qui,  partant  de  Guzco,  entre- 
prirent d'explorer  le  Madré  de  Dios,  la  seule  qui  put  des- 
cendre entièrement  son  cours  et  découvrir  sa  réunion  avec 
le  Béni,  fut  celle  de  D.  Faustino  Maldonado.  Malheureu- 
sement elle  ne  donna  pas  les  résultats  qu'on  était  en  droit 
d'espérer,  à  cause  du  naufrage  de  cet  explorateur  qui  périt 
victime  de  son  courage,  à  Galderon  del  Infierno,  avec  trois 
de  ses  compagnons.Les  quatre  derniers  qui  parvinrent  à  se 
sauver,  nous  fournirent  sur  le  voyage  les  renseignements 
imparfaits  que  nous  connaissons. 

C'est  donc  au  Péruvien  D.  Faustino  Maldonado,  que 
revient  incontestablement  la  gloire  d'avoir  le  premier,  dans 
les  temps  modernes,  descendu  le  Madré  de  Dios  et  donné 
des  renseignements  importants  pour  la  solution  de  ce  pro- 
blème géographique. 

Félix  de  Lima,  Madonaldo  et  Heath  sont  des  hommes 
de  la  môme  trempe.  Par  leur  volonté  et  leur  énergie,  ils 
ont  signalé  à  l'attention  du  monde  trois  rivières  navigables 
d'une  incontestable  valeur,  l'Itenez,  le  Madré  de  Dios  et  le 
Béni. 

Sans  ressources  et  sans  éléments  pour  organiser  une 
expéditioB,  Maldonado  et  ses  compagnons  se  lancèrent  à 


LE   MADËRA   ET  LES   RIVIÈRES   QUI   LE  FORMENT.        255 

la  recherche  de  l'inconnu,  n'ayant  pour  guide  que  le  cou- 
rant des  eaux,  et  pour  objectif  que  TAmazone.  Ils  voulaient 
gagner  la  récompense  pécuniaire  offerte,  dit-on,  par  le  gou- 
vernement du  Pérou,  au  premier  qui  découvrirait  une  com- 
munication avec  ce  grand  fleuve. 

On  a  écrit  sur  le  voyage  de  Maldonado  des  versions  très 
différentes  et  très  inexactes.  La  plus  conforme  à  la  vérité  est 

la  suivante. 
Des  détails  très  minutieux  sur  cette  exploration  ont  été 

recueillis  par  M.  le  baron  de  Teffé,  chef  de  la  commis- 
sion brésilienne  chargée  de  déterminer  les  limites  avec  le 
Pérou.  Dans  son  intéressant  rapport  qu'il  garde  inédit  mais 
qu'il  a  eu  la  bonté  de  me  communiquer,  il  a  transcrit  des 
dépositions  que  le  chef  de  la  police  de  Manaos  reçut  des 
quatre  survivants  de  l'expédition  de  Maldonado;  il  donne 
aussi  la  déclaration  verbale  de  RaimundoEstrella,  un  de  ces 
survivants,  qu'il  rencontra  en  1873  à  Yurimaguas,  ville  pé- 
ruviennei  située  sur  la  rive  gauche  du  rio  Huallaga. 

Il  résulte  de  ces  déclarations  que  Maldonado  était  né  à 
Rioja,  que  c'était  un  homme  influent  par  sa  sagesse  et  sa 
modération  et  qu'il  était  arrivé  au  poste  d'officier  de  police 
dans  son  pays.  C'est  à  Tarapoco  qu'il  organisa  son  expédition 
pour  explorer  le  Madré  de  Dios.  Cette  expédition  était  com- 
posée de  lui,  de  son  fils,  de  trois  compagnons  et  de  huit  ra- 
meurs indigènes,  en  tout  treize  personnes.  Ils  partirent  le 
1®'  mars  1860  pour  Nauta,  remontèrent  TUcayali  jusqu'à 
Hillapany,  et  de  là  gagnèrent  par  terre  Guzco  et  ensuite 
Paucartambo. 

«  Au  départ  de  Paucartambo,  Texpédition  se  composait 
de  Dé  Faustino  Maldonado,  Raimundo  Estrella,  un  fils  de 
Maldonado  et  cinq  Indiens,  dont  deux  Gonibos  de  Larayaca 
et  les  trois  autres  de  Tarapoto,  en  tout  huit  personnes.  (Les 
cinq  qui  manquaient  étaient  tombés  malades  pendant  la 
route.) 

«  De  Paucartambo  ils  voyagèrent  par  terre  pendant  vingt 


^56      LE  mâdëra  et  les  rivières  qui  le  forment. 

jours,  dont  quatre  par  des  chemins  tracés  et  seize  en  s'ou- 
vrant  un  passage  à  travers  la  forêt. 

«  Dans  ce  trajet  ils  traversèrent  une  chaîne  de  montagnes 
de  plus  de  deux  lieues  de  largeur,  et  en  descendant  du  côté 
de  Test,  ils  rencontrèrent  le  rio  Tono,  dont  ils  contournèrent 
la  rive  gauche.  Après  deux  jours  de  voyage,  ils  trouvèrent  à 
gauche  Tembouchure  du  rio  Pitama,  affluent  du  Tono.  Là 
ils  construisirent  des  radeaux,  traversèrent  le  Pitama  et 
continuèrent  à  cheminer  le  long  du  Tono  jusqu'à  sa  ren- 
contre avec  le  Pifii-Pifii  qui  vient  aussi  de  la  gauche. 

«  Ils  passèrent  la  nuit  au  confluent  de  ces  deux  rivières, 
et  le  jour  suivant,  construisirent  un  grand  radeau  (yangada) 
dans  lequel  ils  s'embarquèrent  le  même  jour,  vers  le  milieu 
de  janvier  1861. 

«  Ils  avaient  à  peine  navigué  un  quart  d'heure,  quand 
apparurent  les  sauvages  Tuyuneres  qui  leur  lancèrent  une 
infinité  de  flèches,  et  les  suivirent  ensuite  dans  leurs  canots 
(ubas)  jusqu'au  moment  où  ils  furent  repoussés  par  les  coups 
de  fusil  des  explorateurs.  Pendant  les  six  premiers  jours, 
les  attaques  des  sauvages  se  reproduisirent  toutes  les  fois 
que  les  voyageurs  passaient  près  de  quelque  village  indien 
{maloca).  Mais  après  ce  laps  de  temps,  ils  commencèrent  à 
naviguer  dans  une  région  complètement  inhabitée. 

<  Avant  d'atteindre  le  Béni,  l'expédition  passa  devant 
l'embouchure  de  deux  grandes  rivières  qui  se  jettent  à 
droite  dans  le  Madré  de  Dîos  et  qui  viennent  de  la  répu- 
blique de  la  Bolivie.  Du  côté  gauche  de  cette  rivière,  elle  ne 
vit  qu'un  seul  petit  affluent. 

c  Les  explorateurs  ne  rencontrèrent  qu'un  seul  rapide 
à  six  milles  du  Mamoré  ou  du  Madera,  et  même  il  offre  des 
passages  navigables. 

(c  L'eau  est  limpide  sur  tout  le  parcours  du  Madré  de 
Dios. 

c  A  l'embouchure  du  Béni,  ils  trouvèrent  un  village 
d'indiens  Caripunas  auxquels  ils  donnèrent  quelques  armes 


LE  MADERA   EL  LES  RIVIERES  QUI   LE  FORMENT.        257 

en  échange  d'un  petit  canot  et  d'un  canot  d'écbrce  plus 
grand,  fermé  à  ses  extrémités  avec  de  la  terre  glaise,  et 
maintenu  ouvert  par  des  traverses. 

«Abandonnant  le  radeau  démantelé  sur  lequel  ils  avaient 
navigué  depuis  le  rio  Tono,  ils  s'embarquèrent  dans  les 
deux  canots,  et  continuèrent  leur  voyage  dans  la  grande 
rivière  (Madera),  en  côtoyant  la  rive  droite  et  en  évitant 
quelques  rapides.  Un  soir  ils  arrivèrent  à  un  endroit  où  elle 
s'élargit  et  se  divise  en  cinq  bras  qui  forment  de  terribles 
chutes  ou  cataractes  (Calderon  del  Infierno).  lis  prirent  le 
passage  de  gauche  qui  leur  parut  le  meilleur  ;  mais  en  le 
descendant,  les  deux  embarcations  chavirèrent  et  la  plus 
grande,  conduite  par  Maldonado,  son  fils  et  quatre  rameurs, 
disparut  au  fond  de  l'eau.  Seuls  deux  rameurs  se  sauvèrent, 
ainsi  que  lui  (Estrella)  et  un  Indien,  en  se  cramponnant  au 
bordage  du  petit  canot.  • 

«  Ils  parvinrent  avec  de  grandes  difficultés  à  tirer  la 
petite  embarcation  à  terre  et  après  l'avoir  vidée,  ils  conti- 
nuèrent avec  elle  leur  voyage  dans  un  état  de  misère  indes- 
criptible, sans  vêtements,  sans  le  moindre  abri,  et  n'ayant 
pour  se  nourrir  que  quelques  fruits  sauvages  jusqu'à  leur 
arrivée  au  premier  campement  brésilien,  où  on  leur  prodi- 
gua des  secours.  i> 

D'après  la  déclaration  faite  au  chef  de  la  police  par  ce 
même  Estrella,  de  qui  nous  tenons  ces  détails,  il  parait  que 
le  naufrage  de  la  seconde  embarcation  n'eut  pas  lieu,  parce 
que  ((  lui  et  son  compagnon  Simon  Rodriguez  qui  venaient 
dans  le  petit  canot,  étaient  plus  en  arrière  et  qu'en  descen- 
dant le  rapide  Calderon,  ils  trouvèrent  un  peu  plus  bas 
Manuel  Gh^palvay  et  Santa  Rosa  cramponnés  aux  branches 
d'un  arbre;  ils  surent  par  eux  le  naufrage  de  leur  chef  et  de 
trois  de  ses  compagnons  disparus  sans  laisser  de  traces.  » 

Après  l'expédition  de  Maldonado,  aucune  autre  ne  put 
descendre  des  montagnes.  La  plus  sérieuse  fut  organisée  en 
1873  par  le  préfet  de  Guzco,  le  colonel  La  Torre.  Mais  à 

soc.  DE  GÉOGR.  —  2«  TRIMESTRE  1887.  VIII.  —   17 


\ 


358        LE  HÂ0ERÀ  ET  LES  RITIÈRES   QUI   LE  FOBME^T. 

peine  eoiûmençait-elle  à  naYigaer,  qu'elle  fat  détruite  par 
la  résistance  que  lai  opposèrent  les  Chanchus,  qui  massa- 
crèrent le  chef  de  l'expédition  et  son  secrétaire. 

Ce  n'était  pas  par  les  sources  du  Madré  de  Dios  que  devait 
se  faire  cette  découTcrte. 

Les  habitants  des  montagnes  ne  sont  pas  les  plus  propres 
à  des  entreprises  de  cette  sorte.  La  forêt  les  intimide  et  la 
navigation  leur  est  complètement  inconnue. 

Si  Maldonado  et  ses  compagnons  n'étaient  pas  venus  de 
TAmazone  et  n'avaient  pas  remonté  l'Ucayali  en  montrant 
leur  habileté  comme  rameurs,  ils  n'auraient  pas  accompli 
ce  voyage  dangereux.  Us  connaissaient  la  navigation  des 
grandes  rivières,  et  avaient  la  volonté  et  le  courage  néces- 
saires pour  lutter  contre  les  éléments  et  les  forces  de  la  na- 
ture,         ' 

Jusqu'en  1880,  aucun  incident  remarquable  ne  se  pro- 
duisit. La  Torre  mit  un  terme  aux  expéditions  qui  se  pro- 
posaient de  descendre  le  Madré  de  Dios,  et  ce  fut  au 
D'  Heath  qu'échut  la  gloire  de  prouver  la  réunion  de 
cette  rivière  avec  le  Béni. 

La  nouvelle  de  l'existence  de  grandes  forêts  d'arbres  à. 
caoutchouc  sur  le  Béni,  altîra  immédiatement  une  nom- 
breuse immigration,  avide  d'extraire  le  suc  précieux,  et  de 
commencer  une  exploitation  rémunératrice. 

Conduit  par  l'intérêt,  D.  Antonin  Yasquez  fut  le  premier 
qui  remonta  le  Madré  de  Dios  en  août  1881.  D'autres  sirin^ 
gueros  (chercheurs  de  caoutchouc)  le  suivirent  et  entre- 
prirent des  travaux  pour  l'exploitation  de  la  gomme  élastique. 
Ils  reconnurent  l'existence  des  rios  Jenechiquia  et  Manuripi 
(rio  Chico)  qui  se  jettent  sur  la  droite  dans  le  Madré  de 
Dios. 

En  octobre  et  novembre  1884,  le  P.  Nicolas  Armentia 
fut  chargé  par  le  gouvernement  bolivien  d'entreprendre  une 
exploration  plus  complète  du  Madré  de  Dios.  Remontant 
cette  rivière  pendant  trente  jours  en  compagnie  de  D.  An- 


LE  MADECIA  ET  LES   RIVIÈRES  QUI  LE  FORMENT.        259 

ténor  Yasquez,  il  dépassa  les  limites  atteintes  par  les  explo- 
rations précédentes.  Il  arriva  à  un  endroit  proche  des  mon- 
tagnes et  dont  il  évalue  la  distance,  depuis  l'embouchure, 
à  280  milles;  cet  endroit  est  situé  par  13°  lai.  S.  et  71o  30' 
long.  0.  du  méridien  de  Paris. 

Je  ne  partage  pas  l'opinion  du  P.  Armentia  en  suppo- 
sant qu'il  soit  parvenu  aux  environs  des  montagnes,  parce 
que  cette  rivière  étant  plus  grande  que  le  Béni,  ne  peut  pas 
être  navigable  sur  un  moins  long  parcours.  Le  Béni,  selon 
Heath  et  même  le  P.  Armentia,  après  sa  réunion  avec  le 
Madré  de  Dios  et  sur  un  espace  de  434  milles  jusqu'à  San 
Buenaventura,  est  d'une  navigation  facile.  En  outre,  le  père 
Armentia  ne  dit  pas  avoir  rencontré  ces  indomptables  Chun- 
chus  ou  Sirionos  qui  habitent  entre  le  Tono  et  l'inambari, 
c'est-à-dire  sur  les  dernières  pentes  des  Andes,  à  l'entrée 
des  grandes  plaines  dans  lesquelles  Maldonado  fut  poursuivi 
par  eux  pendant  six  jours  consécutifs,  où  La  Torre  paya  de 
sa  vie  sa  patriotique  entreprise,  et  où  enfin  furent  arrêtés 
tant  de  voyageurs  illustres,  tels  que  Gibbon,  Weddell,  Nys- 
Irom.  Il  est  donc  supposable  qu'on  peut  remonter  150  ou 
200  milles  plus  avant. 

Le  P.  Armentia  nous  fournit  un  autre  renseignement 
important  au  sujet  de  la  direction  générale  du  Madré  de 
Dios.  Presque  toutes  les  cartes  le  représentent  comme  se 
dirigeant  de  l'est  à  l'ouest,  tandis  que,  selon  ce  voyageur,  il 
dévie  sensiblement  vers  le  sud-ouest.  En  effet,  il  dit  avoir 
pénétré  jusqu'au  13*  delat.  S.,  depuis  le  10°  51'  42"  où  est 
située  son  embouchure. 

.  Ainsi  s'explique  facilement  Téloignement  du  Purus  et  du 
Madré  de  Dios.  Chandless  remonta  la  première  des  deux  ri- 
vières jusqu'à  une  distance  de  1900  milles  de  son  embou- 
chure^ et  arriva  dans  le  bras  du  sud  jusqu'au  10"  56'  52"  lat. 
S^,  74*  37'  long.  0.  du  méridien  de  Paris. 

Les  sources  du  Madré  de  Dios  ne  sont  pas  parfaitement 
déterminées  ;  à  cet  égard  on  n'a  que  des  données  vagues  et 


\ 


1 


260        LE  MADERA  ET  LES  RIVIÈRES  QUI   LE  FORMENT. 

incertaines.  On  sait  qu'il  reçoit  toutes  les  eaux  de  la  chaîne 
des  Andes  comprise  entre  les  ramifications  d'Apolobamba 
ou  collines  de  Caravaya  au  sud-est,  et  les  montagnes  de 
Paucartambo  au  nord-ouest. 

L'Inambari  qui  vient  du  sud  de  la  chaîne  neigeuse  de  Ca- 
ravaya et  des  environs  du  lac  Titicaca,  paraît  être  le  bras 
principal  auquel  arrivent  une  multitude  de  petits  affluents, 
avant  sa  réunion  au  large  Amaru-Mayu  dont  nous  parle 
Garcilaso,  et  qui,  d'après  Markham  et  Raimondi,  se  compose 
des  rios  Tono,  Piâi-Piûi  et  autres  qui  descendent  des  mon- 
tagnes orientales  de  Paucartambo. 

Ce  fut  au  confluent  du  Tono  et  du  Pini^Pini  que  s'embar- 
qua Maldonado,  et  de  là  que  partit  probablement  l'expédi- 
tion de  rinça  Yupanqui. 

Je  ne  crois  pas  que  ce  rio  soit  parfaitement  navigable  de- 
puis cet  endroit.  Les  radeaux  peuvent  flotter  dans  les  plus 
grands  courants  et  cependant  on  rapporte  que  c'est  là 
qu'Ugalde  fit  naufrage,  en  1852,  en  essayant  ses  radeaux  ide 
caoutchouc  qui  furent  détruits  par  les  rochers,  et  que  le 
préfet  La  Torre  partagea  le  même  sort,  dans  ce  même  lieu, 
en  1873,  avant  d'être  percé  par  les  flèches  des  sauvages. 

Mais,  après  sa  réunion  avec  Tinambari,  ce  rio  doit  être 
franchement  navigable.  J'estime  pourtant  que  l'extension 
de  son  cours  utilisable  pour  la  navigation  ne  sera  pas  moindre 
de  400  milles  depuis  son  embouchure.  Bientôt  nous  serons 
mieux  renseignés  par  de  nouvelles  explorations. 

Ce  qui  a  été  reconnu  jusqu'ici  suffit  pour  démontrer  que 
de  nouveaux  intérêts  économiques,  industriels,  commer- 
ciaux et  politiques,  augmentent  l'importance  du  bassin  du 
Madera. 

Le  Pérou  peut  également  écouler  par  le  Madré  de  Diosles 
produits  de  ses  déparlements  de  Cuzco  etdePufio,  et  entrer 
par  cette  voie  eu  concurrence  avec  la  Bolivie  et  le  Brésil, 
pour  résoudre  le  problème  de  la  communication  avec 
l'Atlantique. 


LE  MADERA   ET  LES    RIVIÈRES   QUI   LE  FORMENT.         261 

Il  est  opportun  de  traiter  ici  une  question  d'un  intérêt 
capital  qui  se  rapporte  à  la  sortie  sur  l'Atlantique. 

Les  risques  courus  au  passage  des  terribles  rapides  du 
Madera  et  du  Mamoré,  les  naufrages  fréquents,  la  perte  des 
personnes  et  des  marchandises  dans  la  lutte  contre  ces 
formidables  courants,  cet  ajournement  indéfini  qui  retarde 
de  jour  en  jour  la  construction  du  chemin  de  fer  Madera  et 
Maraoréy  desideratum  du  bassin  supérieur  de  cette  rivière, 
ont  engagé  certains  esprits  observateurs  à  jeter  les  yeux  sur 
une  autre  route  qu'ils  jugeaient  plus  courte  et  moins  coû- 
teuse. 

Tous  les  géographes  modernes  ont  été  d'accord  pour 
représenter  sur  leurs  cartes  les  rivières  Madré  de  Dios  et  Acre 
ou  Aquiri,  afQuent  méridional  du  Purus,  comme  très  pro- 
ches Tune  de  l'autre.  Ce  voisinage  supposé  fit  croire  qu'il  se- 
rait facile  de  relier  les  deux  rivières  au  moyen  d'un  chemin 
de  peu  d'étendue,  qu'on  pourrait  construire  à  peu  de  frais. 

Le  premier  qui  émit  l'idée  de  réunir  le  Béni  et  le  Mamoré 
à  l'Aquiri,  fut  D.  Azrael  D.  Piper,  citoyen  américain,  qui 
obtint  du  gouvernement  bolivien,  en  1868,  une  concession 
pour  coloniser  le  territoire  nord  de  la  République.  Il  em- 
ploya plusieurs  années  à  explorer  le  Purus  et  l'Aquiri,  en 
cherchant  inutilement  cette  communication  tant  désirée 
avec  l'intérieur. 

BautistaetMedinaceli,  avec  qui  Piper  entra  en  relations  à 
la  Paz,  propagèrent  la  môme  théorie,  et  le  dernier  présenta 
au  gouvernement  un  mémoire  sur  ce  sujet. 

Le  même  projet,  avec  quelques  modifications,  fut  soutenu 
également  avec  chaleur  dans  la  province  de  l'Amazone. 

Dans  son  rapport  (année  1885)  sur  le  chemin  de  fer 
de  Madera  et  Mamoré,  notre  honorable  collègue,  M.  Julio 
Pinkas,  a  étudié  avec  soin  cette  question  au  sujet  de  la- 
quelle il  a  donné  des  détails  intéressants  et  minutieux. 

D'après  lui,  le  colonel  Labria,  important  siringuero  du 
Purus,  suggéra  au  gouvernement  impérial  et  à  radminis-* 


262        LE   MADERA  ET  LES  RIVIÈRES   QUI  LE  FORMENT, 

tration  provinciale  l'idée  de  construire  un  chemin  de  roulage 
entre  l'embouchure  du  Béni  et  le  port  deLabria  sur  lePurus, 
afin  d'amener  le  bétail  du  Béni.  11  parvint  à  faire  voter  des 
fonds  par  la  province  pour  envoyer  un  ingénieur  explorer 
le  terrain.   M.  Alexandre  Haag  fut  chargé  de  ce  travail. 

Celui-ci  n'ayant  pu  pénétrer  que  quelques  lieues  dans  l'in- 
térieur^ il  fut  résolu ,  à  (l'instigation  du  même  eolonel  Labria, 
que  cet  ingénieur,  après  avoir  remonté  le  IVIadera  et  être 
arrivé  à  l'embouchure  du  Béni,  partirait  de  là  par  terre  à 
la  recherche  du  chemin  déjà  frayé  du  port  de  Labria. 

Dans  ce  nouveau  voyage  M.  Haag  n'obtint  aucun  résultat, 
oar  il  ne  put  réunir  les  bras  nécessaires,  ni  pour  exécuter 
l'expédition  par  terre,  ni  pour  remonter  le  Madré  de  Bios. 
Il  passa  à  Trinidad  et  de  là  à  Cochabamba,  la  Paz  et  Guzco, 
d'oîi  il  revint  au  Brésil  par  le  Pacifique  sans  avoir  réalisé  son 
projet. 

La  session  législative  bolivienne  de  1883  vota  une  certaine 

somme  pour  explorer  le  Madré  de  Dios  et  y  fonder  des 

missions,  afin  de  civiliser  les  sauvages  qui  peuplent  cette 

région. 

Le  P.  Nicolas  Armentia  fut  chargé  de  ce  double  objet. 
Il  s'en  acquitta  avec  un  zèle  et  une  persévérance  dignes 

d'éloges.  Il  parcourut  plusieurs  fois  le  Madré  de  Dios,  et  le 

remonta  sur  un  espace  de  284  milles.  Il  entra  en  relations 

avec  de  nombreuses  tribus  d'Araouas  et  de  Pacaguaras,  et 

fit  plusieurs  excursions  vers  le  nord  à  la  recherche  de 

cette  communication  tant  souhaitée  avec  l'AqHiri,  et  du 

débouché  dans  l'Amazone  par  le  Purus. 

Les  explorations  du  P.  Armentia  ont  donné  les  résultats 
suivants  : 

Il  rencontra  le  Tahuamanu  ou  (  )rton  et  TUaicomanu  ou 
Abona^  rios  qui  coulent  presque  parallèlement  au  Madré  de 
Dios.  Le  premier  se  jette  dans  le  Béni,  42  milles  au-dessous 
de  l'embouchure  du  Madré  de  Dios,  et  le  second  dans  le 
Madera  près  du  rapide  d'Araras. 


LE   MADERA   ET  LES   RIVIÈRES   QUI  LE  FORMENT.        !26ll 

L'Orton  a  sa  source,  suivant  les  calculs  de  ce  voyageur, 
entre  11°  30'  et  i2«  30'  lat.  S.,  et  vers  72°  30'  long.  0. 
du  méridien  de  Paris.  Il  est  très  tortueux  ;  ses  rives  sont 
basses  et  sujettes  aux  inondations.  Il  se  divise  en  deux  bras, 
le  Manurini  elle  Tahuamanu  ;  ce  dernier  est  le  principal. 

Le  4  novembre  1884,  le  P.  Armentia  arriva  au  Manurini  en 
compagnie  deD.  Antenor  Vasquez  par  11*  35'  lat.  S.  Pensant 
que  c'était  le  rio  Acre,  il  communiqua  cette  bonne  nouvelle 
au  gouvernement.  Mais,  après  avoir  suivi  le  cours  de  celte 
rivière,  il  reconnut  son  erreur  en  débouchant  dans  le  Béni. 
A  l'endroit  où  cet  explorateur  s'embarqua,  le  Manurini  avait 
100  mètres  de  largeur  et  12  de  profondeur.  Il  coule  à  une 
distance  de  20  ou  28  milles  du  Madré  de  Bios. 

L'Abona  ou  Uaicomanu  est  plus  important  que  le  rio  Orton  ; 
ses  rives  sont  couvertes,  ainsi  que  celles  de  ce  dernier, 
d'une  quantité  extraordinaire  d'arbres  à  caoutchouc. 

A  droite,  il  reçoit  un  petit  affluent  appelé  Tsipamanu. 
La  partie  inférieure  de  son  cours  est  obstruée  par  plusieurs 
rapides,  qui  correspondent  à  ceux  d'Ësperanza,  Madera, 
Misericordia,Riveron  etPeriquitos  de  la  rivièire  Madera. 

La  distance  de  l'Orton  à  l'Abona  est  de  9  lieues. 

Attirés  par  l'abondance  des  siringales  et  leurs  excellentes 
qualités,  beaucoup  de  Boliviens  ont  été  s'établir  sur  les  bords 
de  ces  deux  rivières.  G*est  à  ces  courageux  industriels 
qu'on  doit  les  dernières  découvertes  et  le  peuplement  de 
ces  régions. 

Au  commencement  de  cette  année  et  d'après  des  données 
recueillies  avec  soin,  il  existait  le  nombre  suivant  d'établis- 
sements, dans  tout  le  bassin  du  Béni,  du  Madré  de  Dios  et 
de  l'Orton  :  50  sur  la  rivière  Béni  avec  un  personnel  de 
2117  âmes;  15 sur  la  riviè9  Madré  de  Dios  avec  un  personnel 
de  585;  4  sur  la  rivière  Orton  avec  un  personnel  de  123. 

En  tout  69  établissements  promenant  2825  personnes, 
sans  compter  celles  qui  étaient  en  route  conduisant  les 
chargements,  ce  qui   fait   monter  ce  chiffre  à  plus  de 


264        LE   MADEBA  ET  LES  BIVIÈRES  QUI  LE  FORMENT. 

3000  individus  des  deux  sexes,  le  sexe  masculin  étant  en 
majorité. 

Ce  personnel  de  travailleurs  a  produit  pendant  Tannée 
1885,  25000  arrobes  (28  litres  par  arrobe)  de  gomme  élasti- 
que, qui  ont  été  transportés  dans  de  petites  embarcations 
jusqu'au  rapide  de  San  Antonio,  à  raison  de  4  pesos 
(16  francs)  Tarrobe.  Tout  ce  caoutchouc  est  consigné  à  la 
place  du  Para. 

Cette  production  ira  en  augmentant  à  mesure  que 
s'accroîtra  la  population,  attirée  par  le  gain  facile  et 
considérable  qu'on  retire  de  l'exploitation  du  caoutchouc. 

Ces  habitants  se  livrent  aussi  à  d'autres  cultures  pour 
leur  propre  consommation,  comme  le  maïs,  le  riz,  les 
bananes,  le  manioc,  la  canne  à  sucre  et  autres  d'un  usage 
général. 

Personne  n'a  pénétré  encore  jusqu'à  TAquiri  pour  établir 
cette  communication  désirée;  mais  elle  le  sera  plus  tard 
par  les  infatigables  pionniers  qui,  sous  le  nom  de  siringue- 
ros,  vont  à  la  recherche  de  cet  arbre  à  caoutchouc  si  riche 
et  si  convoité. 

Cependant  je  crois  qu'avant  d'arriver  à  l'A quiri,  ils  seront 
arrêtés  par  une  autre  rivière  intermédiaire,  dont  l'embou- 
chure fut  découverte  par  Chandless,  sur  la  rive  droite  du 
Purus,  et  dont  les  sources  seraient  entre  l'Aquiri  et 
l'Abona. 

Au  sujet  de  la  communication  projetée,  le  P.  Armentia 
s'exprima  ainsi  : 

e  Quant  à  moi,  je  suis  convaincu  que  l'Acre  est  à  une 
distance  du  Madré  de  Dios  de  plus  de  25  lieues,  et  que  le 
terrain  intermédiaire  est  sujet  à  des  inondations  pendant  la 
plus  grande  partie  de  l'année.  Il  faut  ajouter  à  cela  que 
l'Acre  est  navigable  seulement  à  l'époque  oh  les  communi- 
cations par  terre  sont  interrompues.  » 

Cette  opinion  corrobore  l'opinion  émise  déjà  par  le 
commandeur  Pinkas,  qui,  s'appuyant  sur  des  renseigne* 


LE   MADERA  ET  LES   RIVIÈRES   QUI   LE   FORMENT.        265 

ments  abondants  et  des  raisonnements  incontestables,  a 
démontré  Timpraticabilité  de  cette  voie. 

On  a  prouvé,  en  effet,  que  la  distance  entre  l'Acre  et  le 
Madré  de  Dios  ne  peut  pas  être  moindre  de  25  lieues;  que 
le  terrain  intermédiaire  est  bas  et  sujet  à  des  inondations  ; 
qu'il  est  coupé  par  des  rivières  navigables,  l'Orton  et 
l'Abona,  lesquelles  se  divisent  et  se  subdivisent  dans  leur 
partie  supérieure;  que  l'Acre,  d'après  Ghandless,  «  s'élargit 
énormément  vers  le  11^  34';  que  ses  bords  sont  excessi- 
vement plats  et  que,  par  conséquent,  à  l'époque  où  les  eaux 
sont  basses,  la  rivière  ayant  peu  de  profondeur  est  d'une  navi- 
gation difficile  ;  que  ces  difficultés  sont  en  outre  augmentées 
par  les  labyrinthes  de  troncs  d'arbres  fixés  dans  son  lit  ou 
ensablés,  et  qui  parfois  occupent  toute  la  largeur  de  la 
rivière  sur  un  espace  de  200  ou  300  brasses.  » 

«  Maintenant,  ajoute  M.  Pinkas,  vouloir  acheminer  un 
trafic  qui  atteindra  la  valeur  de  10  à  12  000  contos  (20  à 
25  millions  de  francs)  en  marchandises,  par  une  rivière  na- 
vigable seulement  pendant  six  mois  de  Tannée,  et  cela  avec 
de  grandes  difficultés  comme  le  prouvent  les  ensablements 
continuels  dont  parlent  les  journaux  de  la  province  de 
l'Amazone,  c'est  vouloir  l'impossible. 

€  On  ne  construit  pas  un  chemin  de  fer  pour  le  condamner 
à  l'inaction  pendant  la  moitié  de  l'année,  et  un  chemin  de 
roulage  est  également  impraticable  pendant  les  mois  de 
navigation,  qui  sont  aussi  ceux  des  pluies,  à  moins  qu'on 
ne  veuille  le  macadamiser,  ce  qui  serait,  outre  les  difficultés 
résultant  du  manque  de  pierres,  beaucoup  plus  dispendieux 
que  la  construction  d'un  chemin  de  fer. 

c  De  plus,  cette  route  par  le  Madré  de  Dios  et  l'Acre  ne 
résont  d'aucune  manière  le  problème  de  la  communication 
de  la  Bolivie  avec  l'Atlantique,  parce  que  la  région  du 
Mamoré  et  de  l'Itenez  restera  coupée  par  les  cinq  rapides 
du  Mamoré  et  celui  d'Esperanza  sur  le  Béni,  et  quand  même 
cette  difficulté  serait  vaincue,  il  faudrait  remonter  une  par- 


l 


:266        LE  MADERA   ET   LES  RIVIÈRES   QUI   LE   FORMENT. 

lie  du  Béni  et  du  Madré  de  Dios,  ce  qui  signifie  retard  et 
augmentation  de  dépenses  dans  le  trafic.  » 

Ce  qui  est  naturel,  logique,  ce  que  conseillent  le  simple 
bon  sens  et  une  étude  attentive  et  consciencieuse,  c'est  de 
chercher  une  sortie  par  la  rivière  où  viennent  converger 
tous  les  courants  navigables  qui  relieraient  facilement  les 
centres  de  production  et  de  consommation  avec  l'extérieur, 
par  le  Madera  en  un  mot. 

Prétendre  acheminer  le  commerce  présent  et  futur  par  le 
Madré  de  Dios  et  TAquiri,  c'est  forcer  l'ordre  naturel  des 
choses  et  vouloir  sortir  par  la  fenêtre  au  lieu  de  sortir  par 
la  porte. 

En  résumé,  je  crois  que  tout  ce  vaste  et  riche  pays 
fermé  par  les  rapides,  ainsi  que  toutes  ces  larges  rivières 
qui  le  baignent,  ont  un  rôle  important  à  jouer  dans  l'a- 
venir. 

Ce  monde  ignoré,  capable  de  contenir  plusieurs  millions 
d'habitants  et  d'entretenir  un  grand  trafic  par  ses  éléments 
naturels,  n'attend  pour  être  utilisé  au  profit  de  l'humanité 
que  la  constuction  d'un  chemin  de  fer  le  long  des  rapides 
du  Madera,  afin  d'éviter  cet  obstacle  et  de  relier  les 
rivières  supérieures  à  la  partie  inférieure  navigable. 

Cette  idée  est  répandue  et  généralement  acceptée.  Le 
gouvernement  brésilien  qui  a  fait  étudier  le  terrain,  lever 
les. plans  et  établir  les  budgets  correspondants,  est  à  même 
de  faire  exécuter  ce  travail  au  moment  opportun. 

En  terminant,  l'orateur,  qui  a  consacré  vingt  ans  de  sa  vie 
à  combattre  pour  établir  la  voie  de  communication  par  le 
Madera,  exprime  le  vœu  de  voir  réaliser  ce  rêve  de 
sa  jeunesse  au  profit  de  la  Bolivie  et  du  Brésil,  qui  aura 
tout  à  gagner  en  se  constituant  le  centre  du  commerce 
cisando-bolivien. 

L'orateur  peut  assurer  que,  de  son  côté,  la  Bolivie  con- 
courra, par  la  construction  de  voies  complémentaires,  tant 
terrestres  que  fluviales,  à  faire  de  la  route  du   Madera 


LE   MADERA   ET   LES  RIVIÈRES   QUI  LE  FORMENT.         267 

une  des  plus  importantes   du  continent  sud-américain. 
L'orateur  fait  aussi  des  vœux  pour  la  réalisation  de  ce 
plan,  qui  resserrera  plus  intimement  les  liens  de  voisinage 
entre  le  Brésil  et  la  Bolivie. 


Le  Gérant  responsable, 
Ch.  Maunoir, 

Secrétaire  général  de  la  Commission  centrale. 


BouRLOTON.  —  Imprimeries  réunies,  B,  rue  Mignon,  '2. 


;ei 


J.   L 


■Sf 


2VTîMme.sli»e  1887 


FEU 


DÉTE 


^b:^ 


Men  kan^ 


\ 


à 


0/ 


Si 


I 

1  ^fiJf&o^^^ 


au7^p<mn4 


Ki»har<l    în^p 


BuUetîa  de  la  Soc 


2  f  Trimestre  1887 


\ 


■ 


■ 
■ 


2nVimes(iH^  I8a7. 


DE    FEZ   ^    OXJDJDJVi 


PAR 


Le  eomte  HAVRICE  BE  €HA¥ACIVA€ 


Il  est  midi  et  demi,  lundi  7  février  1881  :  le  camp  est  levé; 
les  mules  sont  chargées,  et  je  jette  un  dernier  coup  d'oeil 
sur  ce  jardin  du  sultan  que  nous  quittons,  jardin  où  jamais 
chrétien  n'est  entré,  où  peut-être  jamais  chrétien  n'entrera. 
Nous  disons  adieu  à  Si-Omar  et  aux  vingt  soldats  qui  nous 
gardaient  depuis  huit  jours;  je  charge  le  caid,  que  le  pacha 
a  envoyé  pour  nous  faire  ses  adieux  et  nous  souhaiter  bon 
voyage,  de  le  remercier  de  ses  complaisances.  Puis  nous 
nous  mettons  en  route  pour  ce  long  voyage  qu'on  nous 
représente  comme  semé  de  périls  et  de  difficultés  de  toute 
sorte.  Nous  partons,  sans  inquiétude  ni  préoccupation,  gais, 
bien  portants,  charmés  par  la  pensée  que  nous  allons  voir 
ces  pays  inconnus,  peut-être  aussi  affronter  les  dangers 
qu'on  nous  annonce. 

Nos  hommes  sont  pleins  d'entrain,  et  les  soldats  de  notre 
escorte,  s'ilsn'ont  pas  tous  une  honnêteflgure,  ont  du  moins 
l'air  de  bonne  humeur  et  pleins  d'énergie. 

Le  lieutenant  Tsami-/ami  et  quelques  hommes  ouvrent 
la  marche;  nous  occupons  le  centre  avec  les  bagages  et  le 
caïd  El-Arbi;  derrière  nous  vient  le  reste  de  l'escorte  avec 
le  caïd  Si-Ahmed. 

Nous  traversons  le  Mellah;  nous  passons  devant  le  vieux 
Fez  et  rencontrons  de  nombreux  vestiges  d'aqueducs,  des 
pans  de  murailles  provenant  de  maisons  ou  d'enceintes  de 
jardins,  restes  d'une  splendeur  éteinte;  toujours  des  ruines 

1.  Voir  la  carte  jointe  à  ce  numéro. 

soc.    DE  GÉOCH.  —  3^  TRIMESTRE  1887.  VII[.  —  18 


270  DE  FEZ  Â  OUDJDÂ. 

et  cependant  ce  sont  le$  dernières  que  nous  devons  rencon- 
trer. 

Au  bout  d'un  quart  d'heure  de  marche,   après   avoir 
dépassé  les  jardins  et  les  oliviers  qui  entourent  le  vieux 
Fez,  nous  voyons  se  déployer  un  splendide  panorama; 
rOued  Fez  nous  sépare,  sur  la  gauche,  de  la  chaînp  des 
montagnes  qui  s'étendent  de  Mekennès  à  Oudjda,  et  qui 
vont  former  sans  interruption  le  côté  nord  de  notre  route. 
En  avant  de  nous  et  dans  la  direction  de  l'est,  apparaissent 
d'autres  montagnes  moins  élevées.  Celles-là,  nous  les  gra- 
virons tout  à  l'heure,  car  la  route  que  nous  allons  suivre  les 
traverse.  En  avant  et  à  droite  de  nous,  de  l'autre  côté  du 
Sebou,  nous  apercevons  les  sommets  couverts  de  neige  de 
l'immense  pâté  montagneux  qui  nous  sépare  de  l'Atlas,  et 
pendant  six  jours  de  marche  nous  verrons  ces  pics  neigeux. 
Nous  les  retrouverons  en  vue  de  Taza  tels  que  nous  les 
voyons  aujourd'hui;  ce  sont  les  montagnes  des  Beni-Oua- 
raïn.  D'après  les  gens  de  Tescorte,  elles  sont  distantes  de 
nous  de  six  à  septjours  de  marche.  Si- Ahmed  ajoute  :  a  On 
peut  bien  aussi  naettre  neuf  jours  pour  y  parvenir,  quand 
toutefois  on  y  parvient,  car  la  route  est  pénible  et  dange- 
reuse, et  les  peuplades  qui  habitent  ces  parages  sont  insou- 
mises  et  féroces.  »   Mais   certes    ce  pays   accidenté   et 
pittoresque  vaut  bien  la  peine  d'ôtre  visité.  La  fonte  des 
neiges  qui  couvrent  toute  l'année  ces  montagnes   grossit 
l'Oued  Sebou  qui  y  prend  sa  source.  Nous  croisons  sur  la 
route  de  nombreux  pèlerins  qui  se  rendent  à  la  fête  des 
Aîssaouas,   à  Mekennès;  ils  sont  couverts  de  haillons  et 
poussent  devant  eux  des  bourriquets  chargés  de  volailles  et 
d'autres  provisions  pour  la  route. 

A  4  kilomètres  et  demi  environ  de  Fez,  nous  rencontrons 
l'Oued  Sebou>  le  plus  grand  fleuve  de  ces  parages,  qui, 
comme  je  viens  de  le  dire,  prend  sa  source  chez  les 
Béni  Ouaraïn. 

«  Rasou-Aïny>  (sa  tête  est  une  source),  me  dit  Si- Ahmed, 


DE  FEZ  A  OU0JDA.  271 

pour  m'indiquer  qu'il  n'est  pas  seulement  alimenté  par  la 
fontç  des  neiges  et  qu'il  coule  toute  l'année.  Son  cours  est 
rapide  et  scm  lit  formé  de  gravier;  ses  eaux  sont  déjà  un  peu 
chargées  de  limon,  quoiqu'elles  soient  beaucoup  plus  claires 
qu'à  Elmazeria  oi!i  je  l'ai  déjà  passé. 

Pour  donner  le  temps  de  nous  rejoindre  à  quelques 
mules  attardées,  nous  nous  arrêtons  un  instant  au  milieu 
des  ruines  d'un  ancien  fortin  destiné  à  défendre  le  pas- 
sage du  pont  sur  lequel  nous  traversons  l'Oued  Sebou. 

Ce  pont,  assez  bien  construit  et  bien  conservé,  repose  sur 
huit  arches.  Sa  longueur  totale  est  d'environ  50  mètres, 
sa  largeur  de  5  à  6. 

Le  fleuve,  qui,  en  ce  moment;  est  loin  de  remplir  son 
lit,  court  alors  directement  du  sud  au  nord  ;  ce  n'est  qu'à 
300  mètres  environ  en  aval  qu'il  reçoit  l'Oued  Fez  et  se  di- 
rige vers  l'est,  pour  remonter  au  bout  de  quelques  kilo- 
mètres vers  le  nord  ;  puis  il  reprend  sa  direction  finale  vers 
l'ouest  et  se  jette  dans  l'Océan  à  Mehedia,  après  avoir  con- 
tourné les  monts  Jerroun. 

Au  sortir  du  pont  nous  laissons  à  droite  la  route  de  Taza, 
qui  gravit  la  montagne,  et  la  coupe  à  l'endroit  du  ce  Cou  du 
chameau  » .  Le  chemin  que  nous  prenons  suit  le  cours  du 
Sebou  au  pied  de  la  montagne  et  doit  être  impraticable  à 
ceilains  endroits  quand  le  fleuve  est  débordé. 

Sur  une  largeur  irrigable  de  300  à  400  mètres,  ses  rives 
sont  ensemencées  de  blé,  d'orge,  de  fèves  et  de  riz. 

La  route,  formée  de  sentiers  de  mulets,  parallèles  et  s'entre- 
croisant,  ressemble  sur  certains  points  à  un  escalier  dont  on 
suivrait  les  marches  en  long  ;  si  bien  que  parfois,  en  chemi- 
nant côte  à  côte,  les  pieds  de  ma  mule  se  trouvent  à  la  hau- 
teur de  la  selle  de  mon  voisin. 

Nous  allons  ce  soir  coucher  au  douar  Innaouen  et  le  caïd 
Si-Ahmed  nous  a  assuré  que  nous  y  serions  arrivés  après 
trois  heures  de  marche;  aussi  sommes-nous  partis  tard  et 
espérons-nous  être  bientôt  rendus.  Mais  une  déception  nous 


272  DE   FEZ  A   OUDJDA. 

attend.  Les  Arabes n*ont,  en  effet,  aucune  notion  du  temps; 
lorsqu'ils  nous  répondent  :  u  Encore  une  heure!  »  le  pot 
saah  dont  ils  se  servent  et  auquel  il  ne  faut,  dans  leur 
bouche,  attacher  aucune  sigoiflcation  précise,  veut  dire 
aussi  bien  une  heure  que  la  journée.  Saah  est  un  laps  de 
temps  qui  peut  être  long,  tout  comme  il  peut  être  court.    * 

((  Nous  arriverons  à  Voulli  »,  c'est-à-dire  au  miHeu  du 
jour,  disent-ils  parfois,  et  quand  arrive  le  Maugreb,  ou 
coucher  du  soleil^  souvent  il  surprend  encore  en  route  le 
voyageur. 

Le  mieux  est  donc  de  partir  matin  pour  ne  pas  avoir  à 
circuler  la  nuit  dans  des  chemins  mal  tracés  et  parfois  mal 
connus. 

Sur  la  route  et  venant  vers  nous,  nous  apercevons  un  chef 
escorté  d*unf  quinzaine  de  cavaliers  suivis  de  bêtes  de 
somme.  C'est  le  caïd  Gillalé-ben-Mohamed-Ghaichan,  le  chef 
du  village  d'Innaouen  où  nous  devons  camper  aujourd'hui. 
Nous  nous  arrêtons  pour  donner  à  Si-Ahmed  le  temps  de 
faire  au  caïd  ses  interminables  salutations,  comme  aussi  de 
lui  expliquer  qui  nous  sommes  et  où  nous  allons.  Le  caid 
d'Innaouen  me  salue,  me  souhaite  la  bienvenue  et  ordonne  à 
ses  hommes  de  faire  la  fantasia  en  notre  honneur. 

Gillalé-ben-Mohamed-Ghaichan  se  rend,  lui  aussi,  à  la  fête 
des  Aïssaouas,  à  Mekennès.  Il  a  un  grand  regret  de  ne  pou- 
voir être  chez  lui  pour  nous  recevoir,  mais  il  remet  à  Si- 
Ahmed  une  lettre  pour  ses  fils  qui,  en  son  absence,  nous 
traiteront  de  leur  mieux. 

G'est  un  homme  d'une  cinquantaine  d'années,  vêtu  pro- 
prement. Son  accoutrement  est  assez  bizarre,  car  il  porte 
le  costume  des  Maures  citadins;  il  a  la  tête  ornée  d'un 
de  ces  lourds  chapeaux  de  paille  dont  les  bords  sont  si 
larges  qu'il  est  nécessaire  de  les  soutenir  avec  des  ficelles, 
et  dont  les  femmes  arabes  de  la  campagne  se  coifient  par- 
fois pour  travailler  aux  champs. 

Les  montagnes  au  pied  desquelles  nous  cheminons  sont 


DE  fëz  a  oudjdâ.  273 

formées  de  terre  légère  qui  a  Tair  d'être  bonne,  mais  qui 
reste  presque  inculte.  Nous  continuons  à  marcher  entre  le 
pied  de  ces  montagnes  et  le  lit  du  fleuve,  mais  à  12  kilomètres 
de  Fez,leSebouremonteverslenord,  tandisque  notre  route 
continue  vers  Test  et  gravit  les  montagnes.  Nous  avons  alors 
devant  nous  Kansara  Djebel,  élevé  d'environ  500  mètres 
au-dessus  du  fleuve  et  dont  Taspect  est  assez  bizarre. 

Cette  montagne  au  sol  grisâtre,  recouvert  seulement  d  une 
herbe  rare  et  desséchée,  est  entourée,  en  deux  endroits 
différents,  par  une  sorte  de  muraille  naturelle  d'environ 
2  mètres  d'élévation,  et  si  régulière  qu'elle  semble  faite 
de  main  d'homme,  quoiqu'il  n'en  soit  rien.  C'est  là  qu'est 
venue  se  terminer  la  dernière  insurrection  contre  le  sultan 
du  Maroc,  il  y  a  quelques  mois  à  peine.  ^ 

La  route,  qui  contourne  alors  un  ravina  pic,  n'a  pas  plus 
de  0™,30  de  largeur,  et  lorsque  les  pluies,  en  détrempant 


\ 


la  terre,  l'ont  rendue  glissante,  le  passage  est  très  dangereux. 
Je  vois  avec  frayeur  nos  mules  dont  la  charge  se  balance 
au-dessus  de  l'abîme,  franchir  cet  étroit  passage  au  bout 
duquel  nous  arrivons  à  la  hauteur  du  sommet  de  Kansara. 

Là  s'étendent  à  perte  de  vue  d'immenses  plateaux  couverts 
de  lentisques,  de  palmiers  nains  et  de  crocus  en  fleur. 

Des  Arabes  pasteurs  gardent  de  tous  côtés  leurs  troupeaux 
dans  ces  maigres  pâturages  dont  l'aspect  sévère  impressionne. 


2*14  DE  FEZ  A  OITDJDA. 

Tandis  que  les  cigognes  se  promènent  philosophiquement 
sur  leurs  longues  jambes,  s'envolant  parfois  quand  nous 
passons  trop  près  d'elles,  de  nombreux  vols  de  perdrix 
rouges  s'élèvent  avec  un  bruit  strident  sur  notre  passage. 

La  route  est  devenue  large  et  facile  ;  il  n*y  a  pas  encore 
de  danger  à  redouter  aujourd'hui;  aussi,  laissant  les  bagages 
et  le  gros  de  l'escorte  filer  en  avant,  nous  nous  écartons  un 
peu  sous  la  garde  de  quelques  soldats.  Tout  en  marchant, 
nous  récoltons  facilement  et  en  très  peu  de  temps  une  dou- 
zaine de  perdreaux  et  de  cailles. 

Pendant  trois  heures  environ  nous  avons  toujours  sous  les 
yeux  les  mêmes  plateaux,  les  mêmes  pâturages,  des  troupeaux 
semblables,  des  cigognes  et  des  perdrix,  mais  le  terrain 
s'abaisse  insensiblement,  et  nous  arriyonsà  la  nuit  tombante 
près  d'un  douar  établi  au  fond  d'une  petite  gorge.  Un  puits 
se  trouve  sur  le  bord  de  la  route,  mais  il  est  à  sec,  et,  — 
cruelle  déception!  —  ce  village  n'est  pas  encore  Innaouen. 
Si-Ahmed  et  ses  soldats  semblent  indécis  sur  le  chemin  à 
suivre,  car  Innaouen  est,  paraît-il,  sur  le  côté  droit  de  notre 
route.  Enfin  nous  prenons  un  sentier  à  peine  visible,  qui 
coupe  perpendiculairement  une  série  de  petites  vallées. 

Par  suite  de  l'obscurité,  notre  marche  devient  très  pénible  ; 
nous  craignons  à  tout  moment  de  rouler  sur  les  cailloux, 
avec  nos  mules,  jusqu'au  fond  des  ravins.  Depuis  la  nuit  une 
certaine  portion  de  l'escorte  s'est  déployée  en  avant  et  en- 
arrière,  à  droite  et  à  gauche,  pour  veiller  à  ce  que  les  baga- 
ges et  les  hommes  ne  s'écartent  pas  du  sentier.  Tsami-Jami 
se  multiplie.  Il  regarde  à  tout,  voit  tout,  et  pendant  notre 
voyage  il  sera  toujours  là  où  se  produira  quelque  chose  de 
suspect,  explorant  la  crête  des  montagnes,  disparaissant 
dans  les  vallons  pour  reparaître  là  où  on  ne  l'attend  pas. 

Après  avoir  franchi  un  dernier  ravin  plus  dangereux  que 
les  autres,  nous  apercevons  tout  à  coup  les  feux  du  douar 
Innaouen,  situé  devant  nous  sur  le  flanc  du  coteau  opposé. 
Nous  longeons  ce  village,  au  milieu  d'un  dangereux  dédale 


DE  rSZ  A  OU0JDA.  ^75 

de  silos  défoncés,  craignante  tout  instant  de  yoir  disparsdtre 
quelque  homme  ou  quelque  mule  dans  ces  trous  béants.  Des 
chiens  nombreux,  hardis,  nous  entourent  et  nous  étourdis- 
sent de  leurs  aboiements  ;  ils  serrent  de  si  près  les  piétons 
que  ceux-ci  sont  obligés  de  les  chasser  avec  leurs  matraques. 

Enfin,  nous  ayons  gravi  le  coteau  et  nous  voilà  devant  la; 
maison  du  caïd,  sur  un  petit  plateau  où  nous  allons  camper; 
il  est  six  heures  et  demie  et  nous  sommes  à  environ  36  kilo- 
mètres de  Fez. 

Les  tentes  sont  dressées.  Le  fils  du  caid  vient  nous  sou- 
haiter la  bienvenue  et  nous  apporter  du  lait. 

Dans  un  instant  il  nous  enverra  des  poules,  du  couscous- 
sou,  du  beurre  et  des  œufs. 

Bastien  nous  a  préparé  à  dîner;  mais  quel  dîner  !  Tous  les 
plats  sentent  le  goudron. 

Mon  serviteur,  à  qui  j'avais  ordonné  d'acheter  à  Fez  des 
outres  neuves, les  a  goudronnées;  de  plus  il  nous  avoue  qu'il 
a  donné  comme  rigalo  à  Si-Omar  le  petit  tonneau  qui  nous 
avait  servi  jusque-là  pour  notre  provision  d'eau.  De  sorte 
que  toute  l'eau  qu'on  a  été  chercher  est  également  au  gou- 
dron. 

Les  trente  hommes  du  douar  qui  nous  gardent  pendant 
toute  la  nuit,  accroupis  autour  de  notre  campement,  sont 
bruyants  comme  à  leur  ordinaire;  ils  parlent,  rient  et  réci- 
tent des  versets  du  Koran.  Au  jour  le  silence  se  rétablit. 

Nous  profitons  de  notre  séjour  forcé  (j'avais  envoyé  à  Fez 
prendre  des  outres  neuves)  pour  chasser  un  peu,  accompa- 
gnés de  quelques  Arabes  du  douar  qui  est  au-dessus  de  nous. 
Nous  trouvons  de  nombreux  perdreaux  sur  les  coteaux 
moitié  cultivés,  moitié  couverts  de  palmiers  nains,  qui  entou- 
rent la  maison  du  caïd  à  Touest,  tandis  que,  du  côté  de 
Test,  s'étend  à  nos  pieds  la  plaine  traversée  par  l'Oued 
Innaouen. 

A  deux  heures  de  marche,  se  tient  aujourd'hui,  en  rase 
campagne,  un  marché,  Souk  el  Tleta,  le  marché  du  mardi. 


\ 


376  DE  FEZ  A  OUDJDA. 

sur  la  même  rive  de  l'Oued  Innaouen.  J'y  envoie  TAUoufa 
qui  devra  faire  racconjmoder  ses  sbattes,  acheter  des  œufs 
et  des  poules,  et  lui  fais  remettre  pour  cela  cinq  francs. 
Mais  je  le  soupçonne  d'avoir  mis  l'argent  dans  sa  poche, 
d'accord  avec  les  soldats  qui  l'accompagnaient  au  marché, 
et  d'avoir  réquisitionné  les  poules  et  les  œufs;  prenant  un 
air  mystérieux,  il  nous  raconte  tout  bas,  que  Si-Ahmed  et 
les  fils  du  caïd  d'Innaouen  se  sont  rendus  de  leur  côté  au 
marché.  Là,  ils  ont  fait  appeler  les  chefs  des  environs  qui 
s'y  trouvaient  réunis,  et  leur  ont  imposé  et  fait  payer  se  mce 
tenante  une  contribution  pour  la  mouna  des  chrétiens.  Ils 
ont  fait  ainsi  une  collecte  fructueuse,  et  ont  rapporté  avec 
eux  deux  petits  paniers  pleins  de  pièces  d'argent. 

Plus  tard,  loin  de  la  férule  de  Si-Ahmed  à  Oran,  l'Alloufa 
devenu  fanfaron  nous  racontait  bien  haut,  et  avec  force 
gestes,  la  même  histoire;  mais  les  petits  paniers  remplis 
d'argent  étaient  devenus  d'énormes  couffas/  Ce  qui  est  plus 
grave,  c'est  que  Si-Ahmed  et  ses  compagnons  ont,  pour 
appuyer  leur  demande,  affirmé  partout  que  désormais  les 
chrétiens  suivraient  cette  route  et  qu'il  faudrait  leur  donner 
l'hospitalité  et  fournir  cette  mouna  que,  de  parti  pris,  je 
n'avais  pas  voulu  demander. 

Cette  histoire,  inventée  par  eux  pour  les  besoins  de 
leur  cause,  a,  parait-il,  assez  mécontenté  les  populations  des 
territoires  voisins,  et  quelques  mots  entendus  ce  jour-là 
même,  et  que  confirmeront  les  bruits  de  demain,  nous  ap- 
prennent qu'on  a  formé  le  projet  de  nous  attaquer.  Aussi, 
bi^)  qu'il  ait,  selon  sa  coutume,  prélevé,  ainsi  que  les  fils 
du  cald,  une  bonne  somme  d'argent  sur  cette  mouna  impro- 
visée. Si- Ahmed  nous  paraît  soucieux,  le  pacha  de  Fez  lui 
ayant  signifié  qu'il  répondait  de  nous  sur  sa  tête. 

Mille  légendes  circulent  déjà  sur  nous  ou  sur  le  but  de 
notre  voyage.  Afin  de  charger  plus  facilement  la  mule  qui 
doit  porter  nos  effets,  j'ai  acheté  à  Tanger  deux  vieilles 
malles  identiques,  longues,  moitié  bois,  moitié  peau,  comme 


DE  FEZ  A   OUDJDA.  277 

on  les  faisait  autrefois  pour  les  campagnards  et  dans  les- 
quelles on  expédie  actuellement  de  France  des  chaussures 
confectionnées. 

Ces  affreux  meubles  contiennent  notre  linge,  et  chargées 
sur  un  bât  spécial,  elles  sont  recouvertes  des  tapis  de  nos 
tentes.  Les  gens  du  pays  sont  persuadés  que  ces  malles 
rentrées  le  soir  dans  notre  tente  et  gardées  le  jour  par  un 
homme  armé,  sont  remplies  de  l'or  et  de  l'argent  avec  le- 
quel nous  voulons  acheter  le  pays.  Grand  Dieu!  si  les  naalies 
nous  avaient  été  prises,  les  voleurs  auraient  été  les  premiers 
volés;  toujours  est-il  que  la  légende  nous  a  suivis  jusqu'au 
bout  de  notre  voyage,  et  que  bien  des  Arabes  ont  eu  envie 
tout  à  la  fois  de  s'enrichir  en  volant  les  malles  et  de  se  sanc- 
tifier en  égorgeant  les  chrétiens. 

Ce. soir,  la  mouna  a  été  copieuse:  moutons,  poules,  lait, 
beurre,  œufs  et  couscous,  tout  est  venu  en  abondance. 

A  la  nuit  tombante,  une  trentaine  de  cavaliers  arrivaient 
chez  le  caïd;  ce  sont  des  pèlerins  qui  vont  passer  la  nuit  là 
et  qui  repartiront  demain  matin  avant  le  jour,  pour  se  rendre 
à  Mekennës. 

Mercredi  9. 

Il  est  huit  heures  et  demie  et  le  camp  est  levé.  Nous  pre- 
nons congé  de  nos  hôtes  et,  descendant  des  pentes  rapides, 
rejoignons  la  route  à  1000  mètres  de  notre  campement,  mais 
plus  loin  que  le  point  où  nous  l'avons  quittée  hier  soir.  Nous 
traversons  alors  la  vallée  cultivée,  au  milieu  de  laquelle 
coule  rOued  Innaouen,  que  nous  passons  à  gué,  avec  O^^GO 
d'eau  environ.  La  largeur  de  cette  rivière  est  de  20  à  30 
mètres  ;  son  eau  est  claire  et  bonne,  son  cours  rapide.  Elle  se 
dirige  vers  le  nord,  pour,  à  une  journée  de  marche  de  là,  join- 
dre ses  eaux  à  celles  du  Sebou.  Sur  la  rive  droite  do  la  rivière 
et  à  notre  gauche,  s'étend  le  territoire  des  Ouled  Mellouk, 
et  sur  le  Djebel  Grana  que  nous  longeons  nous  aperce- 
vons trois  de  leurs  villages.  En  arrière  de  nous,  sur  l'autre 


278  DE  FEZ  A  OUDJDA. 

rive  en  amont,  Ton  me  montre  l'emplacement  du  marché 
d'hier,  Souk  e)  Tleta. 

Nous  traversons  de  nouveau  un  pâté  montagneux.  L'as- 
pect de  ce  pays  peu  habité,  coupé  de  gorges  et  de  collines, 
est  affreusement  sauvage  ;  je  tue  encore  là  deux  perdrix, 
mais  Si-Ahmed  me  dit  que  ce  doit  être  les  derniers  coups 
de  fusil  que  je  tirerai,  sur  le  gibier  bien  entendu,  et,  selon 
son  conseil,  je  remplace,  dans  mon  fusil,  le  plomb  par  des 
balles. 

A  onze  heures  et  demie,  après  avoir  gravi  une  pente  très 
rapide  et  à  une  distance  de  Fez  d'environ  54  kilomètres, 
nous  parvenons  sur  le  sommet  d'une  montagne  d^où  nous 
apercevons  sur  notre  droite,  à  Thorizon,  dans  la  direction 
du  sud  et  de  l'autre  côté  de  la  plaine  du  Sebou,  les  monts 
Gayatas  à  environ  trois  jours  de  marche,  et  à* gauche,  au 
nord,  à  un  jour  de  marche,  les  monts  Hiaïna  habités  par 
les  Ouled  Oumren.  On  me  montre  à  droite,  à  5  ou  600  mè- 
tres de  nous,  un  douar,  que  l'on  nous  signale  comme 
habité  par  des  voleurs.  Les  Arabes  qui  y  vivent  n'ont 
d'autre  occupation,  d'autre  moyen  d'existence  que  le  brigan- 
dage ;  ils  guettent,  pour  les  piller,  les  malheureux  voyageurs 
isolés  ou  trop  faibles  pour  se  défendre.  Nous  apercevons  du 
reste,  sur  deux  ou  trois  points  différents,  leurs  sentinelles 
qui  surveillent  la  route.  A  leur  signal,  tous  les  habitants  du 
douar  sortent  des  tentes  et  nous  regardent  de  loin,  se  disant 
sans  doute  comme  le  renard  de  la  fable:  «  Ils  sont  trop 
verts  !  »  Ce  douar  ne  compte  guère  qu'une  dizaine  de  tentes, 
soit  en  tout  une  centaine  d'habitants,  hommes,  femmes  et 
enfants. 

Bien  souvent  nous  avons  retrouvé,  le  long  de  notre  chemin, 
des  douars  semblables,  des  sentinelles  pareilles,  et  plus  sou- 
vent encore  des  Arabes  opérant  soit  seuls,  soit  par  groupes 
de  deux  ou  de  trois.  Ceux-là  se  tiennent  assis  sur  un  petit 
monticule  près  de  la  route,  égrenant  leur  chapelet  d'une 
main  et,  de  l'autre,  serrant  un  cabous  (pistolet)  sous  leur 


DE   FEZ   A  OUDJDA.  279 

gillam^  prêts  à  dévaliser  l'homme  imprudent  ou  égaré  qui 
voyage  seul.  Parfois,  à  notre  approche,  ces  gens  disparais- 
saient comme  par  enchantement,  et  si  vite,  qu'ils  semblaient 
rentrer  sous  terre;  parfois  aussi,  restant  impassibles,  ils 
laissaient  passer  près  d'eux  la  caravane  qu'ils  eussent  volon- 
tiers dévalisée  s'ils  avaient  été  en  force.  Ces  soldats  de 
l'escorte  ne  les  inquiètent  pas;  ici  le  vol  est  passé  à  l'état 
d'institution  !  C'est  à  celui  qui  voyage  de  veiller  à  sa  sécu- 
rité. Aussi  les  Arabes  cherchent-ils,  comme  je  l'ai  dit  plus 
haut,  à  se  joindre  à  quelque  caravane  pour  passera  sa  suite 
ces  contrées  peuplées  de  brigands. 

A  trois  kilomètres  plus  loin,  nous  traversons,  sur  le  haut 
delamontagne,ledouararrosé,  au-dessous  duquel  coule  une 
fontaine  d'eau  claire;  les  hommes  s'y  précipitent  pourboire 
selon  leur  habitude  et  avec  d'autant  plus  d'entrain  que, 
malgré  la  saison,  la  chaleur  est  accablante  :  le  thermomètre 
dépasse  32°  à  l'ombre. 

Du  douar  arrosé,  nous  découvrons,  de  l'autre  côté  de  la 
vallée,  à  1500  mètres  environ,  le  village  d'Hiaïna,  C'est  là 


/ 


que  nous  allons  camper.  Quand  nous  y  arrivons,  à  midi  un 
quart,  nous  ne  savons  s'il  faut  nous  mettre  sous  les  tentes 
ou  rester  dehors.  Partout  la  chaleur  est  la  même.  Enfin 
nous  optons  pour  notre  grande  tente  qui,  privée  de  son 


\ 


280  DE   FEZ  A  OUDJDA. 

entourage,  forme  une  sorte  d'énorme  parasol  à  Tombre 
duquel  nous  déjeunons.  Le  camp  est  adossé  au  coteau,  à 
200  mètres  environ  au-dessous  du  village  dont  les  femmes, 
les  enfants  et  les  marmots  pouilleux  viennent  nous  regar- 
der avec  curiosité,  et  s'approchent  si  près  que  nous  sommes 
obligés  de  les  faire  repousser  par  les  soldats. 

La  vue  du  pays  qui  s'étend  devant  Hisuna  est  assez  belle; 
au  nord  et  à  l'horizon,  s'élèvent  les  monts  Schragah  ;  au  sud- 
ouest  les  monts  Sedrat  ;  devant  nous,  à  l'ouest,  nous  voypns 
le  douar  arrosé  où  nous  venons  de  passer.  Au  fond  de  la 
vallée  à  gauche,  à  1000  mètres  environ,  se  trouve  une  fon- 
taine où  nous  envoyons  puiser  de  l'eau  ;  mais  cette  fois  — 
Dieu  soit  loué  !  —  dans  notre  baril,  qui  nous  a  rejoints  ce 
matin.  Entre  cette  fontaine  et  nous  se  trouve  un  marabout, 
au  milieu  d'un  bouquet  de  palmiers,  les  seuls  arbres  que 
nous  apercevons  du  reste  ;  toute  la  vallée  au-dessous  de  nous 
est  cultivée. 

Le  caïd  d'Hiaïna,  Si-Mohammed  Ben  Kassem-Lalliani,  est 
parti  pour  la  fête  des  Aïssaouas,  avec  les  principaux  du 
village,  ce  qui  nous  prive  d'une  mouna,  que  je  ne  regrette 
guère  d'ailleurs,  après  l'histoire  d'hier.  Un  grand  nègre  aux 
formes  athlétiques,  intendant  de  la  maison  du  caid,  vient 
nous  saluer  en  son  absence,  et  nous  envoie  quelques  plats 
de  couscous,  du  lait  et  des  œufs. 

Le  soir,  Si- Ahmed,  l'air  préoccupé,  vient  me  trouver  et 
m'annonce  que  demain  il  faudra  partir  de  bonne  heure  a 
lever  du  soleil,  afin  de  doubler  Tétape.  Les  bruits  qui  cir- 
culent sont  inquiétants  ;  on  parie  d'une  attaque  projetée 
contre  notre  caravane.  En  outre,  le  caid  d'Aïn  Zermour, 
où  nous  devions  camper  le  soir,  est  en  prison  et  les  habi- 
tants de  la  contrée  sont  révoltés  tout  à  la  fois  et  contre 
son  successeur  et  contre  le  sultan.  En  un  mot  notre  capi- 
taine d'escorte  semble  très  effrayé  ;  il  n'est  plus  le  même,  il 
a  l'air  abattu;  je  crois  que  volontiers  il  retournerait  à  Fez, 
ce  dont  je  n'ai  aucune  envie.  Les  paroles  du  pacha  de  Fez 


DE  FEZ  A   OUDJDA.  281 

lui  reviennent  souvent  en  mémoire,  et  sa  tête  ne  lui  semble 
sans  doute  pas  bien  solide  sur  ses  épaules. 

Tsami-Jamiy  au  contraire,  ne  se  laisse  point  abattre.  Il 
est  toujours  souriant,  quoique  très  affairé  ;  il  court  à  droite 
et  à  gauche  de  la  route,  sur  les  crêtes  des  montagnes,  par- 
courant au  galop  de  son  cheval,  le  fusil  au  poing,  les  replis 
du  sol  et  fouillant  de  l'œil  le  terrain  qui  s'étend  autour  de 
lui.  Ainsi  il  fait  aujourd'hui,  ainsi  il  fera  chaque  jour. 

Nous  avons,  sur  notre  route,  rencontré  bon  nombre  de 
cavaliers  el  de  piétons  venant  du  Rif,  cette  portion  de  l'em- 
pire du  Maroc  que  nous  laissons  à  notre  gauche  et  qui  s'étend 
jusqu'à  la  Méditerranée.  Ce  mot  de  Rif,  synonyme  de  Tell, 
signifie,  à  proprement  parler,  le  rivage,  les  terrains  qui 
forment  la  bordure  de  la  mer. 

Ce  pays  est  montagneux  et  couvert  de  forêts  d'arbres 
résineux.  Il  est  habité  par  des  populations  fanatiques  et 
barbares,  et  forme  le  pendant  du  territoire  des  Kroumirs  en 
Tunisie.  Il  est  indépendant  du  sultan,  auquel  son  chef,  dont 
le  pouvoir  est  héréditaire,  paye  cependant  un  tribut.  Mais 
la  contrée  est  également  impénétrable  pour  les  troupes  du 
sultan  et  pour  les  voyageurs  étrangers.  Cependant  on  cite 
quelques  déserteurs  espagnols  et  français,  qui,  sans  res- 
sources, sans  connaître  la  contrée  ni  la  langue  arabe,  Font 
traversée,  se  rendant  soit  à  Tanger,  soit  à  Fez  ;  mais  combien 
d'autres  y  sont  morts  !  nul  ne  le  sait. 

La  route  que  nous  suivons  a  le  double  avantage  d'éviter 
non  seulement  le  Rif,  qu'elle  laisse  à  gauche,  mais  encore  à 
notre  droite  le  territoire  des  Tazas  et  des  Gayatas,  peu- 
plades également  à  redouter,  presque  insoumises  et  toujours 
en  lutte  avec  leurs  voisins. 

Nous  passons  une  nui1>  tranquille^  gardés  par  nos  soldats, 
nos  hommes  et  les  gens  du  village.  —  Toujours  du  bruit; 
mais  on  s'y  accoutume;  malgré  tout,  le  lit  semble  bon 
et  l'on  y  dort  bien.  Chaque  soir,  selon  notre  habitude, 
nous  allons  voir  nos  mules  manger  leur  orge,  et  nos  hom- 


282  DE  FEZ  A  OUDJDA. 

mes  dévorer  leur  couscous,  leurs  poules  et  leurs  moutons. 

Ce  soir  (chaque  jour  il  en  sera  de  môme),  pour  remplacer 
la  mouna  absente,  j'ai  fait  tuer  un  mouton  que  j'ai  séparé 
entre  nous,  nos  hommes  et  les  soldats.  Le  mouton  {aouli) 
est,  du  reste,  avec  les  poules  et  les  œufs,  le  fond  de  notre 
nourriture,  —  Bastien  raccommode  sous  mille  formes,  qui 
diffèrent  peu,  il  est  vrai,  les  unes  des  autres.  D'ailleurs, 
nous  ne  souffrons  pas  trop  de  la  privation  de  légumes  frais 
et  de  salades,  car  nous  avons  emporté  avec  nous  de  nom- 
breuses conserves. 

La  soupe  au  mouton  est  vraiment  fort  acceptable,  et  le 
pain  que  nous  avons  apporté  de  Fez  n'est  pas  encore  trop 
rassis  ni  trop  brisé  par  les  secousses  des  mules  qui  le  portent, 
comme  cela  est  arrivé  quelques  jours  plus  tard. 

Jdudi  10. 

Âseptheuresdu  matinle  camp  estlevé, les  muleschargées, 
et  nous  voici  en  selle;  nous  devrions  être  partis  depuis  une 
demi-heure.  Enfin  nous  sommes  en  route,  longeant  et 
remontant  vers  l'est  le  lit  d'un  torrent  desséché. 

Le  village  que  nous  rencontrons  à  gauche  de  la  route,  à 
1500  mètres  d'Hiaïna,  se  nomme  Afferata  et  se  compose  d'une 
vingtaine  de  huttes  en  terre  et  en  pierre,  et  de  quelques 
maisons  un  peu  mieux  construites,  le  tout  entouré  d'oliviers. 
A  huit  heures,  se  trouve  (64%500)  un  village  à  notre  gauche  et 
un  autre  à  droite,  1500  mètres  plus  loin.  Cinq  villages  sont 
échelonnés  sur  la  montagne,  de  300  à  400  mètres  et .  dis- 
tancés les  uns  des  autres,  assez  proprement  bâtis  en  pierre  ; 
ils  contiennent  chacun  une  vingtaine  de  petites  maisons. 

Au-dessous  d'un  de  ces  villages,  une  dizaine  d'enfants 
déguenillés  viennent  demander  l'aumône.  Ce  sont  de  petits 
écoliers  que  l'instituteur  de  l'endroit  envoie  mendier  sur  la 
route  et  qui  ne  seront  pas  battus  s'ils  rapportent  chacun 
quelques  pièces  de  monnaie. 


DE  FEZ  A  OUDJDÂ.  283 

Notis  admirons  cette  nouTelle  manière  d'instruire  la  jeu- 
nesse. Ce  qu*ils  savent  bien  du  reste,  c'est  ce  qu'on  leur 
enseigne,  je  pense  avant  tout,  à  savoir  la  haine  des  juifs,  car 
ils  demandent  l'aumône  aux  Arabes,  mais,  nous  prenant 
pour  des  Israélites,  ils  passent  devant  nous  sans  tendre  la 
main,  et  crachent  par  terre  en  signe  de  mépris.  Ils  reviennent 
ensuite  vers  nous,  lorsqu'ils  apprennent  que  nous  sommes 
non  des  juifs,  mais  des  chrétiens,  et  ils  s'en  vont  joyeux  de 
notre  aumône. 

A  huit  heures  et  demie  (67ï',500),  nous  arrivons  au 
sommet  de  la  montagne  ;  l'œil  découvre  de  l'autre  côté  une 
série  de  mamelons  qui  sont  au-dessous  de  nous,  la  plaine 
des  Gayatas  et  leurs  montagnes  à  l'horizon.  En  arrière,  un 
peu  à  gauche,  se  trouve  la  direction  de  Fez.  Nous  reprenons 
alors  notre  route  vers  le  nord-est  en  suivant  à  pied  un  étroit 
sentier  sur  le  flanc  de  la  montagne,  à  une  hauteur  de  400  à 
500  mètres  au-dessus  de  la  plaine. 

Ce  matin,  je  me  demandais  ce  que  la  tenue  de  notre  escorte 
avait  d'insolite,  et  je  viens  de  m'en  apercevoir.  Les  soldats 
ont  soigneusement  caché  le  fez  pointu,  insigne  de  leur  métier, 
qui,  hier  encore,  ornait  leur  tête; ils  l'ont  remplacé,  les  uns 
par  la  corde  de  chameau,  les  autres  par  un  turban  retenant 
le  kaik  d'étoffe  légère.  Ce  détail  seul  suffit,  je  crois,  pour 
donner  une  idée  exacte  de  l'autorité  du  sultan  dans  ces  con- 
trées, et  du  respect  dont  y  jouit  l'uniforme  des  soldats!  Cet 
uniforme  ne  fait  qu'augmenter  le  danger.  C'est  avec  un  cos- 
tume semblable  à  celui  de  tous  les  gens  que  nous  rencon- 
trons qu'ils  ont  fini  le  reste  du  trajet,  en  cachant  avec  soin 
leur  tarbouche  pointu. 

Neuf  heures  et  demie  (73k,500).  Nous  laissons  sur  notre 
gauche  deux  villages  habités,  comme  tous  ceux  que  nous 
rencontrons  maintenant,  parles  Mogdigiles.  Ces  villages  sont 
situés  presque  au  sommet  des  montagnes,  ainsi  que  des  nids 
d'aigle  ;  de  cette  manière,  ils  seront  moins  facilement  surpris 
par  les  attaques  des  populations  voisines. 


284 


DE   FEZ  A  OUDJDA. 


A  dix  heures  et  demie,  nous  apercevons,  à  gauche,  à  l'ho- 
rizon Aïn  Médiona  Djebel; à  droite,  Kerm  er  Roumi  dessine, 
de  l'autre  côté  de  la  plaine,  son  sommet  majestueux.  Cette 


montagne  doit  avoir  environ  1500à2000  mètres  d'élévation  ; 
c'est  en  vain  queje  questionne  mon  entourage  pour  savoir 
l'origine  de  son  nom  qui  signifie  le  figuier  romain.  S'il 
existe  une  légende,  elle  n'est  pas  arrivée  jusqu'aux  oreilles 
desgensqui  nous  accompagnent;ceux-ci,  du  reste, semblent 
connaître  fort  peu  le  pays  des  Gayatas. 

A  onze  heures  et  demie  (85^,500),  nous  descendons  dans 
une  vallée  couverte  de  hautes  herbes  desséchées,  au  mi- 


lieu desquelles  leau  séjourne  souvent.  Mais,  malgré  la 
saison,  le  sol  est,  pour  le  moment,  complètement  sec,  car, 
cette  année,  la  pluie  a  fait  défaut  et  la  sécheresse  cause  des 


DE  FEZ  A  OUDJDA.  285 

eraintes  sérieuses  au  sujet  des  moissons.  Tous  les  jours  le 
soleil  est  brûlant,  comme  dans  les  plus  chaudes  journées 
de  nos  étés  de  France.  Il  ne  faut  pas  trop  nous  en  plaindre; 
les  mules  en  souffrent,  il  est  vrai,  mais  elles  marchent 
encore  plus  facilement  que  par  le  soleil.  Le  sol  est  couvert  de 
cardons  sauvages  que  Bastien  dans  son  ignorance  refuse 
d'accommoder,  craignant  de  nous  empoisonner,  quoique  les 
Arabes  les  mangent  tout  crus. 

Nous  laissons  à  notre  gauche  le  village  de  Ain  Zermour 
où  nous  devions  camper;  nous  le  voyons  de  l'autre  côté  de 
la  plaine  sur  la  montagne,  à  3  kilomètres  environ,  et  nous 
jetons  sur  lui  des  regards  pleins  de  regrets,  car  nous  avons 
déjà  fait  aujourd'hui  environ  27  kilomètres  et  la  chaleur  est 
accablante.  Nos  mules,  nos  hommes  et  nous  tous  en  souf- 
frons beaucoup  ;  en  outre  le  pays  n'est  pas  assez  sûr  pour  que 
nous  puissions  faire  halte,  ne  serait-ce  qu'un  quart  d'heure. 

Nous  sommes  forcés  chaque  jour  de  déjeuner  sans  nous 
arrêter,  en  grignotant,  sur  notre  mule,  un  morceau  de  viande 
froide,  ce  repas  n'a  rien  d'agréable.  La  figure  des  gens  que 
nous  rencontrons  sur  notre  route  n'est  pas  faite  non  plus  pour 
nous  inspirer  grande  confiance;  ils  nous  jettent  des  regards 
pleins  de  haine  et  de  mépris,  envoyant  leurs  saints  aux  seuls 
Arabes  de  notre  suite:  Salem  Alicoum  Messelmint  disent- 
ils  invariablement. 

Près  de  nous  se  trouve  l'emplacement,  en  plein  vent,  du 
marché  de  Tleta  Lota,  et  à  droite,  sur  une  montagne  à  pic, 
au  pied  de  laquelle  nous  allons  passer,  un  autre  village,  Bou- 
Abaïm,  qui  semble  commander  la  route. 

Depuis  une  heure  environ  nous  avons  marché  vers  l'est, 
mais  nous  reprenons  alors  notre  direction  vers  le  nord-est. 
Après  avoir  gravi  le  contrefort  de  montagnes  sur  lequel  est 
bâti  Ain  Zermour,  nous  recommençons  à  descendre,  en 
côtoyant  au  fond  d'une  gorge  le  lit  desséché  d'un  torrent 
qui  se  dirige  vers  la  vallée  de  l'Oued  Amelloul,  à  laquelle  nous 
arrivons  une  heure  plus  tard.  Nous  inclinons  alors  un  peu  vers 

soc.  DE  6É06R.  —  3*  TRIMESTRK  1887.  VIII.  —  19 


iè&  DE   FEZ  À   OUDJDÂ. 

Test-stid-est,  direction  que  nous  conservons  jusqu'à  Sidi 
Baïdou. 

Pour  le  moment  nous  marchons  parallèlement  à  TOued 
Âmelloul,  qui  est  à  500  ou  600  mètres  de  nous.  Il  prend  sa 
source  auprès  de  Médiona  Djebel,  que  les  montagnes  voi- 
sines nous  cachent  pour  le  moment,  et  coule  du  nord  au  sud, 
allant  porter  ses  eaux  à  l'Oued  Innaouen  ou  à  un  autre  des 
affluents  du  Sebou  et  traversant  la  plaine  des  Gayatas. 

Son  lit  n'a  que  5  à  6  mètres  de  largeur;  en  temps  ordi- 
naire il  n'y  coule  qu'un  mince  filet  d'eau. 

A  une  heure  un  quart,  nous  arrivons  à  la  Pierre-Noire, 
après  avoir  remonté,  sur  le  bord  du  chemin,  cinq  ou  six 


petites  fontaines  dont  l'eau  est  boueuse;  sur  les  bords  de 
Tune  d'elles  sont  plantés  une  quinzaine  de  peupliers  de 
Hollande,  les  premiers  que  je  rencontre  au  Maroc,  quoiqu'ils 
soient,  dit-on,  assez  communs  en  Algérie.  La  roche  basal- 
tique qu'on  nomme  la  Pierre-Noire  mérite  une  mention 
spéciale;  elle  ressemble  aux  ruines  d'une  tour  à  pic  d'un 
côté,  éboulée  de  l'autre.  Sur  cette  dernière  portion  ont  poussé 
des  broussailles.  Son  diamètre  total  est  d'environ  20  mètres; 
sa  hauteur  de  5  ou  6  mètres.  Elle  se  trouve  à  quelque  pas 
de  la  route  qui  a  quitté  le  flanc  rocailleux  de  la  colline  pour 
traverser  la  plaine,  où  l'absence  de  toute  pierre  aux  alentours 
rend  d'autant  plus  bizarre  la  présence  de  cette  masse  noire» 


DE  FEZ  A  OUDJDA.  281 

AU  milieu  des  épaisses  broussailles  qui  croissent  sûr  lapartie 
éboulée  se  cachent  souvent  des  voleurs  de  grands  chemins  ; 
lày  sans  crainte  d'être  vus,  ils  attendent  le  passage  des  voya- 
geurs isolés. 

Cette  plaine,  coupée  en  deux  parties  par  TOued  Amelloul, 
mesure  environ  12  kilomètres  de  longueur;  de  hautes  mon- 
tagnes l'entourent.  Elle  sert  de  campement  aux  soldats  du 
sultan,  lorsqu'ils  viennent  combattre  les  tribus  guerrières 
presque  toujours  révoltées  qui  habitent  la  contrée,  et  spé- 
cialement les  Ouled  Haïr  Soulhous. 

Ces  expéditions  ne  sont  pas  toujours  heureuses;  souvent 
les  insurgés,  plus  courageux  et  plus  habiles,  infligent  de  ter- 
ribles défaites  aux  troupes  du  sultan.  Aussi  existe-t-il  une 
espèce  de  dicton  chez  les  mères  de  famille  :  a  Hélas  !  oiisont 
nos  fils?  disent-elles  à  la  Pierre  Noire;  qui  sait  quand  ils 
reviendront!  » 

Toute  la  contrée  que  nous  traversons  à  partir  de  ce  point 
est  semée  de  dangers  :  en  arrivant  à  la  Pierre-Noire,  je 
vois  les  quelques  soldats  qui  avaient  encore  sur  leur  fusil 
l'étui  rouge  traditionnel,  le  retirer  vivement,  sur  Tordre  de 
Si-Ahmed.  Ils  font  jouer  la  batterie  de  leur  arme,  examinent 
la  pierre  et  mettent  de  la  poudre  dans  le  bassinet;  ils  sont 
tous  sur  le  qui-vive,  sondant  du  regard  les  environs.  Sur  un 
mouvement  du  pan  du  burnous  de  Si-Ahmed,  voilà  Tsamî- 
Jami  et  huit  homnies  qui  se  dressent  sur  leurs  étriers,  le 
fusil  au  poing;  pressant  les  flancs  de  leurs  chevaux  et  quittant 
la  route,  ils  partent  à  bride  abattue  sur  notre  gauche. 

Ils  se  dirigent  vers  l'Oued  Amelloul  qui,  à  ce  point,  forme 
un  demi-cercle  pour  revenir  vers  la  route,  le  franchissent  et 
le  suivent  sur  la  rive  opposée  jusqu'au  gué  vers  lequel  nous 
nous  dirigeons.  Là  ils  disparaissent  dans  le  lit  de  la  rivière 
au  milieu  des  lauriers-roses,  qu'ils  fouillent  avec  soin.  Tsami- 
Jami  reparaît  sur  la  rive,  son  burnous  s'agite,  et  Si-Ahmed 
me  dit  mélancoliquement  :  «  Labasse  !  (ce  n'est  rien  !)  »  Le 
passage  est  libre  ;  nous  pouvons  le  franchir. 


288  DE  FEZ  A   OUDJDA. 

*  » 

,  Nous  nous  avançons  vers  le  gué,  où  les  mules  s'arrêtent 
quelques  minutes  pour  se  désaltérer.  C'est  en  cet  endroit, 
paraît-il,  que  nous  devions  être  attaqués.  Cachés  dans  le  lit 
de  rOued  Amelloul,  les  Arabes  nous  auraient  reçus  à  coup 
de  fusil,  puis  se  seraient  précipités  sur  nous  pour  nous  égor- 
ger et  s'emparer  de  nos  montures,  de  nos  bagages,  et  sur- 
tout de  nos  fameuses  malles  remplies  d'or  et  d'argent. 

Notre  marche  forcée  d'aujourd'hui  a  réussi  ;  car  ils  comp- 
taient que  nous  ne  serions  là  que  demain,  et  ils  n'ont  sans 
doute  pas  eu  le  temps  de  se  rassembler,  si  toutefois  ils  ont 
appris  que  nous  avions  doublé  réta^pe.  Les  environsparaissent 
inbabités  et  le  long  de  la  route,  depuis  Bou  Abaïm  presque 
jusqu'à  Sidi  Baïdou,  on  ne  rencontre  ni  douar,  ni  village, 
sauf  un  seul. 

De  l'autre  côté  de,  la  rivière,  nous,  gravissons  une  mon- 
tagne  couverte  de  palmiers  nains  et  pleine  de  coupures,  où 
il  serait  facile  de  se  cacher.  .Tsami-Jami  et  ses  hommes, 
le  fusil  au  poing,  i  parcourent  les  crêtes  et  surveillent  les 
abords  de  la  r,oute,  tandis  que  les  mules,  les  soldats  et  nous, 
marchons  serrés  sur  le  sentier  rocailleux. 
.  Après  Avojr  franchi  la  «lontagne,  nous  nous  engageons  dans 
un  vallon,  où  nous  rencontrons  à  gauche  quelques  tentes  et 
à  droite  un  bouquet  d'oliviers  sauvages  et  de  pal  miers  qui  sont 
parvenus-à une  hauteur  d'environ  3  mètres.  C'est  là  que  les 
gens  du  douar  se  mettent  en  embuscade.  Quelques  ruisseaux 
fangeux .  coupent  la  route  et  la  rendent  difficile  ;  au  bout 
d'une  heure  environ  nous  remontons  un  étroit  sentier  qui 
suit  le  flanc  d'une  montagne  dont  la  terre  grisâtre  et  sale  est 
privée  de  toute  végétation. 

Cet  unique  sentier,  large  de  0"*,  50  au  plus,  serpente 
à  plusiiéurs  centaines  de  mètres  au-dessus  des  mamelons 
qui  prjéçëdent  la  plaine,  et  franchit  en  les  contournant  plus 
de  vingt  ravines  profondes  que  les  eaux  augmentent  sans 
cesse,  emportant  à  chaque  nouvel  orage  une  partie  du  sol 
dans  la  vallée.  Le  fond  de  ces  coupures  est  humide  et  glai- 


DE  FEZ  A  OUDJDA.  289 

seux,  et  les  mules  les  passent  avec  difficulté  ;  quand  elles  ne 
les  sautent  pas  avec  leur  lourde  charge,  elles  piquent  dans 
la  terre  collante,  d'où  elles  se  dégagent  difficilenaent. 

Deux  d*entre  elles  se  sont  abattues  dans  ces  bourbiers,  et 
ce  n'est  qu'à  grand'peine  et  à  grand  renfort  d'imprécations 
et  surtout  de  coups  que  les  hommes  réussissent  à  les  faire 
se  relever.  Je  tremble  à  tout  moment  de  les  voir  rouler  au- 
dessous  de  nous,  car  elles  seraient  perdues  sans  espoir. 

Dans  ces  coupures,  le  sel  est  mélangé  à  la  terre  en  si 
grande  quantité,  que  là  où  elle  a  séché,  une  couche  blanche 
recouvre  le  sol.  A  deux  heures  et  demie  nous  apercevons  sur 
notre  gauche,  à  100  mètres  au-dessus  de  nous,  des  ruines 
au  milieu  desquelles  un  Arabe,  semblable  à  un  spectre, 
fait  paître  quelques  chèvres  et  un  cheval.  Là  s'élevait,  il  y  a 
deux  mois  encore,  un  important  village  habité  parlesOuled 
Haïr  Soulhous.  Les  Gayatas  sont  venus  les  surprendre  et  les 
massacrer,  puisj  après  avoir  pillé  les  maisons  et  emmené  les 
troupeaux,  ils  ont  confié  au  feu  le  soin  de  terminer  leur 
œuvre  dévastatrice.  Rien  n'a  été  épargné;  il  ne  reste  plus 
aujourd'hui  que  quelques  pans  de  murailles  noircis  par  les 
flammes.  Faut-il  s'apitoyer  sur  le  sort  des  vaincus?  non,  car 
ils  ne  valent  pas  mieux  que  les  vainqueurs.  Dans  une  petite 
fontaine  située  à  droite,  sur  le  bord  de  la  route,  j'aperçois 
du  cresson  que  je  m'empresse  d'aller  cueillir,  pendant  que 
les  hommes  se  désaltèrent  à  la  fontaine  :  «  Tu  t'arrêtes  à 
la  gueule  du  serpent  t>,  me  dit  Si-Ahmed  effaré,  et  il  a  raison, 
car  si  l'on  a  eu  la  bonne  fortune  de  ne  point  glisser  avec  sa 
mule  dans  les  précipices,  on  court  ici  la  double  chance  d'être 
attaqué,  soit  par  les  Ouled  Haïr  Soulhous,  dont  nous  traver- 
sons le  territoire,  soit  par  les  Gayatas  qui  poussent  jusque- 
là  leurs  excursions. 

Nous  nous  remettons  en  route  et  à  une  demi-heure  de 
là  (trois  heures),  à  cent  pas  à  gauche  de  la  route,  se  trouve 
le  marabout  de  Sidi  Baïdou  qui  domine  toute  la  contrée  et 
qui  lui  donne  son  nom.  Nous  sommes  à  environ  106^,  500 


290  DE   FEZ  A   OUDJDÂ. 

de  Fez  et  à  4  à  500  mètres  au-dessns  de  la  plaine  des  Gaya- 
tas,  A  notre  droite,  en  avant,  s'étend  le  territoire  des  Soul- 
hous,  peuplades  insoumises  et  féroces,  toujours  en  guerre 
avec  leurs  voisins  :  à  partir  de  ce  point,  où  nous  avons  re- 
pris notre  direction  vers  le  nord-est,  nous  redescendons  un 
peu  et  à  trois  heures  et  demie  nous  apercevons  sur  la 
montagne,  à  gauche,  un  village  habité  par  les  Ouled 
Benito.  La  route  devient  alors  fort  mauvaise,  par  suite  des 


'•  .v^: 


•Vv 


coupures  boueuses,  de  plus  en  plus  nombreuses  et  pro- 
fondes que  nous  rencontrons  au  fond  de  la  vallée. 

Nous  côtoyons  un  torrent,  presque  complètement  dessé- 
ché. Plusieurs  mules  harrassées  de  fatigue  s'abattent  et  Ton 
est  obligé  de  les  décharger  pour  qu'elles  puissent  se  relever. 
Voyant  qu'il  nous  sera  impossible  d'arriver  avant  la  nuit  à 
l'endroit  oîi  nous  devions  camper,  nous  nous  décidons  à 
cinq  heures  à  envoyer  une  dizaine  d'hommes  vers  deux  vil- 
lages qui  se  trouvent  à  notre  gauche  sur  la  montagne,  afin 
de  s'enquérir  si  nous  pouvons  dresser  nos  tentes  dans  le 
voisinage.  Les  habitants  nous  renvoient  alors  à  deux  autres 
villages  situés  vis-à-vis,  sur  la  montagne,  c'est-à-dire  à  notre 
droite.  Dans  l'un,  habite  le  Kaddem  Moktar,  le  chef  qui 
commande  ici  ;  quelques  soldats  vont  le  prévenir  que  nous 


DE  FEZ  A   OUDJDA.  294 

dressons  nos  tentes  à  500  mètres  de  chez  lui.  Nous  sommes 
à  environ  118^,500  de  Fez,  et  nous  avons  devant  nous  ausud, 
sur  une  montagne,  un  autre  village  faisant  premier  plan  à 
l'horizon  que  bornent  les  crêtes  des  Gayatas.  En  temps 
ordinaire  ce  campement  n'est  rien  moins  que  sûr;  mais  au- 
jourd'hui, c'est  bien  autre  chose,  car  nous  apprenons  que 
les  tribus  au  milieu  desquelles  nous  nous  sommes  arrêtés 
(bien  malgré  nous,  il  est  vrai)  sont  toutes  en  pleine  révolte, 
et  que  le  sultan  a  envoyé  pour  les  combattre  quinze  cents 
hommes  dont  nous  trouverons  le  camp  demain  sur  notre 


route.  Cependant  nous  reprenons  confiance  en  apprenant  que 
le  village,  près  duquel  nous  sommes,  est  placé  sous  la  pro- 
tection du  chérif  de  Muazan.  Ben-Aïssa,  l'Arabe  qui  était  à 
son  service  et  qu'il  m'a  laissé  amener  avec  moi,  se  rend  au 
village,  où  il  réussit  à  acheter  des  œufs^  du  lait  et  un  mou- 
ton, et  où,  chose  plus  importante,  il  raconte  aux  habitants 
que  nous  sommes  des  amis  du  chérif.  Je  crois  même  qu'il 
va  jusqu'à  leur  dire  que  je  suis  son  beau-frère;  il  ajoute  que 
lui-même  est  un  de  ses  serviteurs,  commis  par  lui  pour 
veiller  à  notre  sûreté.  Il  a  peut-être  raconté  bien  d'autres 
choses,  je  n'en  sais  rien;  mais  je  suis  persuadé  d'avance  que 
Si-Abselam  lui  pardonne;  en  souvenir  de  nous,  tout  ce 
qu'il  a  pu  dire  ce  jour-là  1 
Les  habitants  de  la  contrée  ne  méritant  aucune  confiance, 


^ 


29:2  L>E  FEZ   A   OUDJDA. 

nos  soldats  et  nos  hommes  veilleront  seuls  sur  nous  cette 
nuit,  et  désormais  il  en  sera  toujours  ainsi.  Pendant  que  Si- 
Ahmed  me  Tannonce,  et  m'assure  avec  emphase  que  sous 
sa  garde,  et  avec  la  protection  du  sultan,  nous  n'avonsrien 
à  craindre,  Ben-Aïssa  l'interrompt,  et  persuadé  de  son 
importance  :  «  C'est  de  la  protection  du  chérif,  lui  dit-il, 
qu'il  faut  se  prévaloirici,  car  avec  ton  sultan  et  tes  soldats, 
nous  ne  serions  guère  en  sûreté  cette  nuit.  »  Et  Si-Ahmed 
n'y  contredit  pas! 

Quoi  qu'il  en  soit,  on  fait  bonne  garde  toute  la  nuit  et,  le 
lendemain  matin,  nous  nous  réveillons  sains  et  saufs  ainsi 
que  frais  et  dispos  pour  continuer  notre  route. 

Vendredi  11  février. 

A  neuf  heures  nous  partons  ;  la  route  est  moins  mauvaise 
qu'hier.  C'est  aujourd'hui  la  fête  des  Aïssaouas  :  une  quan- 
tité d'enfants  couverts  de  haillons  sont  descendus,  en  pro- 
cession, des  villages  voisins,  vers  un  énorme  monceau  de 
pierres  qui  recouvre  le  tombeau  d'un  saint  ;  des  lambeaux 
d'étoffe  de  toutes  couleurs,  qu'ils  agitent  au  bout  de  longs 
bâtons,  leurs  chants  ou  plutôt  leurs  cris  donnent  à  cette 
manifestation  religieuse  l'aspect  d'une  mascarade. 

Il  existe,  à  droite  et  à  gauche  de  la  route,  de  nombreux 
villages  sur  le  sommet  des  montagnes  ;  j'en  compte  trois  à 
droite  et  trois  à  gauche.  Nous  sommes  toujours  au  fond  de 
la  vallée,  mais  hier  le  torrent  desséché  dont  nous  suivions 
le  lit  se  dirigeait  vers  le  sud-ouest,  celui  d'aujourd'hui  court 
'  nord-est  vers  l'Oued  Laddar.  A  droite  se  trouve  encore 
un  village  qui,  comme  tous  ceux  que  nous  avons  rencontrés 
depuis  Sidi  Baïdou,  est  placé  sous  le  commandement  de 
Rhotz-Millouli  et  fait  aussi  partie  du  territoire  de  Sidi  Baï- 
dbu.  = 

A  neuf  heures  trois  quarts,  nous  commençons  à  distinguer 
à  notre  gauche,  à  l'horizon^  les  sommets  de  Branes  Djebel. 


DE  FEZ  A  OUDJDA.  293 

A  notre  gauche  sont  trois  villages  et  quatre  h  droite,  toujours 
sur  la  montagne;  ils  sont  commandés  par  le  caïd  Moktar 
Millouli  dont,  à  dix  heures,  nous  apercevons  la  résidence 
à  notre  droite,  au  milieu  de  plusieurs  agglomérations  de 
maisons  qui  forment  un  tout  assez  important  et  sont  situées 
tout  à  fait  en  haut  de  la  montagne,  à  l'instar  d'un  nid  d'ai- 
gle. C'est  là  que  nous  devions  camper  hier  soir,  mais  nous 
n'avons  pas  perdu  au  change,  puisque,  comme  tousles  autres, 
ce  village  est  révolté  contre  le  sultan,  et  peut-être  même 
devons-nous  nous  estimer  heureux  de  n'avoir  pu  y  parvenir. 
Une  heure  plus  tard,  nous  arrivons  dans  une  vallée  large 
d'environ  2  kilomètres  au  milieu  de  laquelle  l'Oued  Lad- 


dar  coule  du  nord  au  sud;  nous  suivons  son  cours  en  nous 
en  rapprochant  toutefois  peu  à  peu.  A  ce  moment  nous 
pouvons  admirer  dans  son  ensemble  l'admirable  pâté  de 
montagnes  de  Branes,  dont  le  sommet  principal  élevé 
d'environ  2000  mètres  et  situé  au  nord  de  notre  position, 
me  semble  éloigné  de  nous  de  deux  jours  de  marche.  Les 
tribus  Branes  qui  habitent  ces  parages  sont  nombreuses, 
guerrières,  et  en  ce  moment,  comme  presque  toujours,  ré- 
voltées. 

A  onze  heures  et  demie,  sur  le  bord  de  la  rivière  qui  dé- 
crit à  cet  endroit  un  demi-cercle  en  avant,  nous  arrivons  au 
camp  du  «ultan  ;  il  est  formé  de  quinze  cents  hommes  de 


294  DE  FEZ  A   OUDJDA. 

troupes  de  toute  sorte,  troupes  irrégulières,  de  cavaliers 
pour  la  plus  grande  partie,  et  d'un  peu  d'artillerie  avec  trois 
ou  quatre  pièces  de  canon.  C'est  le  tableau  le  plus  singulier 
qu'on  puisse  voir.  Une  centaine  de  tentes  en  mauvais  état, 
rangées  sans  ordre,  servent  d'abri  à  ces  troupes,  et  des  huttes 
en  jonc,  en  palmiers,  en  broussailles,  en  terre,  sont  cons- 
truites tout  autour  du  camp;  les  chevaux  sont  attachés  de 
tous  côtés.  Des  Arabes  à  figure  sinistre,  qui  ressemblent  à 
des  brigands  plutôt  qu'à  des  soldats,  nous  regardent  d'un 
œil  féroce;  une  nuée  de  chiens,  parmi  lesquels  quelques 
beaux  sldughis,  aboient  à  notre  approche,  et  dans  la  par- 
tie du  camp  que  nous  traversons,  une  quantité  de  huttes  de 
mercantis,  où  grouillent  pêle-mêle  hommes,  femmes  et 
enfants,  dans  une  saleté  inénarrable,  formant  à  la  fois  le 
spectacle  le  plus  bizarre,  le  plus  repoussant  et  aussi  le  plus 
effrayant  qu'on  puisse  imaginer. 

Au  milieu  du  camp  on  aperçoit  deux  ou  trois  tentes  plus 
grandes  que  les  autres  et  surmontées  de  boules  de  cuivre 
doré  ;  ce  sont  les  tentes  du  général  et  des  principaux  offi- 
ciers. 

Nous  passons  au  milieu  des  injures  et  aussi,  ce  qui  est 
plus  grave,  des  menaces  :  f  II  faut  les  tuer,  disent  tous  ces 
bandits  qui  suivent  le  camp.  Noiîs  les  pillerons  ces  chré- 
tiens f  Le  sultan  leur  a  donné  une  escorte,  mais  il  lui  im- 
porte qu'ils  périssent  :  oh  !  ils  n'iront  pas  loin  mainte- 
nant. » 

A  onze  heures  et  demie,  nous  traversons  l'Oued  Laddar 
à  gué,  pour  nous  arrêter  sur  l'autre  rive,  y  déjeuner  et  y 
attendre  Si-Ahmed  qui  s'est  rendu  chez  le  général  comman- 
dant ce  camp  de  bandits.  On  m'avait  dit  que  ce  camp  allait 
nous  donner  un  peu  de  sécurité;  je  n'en  croîs  rien, bien  au 
contraire  !  D'ailleurs  j'entends  dire  autour  de  moi  que  les 
soldais  ne  peuvent  s'éloigner  à  un  kilomètre  sans  être  égor- 
,  gés  par  les  Branes  ou  par  les  Soulhous. 

A  cet  endroit  l'Oued  Laddar  a  un  cours  rapide  ;  son  eau 


Iȣ   FEZ   A    OrnJFiA.  ^^^ 

est  claire  et  excellente,  el  nou<-  sominof  heureux  rit-  d(^ 
jeûner  aujourd'hui  sur  sef  bords. 

Les  soldats  nous  enloureul  :  ils  ont  une  pemc  infinie  à  re- 
pousser les  gamins  qui  cherchent  à  passer  le  pié^  pour  nous 
voir  de  plus  près,  et  même  les  hommes  gni,  au  nomhre  de 
deux  ou  trois  cents,  regardent,  de  la  rive  opposée^  un  spec- 
tacle extrêmement  curieux,  à  savoir  deux  chrétiens manee^int 
avec  des  fourchettes,  et  non  comme  eux,  avec  leurs  doi^rts. 

A  midi  et  demi  bous  arrivons  au  point  où  le  senties 
tourne  sur  le  flanc  de  la  montagne,  quand  Antonio,  saisie 
sant  son  revolver,  nous  crie:  «  Des  brigands!  d  et  nous  dé- 
sire en  même  temps  un  pic  qui  nous  domine.  GîbraM  arme 
vivement  son  fusil  ;  j'en  fais  autant.  Nous  apercevons  en  effet, 
au-dessus  de  nos  têtes,  une  trentaine  d'hommes  armés  de 
fusils  et  se  dissimulant  de  leur  mieux  au  milieu  des  herbes 
sèches  et  des  palmiers  nains. 

Mais  Tattaque  dont  nous  étions  menacés  n'a  pas  Iieu«  On 
avait  trouvé  sans  doute  que  notre  nombre  était  plus  consi<^ 
dérable  qu'on  ne  l'avait  pensé  d'abord.  En  effet,  par  suite  de 
l'arrivée  des  gens  qui  s'étaient  joints  à  nous  le  long  de  la 
rouie  pour  venir  jusque  Oudjda  sous  notre  protection,  notre 
troupe  s'était  insensiblement  élevée  jusqu'à  cent  personnes 
envifon,  quand  au  départ  nous  n'étions  que  quarante  au  plus  : 
vingt  soldats,  douze  hommes  à  notre  service,  Bastien,  An- 
tonio, nous  deux,  puis  le  vieux  Mohammed  et  quatre  servi- 
teurs.  Nous  nous  engageons  alors  dans  le  ravin,  que  contourne 
la  route  formée  de  cinq  à  six  sentiers  superposés* 

yis-à-vis  de  nous  viennent  les  hommes  armés,  è  cheval  ei 
à  pied  qui,  en  nous  croisant  et  en  passant  à  notre  gauche  sur 
les  sentiers  supérieurs,  nous  injurient  et  nous  menacent»  Je 
remarque  entre  autres  un  grand  garçon  brun  de  visage  et  ri~ 
chement  habillé,  bien  armé  et  monté  sur  un  cheval  noir  su»- 
perbe;  en  passant  devant  moi  je  l'entends  qui  me  jette  cette 
injure  :  Ensarah  Tahant  mais  je  suis  censé  ne  pas  corn* 
prendre  et  je  passe  sans  répliquer.  Nous  redescendons  dans 


^06  DE  FEZ  À  OUDJDA. 

la  vallée  et  voyons  de  différents  côtés  de  petits  groupes  de 
cavaliers  et  de  piétons  armés,  qui  se  dirigent  vers  le  chemin 
que  nous  laissons  derrière  nous.  Ceux-là  étaient  sur  la  mon- 
tagne et  devaient  nous  envelopper  avec  les  autres. 

A  une  heure  et  demie  nous  quittons  le  fond  de  la  vallée. 
Nous  tournons  un  peu  à  droite,  et  tandis  que  nous  gravissons 
la  montagne,  je  vois  Si-Ahmed  et  Bastien  en  grande  con- 
versation avec  Antonio,  notre  interprète.  Celui-ci  se  dirige 
vers  moi  :  «  Le  caïd,  me  dit-il,  vient  encore  de  me  charger  de 
vous  dire  qu'il  serait  plus  prudent  que  vous  missiez  un  gil- 
lam,  comme  l'a  fait  le  capitaine  Golieville.  Et  en  rabattant  le 
capuchon  sur  la  tête,  les  gens  que  nous  rencontrerons  sur  la 
route  vous  prendront  pour  un  musulman,  tandis  que  main- 
tenant votre  costume  de  chrétien  peut  nous  exposer  à  des 
rencontres  désagréables;  il  vous  supplie  donc  dans  votre 
intérêt  et  dans  le  sien  de  faire  ce  qu'il  vous  demande. 
—  Antonio,  lui  répondis-je  sur-le-champ,  je  suis  parti  et  j'ai 
entrepris  ce  voyage  en  chrétien;  j'en  suis  fâché  pour  Si- 
Ahmed,  mais  je  continuerai  mon  voyage  comme  je  l'ai 
commencé;  ajoutez-lui  ceci  :  c'est  que,  pour  qu'il  perde 
toute  envie  de  renouveler  une  semblable  demande,  déjà 
rejelée,  je  m'abstiendrai  à  l'avenir  de  mettre  le  grand 
bournous  bleu  qui,  parfois  le  matin,  me  préservait  du 
froid.  > 

Au  bout  d'une  demi-heure,  nous  arrivons  au  faite  où  ia 
route  passe  par  une  sorte  de  déblai  de  20  mètres  de  hau- 
teur. Arrivés  à  ce  point,  nous  avons  devant  nous  un  pano- 
rama superbe. 

Au  fond  delà  vallée,  à  environ  3  kilomètres  de  nous,  coule, 
du  nord-est  au  sud-ouest,  l'Oued  Arba  septentrional,  au  pied 
de  Mekenessa,  qui  se  trouve  à  gauche,  de  l'autre  côté  de  la 
rivière,  sur  un  monticule  haut  de  100  mètres  environ  et 
attenant  aux  montagnes  qui  sont  en  arrière.  En  deçà  de  la 
rivière,  et  au-dessous  de  Mekenessa,  au  milieu  d'un  bouquet 
de  palmiers,  le   marabout  de  Sidi  Mohammed  Zaoui  et  à 


DE    FEZ   A   OUDJDA.  297 

500  mètres  de  nous,   en  avant  et  un  peu  à  droite,  Sidi- 
Akf  Allah. 

Au  second  plan,  une  suite  de  mamelons  de  l'autre  côté  de 
la  rivière,  puis  une  grande  montagne  dont  le  crête  est  formée 
de  roches  et  dont  les  flancs  à  pic  sont  boisés.  Cette  nionta- 
gne  nommée  Ouariretz  est  un  peu  isolée  des  autres,  et  dans 
la  plaine  qui  nous  sépare  des  montagnes  situées  à  l'horizon, 
sur  la  droite,  le  Djebel  Obiod,  dont  nous  apercevons  le 
sommet  couvert  de  neige  depuis  notre  départ  de  Fez,  et  à 
gauche,  les  pics  des  Benl  Ouaraïn.  Djebel  Obiod,  la  mon- 
tagne blanche,  doit  avoir  2500  à  3000  mètres  d'élévation  ;  la 


^ 


^,^:.^^]\jn? 


neige  y  persiste  toule  Tannée;  il  est  au  moins  à  six  jours  de 
nous.  Les  Béni  Ouaraïn  sont  peut-être  un  peu  plus  loin; 
mais  nous  nous  en  rapprocherons  les  jours  suivants. 

A  cet  endroit  la  route  tourne  à  gauche  pour  se  diriger  vers 
Mekenessa  dont  nous  prenons  la  direction  en  descendant 
la  montagne.  A  ce  moment  apparaît  non  loin  de  nous, 
rejoignant  la  route  à  travers  les  palmiers  nains  et  faisant 
caracoler  coquettement  son  cheval  noir,  le  grand  Arabe  brun 
qui  m'a  injurié  tout  à  l'heure,  au  moment  où  nous  avons  cru 
être  attaqués;  il  tient  à  nous  faire  voir  la  beauté  et  la 
vigueur  de  sa  monture. 

((Sais- tu  ce  que  c'est  que  cegaiilard-là?  dis-je  à  Si-Ahmed. 
—  Oui,  c'est  un  Tahan  ben  tahan  Mekenessa  »,  me  dit- 
il,  lui  retournant  ainsi  l'injure  dont  l'Arabe  m'avait  gratifié. 


298  DE  FEZ  A  OUUJDA. 

Cinq  OU  six  hommes  à  pied,  de  ceux  que  nous  avons  trou- 
véssurla  route,  armésdelongs  fusils,  nous  ont  aussi  rejoints 
à  la  traverse  et  marchent  presque  au  milieu  de  nous. 

Nous  voici  devant  Mekenessa  où  nous  n'allons  pas 
entrer.  Le  pacha  de  l'endroit  est  en  hostilité  avec  les  habi- 
tants et  sans  puissance  ;  il  vaut  mieux  que  nous  nous  pas- 
sions de  lui.  Nous  nous  rendons  à  l'endroit  où,  deux  fois  par 
semaine,  le  mercredi  et  le  samedi,  se  tient  le  marché,  et  nous 
campons  là  dans  un  terrain  à  sec  maintenant,  mais  qui,  au 
moment  des  grandes  eaux,  fait  partie  du  lit  de  la  rivière  ;  la 


place  est  bonne  pour  dresser  nos  tentes.  Cependant  Teau  qui 
coule  auprès  de  nous  ne  peut  nous  être  d'aucune  utilité, 
car  elle  est  salée  et  les  bêtes  de  somme  elles-mêmes  ne  la 
boivent  pas  volontiers.  Il  est  alors  deux  heures  et  demie  et 
nous  sommes  à  environ  142  kilomètres  de  Fez. 

Mekenessa  que  nous  avons  à  pic  au-dessus  de  nos  têtes, 
et  auquel  on  ne  parvient  de  ce  côté  que  par  des  sentiers 
rapides  comme  des  escaliers,  doit  avoir  environ  1500  habi- 
tants. La  légende  raconte  qu'un  sultan  ayant  exilé  de 
Mekenès  une  tribu  assez  remuante  et  toujours  révoltée 
contre  lui,  cette  tribu  vint  sur  son  ordre  s'établir  ici  et  y  fon- 
der cette  petite  ville;  d'où  ce  nom  de  Mekenessa.  Plus  tard 
la  population  devenue  plus  considérable  fonda,  aux  environs 


DE  FEZ  A  OUDJDA.  299 

et  dans  la  montagne,  plusieurs  villages  qui  restent  toujours 
unis  à  leur  métropole  par  les  liens  du  sang  et  de  Tarai tié,  et 
qui  font  cause  commune  avec  elle  pour  la  défense.  Plus 
paisible  que  ses  voisines,  la. tribu  de  Mekenessa  est  néan- 
moins en  hostilité  incessante  avec  celles-ci  et  plus  particu- 
lièrement avec  les  Tazas  et  les  Gayatas,  qui  habitent  de 
l'autre  côté  de  la  plaine,  à  près  d'un  jour  de  marche, 
et  qui  viennent  presque  journellement  les  attaquer  pour 
voler  les  troupeaux. 

Ben-AjLSsa  m'apprend  qu'à  Mekenessa  il  y  a  un  kaddem 
du  chérif  de  Muazan  qui,  de  fait,  plus  puissant  que  le  Pa- 
ha,  est  le  vrai  chef  de  la  ville  et  de  la  contrée.  Il  me  pro- 
ose  d'aller  le  voir  et  de  lui  dire  qui  nous  sommes.  Il  le 

nnaît,  car  il  est  venu  accompagner  le  chérif. 
omme  l'on  pense  bien,  je  m'empresse  d'accepter,  et  au 
t  de  vingt  minutes  environ,  je  le  vois  redescendre 
a^^^quatre  personnages,  dont  l'un,  âgé  de  trente-cinq  ans 
enSpn,  de  taille  moyenne,  le  visage  maigre  et  brun, 
TceBif  et  intelligent,  la  physionomie  sympathique,  est  le 
kadBn  Hadj  Mohammed  Eaddem  Rhlili  ;  il  est  accompa- 
gné ■  son  père  Hadj-Tsami,  de  son  oncle  Ahmed  et  de 
MohaSmed  Ouled  Kaddem,  fils  de  l'ancien  kaddem. 

Ils  viennent  tous  me  souhaiter  la  bienvenue,  nous  appor- 
tant W^ase  plein  de  lait,  signe  de  l'hospitalité  ;  ils  nous  pro- 
pos jv  de  venir  camper  dans  Mekenessa  même,  et  aussi 
ger  chez  eux,  ce  qui  serait  plus  sûr,  à  cause  des  atta- 
s  des  Gayatas  et  des  Tazas. 

^ous  refusons  cette  dernière  proposition  qui  nous  met- 
trait, il  est  vrai,  à  l'abri  des  brigands,  mais  à  la  merci  des 
puces  et  des  poux;  je  ne  veux  pas  d'ailleurs  abandonner 
Si-Ahmed  et  ses  hommes.  Nous  acceptons  d'aller  en  leur 
compagnie  visiter  Mekenessa  et  la  demeure  de  chacun  d'eux. 
Nous  remontons  sur  nos  mules  pour  nous  mettre  à  l'abri  de 
la  curiosité  gênante  des  habitants  et  emmenons  avec  nous 
notre  petit  nègre  Messaoud. 


300  DE  FEZ  A  OUDJDA. 

Au  haut  des  sentiers  que  nous  suivons  et  le  long  desquels 
se  trouvent  de  petites  voûtes  en  pierre,  qui  abritent  des 
fontaines,  dont  quelques-unes  seulement  ne  sont  pas  salées, 
nous  trouvons  les  habitants  rassemblés  pour  nous  voir  ;  les 
rues  sont  bordées  de  petites  maisons  en  pierre  mal  bâties, 
hautes  de  3  mètres  au  phis  et  couvertes,  soit  en  terrasses, 
soit  en  joncs. 

Nous  pénétrons  chez  le  kaddem  dans  une  première  cour 
carrée  d'environ  10  mètres  de  côté,  où  quelques  chevaux 
sont  attachés,  puis  dans  une  seconde  cour  autour  de 
laquel  e  sont  des  bâtiments  semblables  à  ceux  que  nous 
venons  de  voir.  Les  murs  intérieurs  de  ces  cours  sont 
enduits  de  fiente  de  vache;  c'est  une  habitude,  paraît-il.  Je 
ne  pus  pas  savoir  s'il  y  avait  une  cause  à  celte  coutume. 

Hadj -Mohammed  nous  fait  alors  pénétrer  dans  une  pièce 
large  de  5  mètres,  longue  de  6,  dont  on  peut  toucher  à  la 
main  les  soliveaux  formés  de  troncs  de  thuyas  noueux  et  non 
équarris,  apportés  à  dos  de  mulet  des  montagnes  du  Rif,  où 
ces  arbres  croissent  en  grande  abondance.  Les  murs  gros- 
siers sont  blanchis  à  la  chaux;  une  fenêtre  large  de  0",20  et 
une  porte  basse  y  donnent  l'air  et  la  lumière.  Par  terre  sont 
étendues  des  nattes;  au  fond  de  la  pièce,  sur  un  banc  de 
pierre  se  trouvent  un  matelas  et  des  couvertures;  c'est  là 
le  gîte  rempli  de  vermine  qui  est  mis  à  notre  disposition. 
Tandis  qu'on  nous  apporte  des  beignets,  du  lait  et  du  thé, 
nos  hôtes  nous  questionnent  et  nous  demandent  à  voir  nos 
montres,  nos  revcflvers  et  nos  fusils  ;  ils  examinent  tous  ces 
objets  avec  curiosité;  puis,  désireux  de  voir  l'effet  de  nos 
revolvers,  ils  nous  prient  de  tirer  quelques  balles  dans  une 
vieille  porte  qu'ils  vont  chercher  ;  et  comme  la  porte  est 
percée  facilement,  ils  s'extasient  devant  ce  résultat  auquel 
ils  ne  croyaient  pas.  Ensuite  on  parle  de  Si-Abselam^  chérif 
de  Muazan,  de  son  amitié  pour  nous,  de  l'hospitalité  qu'il 
nous  a  offerte,  et  des  chasses  qu'il  a  données  en  notre  hon- 
neur. Le  kaddem  nous  enverra  ce  soir  lamouna  pour  nous, 


DE  FEZ  A  OUDJDA.  301 

mais  non  pour  les  soldats^  qu'il  considère  uq  peu  comme 
des  ennemis  et  qui  du  reste  se  tiennent  dans  leur  campe- 
ment sans  en  sortir. 

Au  bout  d'une  heure,  nous  quittons  la  maison  du 
kaddem,  non  toutefois  sans  qu'il  nous  ait  fait  visiter  les 
appartements  des  femmes,  aussi  peu  luxueux,  du  reste,  que 
la  pièce  que  nous  venons  de  quitter.  Trois  ou  quatre 
femmes  qui  sont  affreuses  vaquent  aux  soins  du  ménage. 

De  là  nous  nous  rendons  à  la  maison  de  Hadj-Tsami, 
frère  du  kaddem;  puis  à  celle  de  son  oncle  Ahmed.  Elles 
ont  toujours  le  même  aspect,  mais  sont  un  peu  moins 
grandes. 

Dans  la  dernière  comme  dans  les  deux  précédentes,  nous 
trouvons  dans  la  maison  même  un  petit  veau  d'une  quin- 
zaine de  jours,  et  j'ai  beau  en  demander  laraison,  jene  puis 
l'apprendre.  Y  a-t-il  quelque  superstition  attachée  à  cette 
pratique?  je  n'en  sais  rien.  Toutes  ces  habitations  sont 
misérables  d'aspect,  et  certes,  les  plus  pauvres  de  nos  pay- 
sans de  France  n'y  voudraient  pas  loger,  La  femme  de  Si- 
Ahmed,  qui  semble  âgée  de  trente-cinq  ans  et  a  dû  être 
belle,  tient  dans  ses  bras  un  affreux  petit  négrillon  de  cinq 
ou  six  mois.  Nous  lui  demandons  ce  que  c'est  que  cet  affreux 
petit  singe  :  «  C'est,  nous  répond-elle,  mon  mari  qui  a  eu  cet 
enfant  avec  une  esclave  noire  !  }>  Elle  soigne  le  poupon  avec 
amour;  le  mari  lui  fait  en  souriant  une  caresse;  pendant  ce 
temps  la  négresse  lave  le  sol  de  la  maison.  Tout  cela  se 
passe  de  la  façon  la  plus  naturelle  du  monde;  il  n'y  a  là, 
paraît-il,  rien  d'extraordinaire. 

L'enfant  porte  au  cou,  au  milieu  d'autres  amulettes,  de 
petites  pièces  de  monnaie  française;  nous  en  donnons 
quelques-unes  qu'on  ajoutera  à  son  collier.  Dans  cette 
maison,  il  y  a  un  lit,  un  véritable  lit,  qui  rappelle  comme 
forme  les  lits  à  colonnes  de  nos  campagnes  ;  il  a  des  pieds 
hauts  de  0™,50  et  un  tiroir  au-dessous  des  matelas;  il  est  en 
bois,  peint  dans  le  style  arabe,  et  a  été  fabriqué  à  Fez. 

soc.  DE  GÉOGR.  —  3«  TRIMESTRE  1887.  VIII.  —  20 


302  DE  FEZ  A  OUDJDA. 

Nous  quittons  enfin  ce  village  et  redescendons  au  campe- 
ment où  nous  emmenons  nos  hôtes,  pour  leur  offrir  les  trois 
fasses  de  thé  traditionnelles,  et  aussi,  à  leur  grande  joie, 
des  biscuits,  des  raisins  secs  et  des  bonbons,  dont  ils 
emplissent  le  capuchon  de  leurs  burnous. 

Je  donne  en  outre  au  kaddem,  ce  qui  semble  lui  faire  un 
sensible  plaisir,  une  lorgnette,  dont  il  examine  avec  soin  le 
mécanisme.  Ces  hommes  sont  comme  des  enfants;  la  moin- 
dre chose  les  amuse,  les  étonne  et  les  intéresse.  Ils  visitent 
et  regardent  nos  tentes,  nos  lits,  nos  bagages,  nos  vête- 
ments, la  tente  où  Bastien  fait  notre  dîner.  Ils  font  mille 
questions  sur  notre  voyage,  sur  le  chérif,  me  deman- 
dent à  voir  mes  dessins  de  Muazan,  de  Mekenës,  de  Fez, 
et  aussi  le  croquis  que  je  viens  défaire  avant  d'arriver  à 
Mekenessa. 

Pendant  ce  temps,  les  Arabes,  qui  croient  que  tous  les 
chrétiens  sont  médecins,  viennent  me  consulter;  ils  ont  la 
fièvre,  mal  aux  yeux,  et,  paraît-il,  surtout  la  gravelle.  Les 
eaux  toujours  un  peu  saumâtres  de  ces  pays  sont,  disent- 
ils,  la  cause  de  cette  dernière  affection  fort  commune  parmi 
eux. 

Plus  de  cent  Arabes  entr'ouvrent  les  tentes  et  cherchent 
à  voir  par  la  porte  dans  l'intérieur  de  celle  où  nous  nous 
tenons.  J'ai  invité  Si-Ahmed  à  prendre  une  tasse  de  thé  avec 
le  kaddem  ;  mais  il  y  porte  à  peine  les  lèvres  et  s'esquive, 
comme  s'il  était  au  milieu  de  pestiférés.  Évidemment  nos 
hôtes  ne  sont  pas  de  ses  amis;  il  a  perdu  sa  mine  tranquille 
du  premier  jour  et  a  l'air  préoccupé. 

Cependant,  lorsque  je  le  vois  le  soir,  c'est  avec  satisfac- 
tion qu'il  apprend  que  les  Mekenessa  nous  ont  proposé  de 
nous  accompagner  le  lendemain  pour  traverser  les  passages 
les  plus  dangereux* . 

A  l'endroit  même  où  nous  campons,  le  capitaine  Colle- 
ville,  accompagné  de  sa  femme,  a  campé  aussi,  la  nuit  der- 
nière; il  y  est  arriyé  le  jour  du  marché.  Le  kaddem  l'a  vu 
également  et  lui  a  donné  divers  renseignements  que  le 


DE  FEZ  A  OUDJDA.  303 

voyageur  a  inscrits  sur  son  calepin;  mais  il  n'a  point  des- 
sinéy  me  dit- on. 

Je  profite  de  l'occasion  pour  demander  au  kaddem  s'il 
est  vrai  que  le  capitaine  CoUeville  ait  passé  là  seul,  sans  la 
protection  des  Mekenessa  qui  auraient  intimé  à  son  escorte 
l'ordre  de  ne  pas  pénétrer  sur  leur  territoire,  mais  d'en  faire 
le  tour,  afin  de  retrouver  le  capitaine  de  l'autre  côté. 

De  même  que  le  caïd  qui  commandait  Tescorte  du  capi- 
taine, le  kaddem  nie  le  fait,  et  voici  ce  qu'il  me  raconte  : 
«  Le  capitaine  CoUeville  est  arrivé  ici  avec  cinq  soldats.  Le 
pays  n'était  pas  alors  en  révolte;  partout  où  il  avait  passé, 
les  tribus,  sur  un  ordre  du  sultan,  lui  avaient  toutes  fourni 
une  escorte;  mais  les  Gayatas  et  les  Tazas,  ayant  refusé 
même  le  passage  chez  eux,  il  était  venu  demander  l'aide  des 
Makenessa  qui  l'avaient  conduit,  lui  et  ses  soldats,  jusqu'à 
la  limite  de  leur  territoire.  «  Si  nous  n'avions  pas  agi  ainsi, 
ajoute-t-il,  l'escorte  eût  été  égorgée.  »  L'histoire  qu'on  a 
racontée  est  donc  une  fable. 

A  sept  heures  nos  hôtes  nous  quittent  en  nous  disant  à 
demain.  Peu  après  leur  départ  arrive  la  mouna  :  orge  et 
paille  pour  les  chevaux;  moutons,  couscous,  poules,  œufs, 
beurre,  etc.,  pour  nous.  Demain  matin,  il  faudra  partir  de 
bonne  heure  pour  laisser  libre  l'emplacement  du  marché. 

Les  Mekenessa  sont  exacts  au  rendez-vous;  ils  sont  là 
quatorze,  le  kaddem  eu  tête,  qui  tous  viennent  nous  sou- 
haiter le  bonjour,  et  parmi  eux,  je  retrouve  encore  le  grand 
brun  et  le  cheval  noir  de  la  veille. 

Hier  il  venait  pour  nous  attaquer;  aujourd'hui  il  nous 
escorte  et  veille  sur  nos  personnes;  le  brigand  est  devenu 
gendarme.  <  Je  t'ai  vu  hier  sur  la  route  auprès  du  camp, 
lui  dis-je.  —  Oui  »,  me  répond-il  en  riant  sans  aucun 
embarras. 

Nous  nous  mettons  (vers  le  nord)  en  route,  les  Mekenessa 
en  tête,  le  kaddem,  son  frère  et  nous  au  milieu,  les  bagages 
ensuite  et  nos  vingt  soldats  avec  leur  capitaine  en  arrière. 


304  ED    FEZ  A   OUDJDA. 

L'oncle  du  kaddem  reste  a  Mekenessa,  autant  parce  qu'il 
est  un  peu  souffrant  que  pour  garder  la  ville  en  l'absence 
de  son  neveu  et  la  défendre  au  besoin.  L'escorte  n'est  pas 
aussi  nombreuse  qu'ils  l'eussent  désiré  ;  mais  il  faut  parera 
tout  et  être  prêts  à  repousser  une  attaque  des  Tazas  ou  des 
Gayatas,  disent-ils,  peut-être  aussi  des  soldats  du  sultan,  ce 
qu'ils  ne  disent  pas. 

Nous  parlons  par  une  matinée  superbe,  frais  et  dispos, 
regrettant  que  le  jour  de  marché  nous  ait  forcés  à  lever 
le  camp,  car  nous  eussions  volontiers  passé  la  journée  au 
milieu  de  ces  gens  qui  nous  avaient  reçus  avec  joie  et 
cordialité.  Nous  rions  et  causons  avec  eux  comme  avec 
de  vieux  amis.  La  vallée  que  nous  suivons  sur  le  bord  de  la 
rivière  est  entourée  de  belles  montagnes,  le  soleil  est  ra- 
dieux. Les  Mekenessa  partent  au  galop,  vont,  viennent,  font 
la  fantasia,  émaillant  le  tout  de  nombreux  coups  de  fusil. 
Celle  troupe  est  vraiment  belle;  les  chevaux  sont  superbes. 
Les  hommes,  aux  figures  franches  et  ouvertes,  nous  semblent 
avoir  un  grain  de  coquetterie  :  ils  ont  blanchi  leurs  dents 
avec  l'écorce  du  noyer,  ont  pris  soin  de  leurs  mains  dont 
ils  ont  teint  les  ongles  avec  le  hennah;  ils  ont  aussi  revêtu 
leurs  burnous  les  plus  blancs,  et  la  corde  de  chameau  re- 
tient élégamment  sur  leur  tête  leur  léger  haik  de  laine,  rayé 
de  soie. 

Au  bout  d'une  heure  de  marche  vers  le  nord-est,  nous 
nous  dirigeons  vers  l'est  et  gravissons  une  montagne,  à  moitié 
de  laquelle  se  trouve  un  large  plateau.  Là  nous  nous  arrê- 
tons un  instant  et  les  Mekenessa,  que  d'autres  sont  venus 
rejoindre  et  qui  sont  actuellement  une  vingtaine,  se  séparent 
en  deux  camps  et  font  devant  nous  le  simulacre  d'un  com- 
bat. Ils  se  précipitent  bride  abattue  les  uns  vers  les  autres, 
déchargent  leurs  fusils  et,  saisissant  le  long  sabre  qu'ils 
tenaient  entre  leurs  dents,  frappent  d'estoc  et  de  taille;  ils 
évitent  les  coups  avec  une  adresse  remarquable  et  ripostent 
avec  une  grande  agilité.  On  voit  bien  que  chaque  jour  qui 


DE   FEZ  À   OUDJDÀ.  305 

se  lève  peut  être  pour  eux  un  jour  de  bataille  et  qu'ils  ma- 
nient plus  souvent  le  fusil  et  le  sabre  que  la  faucille  et  la 
charrue.  Cette  fantasia  vaut  bien  toutes  celles  que  nous 
avons  pu  voir  jusqu'ici  ;  on  sent  que  pour  ces  hommes,  du 
jeu  de  la  poudre  à  la  guerre  elle-même,  il  n'y  a  qu'un  pas. 

Nous  nous  remettons  en  marche.  Parmi  nos  hommes, 
nous  remarquons  trois  nouvelles  figures;  l'un  de  ces  nou- 
veaux venus  s'approche  de  nous  et  demande  à  nous  suivre 
comme  volontaire,  jusqu'à  Tlemcen,  où  il  a  un  parent.  Cet 
homme  porte  dans  un  coin  de  son  burnous,  gros  comme 
deux  fois  la  tête  du  blé,  toute  sa  fortune,  et  c'est  avec  cela 
qu'il  doit  faire  le  reste  de  la  route;  il  a  aux  pieds  des  san- 
dales adroitement  tressées  avec  des  feuilles  de  palmier  et 
retenues  par  des  cordes  de  même  substance.  Il  est  propre- 
ment mis,  du  reste  ;  il  vient,  dit-il,  de  Maroc,  d'où  il  a  fui  de. 
vaut  la  menace  d'être  pris  comme  soldat.  Des  cas  semblables 
sont  fréquents  parmi  les  Arabes  qui,  misérables  chez  eux, 
trouvent  encore  au  régiment  une  misère  plus  grande.  La 
figure  de  cet  homme  est  bonne;  il  est  blond,  grand,  fort  et 
bien  découplé  ;  il  se  nomme  Mohammed.  Je  lui  accorde  ce 
qu'il  me  demande  et  je  n'ai  pas  eu  à  m'en  repentir;  il  est 
actif  et  bon  travailleur.  Ses  deux  compagnons  viennent  à 
leur  tour,  mais  leur  mine  ne  m'inspire  pas  grande  confiance 
et  je  les  refuse.  Je  cite  ce  fait  parce  qu*il  se  renouvelle  chaque 
jour,  et  que,  si  l'on  acceptait  tous  ceux  qui  se  présentent 
ainsi,  au  bout  de  quelques  jours,  on  aurait  cent  serviteurs 
volontaires,  travaillant  pour  un  seul  morceau  de  pain.  Le 
refus  de  prendre  ces  gens  comme  volontaires  ne  s'étend  pas 
à  la  permission  toujours  accordée  de  suivre  la  caravane  et 
de  camper  non  loin  des  tentes,  pour  profiter  ainsi  de  la  pro- 
tection, sans  qu'il  en  résulte  aucune  gêne. 

Il  est,  du  reste,  un  fait  que  j'ai  pu  constater:  c'est  que 
ces  hommes  qu'on  ne  paye  qu'en  les  nourrissant  et  en 
leur  donnant  de  temps  à  autre  à  titre  gracieux  quelques 
pièces  de  monnaie,  ou  ce  qui  est  encore  préférable  quelque 


306  DE   FEZ  A  OUDJDA. 

vêlement,  travaillent  avec  plus  d'ardeur  que  ceux  qu'on  a 
embauchés  pour  toute  la  roule,  ceux  qu'on  paye  régulière- 
ment et  qu'il  est  difficile  (malgré  les  conditions  faites  avec 
eux  au  dépari)  dé  renvoyer  pendant  le  trajet,  si  Ton  n'est 
pas  content  de  leurs  services.  Mais  les  autres  qui  n'ont  été 
pris  que  par  grâce  tâchent  de  se  rendre  utiles,  pour  qu'on 
les  conserve;  et  certes  les  six  que  j'ai  dans  ces  conditions 
nous  sont  plus  utiles  que  les  autres  embauchés  à  Tanger. 

A  neuf  heures,  parvenus  au  sommet  de  Fahama  Djebel, 
nous  y  rencontrons  auprès  d'une  source  sept  nouveaux  ca- 
valiers. «  Ce  sont  de  nos  frères,  des  Mekenessa  d'un  village 
voisin  »,  me  dit  le  kaddem  et  ces  nouveaux  venus  se  joignent 
à  nous.  Quatre  autres  vont  également  tout  à  l'heure  nous 
rejoindre  encore. 

La  route  qui  retourne  alors  vers  l'est  est  pittoresque;  sur 
ces  sommets  de  montagnes  serpentant  au  milieu  des  rochers, 
de  temps  en  temps  nous  foulons  des  pierres  blanches  comme 
du  sucre,  et  qui  contiennent  du  sel  en  grande  quantité. 

La  caravane  est  magnifique  à  voir;  ces  trente  Mekenessa 

aux  burnous  blancs  qui  nous  précèdent  et  nous  entourent, 

courant  à  droite  et  à  gauche  de  la  route  dans  la  montagne, 

sont  vraiment  superbes.  Les  mules,  les  hommes,  les  soldats 

et  les  gens  qui  nous  suivent  couvrent  sur  la  route  un  espace 

de  près  de  200  mètres  et  constituent  un  ensemble  de  cent 

trente  hommes  environ,  dont  cinquante  à  cheval  forment 

notre  escorte. 

Les  Mekenessa,  devenus  plus  familiers,  donnent  libre 

cours  à  leur  curiosité.  L'un  d'eux  qui  regarde  depuis  long- 
temps nos  mains,  finit  par  demander  ce  que  nous  pouvons 
avoir  dessus;  je  lui  abandonne  une  paire  de  gants  qui  passe 
de  l'un  à  l'autre,  et  devient  l'objet  de  longues  explications. 
Je  lui  fais  cadeau  de  ces  gants,  qu'il  met  aussitôt  en  riant 
comme  un  enfant. 

Depuis  une  heure,  nous  redescendons  vers  la  plaine,  qui 
s'étend  entre  Taza  et  nous.  Â  notre  gauche  se  trouve  à 


DE  FEZ  A  OUDJDÂ.  307 

l'horizoDy  Grabis  Djebel  qui  se  dresse  au  milieu  d'un  pâté 
montagneux  habité  par  les  Ouled  Bou  Rima. 

Le  kaddem  nous  fait  avancer  vers  un  petit  mamelon  à 
200  mètres  à  droite  de  la  route,  pour  nous  montrer  le  pa- 
norama splendide  qui  se  déroule  devant  nos  yeux.  Taza 
nous  apparaît  comme  un  point  blanc  au  milieu  d'une  masse 
de  verdure*,  formée  par  les  jardins,  les  oliviers  et  les 
figuiers  qui  l'entourent,  mais  non  point,  comme  on  le  croit 
généralement,  sur  le  sommet  d'une  montagne. 

Cette  ville  dont  la  populalion  est  d'environ  6000  habi- 
tants, est  au  contraire  assise  au  niveau  de  la  plaine  et  au 
pied  de  l'énorme  montagne  qui  porte  son  nom.  Elle  est 
située  de  l'autre  côlé  de  la  plaine,  dans  laquelle  on  aperçoit 
difficilement  la  route  à  peine  tracée  qui  mène  à  Fez,  et  celle 
qui  conduit  à  la  Kasba  de  Messoun  où  nous  nous  rendons. 
Une  autre  route  vient  couper  la  nôtre  un  peu  au-dessous  de 
nous,  et  se  dirige  vers  le  nord. 

Le  panorama  que  nous  avons  devant  les  yeux  a  bien  25  à 
20  lieues  d'étendue  et  est  vraiment  superbe.  Je  m'arrête 
quelques  minutes  sans  descendre  de  ma  mule,  pour  le  des- 
siner. A  droite,  la  plaine  s'étendant  entre  les  montagnes 
que  nous  venons  de  traverser  et  celles  qui  se  dirigent  vers 
Fez,  puis  la  montagne  de  Taza  couverte  de  forêts  et  de 
thuyas,  et  la  ville  au  pied.  En  arrière,  les  monts  Gayatas, 
Djebel  Obiod  et  son  sommet  éblouissant  de  neige  que  nous 
voyons  depuis  Fez  et  encore  d'autres  pics  neigeux.  Un  peu 
plus  près  de  nous,  toujours  à  gauche,  Ouariretz  et  Djebel 
Deddouk,  ses  crêtes  noires  de  rochers  et  enfin  les  monts  des 
Béni  Ouaraln  qui  s'étendent  aussi  loin  que  l'œil  peut 
distinguer.  Le  vent  est  froid,  mais  le  soleil  brûle;  une  sorte 
de  brume  donne  une  teinte  grise  à  toute  la  plaine,  au- 
dessous  de  nous,  tandis  que  les  sommets  sont  en  pleine 
lumière.  Ce  panorama  est  le  plus  beau  que  nous  ayons 
rencontré  pendant  notre  voyage. 

1.  Voir  le  panorama  n"  1,  sur  la  carte. 


308  DE  FEZ  A  OUDJDA. 

Nous  quittons  notre  observatoire  et,  continuant  noire 
route,  nous  rencontrons  une  troupe  d'une  dizaine  d'hommes 
avec  quelques  mules,  dont  l'une  porte  une  tente.  «  C'est  un 
de  ces  chiens  de  ca'ids  du  sultan  »,  me  dit  le  kaddem,  et  il 
passe,  tandis  que  Si-Ahmed  au  contraire  s'arrête  pour  lui 
parler.  Nous  avons  décidément  dans  notre  escorte  l'eau  et 
le  feu  tout  à  îa  fois. 

A  onze  heures,  sur  notre  gauche  à  l'horizon,  Mtalsa 
Djebel,  et  à  trois  kilomètres  plus  loin,  alors  que  nous 
sommes  arrivés  au  niveau  delà  plaine  et  que  nous  longeons 
les  collines  qui  la  bordent,  nous  arrivons  auprès  du  Douar 
Mansara  qui  a  été  attaqué,  cette  nuit  même,  par  les  Gayatas 
et  dont  les  hommes  sont  encore  à  cheval  et  en  armes, 
parcourant  la  campagne  pour  voir  si  l'ennemi  ne  revient 
pas  à  la  charge.  Deux  d'entre  eux  apparaissent,  sortant  d'un 
pli  de  terrain  et  viennent  vers  nous  bride  abattue  pour  nous 
reconnaître.  Deux  Mekenessa  de  notre  suite  s'élancent  vers 
eux,  font  des  signaux  avec  leurs  burnous,  parlementent  et 
nous  passons.  C'est  une  chose  fort  curieuse  que  ces  mou- 
vements de  burnous  qui  permettent  aux  Arabes  de  com- 
muniquer entre  eux  de  loin  ou  de  donner  des  ordres  selon 
qu'ils  en  ont  besoin. 

Le  douar  Mansara  est  en  relations  d'amitié  avec  les 
Mekenessa,  et  avec  ces  derniers,  nous  sommes  en  sûreié 
pour  )e  moment.  Mais  plus  loin,  il  n'en  sera  pas  de  même, 
paraît-il  ;  aussi  le  kaddem  et  Si-Ahmed,  se  mettant  d'ac- 
cord, envoient-ils  quatre  hommes  dans  la  montagne  pour 
demander  à  un  caïd  qui  est  le  supérieur  de  celui  delaKasba 
de  Messoun  de  nous  donner  une  escorte  pour  le  lende- 
main, escorte  qu'il  nous  refusa  du  reste,  comme  nous 
l'apprîmes  le  soir,  sous  prétexte  qu'il  n'avait  pas  d'ordre 
écrit  du  sultan  et  que  notre  vie  et  nos  personnes  lui  étaient 
bien  indifférentes. 

A  onze  heures  et  demie,  le  kaddem  et  ses  hommes  pren- 
nent congé  de  nous.  Nous  n'avons  plus  qu'une  heure  environ 


DE   FEZ  A  OUDJDA.  309 

de  roule  et  pendant  qu'ils  sont  absents,  leurs  villages  pour- 
raient élre  attaqués  par  les  ennemis.  Nous  quittons  avec 
regret  ces  amis  d'un  jour,  les  remerciant  de  leur  hospitalité 
et  de  la  conduite  qu'ils  nous  ont  donnée  jusque-là. 

Une  heure  après,  nous  arrivons  à  TOued  Messoun,  qui 
descend  des  hauteurs  du  Rif,  du  territoire  des  Ouled  Bouker, 
près  de  Grabis  Djebel;  son  lit  large  d'environ  50  mètres, 
mais  qui  en  ce  moment  n'est  pas  entièrement  rempli  par 
son  cours,  prend  pendant  les  grandes  eaux  des  proportions 
formidables.  La  rivière  inonde  alors  les  terrains  plats  qui 
la  bordent  à  droite  et  qui  portent  encore  des  traces  de  son 
séjour  prolongé. 

L'Oued  Messoun  est  salé;  nous  le  traversons  à  gué  vis-à- 
vis  de  la  Kasba.  Son  cours  est  assez  rapide  ;  la  largeur  de 
l'eau  à  cet  endroit  est  de  25  mètres  environ  ;  sa  profondeur 
de  50  centimètres.  Il  roule  sur  un  fond  de  gravier  et,  après 
avoir  passé  devant  la  Kasba,  il  se  dirige  en  suivant  tou- 
jours la  gauche  de  la  plaine  vers  l'Oued  Mellouia,  au-dessous 
de  la  Kasba  qui  porte  ce  nom. 

Nous  gravissons,  par  un  sentier  rapide  en  diagonale,  la 
rive  opposée  qui  est  complètement  à  pic  et  haute  d'environ 
10  mètres.  A  100  mètres  devant  nous  et  à  l'abri  des  inon- 
dations, se  trouve  la  Kasba  de  Messoun,  grand  parallélo- 
gramme, dont  les  côtés  ont  de  3  à  400  mètres  de  longueur. 

Les  murs  bâtis  en  pisé  sont  crénelés  et  Ton  pénètre  dans 
cette  enceinte  en  passant  sous  un  petit  donjon  dont  les 
deux  portes  ne  se  trouvent  pas  en  face  l'une  de  l'autre,  et 
cela  pour  aider  à  la  défense.  Sous  cette  porte  et  sous  le 
donjon  où  flotte  le  drapeau  marocain  se  tiennent  quelques 
soldats  irréguliers,  chargés  de  la  garder. 

A  l'intérieur,  nous  suivons  une  ruelle  large  d:i  3  mètres, 
longue  de  20,  de  chaque  côté  de  laquelle  sont  entassées  une 
multitude  de  maisonnettes  en  pierre  à  peine  sorties  de 
terre,  des  huttes  en  boue  et  en  roseaux,  avec  quelques 
tentes  àl'entour. 


310  DE  FEZ  A  OUDJDÂ. 

De  tous  ces  repaires  sortent,  couverts  de  haillons  cras- 
seux, une  nuée  d'hommes,  de  femmes  et  d'enfants.  Le  spec- 
tacle de  cette  kasba  est  hideux  à  voir.  Au  milieu  s'élève 
une  espèce  de  petite  citadelle;  c'est,  là,  paraît-il  qu'habite  le 
cîud  et  c'est  sur  la  petite  place  qui  se  trouve  devant,  for- 
mant un  carré  de  10  mètres  au  plus  et  recouverte  de  fu- 
mier, que  nous  sommes  obligés  de  camper.  Une  atroce 
odeur  d'alcali  se  dégage  du  sol,  des  huttes  et  des  tentes 
voisines.  Le  goudron,  l'huile  chaude,  la  saleté  et  les  immon- 
dices de  toutes  sortes  nous  envoient  leurs  émanations. 
Gibraël  est  indigné  et  veut  à  toute  force  aller  camper  au 


r 
\ 


dehors  sous  la  garde  des  soldats  et  de  nos  hommes;  mais 
la  chose  n'est  pas  possible,  nous  serions  aussitôt  attaqués 
et  égorgés,  même  par  les  habitants  de  la  kasba,  qui^  ne 
nous  ayant  pas  dans  leurs  murs,  n'auraient  pas  la  respon- 
sabilité de  notre  mort.  Je  donne  donc  Tordre  de  dresser  les 
tentes;  les  lapis  recouvrent  le  sol,  nous  brûlons  force  bois 
de  santal  et  notre  position  devient  à  peu  près  tenable. 

La  Kasba  de  Messoun  construite  comme  les  autres  kasba 
pour  servir  d'asile  aux  voyageurs,  s'est  peu  à  peu  peuplée 
de  gens  du  pays  qui  sont  venus  s'y  mettre  à  l'abri  du  pil- 
lage des  tribus  voisines;  ils  y  ont  construit  des  huttes  ou  ap- 
porté leurs  tentes  et  y  ont  creusé  des  silos  pour  y  entasser 
leur  blé.  C'est  là  aussi  qu'on  enferme  les  tributs  en  nature, 
consistant  surtout  en  blé  et  en  orge,  que  les  peuplades  voi- 


DE  FEZ  Â  OUDJDÂ.  311 

sines  payent  au  sultan  lorsqu'elles  ne  sont  pas  révoltées.  La 
garnison  se  compose  d'une  centaine  de  Mokasnis,  mais  au 
besoin,  tous  les  hommes  valides  de  cette  sorte  de  petite  ville 
qui  compte  environ  3  000  habitants  de  tout  sexe,  prennent 
part  à  la  défense  qui  les  intéresse,  il  est  vrai,  personnelle- 
ment, à  l'exception  toutefois  des  juifs  qui  sont,  là  une  ving- 
taine, nous  dit-on. 

C'est  en  vain  que  nos  hommes  ont  voulu  acheter  pour 
nous  du  lait  et  des  œufs  ;  on  leur  a  tout  refusé.  Un  Arabe 
s^était  cependant  décidé  à  nous  vendre  du  lait  de  brebis  dans 
l'espoir  d'une  bonne  récompense,  mais  ses  coreligionnaires 
l'ont  empêché  de  l'apporter.  Nous  sommes  décidément  en 
pays  ennemi,  au  sein  même  du  fanatisme  le  plus  violent; 
pas  de  commerce  avec  les  chrétiens,  tel  est  le  mot  d'ordre 
et  nous  nous  félicitons  d'avoir  apporté  toutes  les  provisions 
qui  nous  étaient  nécessaires. 

Si-Ahmed  est  obligé  d'acheter  pour  nos  bêtes  en  même 
temps  que  pour  les  chevaux  de  l'escorte,  l'orge  et  la  paille; 
encore,  pour  qu'on  lui  en  vende,  est-il  nécessaire  qu'il  aille 
demander  au  pacha  d'user  de  son  autorité  et  même  de  la 
menace. 

Nous  n'avons,  grâce  au  ciel,  qu'une  nuit  à  passer  en  cet  en- 
droit; mais  demain  semblable  ennui  peut  se  renouveler. 
Chose  étrange,  au  milieu  de  cette  population  fanatique, 
vivent  des  Juifs!  mais  il  faut  dire  qu'ils  sont  placés  si  bas 
dans  l'échelle  sociale,  si  méprisés  par  les  Arabes,  que  ceux- 
ci  les  considèrent  plutôt  comme  des  bêtes  que  comme  des 
hommes.  Ces  Juifs  font  là  un  petit  commerce  d'étoffes,  de 
bijoux  d'épicerie,  en  un  mot  de  tout  ce  qu'ils  peuvent 
vendre,  amassent  un  mince  pécule  qu'ils  cachent  avec  soin 
et  que  l'usure  vient  un  peu  augmenter.  C'est  grâce  à  ce 
commerce,  et  à  cette  usure  même,  que  les  Arabes  les  lais- 
sent vivre  là,  et  circuler  presque  en  sécurité  dans  le  pays  ; 
ils  les  méprisent,  mais  sentent  qu'ils  en  ont  besoin  et  qu'ils 
ne  peuvent  s'en  passer. 


312  DE   FEZ   A   OUDJDA. 

Vers  le  soir,  nous  entendons  de  tous  côtés,  d'abord  au 
dehors  de  la  kasba,  ensuite  dans  la  kasba  même,   des 
coups  de  fusil  nombreux  et  répétés;  c'est  un  mariage  et  nous 
voyons  passer  auprès  de  nous  toutes  les  femmes  arabes  dans 
le  bizarre  accoutrement  qui  est  la  mode  du  pays.  Parfumées 
au  goudron,  la  figure  bariolée  de  rouge  et  de  noir,  la  tête 
couverte  de  bijoux  d'argent,  le  cou  orné  de  colliers  de  ver- 
roteries et  d'amulettes  :  à  leurs  oreilles  se  balancent  d'é- 
normes boucles  d'oreilles  dont  le  diamètre  atteint  jusqu'à 
15  centimètres;  au  demeurant  elles  sont  laides  et  sales  à 
faire  horreur. 

Enfin  la  nuit  est  venue.  Le  calme  se  rétablit  un  peu  ;  l'af- 
freuse odeur  d'alcali  que  nous  sentions  à  notre  arrivée  nous 
a  préservés  des  insectes  (à  quelque  chose  malheur  est  bon). 

Après  avoir  levé  le  camp  au  milieu  de  la  curiosité  haineuse 
de  la  population,  nous  sortons  de  la  kasba  à  huit  heures  et 
demie. 

Au  moment  où  je  franchis  la  porte,  un  grand  Arabe  au 
teint  bronzé  et  mal  vêtu,  mais  à  la  figure  assez  ouverte, 
s'approche  un  peu  de  moi  :  «  Gemaras,  lève  la  tête  »,  me 
dit-il,  en  me  montrant  la  plaine  qui  se  déroule  devant  nous. 
C'est  là  qu'est  le  vrai  danger,  paraît-il.  En  attendant  nous 
contemplons  le  paysage  qui  est  superbe.  Nous  foulons,  mais 
pas  pour  longtemps,  un  tapis  de  verdure;  l'ensemble  des 
montagnes  que  nous  apercevons  est  imposant,  et  nous  ne 
nous  lassons  pas  de  contempler  au  milieu  de  ce  tableau 
l'aspect  pittoresque  de  notre  caravane. 

Deux  routes  mènent  à  Mellouia.  Celle  de  gauche  suit  le 
pied  des  montagnes,ne  passant  l'Oued  Messoun  que  beaucoup 
plus  loin.  Nous  la  laissons  de  côté  pour  prendre  l'autre  qui 
s'engage  d'abord  au  milieu  de  petites  collines  couvertes 
de  cailloux  et  de  palmiers  nains. 

Tsami-Jami  accompagné  de  quelques  hommes  nous  pré- 
cède à  500  mètres,  et  sonde  les  replis  du  terrain.  Nous 
voyons  à  plusieurs  reprises  des  cavaliers  et  des  piétons 


DE  FEZ  A  OUDJDA.  313 

paraître  et  disparaître  au  loin.  Sur  un  coteau,  trois  Arabes 
armés  de  fusils  sont  couchés  dans  les  palmiers  nains;  Tsami- 
Jami  s'élance  de  ce  côté,  mais  ils  disparaissent  comme 
par  enchantement. 

Enfin,  à  une  heure  environ  de  la  kasba,  nous  retrouvons 
rOued  Messoun.  Le  terrain  est  coupé  de  ravines  que  Teau 
creuse  en  se  rendant  à  la  rivière*  Le  sol  se  défonce  sous  les 
pieds  d'une  mule  qui  tombe  ;  pour  la  retirer  du  trou  où  elle 
est  entrée,  on  est  obligé  de  la  décharger.  Ce  n'est  pourtant 
pas  le  moment  de  s'arrêter. 

Enfin,  de  l'autre  côté  du  fleuve,  Tsami-Jami  qui  a  disparu 
depuis  un  instant,  agite  son  burnous.  «  Labasse^  me  dit 
Si-Ahmed  avec  un  soupir  de  soulagement,  le  passage  n'est 
pas  gardé!  »  C'est  là,  paraît-il,  que  les  voleurs  se  tiennent 
d'ordinaire  pour  fondre  sur  les  caravanes,  et  il  faut  avouer 
que  l'endroit  est  merveilleusement  choisi.  La  rivière,  en 
effet,  coule  là  dans  un  lit  de  40  mètres  de  large,  entre 
deux  rives  escarpées  de  10  mètres  d'élévation,  où  les  eaux 
pluviales  creusent  sans  cesse  en  se  rendant  au  fleuve,  des 
ravines  emportant  la  terre  avec  elles.  Dans  le  lit  môme  de  la 
rivière  il  existe  de  nombreux  monticules  de  terre,  assez 
semblables  aux  témoins  que  les  ouvriers  laissent  dans  les 
fouilles  pour  mesurer  la  hauteur  des  déblais;  c'est  dans  ces 
ravines,  derrière  ces  monticules  que  se  cachent  les  assail- 
lants. 

Nous  descendons  dans  le  lit  de  la  rivière  par  des  sentiers 
efî'rayantsetnous  le  suivons  près  de  200  mètres  pour  trouver 
le  seul  endroit  où  Ton  peut  remonter.  Là,  la  pente  est  facile 
à  gravir,  et  parvenus  de  l'autre  côté  du  fleuve,  nous  avons 
devant  nous  l'immense  plaine  inculte  et  inhabitée,  véritable 
désert  qu'il  nous  faut  traverser. 

«  Tu  n'y  rencontreras  personne  si  tu  n'es  pas  attaqué  », 
m'avait  dit  la  veille  le  kaddem  de  Mekenessa,  et  franchement 
je  fais  les  vœux  les  plus  sincères  pour  ne  voir  âme  qui  vive 
dans  ce  lieu  de  désolation. 


314  DE  FEZ  A  OUDJDA. 

Nous  avons  traversé  sans  encombre  les  plus  dangereux 
passages;  pourquoi  notre  bonne  chance  nous  abandonne- 
rait-elle maintenant? 

A  un  kilomètre  du  gué  et  à  peu  de  distance  à  droite  de  la 
route,  nous  remontons  les  ruines  de  Tha  Dzart,  kasba  dont 
Moulai  Ismaïr  avait  entrepris  la  construction  et  qui  ne  fut, 
me  dit-on,  jamais  terminée;  les  quelques  pans  de  murailles 
qui  existent  encore  çà  et  là  prouvent  seulement  que  l'en- 
ceinte devait  être  considérable. 

La  Kasba  de  Messoun  nous  est  déjà  cachée  par  les  collines 
que  nous  avons  traversées  avant  de  passer  la  rivière  ;  adroite 
et  à  gauche,  Timmense  plaine  qui  doit  avoir  plus  de  80  kilo- 
mètres de  large,  est  bornée  par  les  montagnes  et,  devantnous, 
l'œil  ne  découvre  rien  que  le  désert,  ce  désert  que  nous  allons 
traverser  pendant  trois  journées  et  où  nous  ne  rencontrerons 
que  les  kasba  où  nous  camperons  tous  les  soirs.  Le  sol  est 
absolument  plat;  la  petite  couche  de  boue  desséchée  qui 
je  recouvre,  prouve  que  Teau  s'écoule  difficilement,  malgré 
le  voisinage  de  TOued  Messoun.  Ge  sol  est  formé  tantôt  de 
terre  grise  et  aride,  tantôt  de  blocs  immenses  de  cailloux 
gros  comme  le  poing,  agglomérés  et  soudés  entre  eux.  On 
dirait  un  lit  de  béton  ;  mais  ces  cailloux  à  la  surface  du  sol 
ne  sont  pas  rugueux  et  informes;  ils  sont  comme  éclatés  en 
deux  et  placés  là  avec  soin,  la  surface  plane  en  dessus.  On 
dirait  que  ces  morceaux  de  silex  ont  été  polis  de  main 
d'homme,  tant  la  nature  a  bien  fait  les  choses.  Sur  le  soir, 
nous  remarquons  des  amas  de  galets  qui  semblent  indiquer 
qu'au  milieu  du  bouleversement  du  terrain,  la  terre  a  pris 
la  place  de  l'eau. 

Nous  ne  rencontrons  sur  nos  pas  pour  toute  végétation 
qu'une  sorte  de  petite  bruyère  desséchée,  haute  de  15  cen- 
timètres au  plus,  et  assez  clairsemée.  Au  loin  se  lèvent 
devant  nous  des  troupeaux  de  gazelles,  et  presque  sous  les 
pieds  de  nos  mules  s'envolent  des  poules  de  Carthage  que 
nous  laissons  à  regret  s'éloigner  sans  les  saluer  de  quelques 


DE  FEZ  A  OUDJDA.  315 

coups  de  fusil  ;  mais  notre  tèle  est  plus  précieuse  que  le 
gibier  n'est  enviable,  et  nous  devons  passer  silencieux  à 
travers  ce  désert  monotone. 

En  dehors  des  gazelles  et  des  poules,  rien,  absolument 
rien.  Pas  d'oiseaux;  j'ai  bien  compté  jusqu'à  trois  alouettes 
dans  toute  la  journée* 

Aneuf  heures  et  demie,  à  notre  gauche,  nous  avons  au  milieu 
des  montagnes,  le  sommet  plus  élevé  à  1500  mètres  envi- 
ron, le  Dghilis  et  Mtalsa  Djebel.  A  droite,  se  détachant  sur 
les  montagnes  des  Béni  Ouaraïn,  et  un  peu  plus  rappro- 


*m  ««% 


ché  de  nous,  Djebel  Deddouk  sur  la  ligne  même  d'Oua- 
riretz,  que  nous  laissons  en  arrière.  Nous  découvrons 
encore  aujourd'hui  les  sommets  couverts  de  neige  de  Djebel 
Obiod. 

Le  gros  de  l'escorte  se  tient  autour  de  nous  et  des  éclai- 
reurs  nous  précèdent.  De  temps  à  autre,  quelques  hommes 
s'éloignent  de  nous  à  bride  abattue  sous  prétexte  de  pour- 
suivre quelques  gazelles.  Vers  une  heure,  trois  soldats 
partent  aussi,  à  gauche,  à  la  poursuite  de  gazelles  imagi- 
naires et  font  un  immense  cercle  dans  la  plaine  puis  ils 
reviennent  vers  la  route  à  2  kilomètres  de  leur  point  de 
départ,  près  d'une  petite  colline,  haute  de  10  mètres  tout  au 
plus,  qui  se  trouve  sur  notre  chemin  et  barre  une  grande 
partie  de  la  plaine.  Deux  autres  cavaliers  apparaissent  sur 
le  sommet  de  ce  monticule;  ils  ont  des  burnous  blancs  et 


I 


« 


i 


316  DE  FEZ  A  OUDJDA. 

des  chevaux  noirs;  ils  parlent  avec  nos  trois  soldats;  puis, 
sur  le  mouvement  du  burnous  de  Si-Ahmed,  presque  toute 
l'escorte  se  porte  en  avant  bride  abattue,  pour  s'arrêter  à 
trente  pas  d'eux.  Tous  remontent  alors  le  monticule  auquel 
bientôt  nous  arrivons  également.  Sur  un  nouveau  mouve- 
ment du  burnous  de  Si- Ahmed,  les  quelques  soldats  restés 
avec  nous,  nos  muletiers  (à  l'exception  de  deux  qui 
demeurent  pour  garder  les  bêtes  de  somme)  et  les  qua- 
rante ou  cinquante  hommes  qui  nous  suivent,  courent  au 
combat,  armés  seulement  de  couteaux  et  de  matraques, 
sans  la  moindre  hésitation,  avec  un  entrain  admirable,  après 
avoir  jeté  sur  leurs  bourriquots  qu'ils  abandonnent  aux 
femmes,  les  vêtements  qui  les  gênent.  Ils  se  rangent  sur  la 
crête  du  mamelon.  Les  soldats  sont  déployés  à  trente  pas  de 
nous  dans  la  plaine;  à  100  mètres  d'eux,  quelques  hommes 
et  Tsami-Jarai  ont  repris  leur  conversation  avec  les  deux 
cavaliers.  Avec  ma  lorgnette,  je  découvre  alors  devant  nous 
et  un  peu  à  droite  sur  la  route,  trente  à  trente-cinq  cava- 
liers et  quelques  fantassins,  tous  armés  qui,  groupés  à  un 
kilomètre  de  nous  environ  dans  la  plaine,  se  dissimulent 
de  leur  mieux  derrière  quelques  broussailles. 

Une  conversation  au  moyen  des  burnous  s'échange  entre 
leurs  éclaireurs  et  eux;  je  vois  nos  soldats  d'abord  y 
prendre  part  et  ensuite  élever  la  crosse  de  leurs  fusils  de 
manière  à  montrer  la  plaque  blanche  qui  en  recouvre  le 
dessous;  c'est  là  le  signe  de  la  paix.  Tous  les  hommes 
alors  répètent  en  chœur  a  Labasse  »  et  reprennent  chacun 
leur  place  habituelle,  comme  si  de  rien  n'était. 

Nous  passons;  mais  la  route  se  bifurque  à  cet  endroit  et, 
au  lieu  de  prendre  celle  de  droite  qui  est  la  plus  fréquen- 
tée et  où  se  trouve  le  groupe  de  cavaliers,  nous  suivons 
celle  de  gauche,  qui  du  reste  a  la  même  direction  à  peu 
près,  mais  se  trouve  à  deux  kilomètres  de  distance. 

Si-Ahmed  que  j'interroge  alors,  me  dit  que  tous  ces  cava- 
liers prétendent  appartenir  à  une  tribu  voisine  et  se  rendre 


DE  FEZ  A  OUDJDA.  317 

à  la  Kasba  de  Messoun  pour  y  acheter  du  blé;  ils  ont  en 
effet  avec  eux  un  chameau  et  quelques  mules. 

«  Cela  est  peut-être  vrai,  ajoute-t-il,  mais  je  n*ai  pas  con- 
fiance en  eux  et  suis  persuadé  que  s'ils  ne  nous  avaient  pas 
vus  en  force  suffisante  pour  leur  résister,  ils  nous  auraient 
attaqués  sur-le-champ  ;  ils  n'ont  pas  pu  se  rendre  compte  si 
tous  les  hommes  qui  nous  suivent  étaient  armés  et  ils  se 
sont  abstenus.  » 

Nous  hâtons  noire  marche.  Le  sentier  est  si  peu  frayé 
que  nous  finissons  par  le  perdre  comme  s'il  s'était  évanoui 
à  nos  yeux,  et  c'est  en  vain  que  nous  le  recherchons.  Mais 
il  n'y  a  pas  un  grand  inconvénient  à  cela,  toute  la  plaine 
est  en  efiet  aussi  facile  pour  les  mules  que  la  route  elle- 
même;  le  terrain  y  est  uni,  sans  pierres  et  de  même  niveau. 
En  outre  nous  n'avons  pas  à  craindre  de  nous  égarer,  car 
déjà  nous  apercevons  à  l'horizon  la  coupole  blanche  du 
marabout  de  Sidi-Mohammed  Ben  Abd  er  Rahman  qui  se 
trouve  auprès  de  la  Kasba  de  Mellouia  où  nous  allons  cam- 
per ce  soir.  A  droite  au  loin  dans  la  plaine  on  découvre  une 
autre  grande  kasba,  que  le  sultan  a  fait  construire  pour  y 
enfermer  les  blés  qui  lui  sont  payés  comme  tribut;  là,  il 
n'y  a  pas  d'habitants,  mais  simplement  une  garnison.  Cette 
kasba  est  construite  sur  la  rive  gauche  du  fleuve  de  la 
Mellouia;  plus  tard  nous  la  distinguerons  beaucoup  mieux; 
c'est  un  grand  parallélogramme  tout  uni  sans  bastions  ni 
tourelles. 

Le  terrain  que  nous  traversons  est  planté  de  petits  ar- 
bustes rachitiques  que  la  sécheresse  a  fait  mourir;  il  n'y  a 
plus  là  ni  un  brin  d'herbe,  ni  une  feuille.  Si-Ahmed  me  fait 
cependant  remarquer  que  le  sol  a  été  dernièrement  foulé 
par  les  moulons  et  que  c'est  l'indice  qu'ils  ne  sont  pas 
tous  morts  de  faim,  ce  qu'il  craignait.  Nous  aurons  donc 
un  peu  de  lait  de  brebis  ce  soir,  si  toutefois  les  habitants 
veulent  bien  nous  en  vendre.  Quant  aux  vaches,  il  n'en 
existe  plus,  par  suite  de  la  sécheresse. 

soc.   IIE  GÉOGR.  —  3*  TRIMESTRE  1887.  VHl.  —  21 


318  DE  FEZ  A  OUDJDA. 

A  trois  heures,  nous  arrivons  à  la  Kasba  de  Mellouia  à 

220^1,  500  de  Fez. 
Le  marabout  Sidi  Mohammed  Ben  Abd  erRahman,  dont  la 


/ — ^"7 

ÎXfc — i.i— — k— i^- 


>ll.«_w. 


blanche  coupole  pointue  a  dirigé  notre  marche,  se  trouve 
situé  en  arrière  de  la  kasba  ;  au  nord  il  est  abrité  par  un 
bouquet  de  cinq  palmiers  poussés  sur  la  même  souche; 
à  ce  propos  j*ai  remarqué  que  les  palmiers  que  j'ai  rencon- 
trés sur  ma  roule  auprès  de  ces  KoubbaSy  sont  tous,  lors- 
qu'iPs  partent  du  même  pied,  en  nombre  impair.  C'est,  m'a- 
t-on  dit,  l'œuvre  des  hommes  qui  en  éliminent  tout  d'abord 
un,  lorsque  le  nombre  en  est  pair.  Ceci  se  rattache  à  leurs 
superstitions  ;  j'ai  déjà  dit  que  dans  leurs  amulettes  le 
nombre  impair  jouaitjun  grand  rôle  comme  porte-bonheur. 


La  Kasba  de  Mellouia  est  un  peu  moins  grande  que  celle 
de  Messoun,   ses  murailles  sont  moins  hautes,   mais  la 


HÊ  FËZ  A  0ÛDJ19Â.  3i9 

> 

population  est  égale  en  nombre,  8000  habitants.  La  garni- 
son est  la  même;  l'intérieur  en  est  si  complètement 
rempli  par  les  huttes  et  les  maisons,  qu'une  tingtaine  de 
tentes  se  sont  établies  à  poste  fixe,  au  dehors,  ne  trouvant 
point  de  place  au  dedans.  Nous  aussi,  nous  allons  camper 
là,  dans  un  champ  cultivé,  où  je  fais  dresser  nos  tentes  h 
100  mètres  environ  de  la  Kasba. 

Les  chefs  et  un  grand  nombre  de  curieux  arrivent  et  nous 
entourent.  Si-Ahmed  et  Antonio  ont  commencé  à  leur 
parler  ;  au  bout  d'un  instant  ce  dernier  vient  me  dire  que 
je  ferais  bien  de  leur  montrer  ma  lorgnette,  mes  fusils,  mon 
revolver  et  qu'après  ce  bon  procédé,  ils  n'oseront  peut-être 
pas  refuser  de  vendre  ce  que  nous  leur  demanderons.  C'est 
en  effet  ce  qui  arrive  et  la  population  ne  nous  fait  pas  trop 
mauvaise  mine.  Nous  achetons  sans  trop  de  difficultés  de 
l'orge  et  de  la  paille,  du  lait,  du  beurre  de  brebis,  des  œufs 
et  un  mouton;  mais  c'est  en  vain  que  nous  leur  deman- 
dons de  nous  vendre  un  petit  agneau,  même  au  prix  d'un 
gros  mouton;  ils  refusent,  disant  que  si  l'on  privait  ainsi  la 
mère  de  son  enfant,  elle  n'aurait  plus  de  lait  à  l'avenir.  La 
raison  est  mauvaise,  puisque  bon  nombre  de  brebis  ont 
deux  agneaux;  je  crois  plutôt  qu'ils  ont  cru  que  ce  petit 
mouton  était  destiné  à  quelque  cérémonie  religieuse  ou 
bien  à  l'accomplissement  de  quelque  acte  de  sorcellerie, 
quand  il  devait  simplement  servir  à  nous  reposer  de  la 
viande  dure  de  mouton. 

Quelques  Arabes  (car  ils  sont  persuadés  que  tous  les 
Européens  sont  médecins)  viennent  nous  consulter  et  nous 
demander  des  purgations  que  nous  leur  distribuons  volon- 
tiers. Mais  on  m'annonce  qu'une  femme  est  là  qui  demande 
à  nous  voir,  et  prétend  que  depuis  dix  mois  elle  porte  un 
enfant  mort  dans  son  sein.  Je  charge  Antonio  de  la  ren- 
voyer. 

Nous  sommes  campés,  d'un  côté,  auprès  d'un  petit  ruis- 
seau d'eau  fraîche,  qui  n'est  qu'une  dérivation  faite  à  la 


320  BE  FEZ  A  OUDJDÀ. 

rivière  pour  arroser  les  ensemencés;  de  l'autre  c6té,  nous 
avons  à  deux  cents  mètres  l'Oued  Mellouia. 

En  regardant,  selon  mon  habitude,  manger  nos  mules,  je 
crois  remarquer  que  leur  ration  est  moins  forte  que  d'ha- 
bitude, quoique  j'aie  payé  la  même  quantité  d'orge  ;  hier 
il  m'a  semblé  qu'il  en  était  de  même.  A  force  de  questions, 
nous  finissons  par  apprendre  que  l'Arabe,  chargé  d'acheter 
la  nourriture  des  mules,  n'a  pas  été  honnête  et  a  gardé  de 
l'argent,  quoiqu'il  nie  et  se  défende  comme  un  beau  diable. 
C'est  dans  l'achat  seulement  qu'il  faut  craindre  d'être  volé  ; 
car,  lorsque  les  mules  ont  devant  elles  leur  ration,  on  peut 
aller  dormir  tranquille.  Le  vol  de  la  nourriture  placée 
devant  un  animal  est  en  effet  un  si  grand  péché,  qu'aucun 
Arabe  ne  voudrait  le  commettre;  mais  ne  pas  lui  donner 
son  compte,  cela  est  bien  différent  ! 

Nous  prenons  des  mesures  pour  qu'à  l'avenir,  le  caïd 
El  Arbi  surveille  avec  plus  de  soin  et  fasse  au  besoin  lui- 
même  les  acquisitions  de  grains  et  de  fourrages. 

Nous  partons  à  neuf  heures,  après  une  nuit  bruyante,  mais 
sans  incident.  Pendant  une  heure  nous  traversons  une  série 
de  bas-fonds  couverts  d'arbustes  rabougris,  de  hautes  herbes 
et  de  roseaux.  L'Oued  Mellouia,  dont  Teau  est  excellente, 
recouvre  ces  terrains,  quand  il  déborde.  Nous  le  côtoyons  à 
300  mètres  de  distance  environ  et,  sur  l'autre  rive,  nous  aper- 
cevons une  kasba  en  ruines  que  l'on  nomme  Mzada  Béni 
Nesrani,  Quel  rapport  les  enfants  des  chrétiens  ont  ils  avec 
cette  Kasba  ?  Personne  ne  peut  me  le  dire,  il  n'existe,  m'as- 
sure-t-on,  aucune  légende  à  ce  sujet.  Des  esclaves  chré- 
tiens Tont-ils  construite  ou  bien  y  ont  ils  été  renfermés  ? 
Les  chrétiens  victorieux  ont-ils,  à  une  certaine  époque, 
fait  élever  cette  forteresse?  Nul  ne  le  sait,  m'assure-t-pn. 
Elle  est,  comme  les  autres,  construite  en  pisé,  et  de  même 
forme  que  toutes  celles  qu'on  rencontre,  mais  elle  offre  aux 
yeux  du  voyageur,  sur  la  rive  droite  de  l'Oued  Mellouia, 
un  premier  plan  pittoresque  eu  avant  des  montagnes  qui 


DE  FEZ  A   OUDJDA.  321 

se  dessinent  à  l'horizon.  Derrière  elle,  haute  d'environ 
i  500  mètres,  s'élève  Mergheshoum  Djebel  dont  le  sommet 
bizarre  est  à  pic  d'un  côté  et  arrondi  de  l'autre,  forme 
qu'affectent  presque  toutes  les  montagnes  que  nous  allons 
rencontrer  désormais  à  droite  de  notre  route.  Sur  ce 
sommet  escarpé,  coule  une  source  qui  donne  naissance  à 
tm  affluent  de  TOued  Za  que  nous  passerons  aujourd'hui. 

A  gauche  de  Mergheshoum,  lui  ressemblant  presque  toutes 
et  y  faisant  suite,  se  trouvent  les  montagnes  des  Béni  Bou 


ZeggouS  dont  nous  allons  aujourd'hui  franchir  un  contre- 
fort. 

La  tribu  des  Béni  Bou  Zeggou,  remuante  et  nombreuse, 
était  autrefois  toujours  en  révolte;  mais  le  sultan  actuel, 
pour  se  la  rendre  favorable»  épousa  la  fille  de  l'ancien  chef, 
sœur  du  chef  actuel,  et  par  là  apaisa  un  peu,  mais  non  en- 
core complètement,  les  révoltes  incessantes  de  cette  tribu. 

  dix  heures,  nous  passons  à  gué  l'Oued  Mellouia  dont 
le  lit  où  croissent  de  nombreux  lauriers-roses  à  environ 
100  mètres  de  large  ;  mais  l'eau  n'y  coule  que  sur  une  lar- 
geur de  40  mètres  environ  et  atteint  le  ventre  de  nos 
mules.  Ce  fleuve  descend  des  montagnes  des  Béni  Oua- 
raïn  et  reçoit,  au-dessous  du  point  où  nous  le  traversons, 
J'Oued  Messoun  que  nous  avons  passé  hier,  puis  il  se  jette 

1.  Voir  le  panorama  n**  2,  sur  la  carte. 


992  PK  FEZ  A  OUDJDÀ. 

dans  la  Méditerranée  entre  Melliliab  et  Nemours,  Son 
cours  est  rapide,  son  eau  limpide  et  excellente  à  boire. 

De  l'autre  côté  à  100  mètres  de  la  rive,  se  trouve  un  mon- 
ceau de  pierres  surmonté  de  drapeaux;  c'est  le  tombeau 
d'un  saint,  Sidi  Mohammed  Ben  el  Hoçein  qu'on  me  dit 
assez  vénéré  dans  le  pays. 

Nous  trouvons,  à  3  kilomètres  plus  loin,  un  autre  mara* 
bouty  Sidi  Ali  Sbayet  dont  la  construction  est  bizarre;  ce 
sont  deux  bâtiments  rectangulaires  superposés  et  surmonté^» 

\ 


^^h:p^:':iM^ 


*Uc 


d'un  dôme  qui  affecte  un  peu  la  forme  du  bout  pointu  d'un 
œuf. 

Une  maison  relativement  assez  grande,  située  à  côté, 
donne  asile  aux  descendants  du  saint  qui  vit  là  de  l'aumône 
des  pèlerins.  Une  dizaine  de  tentes  sont  placées  auprès  du 
marabout,  en  arrière. 

Un  cordon  de  cailloux,  formant  un  fer  à  cheval  de  5  à 
6  mètres  de  diamètre,  attira  mon  attention.  Je  demandai  C6 
que  c'était  et  voici  ce  qui  me  fut  répondu  :  «  Il  y  a  quelques 
années,  le  chérif  de  Muazan,  se  rendant  en  Algérie,  campa 
en  cet  endroit;  après  son  départ  et  en  souvenir  de  son  pas- 
sage, qui  avait  sanctifié  le  lieu,  les  habitants  marquèrent 
avec  des  pierres  le  circuit  formé  par  sa  tente,  tout  en  laissant 
libre  la  place  de  la  porte;  c'est  ce  qui  donne  à  cette  sorte 
de  mur  l'aspect  d'un  fer  à  cheval.  »  Comme  chacun  en  pas- 
sant y  ajoute  une  pierre,  le  tas,  au  lieu  de  diminuer,  aug- 
mente toujours. 


DE  FEZ  A  OUDJDA.  323 

A  une  demi-heure  de  là,  nous  passons  coup  sur  coup 
deux  torrents  desséchés  qui  n'ont  pas  de  nom,  me  dit-on,  et 
qui  coulent  de  droite  à  gauche.  A  une  heure  et  demie,  l'Oued 
Abib  coupe  la  route;  il  est  à  sec  en  ce  moment  et  les  eaux 
pluviales  seules  ralimentent  parfois.  Il  coule  du  sud  au 
nord,  c'est  un  des  affluents  de  l'Oued  Mellouia  qu'il  rejoint, 
après  avoir  traversé  le  territoire  des  Béni  Bou  lahi.  Ce 
territoire  s'étend  jusqu'aux  Béni  Ben  Uassen  qui  eux-mêmes 
arrivent  jusqu'à  Oudjda. 

Nous  entrons,  à  ce  moment,  dans  un  pâté  montagneux 
qui  est  un  contrefort  des  Béni  Bou  Zeggou  et  qui  coupe  la 
plaine  jusqu'à  l'Oued  Mellouia,  en  formant  le  bassin  étroit 
de  rOued  Za  qui  porte  ses  eaux  à  l'Oued  Mellouia,  à  une 
demi-journée  de  marche  plus  bas. 

Nous  avons,  à  notre  gauche,  à  500  mètres,  une  montagne 
bizarre,  élevée  de  150  mètres  environ,  dont  le  sol  et  les 


\ 


'•^— -- » 


pierres  rappellent  Kansara  Djebel.  Elle  est  formée  de 
six  mamelons  accolés  les  uns  aux  autres  et  dont  le  sommet 
en  plateau  est  soutenu  par  une  muraille  naturelle  à  pic 
et  haute  de  3  à  4  mètres  environ.  Les  peu  les  de  cette  mon- 
tagne sont  de  0™,45;  elle  se  trouve  isolée  des  autres  et 
semble  faite  pour  recevoir  un  fortin  qui,  du  reste  défendrait 
là  l'entrée*  de  la  roule,  laquelle  s'engage  dans  des  gorges 
peu  profondes. 
Nous  foulons  un  sol  de  rochers  formés  de  couches  super- 


1 


324  DE   FEZ  A  OUDJDA. 

posées,  épaisses  de  0*^,02  à  0",03  et  inclinées  vers  le  sud.  La 
surface  en  est  noircie,  comme  si  le  feu  y  avait  passé  ;  mais 
à  l'intérieur,  les  cassures  laissent  voir  la  vraie  couleur 
gris  roux.  Un  peu  plus  loin,  la  route  est  pavée  de  talc  et  le 
terrain  avoisinant  en  est  formé. 

Nous  cheminons  au  milieu  de  ces  montagnes  peu  élevées, 
arides  et  désertes,  montant  et  redescendant  sans  cesse.  A 
trois  heures,  nous  avons  à  notre  droite  le  marabout  de  Sidi 
Mohammed  Ben  Mohammed;  à  mi-côte  de  la  montagne  et 
au  milieu  d'un  bouquet  d'oHviers  et  de  verdure,  coule,  me 
dit-on,  une  petite  source.  Le  terrain  est  alors  un  peu  cul- 
tivé dans  certaines  portions,  mais  aussi  mal  que  le  savent 
faire  des  Arabes;  d'ailleurs  le  sol,  qui  semble  mauvais,  est 
parsemé  de  nombreux  cailloux.  Nous  traversons  la  vallée  où 
coulent  deux  torrents  actuellement  à  sec,  l'Oued  Lab  et 
rOued  Seffrata;  cheminant  dans  un  terrain  peu  accidenté 
et  inculte^  nous  arrivons  à  l'Oued  Za,  264  kilomètres  de 
Fez. 

L'Oued  Za  coule  de  droite  à  gauche  et  vient  des  mon- 
tagnes des  Béni  Ouaraîn.  Ses  rives  escarpées,  hautes  de 
10  mètres  environ,  sont  difficiles  à  franchir;  les  petits  sen- 
tiers qui  permettent  de  les  gravir  sont  à  pic,  étroits  et  iné- 
gaux. Cet  endroit  serait  une  difficulté  réelle  pour  le  passage 
d'une  armée. 

Le  lit  de  la  rivière  formé  de  sable  fin  est  à  sec  pour  le 
moment,  à  cet  endroit  du  moins;  car  les  habitants  de  la 
contrée  en  ont  détourné  les  eaux  pour  arroser  leurs  blés 
que  la  sécheresse  fait  souffrir. 

Deux  kilomètres  plus  loin,  après  avoir  franchi  la  mon- 
tagne qui  domine  le  fleuve,  nous  arrivons  à  une  vallée  fer- 
tile et  riante  qui  délasse  un  peu  Tœil  du  pays  aride  et  désert 
que  nous  venons  de  traverser. 

Dza  Alef  Lba  se  trouve  au  milieu  de  la  vallée  ;'  il  se  com- 
pose d'un  douar  assez  considérable  et  d'une  kasba  en 
urines  dont  les  murailles  entouraient  la  base  d'un  petit 


DE  FEZ  A  OUDJDA.  325 

monticule,  haut  de  50  mètres  environ.  Ces  murailles,  dont 
il  ne  reste  plus  que  quelques  portions  et  les  fondations  sor- 
tant un  peu  de  terre,  étaient  en  pisé,  hautes  de  15  mètres 
environ  et  flanquées  de  10  mètres  en  10  mètres,  de  bastions 
carrés,  de  3  mètres  de  côté.  Cette  construction  doit  être 
ruinée  depuis  fort  longtemps,  car  au  milieu  des  pans  de 
murs  ont  poussé  des  figuiers  de  0™,50  de  diamètre. 

Cette  vallée  étroite,  toute  verte  et  plantée  d*arbres,  fait 
contraste  avec  tout  ce  que  nous  avons  vu  depuis  notre 
départ;  elle  est  arrosée  par  les  eaux  de  l'Oued  Za  détournées 
beaucoup  plus  haut;  au  nord,  elle  est  bornée  par  les 
montagnes. 


La  tribu  qui  habite  là,  est  sauvage,  voleuse  et  remuante; 
elle  a  chassé  son  chef,  il  y  a  quelques  jours  et  notre  arrivée 
ne  lui  fait  pas  plaisir.  Celui  qui  remplace  pour  le  moment 
le  chef  parti,  nous  désigne  un  endroit  pour  camper,  entre 
deux  ruisseaux  pleins  d'eau,  larges  d'un  mètre,  profonds 
de  0™,50,  qui  rendront  la  garde  plus  facile.  Nous  sommes 
entourés  de  gens  à  mauvaise  figure  qui,  malgré  lui,  pénè- 
trent jusqu'au  milieu  de  nous  et  viennent  s'asseoir  près  de 
nos  tentes.  Les  soldats  ont  toutes  les  peines  du  monde  à  les 
faire  retirer  et  quand  un  s'en  va,  un  autre  arrive;  cela 
dure  ainsi  jusqu'à  ce  que  le  chef  ait  donné  aux  soldats 


326  DE  FEZ  A  OUDJDA. 

l'ordre  de  faire  feu  sur  quiconque  passerait  le  ruisseau 
sans  permission.  «Ils  sont  tous  voleurs  et  capables  de  tout, 
nous  dit-il;  prenez  vos  précautions  pour  qu'ils  ne  dérobent 
rien  cette  nuit,  et  n'hésitez  pas  à  faire  usage  de  vos  armes.  )> 
Ils  sont  au  moins  cent,  ces  gaillards-là,  assis  de  l'autre  côté 
du  ruisseau,  nous  examinant  et  nous  montrant  une  collée* 
tion  de  figures  peu  rassurantes  à  voir.  Il  faut  dire  que  la 
physionomie  de  leur  chef  intérimaire,  dont  ils  respectent 
peu  l'autorité,  n'est  pas  beaucoup  meilleure  que  la  leur  ; 
cependant  il  doit  être  moins  brigand  qu'eux,  puisqu'il  a 
donné  Tordre  de  tuer  quiconque  tenterait  de  s'introduire 
dans  le  camp.  On  obtient  avec  peine  d'acheter  quelques 
provisions,  un  mouton  et  de  Torge  pour  les  mules;  mais  il 
faudra  que  les  malheureuses  bêtes,  malgré  leur  fatigue,  se 
passent  de  paille,  car  on  nous  assure  qu'il  n'y  en  a  plus 
dans  le  pays,  ou  du  moins  si  peu  qu'il  est  impossible  de 
nous  en  vendre. 

La  nuit  est  bruyante,  comme  bien  vous  pensez  ;  tous  les 
soldats  veillent,  et  les  maraudeurs  errent  sans  cesse  aux 
alentours  du  camp. 

A  sept  heures  et  demie,  nous  partons  et  constatons  avec 
plaisir  que  rien  n'a  été  dérobé.  Nous  traversons  successive- 
ment toutes  les  coupures  où  coule  l'Oued  Za  détourné  au 
milieu  de  champs  labourés  qu'il  arrose  et  dont  le  sol  est  si 
mou  que  les  mules  s'y  enfoncent  presque  jusqu'aux  genoux. 
Nous  rencontrons  deux  autres  petits  douars,  au  sortir  dé 
cette  vallée  toute  riante,  et  reprenons  notre  marche  au  mi- 
lieu des  terrains  arides  et  raboteux.  C'est  encore  le  désert 
que  nous  allons  traverser,  à  l'exception  de  quelques  petits 
douars  vivant  du  produit  de  leurs  troupeaux  de  moutons 
qui,  eux  du  reste,  n'ont  pas  d'autre  nourriture  que  les 
arbustes  rabougris  qu'ils  rongent  sans  cesse. 

A  huit  heures  et  demie,  nous  découvrons  sur  notre 
gauche,  à  l'horizon,  Khalia  Djebel  qui  se  trouve,  nous 
sasure-t-on,  non  loin  de  la  mer.  Une  autre  montagne  dont 


D£  F£Z  A  OUDJDA.  327 

je  ne  puis  savoir  le  nom  est  dans  la  direction  du  présidio 
espagnol  de  Melliliah,  qui  est,  par  la  côte,  à  quatorze  jours 
de  marche  de  Tanger. 

Puis  nous  rencontrons  successivement  (275  kil.)  TOued 
Ahac,  sans  eau;  l'Oued  Seltaf  (276k»,500),  dont  l'eau, 
claire  et  bonne,  coule  au  milieu  des  lauriers-roses  et  des 
tamarins;  l'Oued  Sonarg,  à  sec  (276^^*,  500)  ;  l'Oued  Chraya 


I 


\v 


al' 


avec  un  filet  de  bonne  eau  (284  kil.)  ;  deux  torrents  sans 
eau;  l'Oued  Mesegmar,  (287  kil.)  sans  eau;  l'Oued  Phartz 
(296  kil.)  sans  eau;  l'Oued  Âsla  (299  kil.)  sans  eau;  l'Oued 
el  Kseb  (311  kil.) 

Cette  rivière,  comme  les  autres,  coule  du  sud  au  nord; 
son  eau  claire  et  vive,  mais  peu  profonde,  roule  entre  deux 
rives  escarpées  et  d'un  passage  difficile;  les  bords^  aussi 
loin  que  je  puis  les  apercevoir,  sont  faits  de  même.  Â  droite 
de  la  route  et  sur  la  rive  gauche,  est  un  mamelon  isolé, 
haut  de  100  mètres  environ,  dont  la  cime  est  couronnée  de 
rochers  qui  ont  absolument  l'aspect  d'une  tour  en  ruines. 
La  route  dont  le  sol  est  un  sable  glaiseux  d'un  jaune  rouge 
traverse  alors  de  nombreux  oliviers  séculaires  dont  quelques- 
uns  sont  greffés  et  beaucoup  d'autres  sauvages.  Nous  lon- 
geons la  rivière  à  3  ou  400  mètres  de  distance  ;  sur  l'autre 
rive  est  une  grande  plaine.  Le  territoire  qui  s'étend  à  droite 


'j, 


328 


DE  FEZ  A  OUDJDA. 


devant  nos  yeux  se  nomme  Bled  Ghedja  ;  il  est  aride,  et  le 
caïd  Hamed  nous  dit  en  riant  :  <  On  pourrait  bien  l'appeler 
Bled  Djo  ))  (le  pays  de  la  famine);  il  est  borné  au  sud  par  les 


3S^ 
— ^* 


montagnes  des  Béni  Bou  Zeggou.  Toujours  au  milieu  des 
oliviers  sauvages,  nous  traversons  plusieurs  petits  torrents 
à  sec  qui  sur  un  lit  de  roc  emmènent  les  eaux  pluviales  à 
rOued  el  Kseb  et  nous  arrivons,  par  une  petite  pluie  fine,  à 
la  Kasba  de  Sidi  Mellouk,  dans  Tintérieur  de  laquelle  nous 
campons,  devant  la  maison  du  gouverneur,  sur  une  petite 
place  où  sont  attachés  quelques  chevaux. 

L'Ayoun  de  Sidi  Mellouk,  au  nord  duquel  se  trouvent,  au 
milieu  d'un  bouquet  d'arbres,  la  fontaine  et  le  marabout  de 


■  ^:^.-^ 


Sidi-Mellouk  qui  lui  donnent  son  nom,  est  une  kasba  plus 
grande  que  celles  que  nous  avons  rencontrées  jusqu'à  ce 


DE  FEZ  A.  OUDJDA.  329 

jour.  Du  côté  nord  opposé  à  l'entrée,  les  deux  angles  sont 
flanqués  de  bastions  carrés  et  crénelés,  comme  Test  du 
reste  tout  le  mur  d'enceinte,  haut  d'environ  10  mètres.  Du 
côté  de  l'ouest,  au  milieu  du  mur  d'enceinte,  se  trouve  éga- 
lement un  petit  bastion;  l'entrée  en  est  défendue  par  un 
autre  plus  gros,  où  se  trouve  la  porte  placée  en  côté  comme 
à  la  Kasba  de  Messoun^  mais  ici  regardant  vers  l'ouest.  Le 
tout  est  en  bon  état  de  conservation  et  l'on  y  fait  en  ce  mo- 
ment des  réparations  bien  entendues. 

Les  soldats  irréguliers  que  nous  trouvons  sur  la  porte 
sont  mieux  tenus  que  ceux  des  autres  kasba.  Nous  remar- 
quons également  à  l'intérieur  quelques  fontaines.  Les  con- 
structions et  les  rues  sont  plus  propres  que  celles  que  nous 
avons  vues  ailleurs,  et  des  boutiques,  relativement  bien 
tenues,  débitent  là  des  objets  de  toutes  sortes  et  en  partie 
d'origine  française.  De  grands  espaces  libres  à  l'ouest  et  au 
nord  de  l'enceinte,  qui  doit  avoir  500  mètres  de  côté,  per- 
mettent d'y  camper  facilement.  La  population  de  la  Kasba 
est,  dit-on,  de  i  500  âmes  et  la  garnison  de  soixante  à 
quatre-vingts  irréguliers.  Mais  il  y  a  là  en  outre  deux 
cent  cinquante  fantassins  environ  qui  viennent  de  Oudjda. 
On  raconte  que  les  contrôles  du  corps  portent  un  effec- 
tif de  quatre  cents  hommes,  mais  le  Sultan,  un  beau 
jour  ayant  eu  vent  de  la  différence  entre  l'effectif  annoncé 
par  l'officier  infidèle  et  l'effectif  réel,  donna  l'ordre  de  sus- 
pendre le  payement  de  la  solde  et  de  faire  revenir  ce  déta- 
chement à  Fez,  Arrivé  à  l'Ayoun  de  Sidi  Mellonk,  l'officier 
réclama  la  solde,  et  comme  on  ne  voulut  pas  la  lui  verser, 
il  refusa  d'aller  plus  loin.  Cet  état  de  choses  dure  depuis 
près  de  deux  mois,  et  l'on  se  demande  qui  cédera  le  premier 
du  sultan  ou  du  capitaine. 

A  peine  arrivé,  Si-Ahmed,  qui  doit  nous  quitter  ici  et 
ramener  les  hommes  à  Fez,  s'est  rendu  chez  le  pacha  pour 
lui  remettre  les  lettres  dont  il  est  porteur  et  qui  prescrivent 
de  nous  donner  une  bonne  escorte  pour  nous  conduir 


330  D£  FËZ  A  OlTDit)À. 

sains  et  saufs  à  Oudjda.  Peu  après,  un  homme  qui  semble 
avoir  soixante-dix  ans  au  moins,  qui  bégaye  un  peu,  et 
parle  difficilement  comme  s'il  avait  eu  une  attaque,  vient 
nous  trouver,  avec  force  saints,  force  protestations  d'amitié 
et  de  respect,  il  nous  souhaite  la  bienvenue;  il  est  envoyé, 
par  son  frère  le  pacha,  dont  la  maison  est  à  notre  dispo-^ 
sition.  Cet  homme  est  fort  aimable  et  malgré  les  apparences, 
je  le  crois  fin  et  intelligent.  Nous  le  remercions  de  notre 
mieux  et  lui  annonçons  notre  visite  au  pacha  pour  un  peu 
plus  tard,  lorsque  nous  aurons  installé  notre  camp.  Quel- 
ques instants  après  son  départ,  arrive  une  mouna  abon- 
dante :  lait,  poules,  œufs,  beurre,  moutons,  et  le  soir  d'im- 
menses et  nombreux  plats  de  couscous. 

Sur  l'annonce  que  le  pacha  était  prêt  à  nous  recevoir, 
nous  nous  rendons  à  sa  demeure,  grand  bâtiment  carré 
assez  important.  Après  avoir  passé  au  milieu  de  soldats, 
d'esclaves  et  d'employés  rangés  dans  la  cour,  nous  sommes 
introduits  dans  une  pièce  longue  et  obscure  où  il  nous 
attend;  mais  là  commence  notre  embarras.  Vis-à-vis  l'un  de 
Tautre  sont  deux  hommes,  qui  tous  deux  nous  tendent  la 
main,  nous  disent  les  mêmes  paroles,  nous  font  les  mêmes 
saluts.  Ils  sont  tous  deux  habillés  de  môme,  aussi  grands 
l'un  que  l'autre;  leur  visage  n'offre  aucune  différence;  ils 
parlent  de  même  d'une  voix  chevrotante,  bégayent  et  se 
répètent.  Au  premier  aspect^  ils  semblent  un  peu  gâteux. 

L'un  d'eux  est  le  frère  du  pacha.  L'autre  le  pacha  lui* 
même.  Mais  quel  est  celui  que  nous  avons  vu;  quel  est 
celui  que  nous  venons  de  voir?  Il  est  impossible  de  le 
dire.  Enfin  l'un  des  deux  nous  montre  l'autre^  en  nous 
disant  que  c'est  le  pacha,  et  fait  ainsi  cesser  notre  hésita- 
tion, mais  non  pas  notre  étonnement  La  conversation 
s'engage  et  nous  prouve  alors  que,  si  chez  ces  deux 
hommes  la  parole  est  difficile  et  l'aspect  fatigué,  l'esprit 
n'en  est  pas  moins  vif.  Ils  sont  intelligents  et  administrent 
avec  sagesse  le  territoire  qui  leur  est  confié;  je  dis  ces 


DE  FEZ  A  OUDJDA.  331 

hommes,  car  ils  ne  font  rien  l'un  sans  l'autre  et  nous  ra- 
content en  riant  que  si  l'un  reçoit  quelque  friandise  il  la 
fait  aussitôt  partager  à  l'autre,  et  que,  si  au  milieu  de  la 
nuit  il  vient  quelque  idée  au  pacha,  il  appelle  sur-le-champ 
son  frère  pour  lui  en  faire  part.  Il  ne  leur  arrive  rien 
d'heureux  ou  de  malheureux  qui  ne  soit  partagé  également 
par  l'un  et  par  l'autre. 

Ils  ont  toujours  vécu  dans  cette  union,  depuis  leur 
enfance.  Ils  étaient  huit  frères  originaires  de  Fez,  où  ils 
ont  encore  leur  maison,  leur  famille  et  leurs  enfants;  ils 
sont  moins  âgés  qu'ils  ne  le  paraissent  ;  l'aîné,  le  pacha, 
a  soixante  ans,  son  frère  cinquante  seulement. 

Ces  deux  hommes  qui,  malgré  tout,  ont  l'air  de  grands 
seigneurs,  furent  pour  nous  aussi  aimables  et  prévenants 
que  possible.  Ils  nous  prièrent  de  rester  quelques  jours 
avec  eux  afin  de  nous  reposer  et  ils  nous  offrirent  de  bon 
cœur  une  large  hospitalité. 

Mais  leur  aspect  et  leurs  manières  bizarres  firent  que 
nous  n'en  parlions  jamais  sans  les  désigner  par  le  surnom 
de  «  Pachas  gagas  »  que  nous  leur  avions  donné.  Après  les 
cérémonies  inévitables  du  thé,  nous  prîmes  congé  d'eux, 
pour  rentrer  dîner,  et  arrivés  dehors,  quel  ne  fut  pas 
notre  étonnement  d'entendre  le  clairon  faire  résonner  la 
kasba  des  sonneries  françaises,  mais  il  faut  avouer  qu'elles 
résonnaient  singulièrement  et  qu'elles  écorchaient  beau- 
coup nos  oreilles.  Je  questionnai,  et  j'appris  qu'il  y  avait 
là  un  sous-officier  français,  instructeur  des  troupes,  mais 
en  ce  moment  malade,  me  dit-on.  J'envoyai  Antonio  aux 
enseignements  et  il  revint,  me  ramenant  un  Français,  por- 
tant un  costume  arabe,  mais  non  un  costume  élégant,  tant 
s'en  faut  I  C'est  un  homme  de  taille  moyenne,  à  la  barbe 
grise,  âgé  de  quarante-cinq  à  cinquante  ans.  Il  se  nomme 
Bergasse,  et  son  accent,  à  défaut  de  lui,  m'aurait  appris 
qu'il  était  du  midi  de  la  France. 

Pour  donner  une  idée  de  l'existence  des  gens  qui  s'aven- 


333  DE   FEZ  A  OUDJDÀ. 

turent  ainsi  à  Tintérieur  du  Maroc  afin  d'y  chercher  for- 
tune, je  lui  laisse  la  parole  : 

€  Après  avoir  fait  un  congé  régulier  dans  l'armée  comme 
vous  pouvez  vous  en  assurer  facilement,  j'ai  été,  me  dit-il, 
assez  longtemps  employé  à  Nemours,  chez  un  négociant,  puis 
à  Tlemcen  où  l'on  me  persuada  que  je  devais  noe  rendre  à 
Fez  où  m'attendait,  comme  chef  de  musique  (car  la  mu- 
sique est  ma  passion  et  je  compose  assez  bien),  une  situa- 
tion fort  convenable.  Le  sultan  devait  me  donner  une 
maison,  une  femme,  un  cheval,  des  vêtements  et  enfin  une 
solde  de  dix  francs  par  jour.  Les  gens  qui  m'avaient  conté 
cela  se  disaient  autorisés  à  conclure  cet  engagement  avec 
moi;  aussi  je  me  mis  en  route  avec  une  caravane  se  ren- 
dant de  Oudjda  à  Fez,  mais  cetle  caravane  fut  pillée  aux 
environs  de  Taza.  Je  fus  dévalisé  comme  les  autres,  et  ne 
dus  mon  salut  qu'à  un  verset  du  Koran  que  j'avais  appris, 
car  je  ne  parle  pas  l'arabe  ou  du  moins  je  ne  dis  que 
quelques  mots. 

»  J'arrivai  à  Fez  presque  nu  et  dépouillé  de  mes  écono- 
mies. Là  m'attendait  une  autre  déception.  De  la  place 
promise,  rien  qu'un  traitement  de  50  centimes  par  jour,  que 
j'acceptai  néanmoins  faute  de  mieux.  Désolé,  je  m'en  fus 
chez  M.  Erkman,  le  capitaine  français  en  mission  à  Fez, 
qui  me  prit  pour  un  déserteur.  Cependant  il  demanda  des 
renseignements  et  lorsqu'il  les  eut  reçus,  il  fut  très  chari- 
table; il  m'habilla,  me  donna  quelque  argent  et  obtiut 
pour  moi  une  augmentation  de  solde.  Les  musiciens  du 
sultan  n'apprenaient  rien,  ne  suivaient  pas  mes  conseils  et 
jouaient  plus  faux  que  jamais  !...  L'ennui  et  le  décourage- 
ment me  prirent  ;  je  résolus  de  retourner  en  Algérie.  Je 
repris  donc  le  chemin  de  Oudjda  en  suivant  une  caravane 
composée  de  deux  cents  chameaux  chargés  de  blé  et  escortée 
de  soixante  cavaliers.  Mais  le  malheur  voulut  qu'elle  fût 
pillée  une  seconde  fois,  après  avoir  passé  Taza,  et  j'arrivai 
ici  il  y  a  une  quinzaine  de  jours,  recouvert  d'un  gillam  cras- 


DK   FEZ  A  OUDJDA.  333 

seux  qu'un  Arabe  m'avait  donné  et  qui  était  tout  mon 
avoir.  J'y  rencontrai  comme  chef  des  clairons  de  la  corn- 
pagnie  d'infanterie,  un  ancien  musicien  de  Fez.  Il  me  re- 
connut, fut  bon  pour  moi^  me  donna  quelques  vêtements 
et  me  lit  payer  une  petite  solde  de  deux  francs  par  jour 
pour  apprendre  à  ses  hommes  les  marches  et  les  sonneries. 

y>  Mais  la  malechance  me  poursuivit  encore,  et,  il  y  a 
quelques  jours,  on  me  vola  mon  fez  et  mes  babouches 
neuves. 

))  —  Qu'allez-vous  faire  et  que   désirez-vous?  lui  de- 
mandai-je. 

)>  —  Oh  !  rien  pour  le  moment,  me  répondit-il.  J'ai  promis 
à  mon  ancien  camarade  d'apprendre  à  ses  hommes  i; 
certain  nombre  de  marches  ;  j'en  ai  vingt-deux  ;  lorsqu'ils 
les  sauront  à  peu  près,  je  regagnerai  la  frontière.  Mais,  d'ici 
là,  je  ne  m'en  irai  pas,  car  il  a  été  bon  et  charitable  pour 
moi,  et  je  m'acquitterai  avec  lui  en  tenant  ma  promesse.  > 

»  —  Et  que  ferez-vous  ensuite  ? 

»  —  J'irai  peut-être  à  Nemours,  ou  à  Alger,  ou  en 
France;  à  Paris  peut-être,  je  n'en  sais  rien!  Que  voulez- 
vous  ?  J'aime  la  musique,  je  suis  nomade  et  j'ai  peut-être 
quelque  chose  là,  »  ajouta-t-il  en  me  montrant  sa  tête. 

Le  malheureux  avait  la  fièvre  et  grelottait.  Je  lui  donnai 
de  quoi  s'acheter  un  gillam  plus  chaud,  des  chaussures,  un 
tarbouche  et  se  procurer  quelques  adoucissements.  Il  me 
remercia  et  nous  nous  quittâmes.  Plus  tard,  à  la  frontière 
j'appris  qu'il  m'avait  dit  la  vérité. 

Le  lendemain  matin,  je  remis  à  Si-Ahmed  devant  ses 
hommes  la  gratification  que  je  destinais  à  chacun  d'eux,  à 
lui  et  à  Tsami-Jami.  Mais  je  fis  appeler  ensuite  ce  dernier 
et  lui  remis  en  secret  une  récompense  égale  à  celle  de  son 
chef,  car  il  l'avait  bien  méritée.  Puis  ils  nous  quittèrent 
lous  pour  retourner  à  Fez,  en  passant,  nous  dirent-ils,  par 
les  Béni  Bou  Zeggou,  et  les  monts  Ouaraïn.  Si-Ahmed  est 
originaire  de  là  et  y  a  conservé  des  amis  qu'il  veut  voir; 

soc.  DE  «ÉOGR.  --  3*  TMMESTRE  1887.  VIII.  —  ^22 


331  DÉ  FEZ   A  OUDJDA. 

de  plufe,  paraît-il,  lia  route  est  un  peu  pltîs  courte,  ce  qui 
tendrait  à  prouver  que  celle  que  nous  avoû$  suivie  fait 
un  cercle,  comme  je  l'ai  marqué. 

Nous  voici  donc  jusqu'à  Oudjda  placés  sous  la  protection 
du  pacha  Si-Ahmida  et  de  son  frère  Si-Kaddor  ;  nous  pro- 
fitons de  leur  offre  gracieuse  pour  nous  reposer  pendant 
Im  jour,  malgré  Fennui  que  nous  fait  éprouver  le  sol  môme 
Sur  lequel  nous  campons.  C'est  là,  en  effet,  que  les  chevaux 
séjournent  d'habitude,  et  la  terre  humectée  par  lu  pluie 
d'hier  exhale  une  odeur  acide  de  fumier  qui  est  fort  désa- 
gréable. Mais  la  fatigue  de  nos  mules  rend  ce  séjour  néces- 
saire, et  ici  nous  sommes  en  sûreté.  Le  soir,  Si-Afamida 
nous  envoie  dire  qu'il  vient  d'apprendre  par  un  exprèis  de 
Fez  la  mort  d'un  de  ses  fils  ;  il  ne  pourra  donc  pas  nous 
accompagner  demain,  mais  il  se  fera  remplacer  par  son 
frère.  Nous  chargeons  Antonio  de  lui  exprimer  la  part  que 
nous  prenons  à  son  chagrin. 

A  huit  heures  et  demie,  en  sortant  de  la  kasba,  nous 
trouvons  l'escorte  qui  nous  attend  avec  Si-Kaddor.  Ce  der- 
niet*  monte  un  beau  cheval  gris,  harnaché  richement;  il  est 
accompagné  d'un  secrétaire,  homme  de  confiance  qui  ne  le 
quitte  jamais.  Les  hommes  qui  vont  nous  accompagner 
au  nombre  de  vingt,  sans  compter  les  deux  soldats  et  le 
Mekenessa  qui  font  route  avec  nous,  sont  mieux  vêtus  que 
les  soldats  de  Si-Ahmed;  leurs  chevaux  sont,  sinon  meS-* 
leurs,  du  moins  plus  beaux,  et  dans  le  nombre  plusieurs 
sont  de  race  française.  Ce  sont,  me  dit-on,  les  fils  de  douze 
juments  données  en  cadeau  par  Napoléon  III  et  qu'on  avait 
envoyées  de  ces  côtés  dans  la  montagne  dans  une  sorte  de 
haras.  Ces  chevaux  ont  sans  doute,  me  dit-on,  été  volés,  puis 
vendus  ;  d'autres  viennent  d'Algérie. 

Les  hommes  sont  presque  tous  armés  de  fusils  éè  chasse 
à  deux  coups  et  à  piston,  de  fabrication  française,  sauf 
deux  bu  trois  qui  ont  des  fusils  à  tabatière.  Cette  escorte 
se  range  avec  ordre,  dix  hommes  en  avant  de  nous;  pois 


DS   FEZ  A  OU0JDA.  335 

derrière  nous  prend  ^ace  Si-^Kaddor  avec  son  secrétaire  ; 
les  bagages  suivent^  et  la  marche  est  fermée  par  le  reste  de 
l'escorte.  J'ai  beau  inviter  Si^-Kaddor  à  prendre  place  à  côté 
de  moi;  il  ne  veut  pas»  «l'ai  reçu  des  ordres  de  mon  frère^ 
me  dit-ily  et  je  sais  ce  que  commande  le  respect  que  je 
te  dois.  >  Je  suis  bien  obligé  de  céder  ;  mais  la  conver- 
sation n'est  pas  facile  dans  cette  situation.  Cependant,  le 
long  de  la  route,  j'apprends  qu'il  n'est  jamais  allé  àOudjday 
qu'il  ne  sort  pas  d'habitude  de  la  kasba  et  qu'il  n'est  pas 
monté  à  cheval  depuis  fort  longtemps.  Malgré  cela,  son  frère 
a  exigé  qu'il  nous  accompagnât  et  qu'il  montât  ce  cheval 
vif  et  fringant,  disant  qu'il  ne  serait  pas  convenable  de  le 
voir  nous  escorter  sur  une  mule;  il  se  trouve,  du  reste,  tel- 
lement fatigué  pendant  la  route,  qu'il  est  obligé  d'aban- 
donner sa  monture  et  de  prendre  le  petit  cheval  vieux  et 
tranquille  de  s(m  seerétoire* 

TTïie  héurê  a^rès  notre  départ,  nous  traversons  un  torrent 
desséché  ^t  ho^s  avons  à  notre  gauche  les  montagnes  des 
BeoiOuessin  et  à  droite  Zekkara  Djebel^  dont  le  sommet  res-» 
semble  à  celui  deMerghesho^m.  Cette  montagne  est  habitée 
par  des  mouËons;  k  légende  populaire  raconte  que  ces 
animaux  s'élancent  du  ^c  le  plus  él^vé  et  retombent  d'une 
grande  hauteiir  s^  leurs  cornes,  lesquelles  s'enfoncent 
dans  le  sol  ofl  ils  restent  ainsi  piqués. 

La  route  suit  taotôt  le  tniMeu,  tantôt  le  côté  gauche  de 
la  plaine,  qui  s'élargît  et  se  rétrécit  à  tout  moment  de  ce 
côtéj  mais  non  à  droite,  où  elle  conserve  toujours  sa  lar- 
geur. Les  montagnes  qui  la  bornent  au  nord  ont  presque 
toutes  le  même  aspect,  les  mômes  sommets  arrondis^  le 
même  sol  aride  et  dénudé. 

329  kilomètres.  A  dix  heures  et  demie,  nous  avons  à  notre 
droite  dans  la  plaine  une  kasba  en  ruines,  nommée  Ibouk 
Amnroin  Kasba* 

344  kilomètres.  A  notï^  gauche,  à  une  heure,  nous  avons, 
à  environ  une  journée  de  marche  de  nous,  Seffran  Djebel^ 


336  DE  FEZ  A   OUDJDA. 

montagne  bizarre,  haute  de  4500  mètres  environ,  ayant  aux 
trois  qnurts  de  sa  hauteur  une  sorte  de  plateau  circulaire 
d'où  pnrt  une  nouvelle  montagne  pointue.  Sur  ce  plateau 
est  un  village  habité  exclusivement  par  des  juifs,   et  au 


pied  de  la  montagne,  au  milieu  des  oliviers  et  des  jardins, 
une  petite  ville  habitée  par  les  Béni  Oukil  qui  y  ontLaonia. 

356  kilomètres.  A  notre  droite,  à  trois  heures  et  demie, 
nous  avons  dans  une  gorge  des  montagnes,  à  un  demi-jour 
de  marche,  le  marabout  de  Sidi  Moussa,  entouré  de  quel- 
ques maisons,  d'arbres  et  d'un  peu  de  verdure.  Un  peu  plus 
en  avant,  mais  sur  la  même  ligne  parallèle,  nous  avons 
Djebel  Béni  lala  où  se  trouvent,  dit-on,  de  riches  mines 
d'or,  et  plus  loin,  sur  la  même  ligne,  El  Mechaïa  Djebel. 
  notre  gauche  Djebel  Serida,  habitée  par  les  Béni  Oukil,  et 
plus  près  de  la  route,  un  de  leurs  douars  portant  le  nom  de 
Begris,  adossé  à  une  petite  montagne  sur  laquelle  je  re- 
marque des  ruines  de  maisons  et  des  murs  écroulés  de  jar- 
dins. 

Nous  devions  camper  chez  une  tribu  nomade  des  Béni 
Oukil,  mais  si  Ton  sait  où  elle  était  il  y  a  quelques  mois.  Ton 
ignore  complètement  Tendroit  où  elle  se  trouve  actuelle- 
ment. Ne  pouvant  arriver  à  le  savoir,  nous  nous  décidons  à 
pousser  jusqu'à  Oudjda;  d'ailleurs  le  douar  est  presque 
révolté  contre  le  pacha. 


BE  FEZ  A  ODBJDA.  337 

Mais,  comme  nous  allions  continuer  notre  route,  un  ca- 
valier arrive  au-devant  de  nous,  bride  abattue.  Il  vient  de 
la  part  du  pacha  de  rOudjda  nous  dire  que,  vu  l'heure 
avancée,  nous  ferons  mieux  de  camper  chez  ces  Béni  Oukil, 
qu'un  autre  cavalier  est  allé  prévenir,  et  qui  sont  loin  du 
marabout  de  Sidi  Mohammed  ben  Aïssa,  que  nous  voyons 
à  gauche  devant  Graba  Djebel. 

Nous  suivons  ce  conseil  et  trouvons  là  le  plus  grand  douar 
que  nous  ayons  encore  rencontré  :  cinquante-cinq  tentes 
sont  rangées  avec  ordre  autour  de  celle  du  chef  vers  laquelle 


s'ouvrent  toutes  les  portes.  Ces  tentes  forment  ainsi  un 
immense  cercle  d'au  moins  300  mètres  de  diamètre;  elles 
sont  grandes,  en  bon  état,  et  plus  propres  que  celles  que 
nous  avons  vues  jusqu'ici.  Les  troupeaux  sont  parqués  au 
milieu  de  ce  cercle  et  gardés  par  les  habitants  de  deux  autres 
tentes.  Les  membres  de  cette  tribu  sont  tous  chérifs  ou 
saints.  Du  reste,  il  existe  au  Maroc  tant  de  chérifs  de  celte 
sorte  qu'on  n'y  fait  plus  attention. 

S'ils  sont  chérifs,  ils  n'en  sont  pas  moins  à  demi  révoltés 
et  nous  regardent  d'un  fort  mauvais  œil  ;  ce  n'est  qu'à  re- 
gret et  en  petite  quantité  qu'ils  nous  apportent  la  mouna, 
et  qu'ils  donnent  l'orge  pour  les  bêtes.  Le  volontaire  que 


33&  DE  FEZ  A  OUDODA* 

j'ai  pris  avec  moi  ces  jours  derniers,  est  iBÔme  obligé  de 
menacer  un  de  ces  saints  hommes  de  son  long  couteau  pour 
se  faire  donner  la  paille  que  le  ohef  a  mise  à  notre  disposi- 
tion. De  plus  il  n'y  a  pas  d'eau  dans  le  voisinage,  et  c'est  à 
grand'peine  qu'on  donne  un  guide  à  nos  hommes  pour 
mener  les  bètes  boire  une  eau  fangeu&e  et  peu  abondante 
dans  des  fossés  situés  fort  loin. 

Si^Kaddor  est  si  fatigué  en  arrivant,  qu'il  faut  le  des- 
cendre à  grand 'peine  de  dessus  son  petit  cheval  et  le  porter 
sur  les  coussins  de  sa  tente.  Hais,  malgré  cela,  il  ne  cesse  de 
répéter  :  «  LabassCy  Amdollah,  Labasse.  Nous  sommes  arri- 
vés à  bon  port!  je  vous  ai  amenés  ici,  sains  et  saufs> 
comme  me  Ta  recommandé  mon  frère,  mais  c'est  moi  qui 
maintenant  vais  mourir  !  »  ;  il  nous  dit  tout  cela  d'un  air 
si  contrit,  mais  si  comique,  que  j'en  ris  encore-  Malgré  sa 
fatigue  le  brave  homme  veut  surveiller  de  l'œil  l'installation 
de  nos  tentes  ;  il  les  fait  placer  près  de  la  sienne  :  «  Je  ré- 
ponds de  vous  »,  nous  répète-t-il  sans  cesse,  et  il  ne  s'en- 
dort que  lorsque  tout  est  arrangé  comme  il  l'entend. 

A  neuf  heures,  nous  nous  mettons  en  route  après  avoir 
passé  rOued  Isly  à  sec  et  laissé  à  gauche  le  Djebel  Béni 
Ouessin.  Nous  traversons  un  pâté  de  collines  pierreuses 
et  abruptes,  du  haut  desquelles  nous  apercevons  la  ville 
d'Oudjda,  toute  blanche  au  milieu  des  jardins,  des  oliviers 
et  de  la  verdure  qui  lui  font  une  large  ceinture. 

Nous  y  arrivons  à  onze  heures  par  un  chemin  étroit,  long 
d'un  kilomètre,  passant  au  milieu  des  olivier»  et,  de  chaque 
côté,  bordé  d'une  haie  impénétrable  d'aioès  et  de  cactus. 
L'eau  des  irrigations  rend  ce  petit  passage  assez  boueux 
pour  l'instant  ;  mais,  malgré  tout,  nous  ne  nous  lassons  pas 
de  contempler  cette  verdure,  d'en  respirer  les  fraîches 
émanations.  Depuis  quinze  jours  nous  n'avons  rencontré 
que  des  terrain»  arides  où  poussent  misérablement  quelques 
arbres  rabougris  ;  rien  ne  peut  donner  à  celui  qui  ne  les  a 
pas  ressenties  une  idée  de  la  jouissance  et  de  la  satisfaction 


DE  FGZ  A  OUDJOA.  389 

qu'on  éprouve  après  une  semblable  route,  en  arrivant  au 
milieu  de  la  fraîcheur  et  de  la  verdure.  Il  semble  que  le 
cœur  se  dilate,  qu'un  poids  énorme  qui  l'oppressait  est 
enlevé  ;  Ton  a  envie  de  parler,  de  rire  ;  toute  fatigue  a  dis* 
paru.  Volontiers  on  se  roulerait  dans  l'herbe  fraîche  ;  on 
envie  le  sort  des  mules  qui  en  broutei^t  un  peu  eo  pas- 
sant. 

Oudjda  (377  kil.).  En  dehors  de  l'enceinte,  on  rencontre 
tout  d'abord  un  cimetière  arabe  et  un  marabout;  puis,  après 
avoir  franchi  les  muraillesi  un  autre  marabout  en  a^sez  mau- 
vais état,  mais  oîi  l'on  aperçoit  des  restes  d'arabesques 
d'une  grande  finesse  et  d'un  joli  dessin.  Dans  la  ville,  on 
passe  coup  sur  coup  plusieurs  portes,  avant  d'arriver  sur 
une  grande  place,  entourée  de  petites  chambres  où  logent 
des  soldats  dont  les  chevaux  sont  attachés  là.  Sur  cette 
place  s'ouvre  la  demeure  du  pacha  qui,  prévenu,  vient  au- 
devant  de  nous,  et  nous  emmène  dans  une  petite  salle  au 
rez-de-chaussée  donnant  sur  son  jardin.  Après  les  compli- 
ments d'usage,  il  nous  fait  apporter  un  repas  copieux;  mais, 
ce  qui  assurément  nous  réjouit  le  plus,  c'est  de  voir  sur 
notre  table  des  radis  tendres  et  de  superbes  salades  bien 
fraîches  qu'un  maltais  renégat,  jardinier  du  pacha,  fait 
pousser  en  abondance. 

La  salle  où  nous  sommes  entrés  est  celle  où  le  pacha  donne 
chaque  jour  ses  audiences.  Il  la  met  gracieusement  à  notre 
disposition;  mais  nous  refusons  son  offre,  préférant  dres- 
ser nos  tentes  et  nous  installer  sur  une  terrasse  attenant 
au  jardin  et  ne  point  priver  le  pacha  de  son  salon,  où  d'ail-- 
leuFs  il  doit  bien  y  avoir  quelques  puces,  malgré  le  soin 
qu'il  a  eu  de  tout  faire  laver  avant  qu'on  y  apportât  les 
tapis  et  les  Uta  de  fer  à  nous  destinés. 

Pendant  que  nous  déjeunons  sur  une  table,  le  pacha,  Si-* 
Kaddor  et  son  secrétaire  auprès  de  nous,  mais  assis  par 
terre,  prennent  aussi  leur  repas  et  nous  prouvent,  une  fois 
de  plus,  que  sans  euiliers  ni  fourchettes,  ils  arrivent  abso- 


:M0  de  fez  a  oudjoa. 

lurnent  au  même  résultat  que  nous  ;  les  moyens  seuls  sont 
différents. 

Le  pacha  de  Oudjda  se  nomme  Aly  Ben  Mohammed  Ben 
Hadj.  C'est  un  homme  de  quarante  ans  environ,  et  de  taille 
moyenne.  Sa  figure  très  intelligente  n'a  aucune  distinction  ; 
mais,  ce  qui  n'existe  pas  chez  lui  comme  qualités  physiques, 
s'y  retrouve  au  moral.  G*est  un  bon  administrateur  et, 
chose  plus  rare  encore  en  ce  pays,  un  homme  charitable. 
En  effet,  chaque  vendredi,  il  fait  distribuer,  à  ses  frais,  une 
grande  quantité  de  pain  aux  pauvres  et  aux  prisonniers  ;  on 
sait  qu'au  Maroc,  ainsi  que  dans  la  plupart  des  pays  arabes, 
le  gouvernement  laisse  aux  parents  et  aux  amis  des  gens 
qu'il  met  sous  les  verrous  le  soin  de  les  nourrir.  Pour 
flatter  son  goût  favori  et  le  remercier  de  son  hospitalité,  je 
lui  fis  remettre,  la  veille  de  mon  départ,  cent  francs  pour 
ses  pauvres  ;  mais  il  voulut  que  quelqu'un  des  miens  assistât 
à  la  distribution  du  pain  qu'il  avait  acheté  avec  la  moitié  de 
cette  somme,  et  il  annonça  lui-même  aux  pauvres  rassem- 
blés là,  que  dans  huit  jours  il  leur  en  distribuerait  une 
même  quantité,  et  qu'il  fallait  qu'ils  en  fussent  reconnais- 
sants aux  chrétiens  qui  étaient  ses  hôtes.  Je  trouvai  sa  con- 
duite très  délicate.  Un  autre  pacha  eût  sans  doute  gardé 
la  somme  pour  lui,  ou  du  moins  n'eût  pas  profité  de  l'occa- 
sion pour  rendre  hommage  à  ces  chiens  de  chrétiens. 

La  ville  d'Oudjda  est  beaucoup  plus  propre  et  mieux  tenue 
que  toutes  celles  que  nous  avions  visitées  jusqu'ici.  C'est 
à  la  sollicitude  d'Aly  Ben  Mohammed  qu'est  dû  ce  résultat; 
par  ses  soins  l'important  marché  qui  se  tient  là  chaque 
année,  et  oh  l'on  apporte  tous  les  produits  du  sud,  a  été  clos 
d'une  enceinte  de  murailles;  le  soukaiux  bestiaux  est  égale- 
ment neuf.  Les  fortifications  de  la  ville  construites  en  pisé 
sont  bien  entretenues  et  flanquées  de  distance  en  distance 
de  bastions  carrés. 

Sous  la  direction  du  pacha,  il  a  été  également  exécuté 
d'importants  travaux  d'irrigation  qui  font  des  alentours  de 


DE  VEl  A  OUDJDA.  341 

la  ville  ane  oasis  fertile,  contrastant  avec  Taridité  des  ter- 
rains avoisinants.  Le  pacha  ne  se  plaint  pas  des  procédés  de 
ses  subordonnés  envers  lui;  les  révoltes  y  sont  rares;  mais 
il  me  dit  qu'il  est  souvent  découragé^  et  qu'il  se  lasse  de 
sévir  en  vain  contre  ses  administrés,  dont  les  discordes 
graves  et  les  luttes  sanglantes  se  renouvellent  sans  cesse. 

Le  pillage,  que  la  proximité  de  la  frontière  rend  plus 
facile,  est  un  de  ses  soucis.  Les  maraudeurs,  après  avoir 
commis  un  vol,  soit  au  Maroc,  soit  en  Algérie,  passent  sur-ie- 
champ  la  frontière,  et  sont^  pour  ainsi  dire,  insaisissables. 
Arrivé  en  Algérie,  j'étonnai  différentes  personnes  en  leur 
vantant  l'hospitalité  franche  et  gracieuse  qui  nous  fut  si 
complètement  offerte,  comme  aussi  les  bons  sentiments  que 
j'avais  eu  occasion  de  constater  à  tout  instant  chez  Aly  Ben 
Mohammed  ;  mais  je  dois  à  la  vérité  de  dire  qu'il  nous  parut 
avoir  de  nombreuses  qualités  qu'on  ne  rencontre  pas  d'or- 
dinaire chez  les  Arabes.  Au  reste,  il  n'a  pas  affaire  à  des 
ingrats,  car,  à  plusieurs  reprises,  j'ai  entendu  ses  admi- 
nistrés rendre  un  éclatant  hommage  à  ses  qualités  d'admi- 
nistrateur et  à  sa  bonté  d'homme  privé.  Sur  ses  instances, 
nous  restâmes  chez  lui  pendant  trois  jours,  et  il  sembla 
heureux  de  nous  y  conserver,  nous  questionnant  beaucoup 
sur  les  habitudes  françaises  au  point  de  vue  administratif  et 
financier,  et  nous  donnant  son  appréciation  sur  ce  qu'il  y 
trouvait  de  bon  ou  de  mauvais. 

Je  rencontrai  chez  lui  un  homme  de  guerre  marocain 
qui  a  une  grande  réputation  de  bravoure,  Sidi  Becker, 
lequel  est,  d'ordinaire,  chargé  par  le  sultan  de  réprimer  les 
révoltes  de  ces  contrées.  C'est  un  homme  de  haute  taille,  à 
la  barbe  noire,  au  teint  bronzé,  à  l'aspect  énergique*  Sa 
parole  est  brève  et  forte.  Sa  conversation  indique  une 
grande  intelligence  ;  tout  son  être  commande  la  soumission 
et  inspire  le  respect.  C'est  avec  intérêt  qu'il  examipa  nos 
armes  et  qu'il,  nous  montra  les  siennes,  parmi  lesquelles  je 
remarquai  surtout  un  petit  fusil  à  deux  coups,  du  calibre  24, 


o4z  DE  FK£  A  ODDJDA. 

à  percussion  centrale  et  à  canons  rayés  ;  c'est  là  son  arme 
favorite,  nous  dit-il,  celle  qu'il  porte  en  expédition. 

Nous  employons  notre  temps  à  visiter  Oudjda  et  les 
souks.  Toutefois,  malgré  la  réputation  qu'on  a  faite  à  cette 
ville,  je  n'y  rencontre  rien  de  curieux  ;  les  marchandises 
que  nous  y  trouvons  sont  presque  toutes  de  fabrication 
française,  et  c'est  en  vain  que  nous  y  cherchons  les  pro- 
duits du  sud. 

Sans  doute  qu'en  dehors  de  la  foire  annuelle  qui  se  tient 
là,  les  marchands  ne  conservent  rien  de  ce  qui  s'y  apporte  ; 
du  reste,  les  renseignements  que  le  pacha  me  donne  sur 


l'importance  de  son  marché  me  prouvent  que,  par  suite 
de  la  difficulté  de  l'introduction  des  marchandises  en  Algé- 
rie, la  quantité  en  diminue  chaque  année,  au  grand  détri- 
ment d'Oudjda. 

Pendant  les  promenades  que  nous  fîmes  autour  de  la 
ville  nous  pûmes  remarquer  que  la  sécurité  des  habitants 
et  le  service  des  irrigations  étaient  assurés  au  dehors  par 
de  nombreuses  sentinelles. 

D'un  mamelon  situé  au  sud  et  surmonté  d'un  marabout 
vénéré,  mais  en  assez  mauvais  état,  an  découvre,  on  do- 
mine la  ville  et  son  mur  d'enceinte  ;  c'est  du  là  que  je  pus  la 
dessiner.  De  tous  les  autres  points  rapprochés,  les  oliviers 


DE  FES  A  OlfWDà.  34S^ 

la  masquent  complètement  et  viennent  jusqu'au  pied  des 
murailles. 

Le  lendemain  de  notre  arrivée,  le  vieux  Kaddor  nous 
quitta  pour  retourner  chez  lui,  mais  non  sans  avoir  bu 
noire  thé  et  mangé  nos  gâteaux  ;  il  bourra  ses  poches  de 
bonbons,  de  biscuits,  en  un  mot  de  toutes  ces  friandises 
que  nous  pouvions  avoir,  pour  les  repporter  à  son  frère, 
se  promettant  de  lui  raconter  que  c'était  nous  qui  lui  avions 
donné  l'hospitalité  en  cette  circonstance»  et  jurant  qu'il 
demanderait  désormais  chaque  jour  au  ciel  de  nous  com- 
bler de  bénédictions. 

(i  Je  MUS  heureux,  nous  disait-ril  souvent,  de  rencontrer 
des  chrétiens  qui  causent  et  rient  de  bon  cœur  ;  j'avais  reçu 
Tannée  dernière  un  Anglais  avec  sa  femme,  mais  jamais 
nous  ne  les  vîmes  sourire.  Je  me  demandais  si  tous  les 
chrétiens  étaient  ainsi,  et  je  songeais  que  dans  leur  pays 
on  devait  terriblement  s- ennuyer.  C'est  avec  plaisir  que  je 
remarque  qu'il  en  est  autrement,  et  que,  tout  en  cherchant 
à  voir  et  à  entendre  pour  s'instruire,  on  peut  causer  gaie-' 
ment  et  être  un  hôte  aimable.  » 

Je  n'avais  plus  rien  à  lui  oftrir.  Ne  sachant  quel  souvenir 
lui  donner,  je  détachai  la  lorgnette  que  j'avais  emportée 
avec  moi  et  la  lui  remis.  U  fut  heureux  de  ce  cadeau  :  u  Je 
la  donnerai  de  ta  part  à  mon  frère  »,  me  dit^il  aussitôt, 
trahissant  ainsi  de  nouveau  la  plus  grande  affection  qu'il 
eût  en  ce  monde.  J'ai  beaucoup  ri  de  ce  brave  homme,  mais 
je  dois  avouer  que  je  l'ai  en  grande  estime  et  affection. 

Si  Aly  Ben  Mohammed  avait  un  petit  nègre  à  peu  près 
de  l'âge  du  mien,  mais  ce  pauvre  enfant  avait  l'air  chétif  et 
malheureux.  Il  regardait  sans  cesse  les  vêtements  neufs  de 
Massaoud,  semblant  envier  son  sort,  d'autant  plus  que  celui- 
ci,  trahissant  déjà  le  caractère  arabe,  le  regardait,  lui»  avec 
une  fierté  mal  dissimulée  et  un  air  d'importance  qui  sied 
bien  à  un  parvenu.  La  sortie  du  Maroc  de  mon  jeune  mo- 
ricaud  m'inquiétait  bien  un  peu,  car  il  est  rigoureusement 


344  DE  FEZ  A  OUDJDÀ. 

interdit  aux  Arabes,  et  à  plus  forte  raison  à  un  chrétien  qui 
n'a  pas  le  droit  de  les  acheter,  de  faire  passer  la  frontière  à 
des  esclaves. 

Mais,  lorsque  je  fis  demander  au  pacha  les  laissez-passer 
nécessaires  pour  emmener  mes  hommes  en  Algérie,  il  ne 
fît  pas  plus  de  difficulté  pour  lui  que  pour  les  autres;  il 
m'envoya  en  môme  temps  un  certificat  que  je  ne  lui  avais 
pas  demandé,  constatant  que  j'avais  accompli  le  voyage 
de  Fez  à  Oudjda,  où  il  avait  été  assez  heureux  de  recevoir 
chez  lui  celui  que  le  sultan  recommandait  à  ses  bons  soins 
et  à  ses  attentions.  Avant  de  le  quitter,  je  m'excusai  de 
n'avoir  plus  autre  chose  à  lui  donner  comme  souvenir  que 
le  revolver  nickelé  à  cinq  coups,  d'origine  américaine^  que 
j'avais  porté  sur  moi  pendant  mon  voyage.  Il  fut  fort  sen- 
sible à  ce  cadeau;  après  avoir  examiné  l'arme  avec  soin, 
après  l'avoir  essayée  incontinent,  il  fit  ce  que  je  n'avais 
encore  vu  faire  à  aucun  Arabe.  Ne  voulant  pas  être  en  reste 
avec  moi,  sur-le-champ  il  alla  chercher  chez  lui  un  coussin 
en  velours  richement  brodé  d'or,  avec  un  beau  haïk  blanc 
rayé  de  soie  et  de  laine,  me  les  offrit,  s' excusant  d'être 
pris  à  l'improviste  et  de  n'avoir  rien  de  mieux  à  nous  pré- 
senter en  échange.  Nous  le  quittâmes  non  sans  d'intermi- 
nables salutations  et  de  nombreux  souhaits  de  bonheur, 
€  laissant  dans  son  cœur,  nous  dit-il,  un  souvenir  charmant 
et  durable  de  notre  passage  à  Oudjda  ». 

De  notre  côté  nous  n'avons  point  oublié  Si-Aly  Ben  Mo- 
hammed, sa  gracieuse  hospitalité  et  ses  bons  sentiments; 
je  me  plais  à  le  constater  ici. 

Quatre  heures  après  notre  départ  d'Oudjda,  nous  arri- 
vâmes, avec  une  escorte  de  dix  soldats,  à  Mognia  (ou  Mar- 
nia  selon  l'orthographe  française),  après  avoir  franchi  depuis 
Fez  401  kilomètres  représentant  environ  soixante-sept  heures 
de  route. 
i 


V 


PK   FKZ  A  OUDJDÀ.  345 

Énamératlon  deii  plante*  rceoeillieii  par  M.  le  eonte  de  Cha- 
vagnae  entre  Fex  et  Oudjda,  par  M.  J.  VALIiOT 

1.  Linaria  virgatùf  Desf.  —  Djebel  Grana. 

2.  Orchis  saccata^  Ten.  —  Ain  Zermour. 

3.  Linaria  virgata,  Desf.  —  Ain  Zermour. 
A.  Linaria  reflexa^  Desf.  —  Ain  Zermour. 

5.  Solenanthus  lanatm,  A.  DG.  —  Pierre-Noire. 

6.  OrchiSf  $p.  —  Oued  Amelloul. 

7.  Fumaria spicata^  L.  —  Ouled  Haïr  Souihous. 

8.  Cicer  arietinumj  L.  —  Sidi  Baïdou. 

9.  Orchis  sp.  —  Avant  Mekenessa,  près  le  camp  du  sul- 

tan, après  l'alerte. 

10.  Arenaria  procumbens,  Vahl.  —  Fahhama  Djebel. 

11.  Melilotus  sulcata,  Desf.  —  Douar  Mansara. 

12.  Linaria  reflexa^  Desf.  —  Kasba  de  Messoun. 

13.  {Crucifère).  —  Entre  Messoun  et  Mellouia,  désert. 

14.  Paronychia  capitatay  Lamk.  —  Entre  Messoun  et 
Mellouia,  désert. 

15.  Helianthenum  polifolium^  DG.  —  Entre  Messoun  et 
Meliouia,  désert. 

16.  Hippocrepis  scabra,  DG.  — Entre  Messoun  et  Mellouia, 
désert. 

17.  Atractylis  diffusa^  Goss.  et  Dur.  —  Entre  Messoun  et 
Mellouia,  désert. 

18.  Pistacia  atlantica,  Desf.  —  Entre  Messoun  et  Mel- 
louia. Le  seul  arbre  rabougri  rencontré  dans  la  journée. 

19.  Brunella  alba^  Pall.  —  Entre  Mellouia  et  Dza  Aie 
Lba. 

20.  Silène  sp,  — Sidi  Mohammed  el  Hoçein. 

21.  Erodium  sp.  — Oued  Abib. 

22.  Umbilicus  horizontalis^  Guss.  —  Dza  Alef  Lba. 

23.  Pistacia  atlantica^  Desf.  —  Oued  Asla. 

24.  Pistacia  lentiscus^lj.  —  Oued  el  Kseb. 


346  DE  FEZ  A  OUDJDA. 

25.  —  Catananche  cœrulea,  L.  —  Entre  l'Oued  el  Kseb 
et  Sidi  Mellouk. 

26.  Trichonema  columna,  Rchb.  —  Sidi  Mellouk. 

27.  Silène  sp.  —  Entre  Sidi  Mellouk  et  Ibouk  Ainmoin 
Kasba. 

28.  Cicer  arientinum,  L.  —  Oudjda. 

29.  Anémone  palmata.  —  Oudjda* 

En  résumé  la  roule  qui  s'étend  entre  Pefc  et  la  kasba  de 
Messoun(48i^>*-,500)  est  là  plupart  du  temps  difficile.  Aussi 
je  crois  qu'elle  est  ittipraticable  pour  tiné  Iroupe  un  peu 
importante,  par  suite  principalement  des  passages  de  : 
Kansara  Djebel,  de  certaines  portions  du  Djebel  Grana, 
et  surtout  de  la  partie  qui  se  trouve  entre  la  Pierre-Noire  et 
le  village  du  kaddem  Moktar,  puis,  pendant  quelques 
kilomètres,  au  point  où  nous  devions  être  attaqués.  Entre 
Mekenessa  et  Messoun,  sur  Fahhama  Djebel,  il  y  à  encore  là 
quelques  kilomètres  que  les  piétoiis  Bt  les  tnules  ou  che- 
vaux du  pays  peuvent  seuls  franchir,  et  qui  re^seitible  beau- 
coup à  la  route  que  nous  avons  rencontrée  avant  Sidi  Baïdou. 
Il  existe,  paralt-il,  par  la  plaine,  une  roule  tneîlletire  entre 
Mekenessa  et  Messoun,  mais  on  ne  nous  l'a  pA's  fait  prendre 
à  cause  du  danger  des  Gayatas  et  des  Tazà. 

Aux  points  que  je  signale  ici,  la  route  devient  presque 
impraticable  pendant  la  saison  des  pluies,  qui  rendent  la 
terre  grasse  et  glissante^  et  je  ne  crois  pas  que  le  passage 
par  les  montagnes  avoisinantes  soit  possible* 

D'après  les  renseignements  que  j'ai  pu  pMndfe,  l'autre 
toute  de  Fez  à  Messoun  par  Taza  et  la  plaine  des  Gayatas 
est  au  contraire  facile  et  plane,  sauf  quelques  collines  de 
peu  d'importance.  C'est  là  la  vraie  route  à  suivre  pour  une 
armée;  elle  est  aussi  plus  courte  que  celle  que  nous  avons 
prise,  mais  pour  le  voyageur  le  voisinage  des  Gayatas  et  des 
Taza  la  rendent  fort  dangereuse.  Parfois  les  Béni  Ouaraîn 
eux-mêmes,  malgré  leuri61oignementjy  font  des  iîicursit^ns; 


m  ^z  Â  tniDiDA.  347 

mais  le  territoire  où  il6  vietinent  pilier  les  caravanes  est  le 
désert  situé  entre  Messoun  et  Mellouia. 

De  Messoun  à  Oudjda^  la  route  est  bonne  partout;  les 
cours  d'eau  formeraient  seuls  un  obstacle  à  la  mardie  d'une 
armée  qui  ne  pourrait,  dans  l'état  actuel  de  l'escarpement 
des  rives,  passer  l'Oued  Messoun,  l'Oned  Za,  l'Oued  Meseg- 
mar  (encore  le  gué  de  ce  dernier  n'est  pas  trop  difficile)  et 
rOued  el  Kseb. 

Entre  l'Oued  Za  et  l'Oued  Acha  il  y  a  queVlues  petits 
défiléis  assez  étroits.  Entre  l'Ouéd  Abib  et  l'Oued  Lbà,  la 
route  passe  au  milieu  de  montagnes  sans  grande  élévaticoi, 
mais  elle  est  bonne. 

L'Oued  Mellouia,  le  plus  grand  des  fleuves  que  nous 
ayons  rencontrés,  est  facilement  guéable  au  point  de  Sidi 
Mohammed  el  Hoceîn,  et  à  ce  ^oint  seulement  fait  con- 
traste avec  les  autres  rivières  dont  les  bords  escarpés  sont 
seulement  coupées  par  un  sentier  de  mules,  en  lacet. 

Le  seul  point  oii  une  résistance  pourrait  être  tentée,  je 
crois,  de  la  part  des  Arabes,  serait  près  de  Sidi  Mohammed 
Ben  Mohammed,  entre  Mellouia  et  Dza  Alef  Lba,  là  où  pé- 
nètre un  petit  contrefort  des  Béni  Bon  Zeggou,  et,  de  plus 
bien  entendu,  aux  passages  de  rivières  dont  toutes  les  rives 
sans  exception  sont  assez  escarpées. 

Quant  à  la  portion  peu  montagneuse  située  entre  l'Oued 
Isly  et  Oudjda,  je  n'en  parle  pas,  puisqu'elle  est  connue* 

Les  murailles  des  kasba  que  l'on  rencontre  sur  la  route, 
peu  épaisses  et  construites  en  pisé,  ne  peuvent  offrir  de  ré- 
sistance qu'aux  fusils  des  Arabes. 

Quant  à  Taza  (que  j'ai  été  fort  surpris  de  trouver  cons- 
truite au  pied  de  la  montagne,  contrairement  à  ce  que 
j'avais  lu  jusqu'alors)^  elle  n'est  pas  non  plus  en  mesure  de 
résister. 

Je  crois  donc  que  l'entrée  d'une  armée  de  ce  côté  dans  le 
Maroc  serait  chose  facile,  si  toutefois  les  pluies  n'étaient 
pas  venues  gi^ossir  les  rivières  et  inonder  la  plaine  entre 


348  DK    FEZ  A  OUWDA. 

Messoun  et  Mellouia,  car  alors  les  cours  d'eau,  fort  profonds 
et  rapides,  ne  seraieut  guéables  en  aucune  façon. 

Quant  à  l'Oued  Messoun,  il  est  facile  de  ré?iter  en  se  ren- 
dant directement  par  la  plaine  unie,  de  Mellouia  à  Taza.    . 

Dans  cette  portion  de  la  carte  de  M.  Baudoin  est  marqué 
un  cours  d'eau,  affluent  sur  la  rive  droite  de  TOued  Mes- 
soun; mais  je  n'en  ai  vu  aucun,  et  il  ne  pourrait  se  jeter 
dans  rOued  Messoun  qu'entre  les  deux  points  assez  rappro- 
chés, où  je  l'ai  passé. 

Gomme  son  cours,  là  où  je  l'ai  traversé  la  seconde  fois, 
n'avait  point  grossi,  ce  cours  d'eau  ne  serait  en  tous  cas 
qu'un  torrent  alimenté  parfois  par  les  pluies,  et  je  ne  puis 
affirmer  qu'il  n'existe  pas,  car  dans  ces  plaines,  les  torrents 
(dont  les  deux  rives  resserrées  sont  à  pic  et  toujours  de 
même  hauteur)  ne  se  découvrent  pas  de  loin. 

Je  me  suis  servi,  pour  établir  les  distances,  du  temps 
exact  que  j'ai  mis  à  faire  la  route  en  en  déduisant  avec  soin 
les  temps  d'arrêt,  et  j'ai  noté  sur  place  l'heure  exacte,  à 
chaque  cours  d'eau,  chaque  montagne,  chaque  village, 
chaque  passage,  chaque  départ  et  chaque  arrivée. 

Ce  calcul  m'a  donné,  pour  les  points  oîi  la  vérification 
était  possible,  des  résultats  parfaitement  exacts. 

En  effet,  pour  la  distance  entre  Oudjda  et  Mognia  (ou 
Marnia),  je  me  suis  trouvé  d'accord  avec  la  carte  de  M.  Bau- 
doin et  celle  de  la  frontière  algérienne,  dressée  par  l'état- 
major. 

Et  aussi  avec  cette  dernière,  pour  la  distance  de  Oudjda 
à  l'Ayoun  de  Sidi  Mellouk;  j'ai  même  pour  ce  dernier 
trajet  trouvé  6  kilomètres  de  moins  que  ne  porte  la  carte. 

J'ai  donc  lieu  de  supposer  que  toutes  mes  distances  sont 
exactes,  car,  pendant  ces  deux  dernières  journées,  les  mules 
étant  plus  fatiguées  qu'au  départ  et  le  danger  étant  moins 
grand,  nous  n'avons  pas  [hâté  notre  marche,  au  con- 
traire. 

Cependant,  je  n'ai  pu  retrouver  sur  la  carte  de  M  •  Bau- 


DE   FEZ  A  OUDJDA.  349 

doin,  les 401  kilomètres  que  je  compte  de  Mognia  à  Fez 
selon  mon  calcul  que  je  crois  exac(. 

Mais  Fez  se  trouve-t-il,  sur  cette  carti»,  à  sa  place  véri- 
table? je  ne  le  pense  pas,  et  si,  comme  on  me  l'a  dit,  le 
point  de  Fez  a  été  relevé  d'une  manière  certaine  depuis  que 
la  carte  a  été  dressée,  il  sera  facile  de  placer  entre  ce  point 
et  Oudjda  et  Mognia  les  401  kilomètres  de  route. 

Il  est  possible  d'ailleurs,  que  la  courbe  vers  le  nord  soit 
plus  accentuée  au  départ  que  ne  le  porte  mon  itinéraire. 
En  tous  cas,  la  dernière  portion  de  cette  roule  doit  être 
plus  rapprochée  de  la  Méditerranée  que  ne  l'indique  la  carte 
Baudoin  (et  du  reste  cela  est  rectifié  sur  la  carte  de  ia^ 
frontière  par  l'état-major),  car  la  montagne  de  Khaliah  qui 
était,  au  plus,  à  environ  deux  jours  de  marche  de  nous,  est 
située  non  loin  de  la  mer,  au  dire  des  Arabes  qui  nous 
suivaient.  De  plus,  depuis  la  kasba  de  Messoun  jusqu'à 
Oudjda,  nous  n'avons  point  marché  vers  le  nord-est,  mais 
vers  l'est;  la  ligne  que  nous  suivions  remonte  donc  moins 
que  ne  l'indique  M.  Baudoin. 

Il  est  possible  également  que  Djebel  Obiod  soit  située 
un  peu  plus  au  sud  que  je  ne  l'ai  marqué  :  mais  il  est  bien 
difficile  de  précisera  l'œil,  au  milieu  d'un  pâté  montagneux, 
la  distance  d'un  point  aussi  élevé  et  aussi  éloigné  que 
celui-là  l'était  de  nous.  De  plus,  les  journées  de  marche 
dont  parlent  les  Arabes  et  qu'on  peut  généralement  éva- 
luer à  8  lieues,  se  trouvent  réduites  dans  les  montagnes  par 
les  circuits,  les  montées  et  les  descentes,  et  je  pense  qu'en 
les  comptant  à  24  kilomètres  chacune,  on  doit,  dans  ce 
terrain,  ne  pas  être  éloigné  de  la  vérité  en  les  prenant  en 
ligne  droite.  J'ai  donc  placé  Djebel  Obiod  de  130  à  140  kilo- 
mètres environ  de  Fez.  Entre  Mekenessa  et  Messoun,  au 
point  oii  je  me  suis  arrêté  pour  dessiner  W.  panorama,  cette 
montagne  que  nous  apercevions  entre  le  mont  Taza  et 
Ouariretz,  nous  semblait  encore  à  la  même  distance  de 
nous  que  lorsque  nous  la  voyions  de  Fez.  Elle  pourrait  donc 

soc.  DE  GtOGR.  —  3*  TRIMESTRE  1887.  yil|.   —  23 


350  DE   FEZ   A   OUDJDÀ. 

être  un  peu  plus  au  sud  et  à  l'ouest  que  je  ne  l'ai  marqué, 
mais  je  n'ose  l'affirmer;  plusieurs  fois  j'ai  demandé  si 
c'était  l'Atlas,  et  toujours  il  me  fut  répondu  que  non,  que 
l'Atlas  était  plus  loin.  Quant  aux  fleuves  et  aux  rivières,  je 
n'ai  pu  obtenir  sur  leur  cours  au  milieu  des  montagnes  des 
Gayatas,  des  Béni  Ouaraïn  et  des  Béni  Bou  Zeggou,  que 
des  renseignements  fort  peu  précis.  Aussi  je  ne  les  ai  mar- 
qués que  pour  mémoire,  en  dehors  de  la  ligne  de  mon 
itinéraire. 

Je  me  suis  donc  contenté  de  tracer  une  ligne  suivant  la 
direction  que  mes  notes  de  chaque  jour  me  donnaient,  en 
prenant  la  proportion  deO",001  pour  kilomètre.  Mais  en  tous 
cas  la  proportion  de  ces  distances  entre  elles  est  bonne. 

J'ai  placé  les  montagnes  là  oti  je  les  ai  vues,  dans  la  si- 
tuation qu'elles  occupaient  et  que  je  me  rappelle  encore 
fort  exactement  aujourd'hui. 

Mes  dessins  et  panoramas  donneront  encore  une  idée  de 
leur  situation  puisque,  pour  aider  ma  mémoire,  j'ai  eu  soin, 
en  faisant  mes  croquis,  de  noter  toujours  la  direction  du 
nord. 

La  différence  notable  entre  mon  voyage  et  celui  de  M.  Col* 
leville,  c'est  que  ce  dernier  a  traversé  le  pays  avec  un  petit 
nombre  de  soldats  (cinq),  mais  avec  l'appui,  la  mouna  et 
Tescorte  que  lui  donnaient  toutes  les  tribus  sur  son  pas- 
sage, tandis  que  j'ai  passé  là  avec  une  escorte  de  vingt- 
cinq  soldats,  il  est  vrai,  mais  au  milieu  de  tribus  révoltées 
pour  la  plupart  et  qui  ne  fournissaient  ni  mouna,  ni  es- 
corte. 

De  plus,  nombre  d'Arabes  sont  venus  pour  franchir  ces  pa- 
rages, se  placer  sous  la  protection  d'un  chrétien  qui  vou- 
lait passer  au  grand  jour  et  en  refusant  d'endosser  le 
costume  arabe,  quand  M.  CoUeville,  au  contraire,  est  arrivé 
à  la  frontière  avec  le  fez,  le  burnous  et  les  bottes  des  Arabes, 
ainsi  que  me  l'a  raconté  M.  de  Breuille,  commandant  du 
eercle  de  Marnia,  qui  le  vit  alors. 


DE  FEZ  Â  OUDJDA.  351 

Avant  de  terminer,  je  veux  rendre  justice  aux  représen- 
tants de  la  France  à  Tanger,  qui,  prétendant  suivre  en  cela 
l'exemple  du  ministre  anglais  vis-à-vis  de  M.  CoUeville, 
sont  loin  de  favoriser  ces  voyages.  Ils  cherchent  à  les  em- 
pêcher et  conseillent  de  ne  pas  les  entreprendre  sous  pré- 
texte qu'ils  sont  trop  dangereux.  Ils  n'accordent  ni  con- 
cours ni  appui  même  moral,  et  je  me  suis  en  outre  vu 
refuser  les  deux  soldats  marocains  que  je  demandais  pour 
moi  et  mes  bagages  entre  Tanger  et  Fez,  quand  un  juif  en 
avait  eu  cinq,  quelques  jours  auparavant.  Ce  n'est  qu'à  force 
de  persévérance  que  je  pus  obtenir  Tunique  soldat  que  je 
demandais  en  refusant  celui  qu'on  voulait  m'imposer. 

Gomme  je  savais  d'avance  sur  tout  cela  à  quoi  m'eii 
tenir,  ayant  déjà  voyagé  en  Afrique,  ma  conviction  était 
faite  lorsque  j'arrivai  au  Maroc,  et  je  m'abstins  d'aller  au 
consulat,  persuadé  qu'en  ces  pays  il  valait  mieux  repous- 
ser toute  solidarité  avec  les  consuls  et  se  passer  de  leur  pro- 
tection plus  nuisible  qu'utile. 

Dans  cette  persuasion  je  me  suis  abstenu  jusqu'à  la  veille 
de  mon  départ,  d'aller  présenter  mes  devoirs  au  ministre 
résident  de  France,  et  j'ai  pu  alors  le  remercier  des  bons 
conseils  qu'il  crut  devoir  me  donner,  tout  en  lui  disant  que 
je  n'étais  pas  venu  chez  lui  pour  les  demander  et  que  j'étais 
d'avance  fermement  résolu  à  ne  pas  les  suivre  et  à  faire 
le  voyage  que  je  projetais. 

C'est  donc  absolument  en  dehors  de  la  légation  et  par  ma 
volonté  persévérante,  malgré  le  conseil  de  différents  Arabes 
et  les  craintes  exprimées  par  le  chérif  lui-même,  que  je 
suis  parvenu  à  faire  ce  voyage,  bien  décidé,  comme  je  l'ai 
dit  au  secrétaire  du  sultan,  à  lever  moi-même  à  Fez  une 
escorte,  si  les  soldats  m'avaient  été  refusés. 

Une  seule  personne  influente  au  Maroc  m'a  été  utile  ;  c'est 
Si  Ab,  el  Selam,  cherif  de  Muazan  et  c'était  bien  suffisant. 

Dans  la  première  portion  de  la  narration  de  mon  voyage^ 
je  tâcherai  de  lui  rendre  justice. 


LES  PORTS   DU   TONKIiN 

HAI-PHONG>  QDANG-YEN,   HONE-GAC 


PAR 

J.   REMAIJD 

Ingénieur  hydrographe < 


En  faisant  hommage  à  la  Société  de  Géographie  d'un  exem- 
plaire de  la  brochure  que  j'ai  publiée  sur  les  ports  du  Ton- 
kin,  j'ai  pensé  qu'il  serait  intéressant  de  faire  devant  vous 
l'exposé  d'une  question  qui  passionne  là-bas  tous  les  esprits, 
et  qui  est  fort  peu  connue  en  France. 

Il  s'agit  de  savoir  quel  sera  dans  l'avenir  le  port  du  Ton- 
kin,  et  par  suite  en  quel  point  nous  devons  diriger  nos  ef- 
forts, à  quels  trav£^uxnous  devons  consacrer  nos  ressources. 

Le  port  actuel  est  Haï-phong;  mais  il  présente  de  tels 
inconvénients  que  deux  autres  emplacements  :  Quang-yen 
et  Hone-gac,  sembleraient  à  beaucoup  d'égards  mieux  choi- 
sis pour  y  installer  le  port  définitif. 

Ces  trois  points,  Haï-phong,  Quang-yen  et  Hone-gac  ont 
leurs  partisans  et  leurs  adversaires  convaincus  et  acharnés. 

Je  vous  exposerai  leurs  avantages  et  leurs  inconvénients 
et  vous  présenterai  les  arguments  qui,  à  mon  avis,  doivent 
faire  préférer  Hone-gac. 

Le  sujet  est  un  peu  ardu,  il  m'oblige  à  des  considérations 
techniques  souvent  fort  abstraites^  mais  il  est  d'une  telle 
importance  pour  l'avenir  de  notre  nouvelle  colonie,  que  vous 
voudrez  bien,  je  l'espère,  y  prendre  intérêt  et  lui  accorder 
quelque  attention. 

1 .  Communication  adressée  :i  la  Société  dans  sa  séance  du  i  février  1ë87. 
—  Voir  la  carte  jointe  à  ce  numéro. 


LES  PORTS  DU  TONKIN.  353 


I 


Vous  savez  que  le  Fleuve  Rouge  est  la  grande  artère  fluviale 
du  Tonkin.  En  descendant  du  Yunnan,  il  s'engage  à  partir 
de  Lao-kaï  dans  un  défilé  de  200  kilomètres  de  longueur;  il 
reçoit,  quand  sa  vallée  s'élargit,  ses  deux  affluents,  la  rivière 
Glaire  et  la  rivière  Noire,  puis  entre  les  deux  lignes  de 
collines  qui  s'écartent  au  sud  et  à  l'est,  il  s'épanouit  en 
d'innombrables  cours  d'eau,  arrosant  un  pays  d'une  fertilité 
merveilleuse,  le  Delta  du  Tonkin,  qu'il  a  formé  de  sesallu- 
vions  et  dont  il  accroît  chaque  année  la  superficie. 

Ses  eaux  arrivent  à  la  mer  par  un  grand  nombre  de 
bouches  qui  s'étendent  duDay  à  laCac-basur  une  longueur 
de  80  milles  de  côtes. 

Les  bouches  du  sud  jusqu'à  la  presqu'tle  Doson  sont  im- 
praticables aux  bâtiments  de  mer,  il  reste  à  peine  quelques 
décimètres  d'eau  à  basse  mer  sur  leurs  barres. 

Plus  au  sud,  sur  les  côtes  des  trois  provinces  deThan-hoa, 
Nghe-an  et  Ha-tinh,  il  n'y  a  pas  un  port,  pas  un  abri;  il  faut 
descendre  jusqu'à  Tourane,  au  sud  de  Hué,  à  250  milles  de 
à,  pour  trouver  un  refuge. 

Les  trois  dernières  embouchures  du  nord  entre  la  pres- 
qu'île Doson  et  le  Gac-ba,  qui  s'appellent  le  Cua-cam,  le 
Cua-nam-Trieu  et  le  Lach-huyen  ont  des  barres  bien  moins 
élevées  que  celles  des  bouches  du  sud. 

Le  premier  bras,  le  Gua-cam,  est  navigable  jusqu'à  Haï- 
phong,  les  deux  autres  se  réunissent  devant  Quang-yen. 

Donc  déjà  deux  ports  possibles  Haï-phong  et  Quang-yen 
pour  des  bâtiments  pouvant  franchir  les  barres  du  fleuve. 

Au  nord  de  la  Gac-ba,  en  dehors  des  eaux  troublées  par 
les  alluvions  du  Fleuve  Rouge,  la  côte  est  haute,  rocheuse, 
parsemée  d'îlots;  nous  y  trouvons  à  profusion  les  ports 
profonds,  les  rades  pouvant  abriter  des  flottes  entières  de 
grands  navires. 


354,  LES  PORTS  DU  TONKIN. 

En  résumé,  au  sud  de  la  presqu'île  Doson,  pas  d'abri,  pas 
de  port  possible  ;  entre  Doson  et  la  Cac-ba,  des  ports  pour 
navires  de  tonnage  moyen,  d'accès  limité  par  des  barres;  et 
au  nord  de  la  Cac-ba  jusqu'à  la  frontière  de  Chine,  des  ports 
profonds  accessibles  aux  bâtiments  de  tout  tonnage. 

D'autre  part,  au  Tonkin,  les  pays  peuplés  sont  limités  aux 
seules  parties  basses  et  inondées,  aux  terrains  de  culture 
du  riz  que  viennent  fertiliser  les  eaux  du  fleuve  ;  la  côte  du 
nord,  impropre  au  développement  des  rizières,  est  presque 
déserte. 

En  sorte  que  nous  avons  dans  le  sud  :  des  habitants,  mais 
pas  de  ports,  et  dans  le  nord  :  des  ports,  mais  pas  d'habitants. 

Or,  un  port  doit  remplir  les  conditions  suivantes  :  d'une 
part,  être  facilement  accessible  aux  navires  du  large,  et  de 
l'aulre,  être  en  communication  avec  les  centres  du  pays  par 
les  voies  les  plus  rapides  et  les  plus  économiques. 

Ce  simple  aperçu  vous  montre  donc  de  suite  les  avantages 
et  les  inconvénients  des  trois  emplacements  discutés,  et 
vous  fait  voir  comment  ces  ports,  par  leur  situation  même, 
sont  nécessairement  rivaux  : 

En  premier  lieu  Haï-phong  sur  la  première  bouche  du 
fleuve  où  les  navires  puissent  pénétrer,  le  plus  près  possible 
d'Hanoï,  le  plus  près  du  cœur  du  pays,  au  milieu  des  allu- 
vions  du  Fleuve  Rouge  sur  le  sol  vaseux  qu'elles  ont  formé. 

En  second  lieu  Quang-yen,  sur  la  deuxième  bouche  du 
fleuve,  à  la  limite  du  delta,  encore  dans  le  delta,  mais  déjà 
sur  le  terrain  solide  au  pied  de  collines  qui  le  limitent  au 
nord. 

Enfin  le  premier  des  ports  profonds  de  la  côte  du  nord, 
Hone-gac  ou  Port-Courbet,  en  pays  désert  et  montueux,  un 
peu  en  dehors  du  delta,  mais  toujours  en  communication 
avec  lui  par  des  canaux  intérieurs. 

Avant  d'aller  plus  loin,  je  vous  ferai  observer  une  particu- 
larité singulière  du  Tonkin.  De  la  frontière  de  l'Annam 
jusqu'à  la  frontière  de  la  Chine,  ses  arroyos  communiquant 


LES  PORTS  DU  TONKIN.  365 

les  uns  avec  les  autres,  continués  dans  le  sud  par  des  lagunes, 
dans  le  nord  par  des  bras  de  mer  bien  abrités  du  large, 
forment  une  grande  voie  de  navigation  intérieure  tout  le 
long  de  la  côte  d'un  bout  à  l'autre  du  pays.  C'est  là  un  pri- 
vilège très  précieux.  Les  barques  de  fleuve,  les  jonques, 
les  chaloupes  peuvent  descendre  du  delta  jusqu'aux  pro- 
vinces du  sud,  ou  remonter  dans  le  nord  jusqu'à  la  frontière 
de  Chine. 

Mais  revenons  à  nos  trois  ports  et  étudions  de  plus  près 
chacun  d'eux. 


II 


Au  seul  point  de  vue  maritime,  des  trois  ports  Haï-phong^ 
Qnang-yen  et  Uone-gac,  le  premier  Haï-phong  est  incontes- 
tablement le  plus  mauvais.  C'est  pourtant  là  que  nous 
sommes  établis. 

A  l'entrée  de  Gua-cam  se  trouvent  deux  barres  l'une  à 
la  suite  de  l'autre  :  une  barre  extérieure  de  sable,  une  barre 
intérieure  de  vase  molle,  dont  la  hauteur  limite  le  tirant  des 
navires  qui  peuvent  remonter  la  rivière  à  i'^jSO  aux  petites 
marées  et  6  mètres  aux  grandes  pleines  mers,  c'est-à-dire  cinq 
fois  par  mois,  en  supposant  qu'il  fasse  beau  temps  au  large  et 
qu'il  n'y  ait  pas  de  levée  sur  la  barre.  Pour  ajouter  à  l'incom- 
modité de  la  situation,  au  lieu  d'avoir  comme  sur  nos  côtes 
de  France  deux  marées  par  jour,  il  ny  a  dans  le  golfe  du  Ton- 
kin  qu'une  seule  pleine  mer  par  vingt-quatre  heures. 

Enfin  il  n'y  a  pas  de  rade,  pas  d'abri  au  large  pour  atten- 
drela  montée  de  l'eau. 

La  rivière  de  Quang-yen  n'a  qu'une  seule  barre,  un  peu 
moins  élevée  que  celle  de  Cua-cam,  et  qui  permettrait  l'accès 
des  navires  d'un  tirant  d'eau  de  30  centimètres  supérieur  à 
ceux  qui  pourraient  au  même  moment  se  rendre  à  Haï 
phong.  C'est  là  une  bien  faible  différence. 

Au  nord  de  la  Cac-ba,  les  rochers  élevés  aorupts,  Qoirâ-> 


355  LKS    PORTS    DU  TONKIN. 

très,  presque  sans  végétation  qui  bordent  la  baie  d'Halong 
forment  avec  les  plaines  basses  et  verdoyantes  du  delta  le 
contraste  le  plus  frappant. 

L'aspect  des  îlols  de  la  rade  fait  une  impression  très  vive 
sur  ceux  qui  les  voient  pour  la  première  fois. 

Mais  si  la  baie  d'Halong  est  un  sujet  d'étonnement  pour 
ses  visiteurs,  elle  est  plus  merveilleuse  encore  aux  yeux  des 
marins  ;  car  plie  est  certainement  au  point  de  vue  maritime 
une  dis  pins  belles  rades  du  monde. 

Elle  est  facilement  accessible  par  tous  les  temps  à  toute 
heure  de  marée  aux  navires  de  tout  tonnage  ;  l'étendue  de 
de  son  mouillage  est  indéfinie,  la  tenue  des  ancres  y  est 
parfaite,  les  courants  fiiibles,  le  batelage  facile  en  tout 
temps,  la  houle  n'y  pénètre  pas  et  les  bâtiments  peuvent 
s'y  accoster  les  uns  aux  autres  comme  dans  un  bassin,  la  vio- 
lence des  typhons  est  très  atténuée  par  les  hauts  rochers 
qui  la  bordent. 

11  ne  lui  manquerait  rien,  si  ses  côtes  moins  abruptes  per- 
mettaient des  installations  à  terre  et  si  ses  passes  trop  nom- 
breuses n'exposaient  en  temps  de  guerre  les  bâtiments 
qui  y  sont  mouillés  à  toutes  les  surprises. 

Avec  ces  inconvénients  il  n'y  aucune  installation  possible 
à  Halong,  c'est  une  rade  magnifique,  mais  le  port  est  au  fond 
de  la  rade  à  Hone-gac. 

Le  chenal  entre  Halong  et  Hone-gac  n'est  pas  à  l'heure 
actuelle  praticable  pour  tout  navire,  il  existe  un  seuil  de 
vase  très  court  de  3™,40  qui  limite  actuellement  à  7  mètres 
le  tirant  d'eau  des  bâtiments  qui  peuvent  se  rendre  dans  le 
port. 

Je  ne  m'étendrai  pas  ici  sur  les  moyens  que  j'ai  proposés 
pour  créer  un  chenal  profond  reliant  le  port  et  la  rade;  j'ai 
indiqué  dans  ma  brochure  divers  projets  qu'il  serait  sans 
intérêt  de  vous  exposer. 

Il  suffit  de  savoir  qu'il  est  parfaitement  évident,  et  qu'il 
n'a  jamais  été  mis  en  doute  par  personne,  que  la  commu- 


LES   PORTS  DÛ  TONKIN.  357 

nication  peut  être  établie  sûrement  et  avec  une  dépense  des 
plus  minimes  (quelques  milliers  de  francs,  car  il  y  a  à  peine 
1000  mètres  cubes  de  vase  à  enlever). 

Le  problème  est  simple  :  nous  sommes  loin  des  alluvions 
du  Fleuve  Rouge,  à  Tabri  des  lames  de  la  mer;  la  vase  très 
dure,  très  collante  qui  forme  tout  le  fond  sous-marin  dans 
l'archipel  des  Faï-tsi-long,  provient  de  la  lente  décomposi- 
tion des  roches  des  îlots  sous  l'influence  des  agents  atmo- 
!«phériqnes  et  de  l'eau  de  la  mer;  il  s'agit  de  dépôts  sécu- 
laires, le  succès  est  incontestable. 

Nous  avons  donc  d'une  part  deux  ports  Haï-phong  et 
Quang-yen,  où  les  navires  d'un  tirant  d'eau  de  5  à  6  mètres 
ne  peuvent  entrer  qu'à  certains  jours  et  à  certaines  heures, 
et  où  jamais  n'arriveront  les  navires  qui  calent  plus  de 
6  mètres,  et  d'autre  part  Hone-gac,  et  la  rade  d'Halong  ac- 
cessibles à  tous  les  bâtiments  de  mer.  —  C'est  là  le  point 
capital,  le  fait  qui  domine  tout. 


III 


Vous  savez  quelle  transformai  ion  a  subie  depuis  quelques 
années  le  matériel  de  la  marine  marchande;  les  voiliers 
disparaissent;  les  bâtiments  à  vapeur  tendent  de  plus  en 
plus  à  accroître  leur  tonnage,  il  en  est  résulté  partout  une 
baisse  considérable  dans  le  prix  du  fret. 

Ce  sont  des  faits  trop  connus  et  trop  incontestés  pour  que 
je  veuille  insister. 

Vous  savez  aussi  que  la  condition  essentielle  pour  que  le 
transport  par  vapeur  soit  rémunérateur,  est  qu'il  n'y  ait  pas 
de  retard  de  navigation,  pas  d'attente  dans  les  ports,  pas  de 
chômage  ;  il  faut  que  les  voyages  se  succèdent  sans  inter- 
ruption ;  il  faut  des  moyens  de  chargement  et  de  décharge- 
ment rapides;  il  faut  que  le  steamer  n'attende  pas  trois  ou 
quatre  jours  que  la  marée  amène  sur  la  barre  la  hauteur 
d'eau  qui  lui  est  nécessaire  pour  la  franchir. 


358  LES  PORTS  DU  TONKIN. 

Ainsi  de  gros  navires,  pas  d'attente,  pas  d'interruption  :  le 
bon  marché  du  fret  est  à  ce  prix. 

Vous  n'ignorez  pas  que  par  suite  de  cette  transformation» 
les  ports  qui  ne  pouvaient  recevoir  de  grands  navires  ont  vu 
décroître  leur  mouvement  commercial  au  détriment  des 
grands  ports;  qu'en  tout  pays  on  a  fait  les  plus  grands 
sacrifices  pour  accroître  la  profondeur  des  passes,  pour 
créer  des  ports  en  eau  profonde;  que  les  centres  commer- 
ciaux se  sont  déplacés  pour  se  mettre  à  la  portée  des  nou* 
veaux  moyens  de  transport  économique. 

Si  la  loi  est  vraie  partout,  ses  conséquences  en  sont  bien 
plus  visibles  encore  dans  les  mers  de  Chine. 

Les  côtes  de  Chine  sont  excellentes  au  point  de  vue  mari- 
time ;  elles  offrent  partout  des  refuges  et  des  ports.  Aussi 
les  Ports  des  traités,  Treaty  Ports  comme  appellent  les 
Anglais  ceux  qui  sont  ouverts  au  commerce  européen,  sont- 
ils  profonds  et  bien  aménagés. 

Je  voudrais  pouvoir  passer  en  revue  avec  vous  tous  ces 
ports  de  la  mer  de  Chine,  de  Singapour  à  Yokohoma,  de 
Hong-kong  à  Manille  et  Batavia,  pour  vous  montrer  com- 
ment ils  se  sont  installés  pour  rendre  les  transports  écono- 
miques. Les  côtes  sont  si  merveilleusement  découpées, 
surtout  dans  les  provinces  du  sud,  qu'on  n'avait  là  que 
l'embarras  du  choix. 

Il  en  résulte  que  les  transports  s'y  font  par  grands  stea- 
mers. Les  compagnies  anglaises,  les  compagnies  allemandes, 
la  compagnie  des  marchands  chinois  (j'ai  le  regret  hélas! 
de  ne  pas  dire  les  compagnies  françaises,  car  notre  pavillon 
n'est  encore  représenté  dans  ces  mers  par  d'autres  vapeurs 
que  ceux  de  la  compagnie  subventionnée  des  Messageries 
maritimes),  tontes  ces  compagnies  ont  adopté  les  systèmes 
des  grands  vapeurs  transportant  beaucoup  de  marchan- 
dises. 

Il  est  fort  intéressant  de  voir  le  long  des  quais  de  Hong- 
kong ces  gros  caboteurs,  qui  sont  de  puissants  steamers  de 


LES  PORTS  DU  TONKIN.  359 

la  compagnie  des  marchands  chinois,  arrivés  le  matin  à 
Hong-kong,  déchargeant  et  chargeant  toute  la  journée; 
pour  faire  route  la  nuit  vers  Swatow,  puis  le  lendemain  sur 
Amoy,  et  ainsi  de  suite  allant  de  port  en  port,  sans  perdre 
de  temps,  portant  une  quantité  énorme  de  marchandises,  et 
par  suite  abaissant  le  prix  du  fret  dans  des  proportions  jus- 
qu'alors inconnues. 

Consultez  le  mouvement  d'entrée  et  de  sortie  des  bâtiments 
qui  fréquentent  le  port  de  Saigon,  port  profond,  comme  tous 
les  ports  de  la  mer  de  Chine.  Les  navires  de  commerce  qui 
viennent  chercher  le  riz  de  la  Cochinchine  pour  Hong-kong 
ou  Sourabaya  calent  presque  tous  21  pieds;  pas  un  ne 
pourrait  sortir  de  la  rivière  d'Haï-phong.  Et  ce  sont  ces 
grands  steamers  qui  ont  fait  abaisser  le  prix  du  riz,  pour  des 
pays  de  consommation  indéfinie,  la  Chine  et  Java,  qui  sont 
placés  à  côté  de  notre  colonie. 

C'est  cet  abaissement  du  prix  du  fret  qui  a  développé 
d'une  façon  si  intense  la  culture  du  riz,  qui  a  encouragé  les 
défrichements,  et  a  donné  à  la  Cochinchine  cette  grande 
prospérité  agricole  que  personne  ne  met  en  doute. 

En  dehors  de  la  profondeur  des  ports,  il  est  encore  une 
autre  cause  qui  oblige  dans  les  mers  de  Chine  à  recourir  à 
de  grands  bâtiments  sous  peine  d'avoir  un  prix  de  fret  fort 
élevé  :  c'est  le  mousson  de  nord-est,  un  vent  constant  qui 
pendant  tout  l'hiver,  de  novembre  à  mai,  souffle  avec  vio- 
lence dans  la  même  direction  longeant  les  côtes  de  Chine. 

Pour  lutter  contre  le  vent,  contre  la  mer  qu'il  soulève, 
le  navire  a  besoin  d'avoir  des  formes  très  marines,  d'avoir 
du  creux,  ou,  comme  disent  les  marins,  du  pied  dans  l'eau; 
il  consomme  beaucoup  de  charbon  dans  le  trajet;  par 
suite,  il  faut  qu'il  puisse  porter  beaucoup  de  marchandises 
pour  que  son  voyage  soit  profitable. 

Vous  voyez  donc  dans  quelles  conditions  d'infériorité  se 
trouverait  un  pays  placé  au  milieu  de  cet  énorme  mouvement 
commercial  des  mers  de  Chine,  et  dont  le  port  ne  pourrait 


I 
l 


.*l(iO  LKS  PORTS   DU   TONKIN. 

iiumuM  ucoèsi  aux  navires  qui  les  sillonnent,  transportant  à 
iuxa  prix  les  marchandises  d'un  port  h  l'autre.  Il  lui  faut 
pour  lui  Heul  un  matériel  spécial  ;  il  ne  peut  profiter  des 
réiluction&  de  prix  de  fret  que  donnent  seuls  les  bâtiments 
do  tort  tonnage. 

Juge/  seulement  par  ce  qui  s'est  passé  pour  la  ligne  an- 
nexe des  Messageries  maritimes  créée  entre  Haï-phong  et 
Saïjioa?  On  a  cherché  d*abord  k  utiliser  les  bâtiments  que 
la  compagnie  avait  disponibles,  provenant  des  lignes  de  la 
Méditerranée,  tels  que  Vllissas. 

Mais  il  restait  trois  ou  quatre  jours  devant  la  barre  avant 
de  pouvoir  rentrer  à  Haï-phong,  et  autant  avant  de  pouvoir 
en  sortir. 

Je  me  rappelle  m'êlre  embarqué  à  Saigon  sur  Vllissus 
le  l"  novembre  1883  pour  me  rendre  au  Tonkin.  Nous 
iiNiiuis  à  bord  un  assez  gros  chargement  pour  Quinhone, 
«u'i  le  paquebot  fait  escale.  Quinhone  est  un  port  delà  côte 
tl" Annam  ouvert  aussi  d'après  le  traité  de  1874  ;  mais  comme 
le  puri  d'Haï-phong  il  est  fermé  au  large  par  une  barre  de 
»»able  qui  ne  permet  le  passage  en  temps  ordinaire  que  des 
hilimentH  calant  5  mètres. 

Arrivés  devant  Quinhone  le  3  novembre,  nous  trouvons  de 
la  houle  uu  large;  le  navire  ne  peut  s'engager  sur  la  barre; 
de  pluH  paH  de  rade  pour  pouvoir  débarquer.  Après  deux 
jiiurH  iratlenle,  Vllissus  dut  faire  route  sur  Haï-phong  em- 
porlaut  le  iruilérifil  qu'il  a  pu,je  l'espère,  débarquer  au  voyage 
ile  n^lnur.  Kt  le  fait  que  je  vous  cite  là  n'est  pas  isolé  :  il 
K  (  h\  renouvelé  souvent. 

Pui?»  devant  Haï-phong,  nouvelle  attente  de  Vlllissus  de 
\Uh\\  ou  trois  jours  (elle  eût  pu  être  bien  plus  longue)  pour 
Iranehir  la  barre.  De  sorte  que  pour  faire  les  800  milles  qui 
réparent  Snïgon  de  Hal-phong,  nous  avons  mis  avec  un  bon 
vapeur,  ])Iuh  de  douze  jours,  et  le  chargement  de  Quinhone 
n^avnil  pas  été  débarqué. 

Il  faut  convenir  que,  dans  le  traité  de  1874,  nous  n'avons 


LES   PORTS   DU  TONKIN.  361 

pas  eu  la  main  heureuse  dans  le  choix  des  ports  :  Quinhone 
et  Haï-phong;  il  est  vrai  qu'on  avait  alors  l'excuse,  qui 
n'existe  plus,  que  le  pays  était  peu  ou  pas  connu. 

Pour  Quinhone,  la  faute  est  en  partie  reparée;  nous  avons 
à  25  milles  au  sud  un  port  excellent,  Xuanday.  Dans  le 
traité  qu'a  fait  en  1883  M.  Harmand,  il  a  été  stipulé  que  ce 
port  serait  ouvert  au  commerce. 

Depuis  un  ou  deux  ans,  on  s'est  décidé  à  y  mettre  un 
poste  de  douanes,  et  dans  quelque  temps  Quinhone  aura 
vraisemblablement  disparu  comme  port  ;  il  aura  le  son  qui 
est  réservé  à  Haï-phong. 

Le  service  était  donc  impossible,  comme  je  viens  de  vous 
le  faire  voir,  avec  un  bâtiment  moyen,  tel  que  VllissuSy  qui 
naviguait  auparavant  dans  la  Méditerranée.  La  Compagnie 
des  Messageries  Maritimes  a  dû  construire  deux  navires 
spéciaux  :  le  Haï-phong  et  le  Saigon,  munis  de  fortes 
machines  pour  pouvoir  doubler  la  mousson,  ne  calant  pas 
plus  de  5  mètres  en  pleine  charge,^  mais  alors  portant 
bien  moins  de  marchandises,  condition  mauvaise  sur  une 
igné  où  le  fret  est  si  abondant,  et  par  suite  demandant  un 
prix  de  fret  plus  élevé,  ou  bien  faisant  payer  une  subven- 
tion plus  forte  pour  tirer  un  moindre  bénéfice. 

Et  même  avec  ces  paquebots  spéciaux,  il  faut  parfois 
attendre  la  montée  de  l'eau  sur  la  barre,  ou  la  pleine  mer 
d'une  marée  plus  forte,  ou  l'accalmie  de  la  houle  du  large. 
L'entrée  des  bâtiments  est  toujours  commandée  par  l'heure 
de  la  marée  et  par  l'état  de  la  mer  au  large. 

Je  n'ai  parlé  encore  que  des  relations  duTonkin  avec  les 
ports  de  la  mer  de  Gliine,  ses  voisins,  et  cherché  à  vous 
montrer  tous  les  inconvénients  que  présente  à  ce  point  de 
vue  le  portd'Haï-phong,  qui  ne  permet  pas  d'utiliser  le  ma- 
tériel commercial  économique  qui  est  en  usage  partout.  Mais 
si  nous  arrivons  aux  communications  du  Tonkin  avec  l'Eu- 
rope ou  l'Amérique,  nous  nous  trouvons  en  face  de  l'impos- 
sibilité absolue  de  nous  servir  du  port  d'HaX-phong. 


362  LES  PORTS  DU  TONKIM. 

On  n'affrète  pas  de  Marseille  un  long  courrier  de  petit 
tirant  d'eau  pour  aller  au  Tonkin. 

Nos  transports  de  guerre  et  tous  ces  nayires  affrétés  par 
le  gouvernement  pour  y  apportermatériel  et  personnel,  dont 
TOUS  avez  lu  les  noms  dans  les  journaux,  et  qui  s'appellent  : 
ComorifiyChandernagoryCachary  ThibetjHindoustan,  etc., 
dépassent  tous  6  mètres  de  tirant  d'eau,  et  ne  viennent  à 
Haï-phong  qu'après  s'être  allégés  de  la  plus  grande  partie 
de  leur  matériel  à  la  baie  d'Halong. 

Haî-phong  n'est  pour  tous  les  navires  qui  viennent  d'Eu- 
rope qu'un  port  de  seconde  main,  un  port  honoraire  en 
quelque  sorte  ;  il  les  reçoit  au  trois  quarts  déchargés,  ils  ne 
peuvent  repartir  que  lèges,  c'est-à-dire  sans  marchan- 
dises. 

Il  y  a  quelque  temps  j'avais  sous  les  yeux  la  réclamation 
de  l'armateur  d'un  de  ces  navires  affrétés  par  le  gouverne- 
ment; le  bâtiment  était  entré  à  Hai-phong  après  un  séjour 
préalable  à  la  baie  d^Halong,  puis  ayant  chargé  quelque 
matériel,  il  n'avait  pu  sortir  qu'à  une  très  grande  marée;  il 
avait  perdu  de  ce  fait  une  dizaine  de  jours,  et  le  voyage  de 
retour  ne  s'était  pas  accompli  dans  le  délai  réglementaire, 
le  commissaire  ayant  donné  l'ordre  du  départ  à  Haï-phong, 
aussitôt  le  bateau  chargé,  sans  s'inquiéter  de  savoir  s'il  pou- 
vait sortir.  L'armateur  demandait  le  payement  de  ses  jour- 
nées supplémentaires. 

J'ignore  s'il  a  eu  gain  de  cause,  la  seule  chose  à  retenir, 
c'est  la  grosse  perte  d'argent  qui  en  est  résultée,  soit  pour 
l'armateur,  soit  pour  le  budget  de  l'État. 

Ainsi  donc,  pour  le  matériel  venant  d'Europe,  il  y  a  deux 
transbordements,  un  premier  de  la  baie  d'Halong  à  Haï* 
phong,  puis  un  second  d'Haï*-phong  à  Hanoï. 

Tous  ceux  qui  ont  fait  partie  du  corps  expéditionnaire  du 
Tonkin  ont  vu  pratiquer  ce  triste  système,  et  en  ont  sans 
doute  conservé  le  plus  mauvais  souvenir;  des  navires  de 
guerre^  petits  transports  et  petits  avisos,  faisaient  le  service 


LES   PORTS  DU  TONKIN.  368 

entre  Halong  et  Haï-phong^  empilant  pêle-mêle  sur  leur 
pont  trop  restreint  matériel  et  personnel. 

On  saisissait  là  sur  le  vif  le  défaut  d'outillage  de  notre 
colonie,  et  on  voyait  quelle  perte  de  temps,  quelles  fatigues 
pour  le  personnel,  quelle  augmentation  du  prix  du  fret 
pour  le  matériel,  résultaient  de  la  mauvaise  situation  du 
port  que  nous  avions  choisi. 

Ainsi  donc,  avec  Haï-phong,  notre  colonie  se  met  à  l'écart 
du  principal  mouvement  commercial  des  mers  de  Chine, 
puisque  le  plus  grand  nombre  des  navires  qui  lès  par- 
courent, ne  peuvent  venir  y  apporter  ou  prendre  un  char- 
gement, et  de  plus  elle  s'interdit  tout  commerce  direct  avec 
l'Europe,  ou  tout  au  moins  il  faut  alors  double  transborde- 
ment. 

Et  quel  est  donc  ce  grand  avantage  d'Haï-phong  pour 
entrer  en  balance  contre  de  si  graves  inconvénients?  C'est 
d'être  plus  près  d'Hanoï,  c'est  de  raccourcir  pour  le  batelagc 
la  distance  de  la  capitale  du  Tonkin  de  30  milles,  soit  une 
journée  pour  les  embarcations  indigènes,  cinq  heures  pour 
les  chaloupes  à  vapeur. 

L'avantage  est  réel,  mais  il  est  de  peu  d'importance. 

La  barque  chargée  à  Hanoï  ou  à  Nam-dinh  aura  bien  peu 
de  frais  supplémentaires  pour  se  rendre  à  Hone-gac  au  lieu 
d'Haï-phong. 

Qu'importe  pour  les  indigènes  une  demi-journée  de  ba- 
telage  de  plus?  Ils  vivent  sur  l'eau;  la  barque  est  leur  seul 
domicile.  Le  prix  du  fret  fluvial  restera  sensiblement  le 
même  pour  un  si  faible  allongement  de  parcours.  Il  n'en  sera 
pas  ainsi  du  prix  du  fret  maritime  qui  peut  s'abaisser  beau- 
coup si,  au  lieu  de  navires  de  petit  tonnage,  dont  l'arrivée 
est  commandée  par  la  marée,  arrêtés  parfois  plusieurs  jours 
par  l'état  de  la  mer,  le  chargement  peut  se  faire  par  grand 
bâtiment  pouvant  arriver  à  toute  heure  sans  retard. 

Entre  le  faible  accroissement  du  prix  du  fret  fluvial  prove- 
nant de  l'allongement  de  parcours  pour  les  barques,  et  la 


364  LES   PORTS   DU   TONKIN. 

diminution  du  prix  du  fret  marilime  résuitanl  des  facilités 
données  aux  vapeurs  par  un  port  profond,  je  crois  que,  pour 
quiconque  est  au  courant  des  choses  commerciales,  la  com- 
paraison n'est  pas  possible. 


IV 


Je  sais  bien  que  les  partisans  d'Haï-phong  espèrent  que 
la  barre  qui  ferme  leur  rivière  peut  être  améliorée.  Installons- 
nous  d'abord,  disent-ils,  puis  nous  lutterons  au  moyen  de 
dragages  contre  les  alluvions  du  fleuve. 

Il  leur  semble  simple  de  supprimer  l'obstacle  qui  les  gêne. 
Malheureusement  pour  eux,  l'obstacle  est  insurmontable; 
on  ne  drague  pas  une  barre,  telle  que  celle  de  Cua-cam. 

Je  ne  veux  pas  entrer  ici  dans  trop  de  détails  techniques; 
je  dois  toutefois  en  quelques  mots  vous  montrer  l'impos- 
sibilité d'exécuter  un  pareil  projet. 

On  prétend  creuser  et  entretenir  sur  la  barre  au  moyen 
de  dragues  un  chenal  allant  des  grands  fonds  de  large  aux 
grands  fonds  de  l'intérieur  de  la  rivière. 

Or  une  barre  est  l'atterrissement  formé  à  l'embouchure 
d'un  fleuve  sous  l'action  des  forces  suivantes  :  d'une  part,  le 
courant  du  fleuve  apportant  les  puissantes  alluvions  du 
Fleuve  Rouge,  d'autre  part  la  force  vive  de  la  houle  du  golfe 
du  Tonkin  venant  s'amortir  sur  les  fonds  sous-marins,  ou  la 
force  d'inertie  de  ia  mer  calme. 

La  forme  de  la  barre,  composée  de  matériaux  mobiles, 
sables  et  vases,  résulte  de  Tétat  d'équilibre  de  ces  forces 
toujours  en  lutte,  agissant  à  chaque  instant  sur  elle  ;  mais  ces 
forces  dont  l'eff'et  sur  la  barre  est  permanent  sont  elles- 
mêmes  d'intensité  variable;  le  courant  du  fleuve  varie  à 
chaque  saison  de  l'année;  l'état  de  la  mer  dépend  des  vents 
régnant  au  large.  En  sorte  que  sous  cette  double  influence 
toujours  changeante,  la  barre  est  incessamment  modifiée, 
les  matériaux  qui  la  composent  sont  toujours  en  mouvement. 


LES   PORTS  DU  TONKIN.  365 

Suivant  par  exemple  qu'il  y  a  prédominance  du  courant  du 
fleuve  ou  de  la  houle,  elle  avance  vers  le  large  ou  elle  re- 
cule. Sa  forme  ne  sera  pas  la  même  dans  la  mousson  du 
nord-est  où  la   mer  est  calme,  ou  dans  la  mousson  du 
sud-ouest  pendant  laquelle  la  mer  est  houleuse. 

Elle  ne  sera  pas  la  même  pendant  la  période  des  crues  du 
tteuve,  ou  à  l'époque  de  l'étiage. 

En  d'autres  termes  nous  avons  en  présence  deux  forces 
antagonistes,  l'une  dans  les  eaux  du  fleuve,  l'autre  dans  les 
eaux  de  la  mer  :  elles  agissent  sur  les  particules  mobiles  de 
sable  ou  de  vase,  amenées  par  le  Fleuve  Rouge,  pour  cons- 
tituer l'atlerrissement  qui  s'appelle  la  barre,  la  forme  de  la 
barre  dépendant  uniquement  de  leur  intensité  et  de  leur 
direction  relatives. 

Or  ces  forces  sont  variables  ;  donc  avec  elle  varie  la  forme 
de  l'atterrissement. 

Et  dès  lors  comment  maintenir  un  chenal  sur  une  barre 
dont  tous  les  matériaux  mobiles  sont  soumis  à  des  forces 
qui  les  déplacent  à  chaque  instant. 

Si  nous  considérons  la  barre  intérieure  ou  barre  molle,  la 
fluidité  de  la  vase  est  telle,  que  la  quille  des  navires  qui  re- 
montent à  Haï-phong,  peut  sans  inconvénient  y  pénétrer 
d'un  demi-mètre.  Vous  concevez  qu'avec  ce  peu  de  consis- 
tance, il  est  impossible  de  creuser  un  chenal,  d'y  maintenir 
les  berges  ;  l'atterrissement  en  raison  de  sa  fluidité,  reprendra 
presque  instantanément  sa  forme  normale;  et  l'efl'et  de  la 
drague  qui  opère  en  un  seul  point,  est  annulé  par  l'apport 
de  vase  qui  se  dépose  sur  toute  l'étendue  de  la  surface. 

Sur  la  barre  dure  le  courant  de  marée  et  la  houle  agissent 
pour  déplacer  les  particules  de  sable,  comme  je  vous  l'ai 
dit. 

Vous  avez  sur  une  plage  de  sable  à  basse  mer  vu  les  en- 
fants tracer  des  figures;  la  première  lame  de  la  marée  mon- 
tante les  emportera  remuant  les  grains  de  sable  et  faisant 
reprendre  à  la  plage  sa  forme  d'équilibre.  C'est  à  peu  prh^ 

soc.  I>£  GÉOGH.  —  3«  TRIMKSTKË   lb87.  VIII.  —  ti 


366  LES   PORTS    DU  TONKIN. 

ce  qui  se  passerait  si  on  voulait  creuser  un  chenal  qui  n'au- 
rait pas  moins  de  7  kilomètres  de  longueur  sur  la  barre  de 
la  rivière  d*Haï-phong. 

Et  à  côlé  de  ces  forces  permanentes  :  houle,  courant  de 
marée,  force  d'inertie  de  la  mer,  il  existe  des  forces  acci- 
dentelles d'une  puissance  incomparable  :  ce  sont  les  coups  de 
vent  et  surtout  les  typhons  qui  chaque  année  visitent  les 
côtes  du  golfe  du  Tonkin.  11  faut  avoir  assisté  à  quelqu'une 
de  ces  tempêtes  pour  se  faire  une  idée  des  effets  mécaniques 
qu'elle  peut  produire.  La  mer  démontée  vient  inonder  toutes 
les  plaines  basses  de  la  côte;  Ténorme  force  vive  des  lames 
du  large  venant  se  briser  sur  la  barre,  bouleverse  le  fond 
de  la  mer  et  remue  tous  les  matériaux  mobiles  qui  le  cons- 
tituent. —  Que  peut  devenir  alors  le  chenal  dragué?  Gom- 
ment lutter  contre  de  pareilles  forces?  Un  typhon  peut  en 
quelques  heures  ne  laisser  aucune  trace  du  travail,  en  sup- 
posant, ce  qui  ne  se  produirait  pas,  que  les  forces  ordinaires 
l'aient  respecté.  C'est  alors  qu'est  rigoureusement  exacte  la 
comparaison  que  je  vous  faisais  il  y  a  quelques  instants,  du 
sillon  tracé  sur  une  plage  de  sable  à  marée ^basse,  et  dont  la 
première  lame  de  la  marée  montante  ne  laisse  plus  aucune 
trace. 

Non,  il  est  impossible  de  maintenir  par  des  dragages  un 
chenal  sur  la  barre  d'un  fleuve  où  agissent  des  forces  aussi 
Variables  ;  ni  les  forces  permanentes,  ni  les  forces  acciden- 
telles auxquelles  elle  est  soumise,  ne  permettent  de  compter 
sur  un  tel  résultat. 

Jamais  d'ailleurs  pareil  travail  en  aucun  pays  n'a  été 
entrepris. 

Les  plus  grands  travaux  de  dragages  en  France  ont  été 
faitsàDunkerque,  mais  ils  n'ont  pour  objet  que  d'enlever  le 
sable  qui  chemine  le  long  de  la  plage. 

Si  nous  passons  en  Grande-Bretagne  et  examinons  les 
grands  dragages  faits  dans  les  ports  de  Glascow  ou  de 
Newcastle,  nous  voyons  qu'on  a  simplement  en  vue  Tenlè- 


LES  PORTS  DU  TONKIH.  387 

vement  de  dépôts  séculaires.  Ces  travaux  de  dragages  fort 
utiles,  fort  bien  réussis,  ont  coûté  plusieurs  centaines  de 
millions;  mais  ce  ne  sont  que  jeux  d'enfant,  si  on  les  com- 
pare au  travail  qui  aurait  pour  objet  de  creuser  la  ban*e  d'un 
des  bras  du  Fleuve  Rouge  se  développant  sur  des  fonds  aussi 
plats  que  les  fonds  du  golfe  du  Tonkin. 

N'est-il  donc  pas  complètement  illogique  de  s'établir  dans 
l'un  des  bras  du  fleuve,  et  d'essayer  ensuite  d'améliorer  son 
embouchure  par  des  travaux  que  nulle  part  ailleurs  on  n'a 
osé  entreprendre,  quand  à  quelques  milles  de  distance  on 
peut  trouver  l'emplacement  d'un  port  où  la  profondeur  peut 
être  obtenue  sans  aléa? 


Je  suis  resté  jusqu'à  présent  dans  des  considérations 
toutes  générales,  et  je  ne  vous  ai  pas  encore  fait  connaître 
le  plus  grand  obstacle  qui  s'oppose  à  la  réalisation  du  pro- 
et  dont  j'ai  voulu  vous  entretenir,  de  donner  au  Tonkin 
son  port  définitif. 

Cet  obstacle,  ce  sont  les  intérêts  privés  des  habitants 
d'Haï-phong  lésés  par  l'abandon  du  port  actaeL  II  me  faut 
pour  vous  exposer  la  situation  vous  faire  l'historique  de  la 
ville  d'Haï-^phong  et  vous  en  donner  la  description. 

Lorsqu'on  arrive  au  Tonkin  par  un  navire  qui  se  rend  à 
Haï-phong,  on  aperçoit  un  long  îlot  rocheux  émergeant  des 
plaines  basses  du  delta,  c'est  la  presqu'île  Doson  et  l'îlot  de 
Hone-dau;  on  contourne  l'îlot,  le  navire  franchit  la  barre, 
et  on  pénètre  dans  les  eaux  jaunes  du  Cua-cam;  le  fleuve 
est  bordé  de  terres  si  basses  qu'on  a  peine  à  distinguer  les 
rives;  la  terre  et  la  mer  se  confondent  et  n'ont  pas  de  limite 
bien  nette  ;  le  sol  est  formé  d'un^  boue  rougeàtre  sur  laquelle 
poussent  quelques  herbes* 

Il  est  inondé  ou  il  émerge  suivant  la  saison,  suivant  l'état 
de  la  marée. 


368  LES   PORTS   DU   TONKIN. 

Sur  la  rive  droite  on  aperçoit  dans  le  lointain  quelques 
bouquets  d'aréquiers  signalant  les  villages  qui  sont  bâtis  sur 
un  terrain  relativement  moins  bas  ou  plutôt  non  soumis  aux 
inondations  d'eau  saumâtre  et  où  le  riz  peut  pousser;  on 
remonte  ainsi  ce  fleuve  aux  rives  basses  pendant  une  dizaine 
de  kilomètres,  et  l'on  distingue  les  mâtures  des  quelques 
navires  au  mouillage,  les  jonques  chinoises,  et  sur  la  rive 
droite  tout  un  amas  de  paillottes  sur  lesquelles  se  détachent 
nettement  les  maisons  blanches  de  la  concession,  et  les 
maisons  de  commerce  nouvellement  construites.  C'est  Haï- 
pbong,  situé  sur  le  terrain  de  boue  au  niveau  des  eaux  du 
fleuve,  couvert  de  quelques  herbes  dont  je  vous  ai  parlé  ;  les 
rizières  viennent  très  près  de  la  ville  ;  les  villages  signalés 
par  les  aréquiers  s'étendent  jusque  près  du  fleuve  sur  la  rive 
droite;  mais  en  face  d'Haï-phong,  sur  l'autre  rive,  le  sol  est 
encore  en  formation,  non  complètement  émergé. 

Haï-phong  n'existait  pas  avant  1873.  Vous  voyez  que  ses 
titres  ne  sont  pas  très  anciens:  les  deux  berges  du  Gua-cam 
étaient  en  cet  endroit  également  désertes. 

Lorsqu'en  1872,  M.  Dupuis  vint  chercher  au  Tonkin  par 
le  Fleuve  Rouge  la  route  du  Yunnan,  et  tenter  l'entreprise 
qui  nous  a  amenés  à  sa  suite  dans  ce  pays,  il  arriva  avec  sa 
Jlottille  de  bâtiments,  guidé  par  un  pilote  chinois,  devant  les 
embouchures  du  Fleuve  Rouge.  Il  remonta  d'abord  la  rivière 
de  Quang-yen,  mais  il  s'arrêta  devant  la  ligne  de  roches  trans- 
versale au  lit  du  fleuve,  qui  est  en  aval  de  la  ville  et  qu'il 
n'osa  franchir.  S'il  eût  connu  le  chenal,  il  fût  allé  mouiller 
à  Quang-yen  et  Haï-phong  n'eût  jamais  existé.  Mais  devant 
les  roches,  il  recula,  sortit  du  Gua-nam-Trieu,  remonta  le 
Gua-cam  jusqu'à  sa  limite  de  navigabilité  à  l'entrée  du  Song- 
tam-bac,  et  mouilla  devant  l'emplacement  que  devait  occu- 
per Haï-phong.  C'est  là  que  vint  le  retrouver  le  premier  navire 
de  guerre  français  envoyé  par  l'amiral  Dupré. 

Vous  connaissez  l'histoire  de  la  première  expédition  du 
Tonkiu,  et  le  traité  de  1874  qui  la  termina.  On  fit  une  recon- 


LES   PORTS  LU  TONKIN.  869 

naissance  du  delta  qui  montra  qu'Haï-phong  était  biea  le 
point  le  plus  rapproché  d'Hanoï  où  puissent  venir  mouiller 
les  bâtiments  de  mer,  qu'il  était  en  communication  avec  la 
capitale  par  le  canal  des  Rapides  et  le  canal  des  Bambous 
aux  hautes  et  basses  eaux;  la  partie  à  Test  de  Quang-yen 
comprenant  la  baie  d'Halong  était  complètement  inconnue; 
et  on  demanda,  dans  le  traité  de  1874,  la  concession  de 
quelques  hectares  de  terrain  où  furent  bâtis  le  consulat,  les 
logements  pour  une  ou  deux  compagnies,  l'hôpital,  les 
magasins,  etc.  On  se  mit  de  suite  à  l'œuvre,  et  les  Annamites, 
les  Chinois  vinrent  se  grouper  dans  leurs  sampans  et  leurs 
paillettes,  à  quelque  distance  de  la  concession,  le  long  du 
Song-tam-bac.  Telle  fut  l'origine  d'Haï-phong. 

Lorsquej'y  arrivai  pour  la  première  fois  en  1878,  les  navires 
ailourchaient  comme  ils  affourchent  encore  maintenant  au 
milieu  de  la  rivière;  on  accostait  en  embarcation  à  un 
misérable  appontement  aboutissant  à  une  digue  parallèle  au 
fleuve.  En  débarquant  on  voit  de  l'autre  côté  de  la  digue  deux 
trous  d'eau  d'un  demi-hectare  chacun  environ  et  de  forme 
géométrique;  on  s'avance  sur  la  digue  qui  les  sépare  et  on 
arrive  sur  le  terre-plein  où  sont  construits  les  bâtiments  de  la 
concession  ;  après  l'avoir  traversé  on  trouve  de  l'autre  côté 
une  digue  séparant  également  deux  sortes  d'étangs  de  forme 
géométrique  et  conduisant  à  la  digue  extérieure  qui  fait  le 
tour  de  la  concession.  Les  trous  d'eau,  d'une  surface  au 
moins  égale  à  la  surface  du  terrain  solide,  sont  les  parties 
du  sol  que  l'on  a  creusé  pour  prendre  la  vase  nécessaire  à 
remblayer  le  sol  où  l'on  a  construit.  Ainsi  à  Haï-phong,  à 
tout  terrain  où  Ton  a  bâti  et,  par  suite,  à  tout  terrain 
à  remblayer,  correspond  une  surface  au  moins  égale  for- 
mant un  trou  rempli  d'eau  stagnante  où  l'on  a  pris  la  vase. 

Au  delà  de  la  concession,  trous  et  terrassements  de  même 
nature,  mais  n'afTectant  plus  la  forme  régulière;  à  côté  de 
chaque  maison  se  trouve  une  mare  déplus  ou  moins  grande 
superficie. 


'} 


370  LES   PORTS   DU  TONKIN. 

Tel  était  Haï-pbong  en  1878;  tel  il  était  fort  peu  aug- 
menté en  1883,  lorsque  je  l'ai  revu.  Il  faut  ajouter  que, 
chose  plus  grave  encore,  la  couche  de  vase  molle  est  très 
épaisse,  puisqu'à  30  mètres  de  profondeur  on  ne  trouve 
même  pas  le  sol  résistant,  que  le  consulat  qui  était  la  cons- 
truction la  plus  lourde  s'est  affaissé  de  50  centimètres,  que 
pour  bâtir  une  maison  à  deux  étages,  les  fondations  coûtent 
aussi  cher  que  le  reste  de  l'édifice. 

Vous  voyez  qu'il  était  difficile  de  trouver  de  plus  mau- 
vaises conditions  pour  fonder  une  ville. 

Toutefois  le  mouvement  produit  par  le  corps  expédition- 
naire fut  si  important,  les  espérances  sur  l'avenir  du  com- 
merce du  Tonkin  furent  si  grandes,  qu'Haï-phong,  malgré 
tous  ses  inconvénients,  s'agranditrapidementet  môme  s'em- 
bellit; les  banques,  les  maisons  de  commerce  s'y  installèrent, 
chacune  d'elles  voulut  avoir  un  terrain  près  du  fleuve  ou  sur 
leSong-tam-bac  et  y  construisit  une  maison  d'habitation*  Et 
la  ville  d'Haï-phong,  créée,  imposée  par  le  gouvernement, 
animée  par  le  mouvement  du  corps  expéditionnaire,  con- 
stituée par  le  solide  noyau  de  commmerçants  qui  sont 
venus  s'y  établir,  s'accroît  toujours;  elle  a  pour  défenseurs 
tous  ses  habitants  qui  croient  à  son  avenir  et  à  sa  prospé- 
rité. 

On  prétend  qu'une  mère  a  d'autant  plus  d'attachement 
pour  son  enfant  qu'il  est  plus  chétif,  ou  plus  malingre,  qu'il 
a  été  plus  difficile  à  élever,  ou  qu'il  a  quelque  maladie  or- 
ganique qui  doit  l'enlever  prématurément. 

Je  pense  que  c'est  ce  même  sentiment  qui  pousse  les 
habitants  d^Haï-phong  à  aimer  et  à  défendre  si  vigoureuse- 
ment leur  cité. 

Ils  ont  à  leur  tête  un  administrateur  intelligent  et  habile, 
M.  Bonnal.  D'une  très  grande  activité  et  d'une  surprenante 
énergie,  il  s'est  voué  tout  entier  à  cette  idée  de  créer  une 
ville  en  plein  marécage  ;  il  a  déjà  beaucoup  fait  pour  assainir 
et  embellir  Haï-phong;  et  j'ai  si  grande  confiance  en  ses 


LES  PORTS  DU  TONKIN.  371 

qualités  d'administrateur,  que  je  ne  serais  pas  surpris  qu'il 
réussît.  Oui,  il  pourra  rendre  Haï-phong  aussi  propre,  aussi 
coquet  que  Saïgon.  J'admets  qu'il  puisse  en  faire  une  ville, 
mais  il  n'en  fera  jamais  un  port  parce  que  la  tâche  est  au- 
dessus  des  forces  humaines. 

Ah!  si  Ton  avait  déployé  à  Ilone-gac  la  dixième  partie 
de  rénergie  dépensée  pour  s'établir  à  Kaï-phong!  Gomme  la 
tâche  eût  été  plus  facile  et  le  résultat  meilleur!  On  eût  tra- 
vaille  pour  l'avenir. 

Sans  doute  Haï-phong  a  prospéré  et  prospère  chaque  jour  ; 
mais  il  a  prospéré  malgré  ses  inconvénients,  grâce  à  la  vita- 
lité même  de  la  colonie,  et  à  la  nécessité  où  elle  se  trouvait 
de  se  servir  du  seul  port  que  lui  a  imposé  le  traité. 

Il  est  certes  impossible  de  ne  pas  rendre  hommage  au  dé- 
vouement et  à  l'esprit  d'initiative  des  premiers  commerçants 
qui  sont  venus  s'établir  à  Ha!-phoug,  et  ne  pas  prendre 
intérêt  à  ceux  qui  ont  eu  confiance  dans  l'avenir  de  la  co- 
lonie, lui  apportant  le  concours  bien  précieux  de  leurs  res- 
sources et  de  leur  activité. 

Mais  comment  ne  pas  protester  quand  toute  leur  ambition 
se  borne  à  considérer  Hai-phong,  dont  la  création  et  le  dé- 
veloppement sont  purement  factices,  comme  le  port  défini- 
tif du  Tonkin? 

Gomment  les  approuver  quand,  pour  la  lutte  commerciale, 
ils  s'arment  d'une  façon  aussi  insuffisante,  et  ils  mettent  la 
colonie  en  tel  état  d'infériorité  ? 

Car  nous  ne  sommes  pas  seuls.  Prenons  garde  à  nos  re- 
doutables rivaux,  les  Anglais  ;  ils  s'avancent  d'un  côté  par 
la  Birmanie  et  ils  cherchent  à  péné.trer  par  là  dans  les  pro- 
vinces du  Yunnan  ;  d'autre  part  ils  veulent  aussi  s*ouvrir  la 
voie  commerciale  de  la  rivière  des  Perles,  le  fleuve  qui  abou- 
tit à  Can-ton.  Ils  demandent  maintenant  à  la  Chine  que 
leurs  nationaux  puissent  venir  s'établir  à  Nan-ning,  dans  le 
Kouang-si,  non  loin  de  la  frontière  du  Tonkin,  à  la  limite  de 
navigabilité  de  la  rivière  des  Perles.  Ils  cherchent  à  créer 


374  LE8  PORTS  DU  TONKIN. 

deux  courants  commerciaux  àTouest  et  au  nord  du  Tonkin, 
faisant  concurrence  à  la  voie  du  Fleuve  Rouge.  Ils  veulent 
nous  prendre  entre  deux  feux. 

Nous  avons  une  situation  avantageuse^  nous  pouvons 
soutenir  la  lutte,  mais  à  une  seule  condition  :  c'est  d'être 
outillés  convenablenpent,  c'est  d'avoir  des  moyens  de  trans- 
port économiques. 

C'est  pourquoi,  comme  je  vous  le  disais  au  début,  cette 
question  du  port  est  si  importante  pour  l'avenir  de  notre 
colonie,  et  c'est  pourquoi  je  ne  cesserai  de  demander,  dans 
l'intérêt  même  de  son  développement,  l'abandon  d'Haï-phong 
et  le  choix  d'un  port  profond. 


VI 


Je  ne  vous  ai  pas  encore  parlé  des  voios  de  communica- 
tion par  terre  au  Tonkin. 

Les  arroyos  et  canaux  du  delta  du  Fleuve  Rouge  n'offrent 
pas  au  batelage  et  à  la  navigation  fluviale  les  mêmes  avan- 
tages qu'en  Cochinchine;  les  courants  sont  violents,  les  ri- 
vières ont  peu  de  profondeur.  Il  faut  se  servir  de  chaloupes 
d'un  faible  tonnage  et  par  suite  le  prix  du  fret  fluvial  est 
assez  élevé. 

Vous  connaissez  les  difficultés  de  navigation  du  Haut  Fleuve 
Rouge.  En  sorte  que  si  le  commerce  du  Tonkin  prend 
quelque  importance,  la  construction  d'un  chemin  de  fer  re- 
liant Hanoï  au  port,  s'impose;  déjà  on  a  mis  en  adjudication 
un  tronçon  d'Hanoï  aux  Sept-Pagodes  par  Bac-ninh,  et  on 
étudie  le  prolongement  delà  ligne  jusqu'à  la  mer. 

Or  le  chemin  de  fer  ne  peut  arriver  à  Haï-phong  qu'en  tra- 
versant plusieurs  cours  d'eau  larges  et  à  courants  violents, 
sujets  à  grandes  crues,  et  en  parcourant  une  partie  du  delta 
dont  le  peu  de  consistance  du  sol  rendraient  les  ouvrages 
d'art  si  coûteux  que  toutes  les  ressources  de  la  colonie  s'y 
engloutiraient.  Nous  avons  vu  par  un  récent  exemple  en  Co 


LES   POUTS  nu  TONKIN.  373 

cilinchine,  ce  que  coùlaieiil  les  ponts  d'un  chemin  de  fer 
traversant  les  arroyos  du  délia. 

La  voie  ferrée  doit  donc  dans  son  tracé  laisser  tous 
les  cours  d'eau  du  delta  dans  le  sud  et  par  suite  aboutir  à 
Quang-yen;  de  Quang-yeri  à  Hone-gac  elle  suivrait  partout 
le  terrain  solide  sans  traverser  de  cours  d'eau  importants, 
longeant  le  pied  des  collines  qui  sont  les  premiers  contreforls 
de  )a  région  montagneuse. 

Considérés  dans  leurs  relations  avec  l'intérieur  du  pays 
par  chemin  de  fer,  deux  ports  seuls  sont  possibles,  Quang- 
yen  et  Hone-gac,  le  plus  avantageux  étant  Quang-yen  ;  Haï- 
phong  est  impossible. 

N'est-ce  donc  pas  là  un  désavantage  considérable?  Je 
n'hésite  pas  à  dire  que  cette  impossibilité  du  port  d'Haï- 
phong  d'être  relié  par  voie  ferrée  à  Hanoï  ei  au  Haut  Fleuve 
Rouge  est  par  elle-même  une  cause  péremptoire  d'élimina- 
tion. 

VII 

J'aborderai  maintenant  un  tout  autre  ordre  d'idées  et  j'en- 
visagerai la  question  du  port  du  Tonkin  au  point  de  vue  mi- 
litaire, c'est-à-dire  au  point  60.  vue  de  la  facilité  de  défense 
de  la  colonie. 

A  mon  avis,  et  je  crois  de  l'avis  unanime,  notre  colonie 
du  Tonkin  n'est  pas  destinée  à  posséder  un  port  de  guerre. 
Nous  avons  déjà  un  arsenal  à  Saigon,  qui  a  été  dès  le  début 
considéré  comme  le  point  de  ravitaillement  de  nos  forces 
navales  dans  TExtrême-Orient,  la  base  d'opération  pour  toute 
expédition  maritime  en  ces  parages.  Créer  un  port  de  guerre 
a  été  un  des  buts  de  la  conquête;  la  colonie  n'est  venu  que 
par  surcroît.  La  position  du  port  à  la  pointe  même  de  la 
presqu'île  de  l'Indo-Chine  est  très  heureuse;  situé  sur  les 
rives  d'un  fleuve  profond,  accessible  aux  plus  grands 
navires,  à  75  kilomètres  de  la  mer,  il  est  imprenable  avec 
les  moyens  de  défense  actuels,  et  nul  ennemi  ne  peut 


374  LES  PORTS  DU  TONKIN. 

songer  à  venir  l'attaquer.  Nous  y  avons  construit  un  bel 
arsenal,  qui  a  rendu  les  plus  grands  services  à  l'escadre 
pendant  la  dernière  expédition  ;  on  est  en  train  d'y  creuser 
un  des  plus  beaux  bassins  de  radoub  du  monde;  aous  avons 
donc  là  en  excellente  situation  un  outillage  militaire 
complet. 

Tout  autres  sont  les  conditions  de  notre  colonie  au  Ton- 
kin.  Nous  avons  surtout  à  garder  les  frontières  de  terre,  et 
il  suffit  pour  la  marine  de  guerre  d'avoir  un  atelier  de  ré- 
parations pour  sa  flottille  des  canonnières  de  fleuve,  qui  ne 
peuvent  aller  se  faire  réparer  à  l'arsenal  de  Saigon.  Si  cet 
atelier  peut  sans  inconvénient  s'établir  dans  les  trois  ports, 
il  est  cependant  préférable  de  le  placer  dans  le  port  profond, 
parce  que  les  transports  lui  apporteront  directement  de  Tou- 
lon son  matériel  et  ses  canonnières  démontables,  les 
approvisionnements,  les  vivres  des  troupes  du  corps  d'occu- 
pation, etc. 

Mais  ce  n'est  là  qu'un  point  de  vue  secondaire,  ce  qui  est 
au  contraire  absolument  essentiel,  c'est  que  nos  bâtiments 
de  guerre,  sans  trouver  au  Tonkin  les  ressources  d'un  grand 
arsenal,  puissent  venir  à  un  moment  donné  chercher  abri 
dans  le  port  de  notre  colonie  et  s'y  ravitailler. 

Si  le  port  est  Haï-phong  ou  Quang-yen,  tout  navire  à 
grand  tirant  d'eau  ne  peut  y  entrer,  il  reste  exposé  à  toutes 
les  attaques  de  l'ennemi.  S'il  va  chercher  un  mouillage  à  la 
baie  d'Halongousurla  côte  nord,  il  y  a  là  un  tel  dédale  d'îlots 
que  toute  surprise  est  facile,  et  qu'aucun  service  de  sur- 
veillance ne  peut  l'avertir  du  danger.  On  peut  dire  qu'au 
point  de  vue  militaire,  il  est  en  perdition  même  avec  un 
ennemi  fort  peu  audacieux. 

Que  de  fois  ai-je  entendu  notre  illustre  chef,  l'amiral 
Courbet,  exposer  les  dangers  de  cette  situation  ! 

C'est  seulement  avec  le  port  d'Hone-gac  que  les  grands 
navires  peuvent  trouver  les  ressources  et  la  sécurité  qui 
leur  sont  également  nécessaires. 


LES  PORTS   DU  TONKIN.  375 

Enyisâgée  donc  au  point  de  vue  militaire,  la  question  des 
ports  ne  présente  qu'une  seule  solution  :  le  port  profond 
d'Hone-gac,'  Haï-phong  et  Quang-yen  doivent  être  éliminés. 

VIII 

Il  ne  me  suffirait  pas  de  vous  avoir  présenté  les  argu- 
ments qui  militent  en  faveur  d'Hone-gac,  je  voudrais  aussi 
vous  montrer  par  quels  moyens  pratiques  on  peut  arriver 
à  s'y  établir  sans  léser  aucun  intérêt  légitime,  et  quel  devrait 
être,  à  mon  avis,  le  rôle  de  l'administration  pour  doter  le 
plus  tôt  possible  le  pays  de  l'outillage  qui  est  nécessaire  à 
son  complet  développement. 

£st-il  d'abord  besoin  de  vous  dire  qu'il  ne  s'agit  pas  de 
créer  à  Hone-gac  un  port  de  toutes  pièces;  la  chose  est  im- 
possible dans  l'état  actuel  des  ressources  du  protectorat,  et 
fut-elle  possible,  la  création  serait  illogique,  car  l'accrois- 
sement du  port  ne  doit  venir  que  du  mouvement  com- 
mercial de  la  colonie,  de  l'initiative  privée;  l'administra- 
tion n'a  d'autre  rôle  que  de  faire  face  à  des  besoins  immé- 
diats. Le  gouvernement  a  créé  Haï-phong  et  entraîné  à  sa 
suite  les  premiers  commerçants  qui  sont  venus  s'établir 
au  Tonkin  et  ne  pouvaient  s'établir  que  là  ? 

Tel  qu'il  existe,  il  faut  se  servir  de  ce  mauvais  port  et  même 
le  mettre  en  état  de  faire  face  aux  nécessités  du  moment. 

Aussi  va-t-on  y  construire  des  appontenients  et  des  ma- 
gasins généraux;  la  mesure  est  excellente,  puisqu'une 
maison  de  commerce  se  charge  de  leur  construction  ;  la 
colonie  ne  peut  qu'y  gagner,  et  l'entreprise  est  d'autant 
plus  méritoire  que  le  sous-sol  vaseux  d'Hai-phong  rendra 
les  travaux  plus  coûteux. 

Mais  il  faut  aussi  que  les  navires  qui  viennent  d'Europe 
puissent  être  déchargés  économiquement.  Ils  ne  peuventen- 
trer  à  Haï-phong,  c'est  à  Hone-gac  qu'il  faut  les  envoyer. 

Pour  atteindre  le  but,  il  sufflrût  d'y  construire  un  appon- 


376  LES   PORTS   DU   TONKIN. 

tement  qu'ils  puissent  accoster,  et  en  même  temps  d'amé- 
liorer le  chenal  entre  la  rade  d'Ha-long  et  le  port  en 
abaissant  le  seuil  de  3"",40. 

Voyons  par  quels  moyens  nous  pourrons  faire  à  Hone- 
gac  ces  installations,  et  nous  parviendrons  à  le  peupler,  y 
amener  le  mouvement  et  le  mettre  en  relations  suivies  avec 
le  Delta. 

En  premier  lieu  le  département  de  ta  marine  cherche  un 
emplacement  pour  le  petit  arsenal  ou  atelier  de  montage  et 
de  réparations  de  ses  canonnières.  Il  a  envoyé  un  ingéniem* 
des  ponts  et  chaussées  pour  en  fairelesétudes;  j'ignore  quels 
en  seront  les  résultats.  Mais  à  priorij  ainsi  que  je  le 
disais  il  y  a  quelques  instants,  la  sécurité  de  nos  bâtiments 
sur  les  côtes  du  Tonkin  exige  impérieusement  que  le  dépar- 
tement de  la  marine  choisisse  Hone-gac. 

Tout  doit  céder  devant  cette  considération  qu'en  établis- 
sant le  port  à  Haï-phong  ou  à  Quang  yen,  un  bâtiment 
ayant  un  tirant  d'eau  de  plus  de  6  mètres  ne  peut  trouver 
abri  dans  notre  colonie,  non  pas  contre  la  mer,  mais  contre 
l'ennemi.  En  temps  de  guerre,  il  serait  en  perdition. 

L'arsenal  de  la  marine^  voilà  donc  déjà  un  premier  éta- 
blissement à  Hone-gac. 

En  second  lieu,  Hone-gac,  comme  vous  le  savez,  est  le 
centre  d'un  bassin  houiller.  Ici  même,  M.  Fuchs,  ingénieur 
en  chef  des  mines,  vous  a  fait  le  récit  de  son  voyage  d'explo- 
ration, et  présenté  les  résultats  de  ses  savantes  recherches. 
Les  concessions  qui  sont  demandées  par  un  certain  nombre 
de  sociétés  industrielles  ne  tarderont  pas  à  être  données. 

La  compagnie  concessionnaire  ou  adjudicataire  des  mines 
d'Hone-gac  ne  pourrait*elle  pas  être  obligée  par  son  cahier 
des  charges  à  construire  un  appontement  et  à  abaisser  le 
seuil  du  chenal  ?  Elle  serait  la  première  à  profiter  de  ces 
travaux,  qui  sont  en  quelque  sorte  indispensables  à  l'ex- 
ploitation de  ses  mines. 

En  admettant  même  que  l'administration  ne  juge  pas 


LES  PORTS   DU  TONKIN.  377 

utile  de  lui  imposer  cette  condition,  le  seul  fait  de  l'exploita* 
tion  du  charbon  amènera  à  Hone-gac  une  population  de  plu- 
sieurs milliers  d'indigènes,  on  y  bâtira  des  maisons,  des  usines 
pour  la  fabrication  des  briquettes  et  des  agglomérés,  les  ba- 
teaux de  commerce  viendront  dans  son  port;  Hone-gac  sera 
en  relations  suivies  avec  Hanoï;  la  ville  sera  fondée;  c'est  le 
mouvement,  c'est  la  vie  amenés  par  l'exploitation  de  lamine. 

Ainsi  donc  établissement  de  Tatelier  de  la  marine, adjudi- 
cation  des  mines,  et  par  suite,  construction  d'un  apponte- 
ment,  creusement  du  canal  d'accès  par  la  compagnie  conces- 
sionnaire, tels  seront  les  débuts  du  port  de  Hone-gac,  ces 
premières  installations  répondant  uniquement  aux  nécessi- 
tés actuelles. 

Remarquez  que  je  ne  demande  pour  Hone-gac  que  ce 
qui  lui  revient  forcément  comme  port  de  charbon,  en  dehors 
môme  de  ses  perspectives  d'avenir.  Si  même  la  thèse  que  j'ai 
soutenue  est  fausse,  Hone-gac  n'en  aura  pas  moins  un  port 
pour  exporter  son  charbon. 

Ce  seraitdonc  résoudre  la  question  des  ports,  indépendam- 
ment de  tout  argument  théorique,  en  s'abandonnant  à  la 
méthode  d'expérience,  sans  même  se  demander  si  l'un  des 
ports  est  le  meilleur. 

Le  programme  que  je  propose  est  donc  bien  restreint  et 
bien  modeste.  H  a  un  premier  avantage^  c'est  de  ne  rien 
demander  au  budget  du  protectorat,  il  n'engage  pas  l'avenir 
puisqu'il  ne  préjuge  pas  la  solution  de  la  question  ;  il  n'en- 
lève rien  à  Haï-phong,  il  ne  lèse  pas  ses  intérêts  immédiats. 

Si  les  arguments  que  je  présente  ne  sont  pas  exacts, 
quelles  craintes  peuvent  donc  avoir  les  partisans  d'Haï- 
phong?  Puisqu'ils  ont  une  telle  confiance  dans  les  avan- 
tages commerciaux  de  leur  port,  qu'ont-ils  à  redouter  de  la 
construction  d'un  appontementpour  grands  navires  à  Hone- 
gac  puisque  ces  navires  ne  remontent  pas  à  Haï-phong  ? 

N'auront-ils  pas  un  outillage  supérieur  et  l'avantage  de  la 
position  antérieurement  acquise  ? 


378  LES   PORTS  DU  TONKIN. 

Si  au  contraire  la  théorie  que  je  soutiens  est  juste,  il  y  a 
intérêt  à  faire  prendre  dès  maintenant  au  mouvement  com- 
mercial la  voie  qu'il  doit  suivre  plus  tard.  Il  faut  éviter 
de  laisser  s'accumuler  la  masse  des  intérêts  privés,  qui  seront 
lésés  par  l'abandon  d'Haï-phong. 

A  mon  avis,  le  résultat  de  la  lutte  n'est  pas  douteux.  Dès 
que  ce  modeste  programme  aura  été  exécuté,  l'activité  com- 
merciale saura  trouver  la  voie  économique  qui  lui  convient, 
et  nous  verrons  s'arrêter  l'accroissement  factice  d'un  port 
détestable. 

Ce  jour-là  le  Tonkin  aura  vraiment  son  port  définitif, 
l'outil  indispensable  à  son  développement,  qui  lui  permettra 
de  faire  pénétrer  à  meilleur  compte  les  produits  dont  il  a 
besoiu,  ou  d'envoyer  au  dehors  sur  les  marchés  étrangers  ses 
nombreuses  productions. 

La  question  est  pour  lui  de  la  dernière  importance,  et  j'ai 
trop  de  confiance  en  son  avenir  commercial  pour  ne  pas  voir 
avec  regret  grandir  ce  port  d'Haï-phong,  qui  n'est  qu'un 
port  de  caboteurs,  et  de  ne  pas  essayer  de  lutter  de  toute 
mon  énergie  contre  l'inertie  et  l'indifférence  qui  sont  les 
seules  forces  de  mes  adversaires. 

En  résumé,  prendre  un  port  dans  les  bras  du  Pleuve  Rouge, 
oîi  les  alluvions  mettent  aux  embouchures  des  barres  infran- 
chissables aux  grands  navires,  c'est  donner  au  Tonkin  un  port 
de  caboteurs,  c'est  donner  à  notre  belle  colonie  un  organe  qui 
n'est  pas  en  rapport  avec  sa  vitalité,  avec  son  avenir  ;  c'est 
la  rendre  commercialement  tributaire  de  Saigon  et  de  Hong- 
kong; militairement,  c'est  la  rendre  incapable  de  donner 
abri  en  temps  de  guerre  à  un  bâtiment  de  fort  tonnage,  croi- 
seur, cuirassé  ou  paquebot.  Ce  serait  assumer  pour  l'avenir 
la  plus  lourde  responsabilité,  ce  serait  encourir  les  plus 
graves  reproches  de  la  part  de  la  génération  qui  viendra 
après  nous,  et  qui  ne  comprendra  jamais  comment  nous 
avons  pu  nous  établir  en  un  point  aussi  défectueux.  Ce  serait 


LES   PORTS  DU  TONKIN.  379 

certes  rendre  vraisemblable  Topinion  de  ceux  qui  prétendent 
que  nous  ne  sommes  pas  colonisateurs,  et  que  nous  avons 
le  talent  de  nous  installer  toujours  aux  plus  mauvais  en- 
droits. 

Je  vous  ai  déjà  défini  les  conditions  que  doit  remplir  un 
port  :  être  facilement  accessible  aux  navires  du  large,  être 
en  relation  par  les  voies  les  plus  rapides  et  les  plus  écono- 
miques avec  les  centres  de  l'intérieur  du  pays. 

Or  Haî-phong  n'est  pas  accessible  aux  grands  bâtiments, 
c'est-à-dire  à  tous  ceux  qui  viennent  d'Europe,  au  plus  grand 
nombre  de  ceux  qui  fréquentent  les  mers  de  Chine.  De  plus  il 
ne  peut  être  la  tête  de  ligne  d'une  voie  ferrée  le  reliant  à 
Hanoï. 

Il  est  le  plus  mauvais  des  trois  ports  ;  sa  création  a*  été 
imposée  par  le  traité  de  1874,  son  développement  est  factice, 
sa  décadence  est  certaine  dans  un  avenir  peu  éloigné. 

Quang-yen,  beaucoup  mieux  situé  topographiquement,  a 
l'irrémédiable  inconvénient  d'avoir  comme  Haï-phong  son 
fleuve  barré. 

Seul  Hone-gac  ou  Port-Courbet  peut  devenir  à  très  peu 
de  frais  port  profond;  il  est  en  communication  intérieure 
par  eau  avec  les  centres  du  delta,  il  peut  être  relié  à  Hanoï 
par  une  voie  ferrée  établie  économiquement.  H  est  le  seul 
remplissant  ces  trois  conditions.  Il  sera  dans  l'avenir  le  port 
définitif  du  Tonkin. 

Ma  conclusion  sera  celle-ci  : 

Nous  nous  sommes  établis  au  Tonkin  au  prix  de  grands 
sacrifices  d'hommes  et  d'argent. 

Nous  sommes  les  maîtres  d'un  pays  certainement  riche^ 
habité  par  une  population  intelligente  et  sympathique  ;  de 
plus^  nous  croyons  avoir  trouvé  par  la  vallée  du  fleuve  Rouge 
une  voie  de  pénétration  vers  les  provinces  méridionales  de 
la  Chine. 

Le  seul  but  possible  de  notre  entreprise^  la  seule  récom- 


380  LES  PORTS   DU  TONKIN. 

pense  que  nous  puissions  espérer  de  tant  d'etlbrtSy  c'est 
d'ouvrir  tous  ces  pays  à  l'activité  de  nos  commerçants,  de 
nos  industriels;  c'estde  provoquer  le  plus  grand  mouvement 
d'échanges  possible. 

Pour  communiquer  avec  le  reste  du  monde,  notre  nouveau 
domaine  a  deux  portes  :  Tune  grande,  largement  ouverte  ; 
l'autre  petite,  étroite  et  basse,  où  Ton  ne  passe  qu'avec  diffi- 
culté. 

Notre  but  est  d'ouvrir  un  grand  passage  d'hommes  et  de 
marchandises. 

Faisons  donc  passer  par  la  grande  porte,  par  celle  où  tous 
peuvent  entrer. 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE 


SUR    LE 


PAR 

J.   ïïj.    DITTREIJII,   DR  RHIMPI 

(Suite  1). 


VII.  CoMidératiMR  séBéralen. 

I^s  positions  principales,  les  cours  d'eau,  les  grandes  lignes  hydrogra- 
phiques et  orographiques.  —  Système  de  raccordement  des  neuves 
du  Thibet  avec  ceux  de  l'Inde  et  de  la  Birmanie  :  !<»  d'après  la  géo- 
graphie  chinoise;  2"  d'après  la  reconstitution  de  la  carte  de  d'Anville. 

Un  premier  essai  de  reconstitution  de  la  carte  de  d'An- 
ville nous  avait  donné  un  tracé  presque  identique  à  celui 
que  nous  venons  de  faire;  leurs  petites  différences  prove- 
nant uniquement  des  différences  de  position  adoptées  dans 
les  deux  cas  pour  Kiang  ka  et  Tsiamdo,  différences  d'une 
dizaine  de  milles. 

A  mesure  que  nous  avions  déterminé  un  certain  nombre 
de  points  principaux,  nous  y  rapportions  plus  ou  moins 
facilement  les  détails  fournis  par  la  carte  de  d'Anville  et 
la  géographie  chinoise.  La  reconstitution  ainsi  complétée, 
terminée,  on  comprend  que,  saisissant  mieux  l'ensemble 
et  les  détails  des  documents,  les  ayant  plus  présents  à  la 
mémoire,  pouvant  en  tirer  plus  de  rapprochements  et  d'in- 
dications, et  forts  enfin  de  l'expérience  acquise  pour  les 
utiliser,  nous  avons  recommencé  plusieurs  fois  notre  tra- 
vail avec  l'espoir  d'arriver  à  plus  d'exactitude. 

1.  Voir  Bulletin  de  la  Société  de   Géographie,  ^*^  trimestre  1887, 
page  172. 

soc.  DE  GÉOGR.  ~  3*  TRIMESTRE  1887.  VIII.   —  25 


382      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET  ORIENTAL. 

Le  résultat  définitif,  différant  à  peine  dans  ses  grandes 
lignes  du  tracé  représenté  sur  notre  feuille  de  construction, 
c'est  avec  cette  carte  sous  les  yeux  que  nous  présenterons 
les  considérations  suivantes  : 

Positions  principales.  —  Quand  on  se  rappelle  la  marche 
suivie  dans  notre  travail  dont  toutes  les  parties  s'enchaînent 
ou  dépendent  étroitement  les  unes  des  autres,  on  doit 
reconnaître  que  la  détermination  de  la  position  de  Tsiamdo 
était  bien  la  pierre  d'achoppement  de  la  reconstitution  non 
seulement  du  principal  itinéraire  du  Thibet  oriental,  mais 
encore  de  toute  la  carte. 

Mais  cela  suppose  que  les  positions  de  Kiang  ka  ou 
Bathang  et  de  Lhassa  sont  exactes  —  et  ces  positions  sont 
encore  douteuses  aujourd'hui,  au  moins  en  longitude. 

Il  est  peu  probable  que  Terreur  de  chacune  des  positions 
de  Lhassa  et  de  Bathang  dépasse  10  milles,  et  quel  que  soit 
le  sens  de  ces  erreurs,  elles  n'entraîneraient  pas  pour 
Tsiamdo  une  différence  de  position  supérieure  à  6  ou 
7  milles.  Cette  erreur  répartie  sur  toute  la  longueur  de 
l'itinéraire  de  Tsiamdo  à  Lhassa  en  modifierait  bien  peu  les 
diverses  positions  et  par  suite  celles  du  bassin  de  Ken  pou 
et  du  Tchitom  tchou  qui  en  dépendent. 

Par  conséquent,  si  Ton  suppose  exactes  nos  positions  de 
Bathang  et  de  Lhassa,  les  diverses  positions  de  notre  carte 
rectifiée  ne  doivent  pas  être  erronées  de  plus  de  10  milles. 
—  Exception  faite  du  bassin  du  Tsan  po  de  d'Anville  et  du 
Tchitom  tchou  dont  les  tracés  dépendent  surtout  de  l'ap- 
préciation des  dislances  fournies  par  la  géographie  chinoise. 
Aussi,  pour  ces  deux  tracés,  estimons-nous  que  les  erreurs 
de  reconstitution  peuvent  être  de  15  milles  au  maxi- 
mum. 

La  position  la  plus  douteuse  de  notre  carte  est  certaine- 
ment celle  de  Dardzoung. 

D'après  d'Anville,  cette  ville  se  trouverait  à  la  source  de 
la  rivière  de  Biambar,  et  à  une  distance  de  cette  localité 


MÉKOiRE    GÉOGRAPHIQUE  SUB  LE  THIBET  ORIENTIL.     383 

qui,  d'après  nos  Ugaas  rectificatives   de  latitude,  serait 
d'eoviron  15  milles. 

Nos  lignes  rectificatives  de  longitude  la  mettraient  par 
93®.  La  géographie  chinoise  ne  nous  donne  à  son  sujet 
que  trois  indications  trop  vagues  pour  être  utilisées  : 
a  Dardzoung  est  au  sud-est  du  Char  Gong  la,  et  à  1220  (?)  lis 
dans  le  nord-est  de  Bathang.  y> 

Ces  diverses  données  ne  s'aecordent  pas  du  tout.  Si 
Dardzoung  est  réellement  sur  la  rivière  de  Biambar,  ainsi 
que  rindique  d'Anviile,  Terreur  de  notre  interprétation  ne 
dépassera  pas  une  dizaine  de  milles. 

Grandes  lignes  hydrographiques  et  orographiques.  — 
Complétons  d'abord  par  quelques  observations  ce  que 
nous  avons  dit  sur  les  cours  d'eau  du  Thibet  oriental. 

La  rectification  du  tracé  de  la  rivière  de  Lhassa  et  de  ses 
affluents  n'a  présenté  aucune  difficulté.  L'accord  qui  règne 
ici  entre  la  carte  de  d'Anville  et  la  géographie  chinoise  dis- 
paraît quand  nous  arrivons  à  la  rivière  de  Lhari. 

D'Anville  suppose  que  la  rivière  qui  sort  du  Djamna  you 
mtso  ou  lac  d'Adza  se  rend  au  lac  Pasomtso  qui  dépend  du 
bassin  de  Yœrou  dzang  bo  tchou. 

Au  contraire,  la  géographie  chinoise  en  fait  une  des 
branches  de  la  rivière  de  Lhari.  «  Au  nord-est  de  Ghiamda 
le  Tchouk  tchou  sort  de  la  montagne  de  neige  Tchou  la 
(près  de  la  passe  de  Tola)  ;  il  coule  30  lis  vers  le  nord,  entre 
dans  le  lac  Djamna  you  mtso  et  sort  vers  le  sud  est.  Après 
avoir  parcouru  l'espace  de  250  li,  il  reçoit  du  nord  le 
Dziang  la  tchou  ou  la  rivière  des  Osiers  qui  vient  du  mont 
Djangar  Soum  ri,  et  le  Sang  tchou  (rivière  de  Lhari)  qui 
vient  du  mont  Sang  dzian  Sang  tchoung  ri.  »  C'est  la  ver- 
sion que  nous  avons  adoptée  pour  tracer  la  rivière  d'Adza 
ou  Niou  tchou. 

Mais  la  géographie  chinoise  nous  ouvre  encore  une  autre 
perspective  à  propos  de  la  principale  branche  de  la  rivière 
Lhari  ou  Ken  pon  (Gak  bo).  En  effet  les  monts  Sang  tchoung 


384      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE   THIBET  ORIENTAL. 

s'étendent  du  Tengrî  nour  au  lac  Moudik  you  mtso  et  dans  le 
nord  de  ce  lac.  Et  alors  on  peut  se  demander  si  la  rivière 
de  Lhari  ne  contourne  pas  cette  chaîne  et  si  elle  n'est  pas 
liée  au  Nag  tchou.  Y  at-il  eu  ici  une  inconnue  pour  les 
Lama,  et  une  confusion  sur  la  carte  de  d'Anville  entre  le 
haut  Ken  pou  et  le  Kara  Oussou  qu'elle  identifie  avec  la 
haute  Salouen  ? 

J'estime  que  c'est  là  un  doute  permis;  mais,  dans  le 
doute,  nous  admettrons,  comme  d'Anville,  que  le  Nag 
tchou  et  le  Kara  Oussou  dépendent  de  la  Salouen  et  non  de 
la  rivière  de  Lhari  ou  Ken  pou. 

Nous  avons  déjà  exprimé  nos  doutes  sur  la  position  de 
Dardzoung  et,  par  suite,  sur  la  rivière  qui  y  passe.  Cette 
rivière,  d'après  d'Anville,  passerait  aussi  à  Biambar  (Pian 
pa);  et,  avant  d'aller  se  jeter  dans  la  Salouen,  elle  recevrait 
les  petits  cours  d'eau  de  Lhadzé,  Bari  et  Chobando. 

D'après  la  géographie  chinoise  la  plaine  arrosée  par  ce 
système  de  rivières  serait  la  plus  étendue  du  Thibet.  Le 
P.  Hue,  qui  rappelle  cette  remarque,  ajoute  que,  si  elle 
est  exacte,  le  Thibet  est  un  pays  bien  abominable. 

Le  fleuve  que  nous  franchissons  à  Kia  yu  kiào,  porte  le 
nom  thibétain  de  Oïr  tchou  ou  celui  de  Kara  Oussou  en 
Mongol.  Ces  dénominations  ne  suffisent  pas  pour  faire  dis- 
paraître le  doute  que  nous  avons  exprimé  plus  haut.  Les 
Lama  ne  paraissent  pas  avoir  descendu  ce  fleuve  entre  les 
longitudes  de  89"  et  93°,  et  ils  auraient  pu  relier  le  Kara 
Oussou  (dans  le  nord-est  du  Tengri  nour)  avec  le  fleuve 
passant  à  Kia  yu  kiao  au  lieu  de  lui  faire  rejoindre  la 
rivière  de  Lhari.  Entre  93°  et  94°,  il  vaudrait  donc  mieux 
conserver  au  fleuve  passant  à  Kia  yu  kiao  le  nom  de  Souk 
tchou  que  porte  sa  branche  septentrionale. 

En  tout  cas,  on  ne  saurait  douter  que  ce  fleuve  (rivière  de 
Kia  yu  kiao)  est  le  même  qui  passe  à  Menkong  sous  le  nom 
de  Loutzé  ou  Nou  kiang  et  qu'on  nomme  Salouen  en  Bir- 
manie. 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE    SUR   LE    THIBET  ORIENTAL.      385 

Le  seul  affluent  important  que  nous  lui  connaissions  est 
la  rivière  appelée  «  Ou  Kio  »  par  Tabbé  Desgodins,  rivière 
que  la  carte  de  d'Anville  fait  passer  à  Tsatsorgang(Tchrayul), 
et  dont  la  source  serait  sur  la  même  latitude  que  Bathang. 
Suivant  la  carte  publiée  en  1875  par  l'abbé  Desgodins,  j'avais 
d'abord  prolongé  le  tracé  du  Ou  Kio  jusqu'à  quatre  jours  de 
marche  au  sud  de  Tsiamdo;  mais  en  relisant  son  livre.  «  La 
mission  du  Thibet  (p.  171)  je  suis  revenu  à  l'interprétation 
pure  et  simple  de  la  carte  de  d'Anville  qui  indique  ici  deux 
cours  d'eau  presque  dans  le  prolongement  l'un  de  l'autre  : 
l'un,  le  Dzi  tchou,  affluent  du  Mékong;  l'autre,  le  Ou  Kio 
affluent  de  la  Salouen.  Ainsi  je  reste  fidèle  d'une  part  à  la 
géographie  chinoise  et  à  la  carte  de  d'Anville;  et  d'autre 
part,  on  comprend  maintenant  que,  après  avoir  suivi  la  rive 
droite  du  Lan  tsan  kiang  (Mékong)  pendant  trois  jours  et 
traversé  non  le  Ou  Kio,  mais  le  Dzi  tchou,  l'abbé  Desgodins 
ait  été  obligé  de  traverser  au  bout  de  quatre  autres  jours  le 
Ou  Kio  pour  arriver  à  Fonda  située  sur  la  rive  droite  de 
cette  rivière. 

A  propos  du  Tchitom  tchou  et  du  Ken  pou,  nous  ne  ferons 
ici  qu'une  seule  observation;  mais  elle  a  son  importance  : 
c'est  que  le  Ken  pou  n'est  pas  le  cours  supérieur  du  Lo  tchou. 
Ces  deux  cours  d'eau  sont  entièrement  distincts  jusqu'au 
point  où  nous  les  avons  suivis  ;  et,  s'ils  se  réunissaient  ce  ne 
pourrait  être  qu'au  sud  du  parallèle  de  28°  et  à  l'est  du  mé- 
ridien de  95°,  ce  qui  placerait  leur  jonction  dans  le  bassin 
de  riraouady. 

Pour  qu'il  en  fût  autrement,  il  faudrait  admettre  que  les 
cartes  des  Lama,  celle  de  d'Anville  et  la  géographie  chinoise 
fussent  erronées  ici  à  un  point  qui  dépasse  infiniment  trop 
les  limites  habituelles  ;  il  faudrait  en  effet  que  les  distances 
relatives  eussent  été  doublées  et  l'orientation  changée  de 
90°  I  J'ajoute  que,  tel  qu'il  ressort  de  notre  interprétation, 
le  tracé  du  Tchitom  tchou  s'accorde  avec  le  caractère 
hydrographique  et  orographique  du  Thibet  oriental  que 


386     MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  tHIBET  ORIENTAL. 

nous  coDnaissonSy  et  qu'il  n*en  serait  plus  de  même  si  la 
direction  principale  de  ce  réseau  fluvial  était  le  sud-ouest 
et  non  le  sud-est. 

Je  n'ai  point  parlé  jusqu'à  présent  d'une  rivière  Talouka 
que  Wilcox  supposait,  il  y  a  soixante  ans,  être  le  prolon- 
gement de  la  rivière  deBràhmakund  et  qui  viendrait  couper 
notre  tracé  du  Ken  pou  (Gak  bo)  à  quelques  milles  au  sud- 
est  de  notre  point  F.  Nous  discuterons  cette  hypothèse 
quand  nous  pourrons  mettre  en  regard  les  hypothèses  con- 
tradictoires. Pour  le  moment  nous  ne  tenons  compte  que 
des  données  précises  ou  considérées  comme  exactes  ;  et, 
sur  le  parallèle  de  28%  ces  données  se  bornent,  à  Test,  à  la 
Salouen,  et,  à  l'ouest,  au  confluent  de  la  rivière  Brahma- 
kund  et  du  Lat  thi. 

D'après  les  constructions  que  nous  avons  faites  pour  dé- 
terminer le  bassin  du  Tsan  po  de  d'Anville,  Tareng  dzoung 
se  trouverait  par  près  de  28»  nord  et  90''25  sur  un  affluent 
de  la  rivière  Lopra  tchou  ou  Monass. 

Mais  d'après  le  voyage  de  Nain  Singh  entre  Ghétang  et 
Dirang  dzong,  nous  devons  reconnaîlre  qu'ici  les  Lama 
avaient  confondu  le  tracé  de  différents  cours  d'eau.  Nous 
n'avons  aucune  donnée  qui  nous  permette  d'identifier  Ta- 
reng dzoung  et  Dirang  dzong.  Cependant  cette  identification 
nous  paraît  probable  quand  nous  remarquons  rorientation 
relative  de  Monadzona  et  Tareng  dzong*. 

Notons  encore  que  sur  la  carte  de  d'Anville,  entre  lé  Mon 
tchou  et  son  Tsan  po  les  seules  indications  sont  des  chaînes 
de  montagnes  et  le  plateau  ou  le  temple  Dsiri.  Pas  un  trait 
ne  représente  la  rivière  Soubansiri  qui  est  restée  inconnue 

1.  f  Au  moment  où  Bous  terminions  ce  travail,  nous  avons  eu  con- 
naissance du  General  Report  on  the  opérations  of  the  Survey  of  India 
Département  de  18S3-1884,  qui  contient  (p.  xliv)  les  notes  du  colonel 
Tanner  snr  les  voyages  d'un  lama  entre  Tlnde  et  le  lac  Palté.  Nous  avons 
enu  compte  sur  notre  carte  des  indications  que  ce  travail  fournit  sur  la 
région  comprise  entre  le  Tsanpo  et  le  parallèle  28%  à  Touest  du  méri- 
dien de  89«40'.» 


MÉMOIRE  GÉOGKAPHlQUE    SUR  LE  THlBET   ORIENTAL.      387 

des  Lama,  et  qui,  pour  nous,  est  le  cours  inférieur  du 
Moun  tchou. 

Que  Ton  suppose  maintenant  la  feuille  de  construction 
n"  2  du  Thibet  oriental  rapportée  sur  une  carte  de  l'Asie 
centrale  et  on  remarquera  : 

Que  tous  les  grands  fleuves  dont  nous  avons  parlé  : 
Kin  cha  Kiang,  Mékong,  Salouen,  Ken  pou  (Gak  bo),  Yœrou 
Dzang  bo,  prennent  leur  source  dans  la  région  centrale  du 
Thibet,  à  peu  près  sur  une  ligne  qui  relierait  le  lac  Mansa- 
rovar  aux  sources  du  Kin  cha  Kiang. 

Cette  ligne,  dont  la  direction  générale  serait  à  peu  près 
le  nord-est  —  sud-ouest,  est  environ  deux  fois  et  demie  plus 
longue  que  celle  qui  relierait  Gya  la  Sindong  à  Tsiamdo, 
positions  entre  lesquelles  les  fleuves  viennent  converger  en 
suivant  les  directions  générales  comprises  entre  le  sud- 
est  et  Test. 

A  partir  de  la  ligne  Gya  la  Sindong-Tsiamdo,  les  fleuves 
coulent  parallèlement  au  sud-est  jusqu'à  la  rencontre  d'une 
ligne  qui  joindrait  la  rivière  de  Brahmakund  à  Bathang  au- 
dessous  de  laquelle  le  Yœrou  dzang  bo  tourne  brusquement 
au  sud-ouest,  tandis  que  les  autres  fleuves,  après  avoir  coulé 
plusoumoins  longtemps  parallèlement  au  sud,  divergent  du 
sud  à  Test  pour  se  rendre  à  l'Océan,  depuis  le  golfe  de 
Martaban  dans  la  mer  des  Indes  jusqu'à  la  mer  Jaune  dans 
l'Océan  Pacifique. 

Nepeut-oD  concevoir  les  mouvements  du  sol  qui  ont  pu 
modifier  le  cours  général  de  ces  fleuves  ? 

Peut-on  supposer  que  les  soulèvements  dans  le  sens 
est  et  ouest,  tels  que  les  Kuen-lun  et  les  Himalaya,  entre 
lesquels  s'étend  le  Thibet,  sont  antérieurs  aux  soulèvements 
nord  et  sud  ou  nord-ouest  —  sud-est  qui  ont  rapproché  pa- 
rallèlement les  fleuves  dans  les  régions  indiquées  plus  haut? 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  renseignements  orographiques  que 
nous  ont  fournis  tous  les  documents,  depuis  la  carte  de 
d'Anville  et  la  géographie  chinoise  jusqu'aux  plus  récents. 


388      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE  SUR   LE    THIBET   ORIENTAL. 

permettent  de  tracer  à  peu  près  les  lignes  des  principaux 
soulèvements  et  celles  de  partage  des  bassins. 

A  partir  du  Népaul  le  soulèvement  méridional  de  l'Hima- 
laya suit  à  peu  près  le  28*  parallèle  jusqu'à  Tareng  dzong 
et  semble  passer  ensuite  par  le  plateau  Dsiri,  les  sources  du 
Dibongy  du  Lo  tchou,  le  lac  Amdso  et  un  peu  au  nord  de 
Kiang  ka  et  Bathang. 

La  seconde  chaîne  de  l'Himalaya  S  qui  passe  au  sud  du 
haut  Indus  et  longe  la  rive  droite  du  Yœrou  dzang  bo,  se 
relève  aussi  dans  le  nord  de  Tareng  dzong,  au  point  où  le 
Tsan  po  de  d'Anville  doit  prendre  sa  source,  et  semble  se 
diriger  de  là  sur  Tsiamdo. 

Les  grands  fleuves  du  Thibet  oriental  traversent  ces  deux 
soulèvements,  et  c'est  précisément  entre  eux  qu'ils  coulent 
parallèlement. 

Je  regretterais  davantage  ici  que  l'espace  et  le  temps  me 
fissent  défaut  si  je  n'estimais  que  le  résultat  de  mes  obser- 
vations et  recherches  sur  la  formation  du  plateau  central 
du  Thibet  est  plutôt  du  domaine  de  la  spéculation  que  de 
celui  de  la  science  qui  doit  reposer  sur  des  faits  précis  et 
non  sur  des  séries  de  déductions  hypothétiques. 

L'existence  de  lignes  de  hauteurs  rehant  dans  le  sens 
nord-ouest  —  sud-est,  ces  deux  soulèvements  principaux  ne 
saurait  être  niée  quand  on  lit  la  géographie  chinoise  indi- 
quant l'orientation  de  ces  chaînes,  la  plupart  très  élevées, 
et  leurs  distances  à  des  points  que  nous  avons  fixés.  S'il  en 
est  une  parmi  elles  que  nous  puissions  bien  suivre  d'un 
bout  à  l'autre  de  notre  feuille  de  construction  n»  2,  c'est  assu- 
rément celle  qui  borde  à  l'ouest  le  cours  du  Ken  pou  (Gak 
bo). 

De  l'extrémité  nord-est  du  Tengri  nour,  nous  la  voyons 
se  diriger  vers  Test-nord-est  sous  le  nom  de  monts  Sang 
dzian  tchoung  ri  jusqu'au  nord  du  lac  Moudik  you  mtso; 

I.  Elisée  Reclus  la  nomme  «  Trans-Himalaya  »  dans  le  nord  de  Jlndo. 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR    LE.  THIBET  ORIENTAL.      389 

de  là  elle  prend  la  même  directiou  que  le  Ken  pou,  et  nous 
la  trouvons  décrite  sous  les  noms  de  monts  Choula  gang 
dzian,  —  Bouraisoung  ou  Singari  —  Anghiri  et  Sémaloung 
la.  Sa  hauteur  varie  de  5500  mètres  (par  la  latitude  de 
Lbari)  à  4640  mètres  lorsqu'elle  atteint  le  soulèvement  de 
l'Himalaya  méridional  entre  le  Ken  pou  et  les  sources  du 
Dibong.  En  suivant  sa  direction  à  travers  l'Himalaya,  nous 
rencontronsjustement  l'extrémité  septentrionale  de  la  chaîne 
des  Patkai  élevée  de  4500  mètres  à  l'ouest  de  l'Iraouady. 

De  cette  grande  chaîne,  le  terrain  descend  vers  le  Niang 
tchou  et  le  Yœrou  dzang  bo,  ainsi  que  le  prouve  la  direc- 
tion des  rivières  Ba  tchou,  Dimou,  Dibong,  etc. 

Outre  qu'entre  cette  chaîne  et  les  sources  connues  du 
Dibong  il  n'y  aurait  pas  placé  pour  le  cours  d'un  grand 
fleuve,  on  ne  peut  admettre  que^  des  environs  de  Dzini, 
le  Yœrou  dzang  bo  coule  dans  le  sens  opposé  à  la  pente  du 
terrain  et  vienne  décrire  au  nord  du  Dibong  le  grand  arc 
de  cercle  dont  nous  avons  parlé  précédemment.  —  Cette 
observation  déduite  du  caractère  orographique  de  la  région 
confirme  les  résultats  de  notre  étude  hydrographique. 

A  l'est  du  Ken  pou,  les  lignes  de  partage  des  autres  bas- 
sins suivent  les  mêmes  directions  que  la  précédente.  De 
Test,  —  de  l'est-nord-est  ou  du  nord-est,  nous  les  voyons 
converger  sur  la  ligne  Gya  la  Sindong-Tsiamdo,  courir 
ensuite  parallèlement  au  sud-est  puis  au  sud,  pour  diverger 
enfin  comme  les  grands  fleuves. 

A  l'ouest  du  Yœrou  dzang  bo  tchou,  cette  régularité  dis- 
paraît; la  raison  en  est  simple  :  Les  deux  soulèvements 
principaux  sont  ici  fort  rapprochés,  puisque  l'Himalaya 
méridional  est  par  ^S°  de  latitude,  et  que  l'autre  se  trouve 
par29<*  (monts  Tamar  la,  Palungri...).  Les  cours  d'eau  se- 
condaires compris  entre  ces  deux  soulèvements,  rapproches 
ici  dans  le  sens  nord-sud,  sont  donc  obligés  de  prendre, 
non  plus  la  direction  générale  sud-est,  mais  une  direction 
presque  est  et  ouest,  ainsi  que  le  montre  bien  notre  cours 


390     MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE   THIBET  ORIENTAL. 

rectifié  du  Tsan  po  de  d*Anville,  jusqu'au  moment  où, 
dans  des  gorges  dirigées  de  nouveau  vers  le  sud-est,  ils 
pourront  s'échapper  de  THimalaya  méridional. 

Il  serait  donc  tout  à  fait  contraire  au  caractère  orogra- 
graphique  du  Thibet  oriental  tel  que  nous  venons  de  l'ex- 
poser, de  supposer  : 

1°  Que  la  chaîne  du  Ken  pou  s'arrête  à  l'Himalaya  et  ne 
se  telie  pas  dans  le  sud  à  celle  des  Patkai. 

2°  Que  le  Soubansiri  puisse  venir  du  nord  (comme  cer- 
tains cartographes  modernes  Font  représenté  passant  à 
travers  leTsan  po  de  d'Aaville  que  les  cartographes  suppri- 
maient ou  identifiaient  peut-être  avec  le  vrai  Tsan  po  ou 
Yœrou  dzang  bo. 

Raccordement  des  fleuves  du  Thibet  avec  ceux  de  VInde 
et  de  la  Birmanie  d'après  la  géographie  chinoise.  —  La 
carte  manuscrite  de  d'Anville  (Bibliothèque  du  ministère 
des  affaires  étrangères)  porte,  ainsi  que  nous  l'avons  dit, 
quelques  notices  aux  points  où  il  a  arrêté  les  principaux 
fleuves, et  ces  notices  extraites  des  notes  des  Lama  ou  de  la 
géographie  chinoise  par  les  jésuites  de  Pékin  ont  évidem- 
ment inspiré  à  d'Anville  l'idée  de  l'identification  du  Tsan  po 
et  de  riraouady,  identification  que  Klaproth  a  adoptée  plus 
tard. 

Voici,  tels  qu'on  les  trouve  dans  la  géographie  chinoise 
traduite  par  Klaproth,  les  notes  relatives  au  raccordement 
des  fleuves  du  Thibet. 

l'Le  Moun  tchou  a  sa  source  dans  les  monts  Tamar  la, 
coule  à  peu  près  de  V ouest  à  Vest^  puis  au  sud-est  en  entrant 
dans  le  pays  de  Wlokba  ou  K'iokabja  habité  par  les  Moun 
où  il  se  joint  au  Yœrou  dzang  bo. 

io  bis.  Passage  différent  sur  le  même  fleuve  :  des  monts 
Tamar  la,  il  court  au  sud-est^  reçoit  dans  le  voisinage  de 
Tarn  dzong  le  Loubnak  tchou  qui  vient  de  l'ouest,  et  entre 
dans  le  pays  de  H'iokba. 

2°  Le  Yœrou  dzang  bo  tchou  (Tsan  po)  après  avoir  passé 


MÉMOIHE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE   THIBET   ORIENTAL.      391 

entre  Naï  dzong  et  Dzélagang,  sort  du  Thibet  par  le  défilé 
de  Singhiankhial  pour  entrer  dans  le  pays  de  Hlokba  habité 
par  les  Moun.  Il  traverse  ce  pays  du  nord  au  sud,  se  dirige 
ensuite  au  sud-sud-ouest,  entre  dans  l'Inde  et  va  se  jeter 
à  la  mer. 

2»  bis.  Passage  différent  sur  le  même  fleuve  :  du  pays  de 
H'iokba  le  fleuve  coule  au  sud-est,  entre  dans  le  Yunnan 
près  de  Young  tchéou  et  y  devient  le  Pinlang  kiang. 

3«  Le  Gak  bo  dzang  bo  ou  Ken  pou,  après  avoir  reçu  le 
Bo  dzang  bo,  entre  dans  le  pays  de  H'iokba  habité  par  les 
Mottn,  (îoule  vers  le  sud-est,  entre  dans  le  Yunnan,  par 
le  nord-ouest,  près  du  fort  de  Thian  than  kouan  et  y 
devient  le  Loung  tchouan  kiang  (rivière  Choueîy,  affluent  de 
llraouady). 

3°  bis.  Passage  différent  sur  le  même  fleuve  :  en  sortant  du 
pays  de  H'iokba,  le  Gak  bo  coule  au  sud-est  et  se  réunit  au 
Yœrou  dzang  bo. 

4"  Le  Tchodh  teng  tchou  ou  Tchitom  tchou  (formé  des 
deux  rivières  Lo  tchou  et  Man  tchou  qui  coulent  au  sud) 
coule  également  au  sud  et  se  réunit  au  Gak  bo  dzang  bo 
(Ken  pou)  dans  le  pays  de  H'iokba  habité  par  les  Moun. 

4**  bis.  Passage  différent  sur  le  même  fleuve  :  ce  fleuve 
coule  au  sud  et  entre  dans  le  pays  de  H'iokba  où  il  se  réunit 
au  Yœrou  dzang  bo. 

Je  ne  pousserai  pas  plus  loin  les  citations. 

On  voit  que,  pour  chaque  fleuve,  il  y  a  deux  explications 
différentes  à  partir  du  point  ott  les  fleuves  entrent  dans  ce 
fameux  pays  de  Lhokbadja,  Lhokaptra  ou  H'iokba,  habité 
par  les  Moun,  pays  qui  s'étendait,  pour  les  géographes  chi- 
nois, du  Moun  tchou  par  89*  jusqu'à  la  Salouen  par  96**;  et 
de  25*  à  29"  de  latitude  entre  les  méridiens  de  94»  à  96^ 

Quelle  que  soit  la  signification  particulière  du  mot  H'io- 
kabdja,  sur  laquelle  on  a  beaucoup  discuté  depuis  Klaproth 
jusqu'à  présent,  le  géographe  doit  y  voir  ceci  :  c'est  que 
H'Iokabdja  était  synonyme  de  terra  incognita  et  que  les 


«392      MÉMOinK   GÉOGRAPHIQUE   SUR   LE)  TUIBËT  ORIENTAL. 

Moun  sont  les  tribus  sauvages  qui  habitent  cette  région 
alors  entièrement  inconnue  des  Lama  et  des  Chinois. 

Le  description  même  des  auteurs  chinois  en  est  la  preuve. 
Tant  qu'on  est  dans  le  Thibet,  les  descriptions  peuvent  être 
inexactes,  mais  elles  sont  précises  et  les  détails  nombreux; 
il  en  est  de  même  quand  onentre  sur  les  territoires  chinois. 
Au  contraire,  en  approchant  du  H'iokabdja  les  ambiguïtés 
commencent  (différence  des  textes  1,  ^,  3,  4,  et  des  textes 
numérotés  bis),  les  détails  deviennent  rares  et  manquent 
complètement  pour  la  traversée  de  cette  région  où  le  cours 
des  fleuves  a  été  pour  ainsi  dire  perdu  et  où  leurs  tracés 
ont  été  facilement  confondus. 

Les  mêmes  faits  se  sont  produits  dans  toutes  les  régions 
peu  connues  ou  inconnues  des  Chinois.  C'est  ainsi,  qu'après 
avoir  décrit  assez  exactement  la  partie  du  Lan  tsan  kiang  ou 
Mékong  qui  traverse  la  Chine,  la  même  géographie  chinoise 
le  fait  aller  se  jeter  dans  le  golfe  du  Tonkin. 

On  comprend  donc  que,  si  la  géographie  chinoise  doit 
être  considérée  comme  un  document  de  quelque  valeur 
pour  les  régions  que  les  Chinois  connaissent,  et  elle  nous 
a  été  utile  au  Thibet,  elle  ne  peut  faire  foi  quand  il  s'agit 
de  régions  qu'ils  ne  connaissaient  pas,  comme  c'est  ici  le 
cas.  Il  faudrait  être  ignorant  ou  manquer  de  sincérité  pour 
ne  pas  admettre  cette  différence  de  valeur  que  les  textes 
chinois  trahissent  eux-mêmes  par  leurs  ambiguïtés. 

J'ai  assez  souvent  remarqué  que  ceux-mômes  qui  s'ap- 
puient sur  ces  documents  ne  les  avaient  pas  étudiés  à  fond 
ou  les  avaient  interprétés  à  leur  fantaisie:  nous  en  donne- 
rons tout  à  rheure  une  preuve  des  plus  remarquables. 

Si  nous  comparons  les  notes  1,  !2,  3,  4,  et  les  notices  bis 
nous  voyons  que,  malgré  le  vague  des  unes  et  des  autres, 
les  secondes  ne  donnent  aucun  détail,  mais  affirment  très 
nettement  que  le  Tchitom  tchou  et  le  Ken  pou  (Gak  bo)  se 
jettent  dans  le  Yœrou  dzang  bo  qui,  lui,  serait  le  Pin  lang 
kiang.  (D'après  la  géographie  chinoise,  cette  rivière  est  I 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE    SUR  LE  THIBET  ORIENTAL.      393 

rivière  Taping,  affluent  de  riraouady).  Inutile  d'ajouter 
quMl  n'y  a  pas  un  mot  sur  le  cours  du  Yœrou  dzang  bo 
entre  le  défilé  de  Singhian  kialet  le  point  de  la  Birmanie  où 
il  deviendrait  le  Pin  lang  kiang.  Or  la  distance  à  vol  d'oi- 
seau est  de  300  milles  à  travers  une  région  alors  inconnue  !) 

Les  notices  1,  i,  3,  4,  fournissent  au  contraire  quelques 
détails  et  donnent  une  théorie  différente  de  raccordement 
des  fleuves  :  ainsi  le  Yœrou  dzang  bo  en  sortant  du  défilé 
de  Singhian  kial  tourne  au  sud-sud-ouest  pour  entrer  dans 
rinde.  Il  n'est  plus  question  de  jonction  entre  ce  fleuve  et 
les  suivants  :  Ken  pou(Gak  bo)etTchitomtchoUy  assimilés  : 
le  Ken  pou  au  Loung  tchouan  kiang  (rivière  Choucly,  af- 
fluent de  riraouady),  et  le  Tchitom  tchou  à  un  affluent  do 
gauche  du  Loung  tchouan  kiang. 

Ainsi  donc  les  notices  i,  2,  3,4,  laissent  envisager  la 
jonction  du  Yœrou  dzang  bo  avec  le  Brahmapoutre  et  rat- 
tachent le  Ken  pou  (Gak  bo)  et  le  Tchitom  tchou  au  bassin 
de  riraouady;  tandis  que  les  notices  {bis)  affirment  l'iden- 
tité du  Yœrou  dzang  bo  avec  le  Pin  lang  kiang  (affluent  de 
riraouady)  et  font  du  Ken  pou  et  du  Tchitom  tchou  des 
affluents  du  Yœrou  dzang  bo. 

S'il  eût  fallu  choisir  entre  ces  deux  systèmes  absolument 
hypothétiques,  on  aurait  dû  adopter  le  premier  qui  s'écarte 
moins  des  résultats  d'une  reconstitution  mathématique  de  la 
carte  de  d'Anville  ou  de  l'étude  des  documents  les  moins 
inexacts  sur  le  Tbibet. 

Mais  Klaproth  qui  ne  s'était  point  soucié  de  faire  des 
calculs  qui  l'auraient  empêché  d'allonger  de  deux  degrés 
et  demi  vers  l'est  le  tracé  du  Tsan  po,  choisit  le  plus  vague 
des  deux  textes  parce  qu'il  répondait  mieux  à  son  idée  pré- 
conçue sur  la  grandeur  du  Tsan  po;  et  c'est  ainsi  que,  sur 
une  simple  assertion,  d'autant  plus  douteuse  que  la  géo- 
^aphie  chinoise  lui  offrait  ici  une  double  hypothèse,  il 
dessina  ou  bouleversa  la  carte  de  la  partie  sud  du  Thibet. 

La  preuve  qu'il  prétend   faire  de  l'identité   du  Yœrou 


394     MÉMOIBE    GH:OGaAPHIQUE   SUR  LE  TflIBET  ORIENTAL. 

dzang  bo  et  de  Tlraouady  est  basée  sur  des  considérations 
absolument  fausses,  et  personne  n'aurait  dû  s'en  aper- 
cevoir mieux  que  Klaproth  lui-même.  On  peut  en  juger 
(Voir  Magasin  asiatique,  p.  253-257)  en  lisant  le  passage 
relatif  au  Ta  kin  cha  kiang  ou  grand  Kiucha  kiang(Iraou»dy). 

Il  commence  par  dire  que  la  source  du  grand  King  cha 
kiang  (qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  le  King  cha  kiang 
ou  Yaug  tsé  kiang)  se  trouve  dans  la  partie  la  plus  occiden- 
tale du  Thibet,  où  il  sort  des  monts  Kouen  lun,  et  qu'on 
perd  son  cours  à  travers  la  Tartarie  et  le  Thibet,  Aussi,  de 
la  source  il  passe  de  suite  en  Birmanie  ou  il  nous  décrit  le 
cours  d'une  rivière  appelée  également  Ta  kin  cha  kiang, 
dont  le  principal  affluent  de  gauche  serait  le  Pin  lang  kiang. 
A  la  description  du  Ta  kin  cha  kiang  de  la  Birmanie,  des- 
cription suivie  jusqu'à  son  embouchure,  on  reconnaît 
l'Iraouady.  La  description  se  termine  par  cette  phrase  sin- 
gulière :  c<  II  n'y  a  aucun  doute  que  ce  fleuve  ne  soit  le 
Yœrou  dzang  bo  du  Thibet,  ajoutent  les  éditeurs  de  la 
grande  géographie  impériale  chinoise  j),  et  Klaproth  ajoute 
cette  note  surprenante  :  a:  Tout  ceci  démontre  clairement 
l'identité  du  Yœrou  dzang  bo  et  de  Tlraouady  ». 

Pour  tout  géographe  ceci  démontrerait  simplement  que 
Klaproth  et  les  éditeurs  de  la  grande  géographie  impériale 
étaient  faciles  à  contenter  en  fait  de  démonstrations,  ou 
qu'ils  se  moquaient  de  leurs  lecteurs,  à  moins  qu'ils  n'eus- 
sent pas  le  moindre  souvenir  de  ce  qu'ils  avaient  écrit 
eux-mêmes. 

Gomment,  en  effet,  le  Ta  kin  cha  kiang  qui  prend  sa 
source  dans  les  monts  Kuen  iun  (Magasin  asiatique,  p.  253) 
et  le  Yœrou  dzang  bo  qui  prend  sa  source  dans  les  Hima- 
laya {Magasin  asiatique,  p.  308)  peuvent-ils  n'être  qu'un 
seul  et  même  fleuve? 

Riep  n'était  donc  moins  démontré  que  l'identité  du 
Yœrou  dz^ng  bo(Tsan  po)  at  du  Takin  cha  kiang  (Iraouady). 

Nous  n'avions  pas  de  temps  à  perdre,  et  nous  ne  pou- 


MÉMOIRE    GÉoaRAPHIQUE  SUR    IS  THI9ET  ORIENTAL.      395 

vioQs  nous  distraire  à  prendre  constamment  Klaproth  en 
délit  de  démonstrations  imaginaires  et  d'interprétations 
fantaisistes;  mais,  sur  les  questions  les  plus  importantes,  il 
fallait  bien  prouver  notre  appréciation  de  son  travail  soi- 
disant  géographique.  Nous  n'y  reviendrons  plus  maintenant. 

De  ce  qui  vient  d'être  dit,  il  convient  de  tirer  cette 
remarque  :  Si  le  Ta  kin  cba  kiang  était  le  Yœrou  dzang  bo, 
celui-ci  ne  serait  donc  pas  le  Pin  lang  kiang  qui  est  un 
affluent  de  gauche  du  Ta  kin  cha  kiang,  de  sorte  qu'il  y  au- 
rait encore  contradiction  entre  ce  texte  et  )a  notice  (bis). 
Quand  on  rapproche  la  phrase  pleine  d'assurance  des  édi- 
teurs de  la  grande  géographie  ioipériale  des  notices  numé- 
rotées (pis)f  on  se  demande  s'il  ne  faut  pas  voir  ici  l'œuvre 
apocryphe,  et  maladroitement  apocryphe,  d'un  géographe 
fantaisiste  chinois. 

Enfin,  nous  dirons  que  le  Takin  cha  kiang  de  la  Tartarie, 
n'étant  ni  le  Kin  cha  kiang  de  Chine  ni  le  Yœrou  dzang  bo 
du  Thibet,  doit  être  un  des  fleuves  intermédiaires.  Et  si 
l'on  suppose,  vu  l'identité  de  nom,  qu'il  soit  le  Ta  kin  cha 
kiang  de  la  haute  Birmanie  (l'Iraouady)  il  n'y  aurait  au  Thibet 
qu'un  cours  d'eau  auquel  il  pourrait  être  identifié  :  ce  serait 
le  Ken  pou  (Gak  bo). 

Rappelons  ici  que  le  géographe  anglais  Rennel  a  été  le 
premier  à  supposer  que  le  Tsan  po  de  d'Anville  appartenait 
au  bassin  du  Brahmapoutre,  et  que  le  Nou  kiang  (haute 
Salouen)  pouvait  être  l'Iraouady.  Ce  n'était  de  sa  part  que 
simples  suppositions  basées  sur  le  rapprochement  des 
cours  d'eau.  La  seconde  hypothèse  parait  moins  juste  que 
la  première. 

Raccordement  des  fleuves  du  Thibet j  sur  le  parallèle  de 
SS"",  d'après  notre  reconstitution  de  la  carte  de  d'Anville. 
—  Nous  devrions  ici  résumer  tout  ce  que  nous  avons  dit 
sur  chaque  fleuve.  Pour  éviter  de  longues  répétitions 
nous  supposerons  qu'on  Ta  bien  présent  à  l'esprit;  et  l'on 
reconnaitra  que,  de  notre  reconstitution  de  la  carte  de  d'An- 


396     MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE   THIBET  ORIENTAL. 

ville  et  de  Tanalyse  que  nous  avons  faite  des  documents 
thibétains  ou  chinois,  il  ressort  que  : 

l"*  Le  Moun  tchou  coule  de  l'ouest  à  l'est  et  constitue  la 
principale  branche  du  Soubansiri.  Cette  hypothèse  fondée 
sur  la  disposition  orographique  de  la  région  et  sur  la 
notice  1  de  la  géographie  chinoise,  suppose  donc  qu'il  y  a 
eu  confusion  sur  les  cartes  des  Lama  et  de  d'Anville  entre 
le  haut  Moun  tchou  et  la  rivière  passant  à  Tareng  dzong. 
J'ajoute  qu'il  se  peut  que  la  rivière  passant  à  Tareng  dzong 
dépende  soit  du  bassin  de  la  rivière  Monass,  soit  du  bassin 
du  Soubansiri. 

^''Le  Soubansiri  ne  s'étend  pas  dans  le  nord  o^  il  est 
limité  par  la  chaîne  Dak  bo  ou  Tac  po  sira  gang  tsian  ri  et 
par  le  Tsan  po  de  d'Anville. 

3"  Le  Tsan  po  de  d'Anville  n'est  qu'un  afQuent  du  Yœrou 
dzang  bo  ou  vrai  Tsan  po.  Il  coule  à  peu  près  de  l'ouest 
à  Test  et  se  jette  dans  le  Yœrou  dzang  bo  près  de  Dzélagang. 

4°  Le  Tsan  po  ou  Yœrou  dzang  bo  enveloppe  au  nord  le 
Tsan  po  de  d'Anville,  reçoit  le  Niang  tchou  près  de  Gholga 
dzong  et  le  Tsan  po  de  d'Anville  près  de  Dzélagang;  puis 
passant  à  l'est  de  Dzini  (Ghaï)  il  coule  presque  du  nord  au 
sud  dans  le  défilé  Singhian  khial  d'où  il  sort  sous  le  nom  de 
Dihong-Brahmapoutre. 

5°  Les  affluents  principaux  du  Yœrou  dzang  bo  (Dihong 
ou  Brahmapoutre)  sont  à  l'est  :  le  Ba  tchou,  la  rivière  de 
Diraou  dzong,  le  Dihong,  le  Lohit  ou  rivière  de  Brahma- 
kund  avec  ses  affluents  Digourou,  Tidding,  Diri,  Lathi. 

Toutes  ces  rivières  sont,  d'après  ce  que  nous  avons  dit, 
limitées  à  l'est  par  la  chaîne  Anghiri,  Sémaloung  la  et 
Patkaï  qui  ferme  ainsi  à  l'est  le  bassin  du  Brahmapoutre. 

6o  La  rivière  de  L'hari  (Ken  pou  ou  Gak  bo  dzangbo),  coule 
à  Test  de  la  chaîne  précédente  et  va  se  réunir  à  l'une  des 
branches  de  l'Iraouady  nommées  :  Nam  kiou,  Nam  disang, 
Phong  may,  c'est-à-dire  sur  le  parallèle 28"  entre  95*  etOS^^SO'. 

Il  ressort  d'un  travail  spécial  que  nous  avons  fait  sur  la 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE  SUR    LE  THIBET  ORIENTAL.      397 

région  <!omprise  entre  les  méridiens  95"  et  97"  et  les  paral- 
lèles 24'^  et  29°  que  la  rivière  Ghouély  ou  Loung  tchouan 
kiang  ne  se  joint  ni  au  Ken  pou  (Gak  bo)  ni  au  Tchitom 
tchou.  (J'en  dirai  quelques  mots  plus  tard.) 

7°  Le  Lo  tchou  et  le  Man  tchou  se  réunissent  entre  les 
points  Ho  et  H,.  Par  suite  le  Tchodteng  ichou  ou  Tchitom 
tchou  dépend  aussi  du  bassin  de  l'Iraouady,  et  peut  être  le 
cours  supérieur  d'une  des  deux  rivières  suivantes  :  Phong 
mai  ou  Nam  mou  (rivière  Taping  ou  Pinlang  kiang). 

DEUXIÈME  PARTIE 

ACHÈVEMENT    DE    LA   CARTE    DU    THIBET    ORIENTAL 

TIII.  Beetifleation  den  baiisiiis  du  Tehitom  tehou  et  du 

HLen  pou  (Cak  bo). 

Résumé  des  divers  renseignements  recueillis  jusqu'en  1883  sur  la  région 
comprise  entre  la  rivière  de  Bralimakund  et  la  Salouen  (voy.  feuille  de 
construction  n"  3).  —  Position  de  Samé  et  renseignements  hydrogra- 
phiques d'après  les  explorateurs  de  la  Salouen.  —  Position  de  Samé  et 
renseignements  hydrographiques  d'après  les  explorateurs  du  Brahma- 
poutre (Brahmakund).  —  Détermination  des  positions  de  Rima  et  de 
Samé  déduite  des  indications  recueillies  à  Test  et  à  Touest.  —  Rectifi- 
cation des  tracés  du  Tchitom  tchou  et  du  Ken  pou  (Gak  bo). 

L'analyse  des  documents  originaux  nous  a  fourni  des 
résultats  que  nous  avons  encadrés  pour  ainsi  dire  dans  des 
limites  précises  ou  considérées  comme  exactes.  Ce  faisant^ 
nous  avons  tenu  compte  de  tous  les  documents  existants 
jusqu'en  1883,  sauf  dans  la  région  comprise  entre  les  mé- 
ridiens de  95^30'  et  ^T  et  au  sud  de  29*,  région  sur  laquelle, 
à  défaut  de  documents  précis,  nous  avons  des  renseigne- 
ments plus  ou  moins  vagues,  que  nous  allons  étudier.  Mais 
cette  étude  ne  pouvant  être  faite  avec  quelque  soin  sur 
une  carte  à  petite  échelle,  nous  refiorterons  les  résultats 
déjà  obtenus  entre  95"  et  97«  et  les  parallèles  28»  et  29», 

soc.  DE  GKOGR.  —  3«  TRIMESTRE  1887.  YHI.  -^  26 


398      MÊMOmE  GÉOGRAPfilQUE    SUR   LE    tHÎBET  ORIENTAL. 

sur  la  feuille  de  construction  n**  3  (à  échelle  double  des 
autres  cartes).  Nous  y  traçons  également  le  cours  de  la  Sa- 
louen  et  des  divers  branches  del'Iraouady  au  sud  du  28*  de- 
gré d'après  un  travail  spécial  que  j'ai  fait  sur  cette  région, 
travail  que  je  ne  saurais  expliquer  sans  sortir  du  cadre  de 
ce  niémoire. 

Résumé  des  divers  renseignements  recueillis  jusqu'en 
1883  sur  la  région  comprise  entre  la  rivière  de  Brahmakund 
et  la  Salouen.  —  Voyons  maintenant  les  renseignements 
dont  nous  disposions;  nous  ne  les  empruntons,  bien 
entendu,  qu'aux  voyageurs  qui  ont  approché  de  la  région 
en  question  ;  c'est-à-dire  : 

A  Wilcox,  Grifôth,  Rowktt,  Kriek  et  Bouri  et  Cooper  qui 
ont  voyagea  l'ouest  (bassin  de  Brahmapoutre); 

Aux  officiers  anglais,  au  pandit  Alaga^  qui  ont  voyagé  au 
sud  (bassin  Iraouady)  ; 

Aux  missionnaires  français  (particulièrement  Mgr  Desma- 
zures  et  l'abbé  Desgodins)  qui,  depuis  trente  ans,  ont  résidé 
dans  l'est  (bassin  de  la  Salouen). 

En  outre  des  ouvrages  ou  revues  contenant  les  relations 
de  ces  voyageurs,  nous  avons  une  longue  correspondance 
avec  l'abbé  Desgodins  qui  a  bien  vofilu  discuter  avec  nous 
la  plupart  des  hypothèses  que  nous  lui  soumettions  avec 
croquis  à  l'appui.  Ces  discussions  lui  ont  fourni  l'occasion 
de  nous  envoyer  plusieurs  renseignements  que  nous  n'avions 
point  trouvés  dans  ses  publications  ou  qui  modifiaient  ceux 
qu'il  avait  primitivement  donnés. 

Ce  que  nous  chercherons  dans  la  correspondance  de 
l'abbé  Desgodins  ainsi  que  dans  les  relations  des  autres 
voyageurs,  ce  ne  sont  point  les  théories  fantaisistes^  les  sys- 
tèmes hypothétiques  que  nous  trouverions  généralement 
bâtis  sur  des  ressemblances  de  noms,  mais  ce  sont  des  faits 
iiîdubitables  et  des  renseignements  d'un  caractère  précis^ 
mathématique. 
II  est  bien  arrivé  que  des  renseignements  présentant  ce 


MÉIfOlBE  oéOGRAPHIQIlE   ISÛR   LE  tatEHEt    ÔRfENTAL.      399 

caractère  étaient  modifiés  quelque  tetnps  après  et  qu'il  nous 
fallait  à  notre  tour  modifier  notre  travail.  C'est  ainsi  que 
les  indications  successivement  données  sur  la  position  de 
Sanggak  tchoui  dzong,  qui  joue  dans  notre  reconstitution 
du  sud-est  du  Thibet  un  rôle  aussi  important  que  Tsiamdo 
dans  le  nord,  nous  ont  oUigé  à  recotîimencer  souvent  le 
tracé  du  Tchitom  tchou  et  du  Ken  pou  (Gakbo). 

Je  ne  ferai  point  passer  le  lecteur  par  tous  ces  essais,  et 
je  me  bornerai  à  expliquer  le  dernier  tracé  auquel  je 
m'arrêtai  en  4882. 

PosUion  de  Samé  et  renseignements  hydrographiques 
d'après  les  explorateurs  de  la  Salouen.  —  En  allant  de  la 
Salouen  vers  l'ouest,  nons  prendrons  nos  premiers  rensei- 
gnements dans  une  lettre  de  Mgr  Desmazures  à  M.  Bi- 
gandet. 

ce  Dans  cette  région^  dit  Mgr  Desmazures,  à  Fouest  de  la 
Salouen,  appelée  Loutzé  kiang,  à  environ  30  milles,  se 
trouve  une  haute  chaîne  de  montagnes  à  l'ouest  de  laquelle 
coule  une  rivière  peu  considérable  appelée  Koutzé  kiang  ou 
Schété  kiang.  Ëile  entre  att  sud  dans  le  Tumari  sous  le  nom 
deLoung  tchouankiang,  et  joint  l'Iraouadyau  sud  deBhamo. 
La  Koutzé  kiang  prend  sa  source  entre  les  sous-préfectures 
de  Tzarong  et  de  Dzain  ou  Dzayul,  qui  font  partie  de  la  pré- 
fecture thibétaine  Song  nga  kieu  dzong  (Sanggak  fchoui 
dzong). 

1  Entre  la  Koutzé  kiang  et  une  autre  rivière  considérable 
appelée  Oak  bo  dzang  bo  qui  va  se  jeter  dans  Tlraouadj,  il 
y  a  plusieurs  chaînes  de  montagnes  dont  la  direction  géné- 
rale est  nord-est.  Le  Gak  bo  dzang  bo  est  appelé  Ken  pou 
dzang  bo  par  les  Chinois,  et  rivière  Dzain  par  les  riverains 
de  la  Salouen,  parce  quelle  arrose  la  sous-préfecture  thibé- 
taine de  ce  nom. 

>  Dans  la  soud-préfecture  de  Dzain  ou  Dzayul,  selon  les 
ThibétainSj  se  trouve  le  village  de  SatHé  où  fbrent  assassinés 
la»  deux  misÂonHaires  français  Krich  et  Bouri,  en  1854* 


400      MÉMOIKE  GÉOGRAPHIQUE    SUR   LE  TH1B£T  ORIENTAL. 

»  Il  faut  sept  jours  d'mi  voyage  très  pénible  pour  aller  de 
la  Salouen  au  Ken  pou  ou  Gak  bo  ou  rivière  Dzain.  A  deux 
jours  de  Samé  se  trouve  Oua,  dernier  village  thibétain  dans 
la  direction  des  Michemis.  » 

Avant  de  traduire  ces  renseignements  sur  notre  feuille 
n""  3,  il  convient  de  mettre  en  regard  ceux  que  nous  avons 
puisés  à  d'autres  sources. 

L'abbé  Desgodins  affirme  être  allé  en  trois  jours  de  Men- 
kong  à  la  Salouen;  il  ajoute  que  de  Yang  tsa,  sur  le 
Mékong,  à  Lakongra,  sur  la  Salouen ,  les  pèlerins  thibétains 
qui  passent  par  le  mont  Dokéla  ne  mettent  pas  plus  de  trois 
jours. 

(Ces  deux  indications  précises,  certaines,  nous  ont 
d'abord  engagé  à  reporter  encore  de  4  à  5  milles  à  Test  le 
cours  de  la  Salouen  entre  Menkong  et  Tchamoutong.) 

Il  affirme  encore,  de  visUj  qu'à  l'ouest  de  Tcbamou  tong, 
la  frontière  chinoise  suit  la  grande  chaîne  qui  court  nord- 
sud  à  l'ouest  de  la  Salouen,  et  que  de  Tcbamou  tong  à  la 
frontière  chinoise  il  n'y  a  pas  plus  de  deux  jours  de  chemin, 
même  pour  des  porteurs  de  bagages. 

Ces  deux  jours  de  route,  dans  de  pareilles  conditions,  ne 
représentent  certainement  pas  14  milles  en  projection  hori- 
zontale sur  la  carte,  soit  à  peu  près  la  moitié  de  la  distance 
qu'indiquait  Mgr  Desmazures.  Bien  que  le  chiifre  donné  par 
l'abbé  Desgodins  nous  paraisse  un  maximum,  nous  suppo- 
serons cependant  que  la  grande  chaîne  est  à  environ 
20  milles  à  l'ouest  de  la  Salouen  entre  Menkong  et  Tcbamou 
tong,  et  nous  tracerons  à  l'ouest  de  cette  chaîne  la  Koutzé 
kiang  ou  Schété  kiang  qui,  plus  au  sud,  porte  le  nom  de 
Loung  tchouan  kiang  ou  Chouély.  Étant  donnée  son  altitude 
par  la  latitude  de  25°  cette  rivière  ne  peut  être  ni  le  Ken  pou 
ni  le  Tchitom  tchou  :  sa  source  doit  se  trouver  à  peu  près 
par  la  latitude  de  Menkong  sur  le  revers  occidental  de  la 
grande  chaîne  dont  nous  venons  de  parler,  dans  la  sous- 
préfecture  de  Djroupa,  qui  est  bien  située,  ainsi  que  le  dit 


MÉMOIRE    fiKOÛRAPHIQTTE  SUR    LE  THTRET  ORIENTAL.      401 

Mgr  Desmazures,   entre  celles  de  Tsarong  et  de  Dzain 
(Dzayul). 

Mgr  Desmazures  ajoute  qu'au  delà  de  ia  rivière  Koutzé- 
kiang,  il  y  a  plusieurs  chaînes  de  montagnes  courant  nord 
et  sud,  direction  probablement  exacte,  car  toutes  les  rivières 
que  nous  connaissons  déjà  :  Mékong,  Sabuen,  Koutzé  kiang, 
Nam  disong,  Nam  kio  ou  Nam  tchou  ont  cette  direction 
générale. 

C'est  derrière  ces  chaînes  de  montagnes  —  Mgr  Desma- 
zures ne  nous  dit  pas  combien  il  y  en  a  —  et,  par  consé- 
quent, sans  communication  avec  la  Kontzé  kiang,  que 
coulerait  la  rivière  Ken  pou  gak  bo  ou  Dzayul,  qui  traverse 
la  sous-préfecture  de  ce  nom. 

(Nous  remarquerons  ici  que  lenom  de  uDzayul  tchou»  ou 
Dza  tchou,  rivière  du  Dzayul,  est  un  nom  qui  s'applique  et 
a  été  appliqué  à  tous  les  cours  d'eau  qui  arrosent  cette  sous- 
préfecture,  et  que  Mgr  Desmazures,  en  disant  que  Samé  se 
trouve  dans  cette  sous-préfecture,  ne  précise  pas  sur  quelle 
rivière  du  Dzayul  est  le  susdit  village.) 

L'abbé  Desgodins,  aprèsavoir  placé  sur  ses  cartes  Song  nga 
Kieu  dzong  (Sanggak  tchoui  dzong)  à  cinq  jours  de  marche 
à  Touest  de  Menkong,  a  écrit  que  cette  localité  se  trouvait 
à  environ  sept  jours  de  marche  dans  le  nord-ouest  de  Men- 
kong, soit  49  à  50  milles.  Cooper  indique  aussi  ïa  direction 
nord- ouest  de  Bonga  à  Sanggak  tchoui  dzong,  et  ajoute 
qu'il  faut  dix-huit  jours  pour  aller  de  Bathang  à  Samé,  soit 
six  à  sept  jours  de  Menkong  à  Samé. 

L'abbé  Desgodins  dit  encore  qu'il  faut  à  peu  près  cinq 
ou  six  jours  pour  aller  de  Sanggak  Tchoui  dzong  à  la  sous- 
préfecture  de  Dzayul. 

Cette  sous-préfecture  étant  comprise  entre  les  directions 
ouest  et  sud  par  rapport  à  Sanggak  tchoui  dzong,  et  à  en- 
viron 40  milles  de  cette  localité,  le  bassin  de  notre  Lo  tchou 
et  notre  Ken  pou  Gak  bo  doivent  être  dans  le  Dzayul. 

L'abbë  Desgodins  affirme  qu'il  faut  sept  jours  pour  aller 


402      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE    SUR  LE  TBIBET  ORIENTAL. 

deMen  kong  à  Rima  ou  Roemah  située  dans  le  voisinage  de 
Samé,  qui  est  sur  la  route  de  TAssam. 

Rima  serait  donc  à  environ  49  milles  de  Men  kong,  ce  qui, 
en  supposant  une  direction  ouest,  placerait  ce  village  près 
de  Sj  sur  notre  Lo  tchou  ou  sur  son  affluent  le  Dza  tchou. 
Nous  remarquerons  que  Mgr  Desmazures  disait  qu'il  fal- 
lait sept  jours  d'un  voyage  très  pénible  pour  aller  de  la  Sa- 
louen  au  Ken  pou  (Gak  bo)  qu^il  appelle  aussi  Dzaii^  ou  Dza 
tchou.  Pour  qu'il  en  fût  ainsi,  il  faudrait  que  le  Ken  pou 
vînt  atteindre  la  longitude  de  95«20'  par  la  latitude  de  SS^'âO' 
environ,  ou  rejoignît  ici  le  Lo  tchou,  ou  enfin  que  le  cours 
du  Lo  tchou  fût  aussi  reporté  plus  à  Test. 

Or,  la  jonction  du  Ken  pou  et  du  Tchitom  tchou  ne  peut 
se  faire  que  beaucoup  plus  au  sud  d'après  tout  ce  que  nous 
avons  expliqué  dans  la  première  partie  de  ce  mémoire  ;  et, 
d'autre  part,  si  nous  reportions  plus  à  Test  le  cours  du  Lo 
tchou^  nous  nous  heurterions  à  la  chaîne  de  montagnes  qui, 
d'après  Mgr  Desmazures,  ferme  à  l'ouest  le  bassin  de  la  Kou- 
tzé  kiang. 

Gomme  les  distances  indiquées  par  renseignement  ou  de 
la  façon  susdite  sont  toujours  trop  grandes,  et  que  celle-ci  se- 
rait beaucoup  trop  faible,  il  ne  nous  reste  plus  qu'à  suppo- 
ser que  la  rivière  indiquée  à  Mgr  Desmazures  sous  le  nom 
de  Dzain  ou  Dzayul  était  le  Dza  tchou,  affluent  du  Lo  tchou, 
et  non  le  Ken  pou  (Gak  bo)  ;  cela  paraît  d'autant  plus  certain 
quand  on  remarque  que  son  chiffre  de  sept  jours  de  marche 
est  donné  entre  deux  phrases  oti  il  est  question  de  Samé 
dont  la  distance  à  Menkong  est  bien  telle  d'après  Cooper  et 
l'abbé  Desgodins. 

Notons  enfin  que  Mgr  Desmazures  dit  que  le  Ken  pou  (Gak 
bo)  se  jette  dans  l'Iraouady,  et  que  l'abbé  Desgodins,  avant 
de  quitter  le  Thibet,  affirmait,  d'après  tous  les  indigèries 
consultés,  que  les  rivières  du  Dzayul  coulaient  à  l'Iraouady 
et  non  au  Brahmapoutre.  Il  est  vrai  que  le  séjour  de  l'Inde  a 
influencé  les  souvenirs  du  vaillant  missionnaire  explorateur 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE   THIBET  ORIENTAL.      403 

et  Ta  porté,  lui  aussi,  à  appliquer  à  la  géographie  la  théorie 
des  opinions  fiuçcessives  ;  mais  comme  la  géographie  diplo- 
matique des  Anglais  ne  m'inspire  pas  confiance  (on  en 
verra  plus  loin  la  raison),  je  m'en  rapporte  aux  renseigna- 
ments  que  l'abbé  Desgodins  dx)anait  quand  il  voyageait  antre 
le  Mékong  et  la  Salouen* 

Ainsi  donc,  d'après  les  renseignements  des  explorateurs  du 
Lan  tsan  kiang  et  de  la  Salouen  : 

1"  Samé  est  à  environ  50  milles  dans  l'ouest  de  Meokong; 
soit  en  S^  sur  le  Dza  tchou  ou  sur  le  du  Lo  tchou; 

2»  Les  rivières  du  Dzajul  (bassin  Tchitom  tchou  et  Ken- 
pou  (Gak  bo  dzwg  bo)  vont  se  jeter  à  l'Iraouady  et  non  au 
Brahmakund* 

Position  de  Samé  et  renseignements  hydrographiques  d'au- 
près les  explorateurs  du  Brahmapoutre. —  Voyons  mainte- 
nant quels  renseignements  nous  donneront  les  voyageurs  qui 
se  sont  avancés  dans  l'est  en  remontant  la  rivière  de  Brah- 
makund. 

Le  premier  de  ces  voyageurs,  Wilcox,  remonta  la  rivière  de 
Brahmakund  à  quelques  kilomètres  en  amont  du  village  de 
Jingsha. 

Le  premier,  en  1826,  il  traça  par  renseignement  le  proton* 
gament  de  la  rivière  de  Brahmakund,  que  nous  avons  indiqué 
en  pointillé  sur  notre  feuille  3.  On  voit  que,  d'après  ces 
renseignement6,cette  rivière  aurait  deux  sources  principales, 
laTaloudinget  la  Talouka^;et  Wilcox  prolongeait  le  cours 
de  celle-ci  jusque  par  28*^30'  de  latitude,  ise  qui  la  ferait 
rejoindre  notre  Ken  pou  (Gak  bo)  et  même  notre  Lo  tchou. 

Il  est  évident  que  si  ces  indications  étaient  exactes,  nous 
n'aurions  plus  qu'à  déclarer  que  le  Ken  pou  et  le  Lo  tchou 
sont  des  affluents  du  Brahmapoutre  ;  mais  Wilcox  lui-même 
ne  les  a  données  que  pour  ce  qu'elles  valaient.  Bans  son 
texte  y  il  dit  que  la  rivière  de  Brahmakund  vient  de  Vest,  au 

1.  Noms  80U8  lesquels  les  indigènes  questionnés  par  Vilcox  désignaient 
évidemment  le  Man  tchou  et  le  Lo  tchou. 


40i      MÉMOIRE    OÉOGRAPHIOUE   SUR   LE   THIRRT   ORIENTAL. 

sud  des  montagnes  neigeuses.  Pourquoi  donc,  sur  son  rro- 
quiSy  avoir  fait  venir  la  Talouka  du  nord-est  ? 

Depuis  Wilcox  jusqu'à  présent,  toutes  les  cartes  ont 
reproduit  ce  tracé  ;  mais  si  Wilcox  était  excusable  de  tra- 
duire sur  une  carte  des  renseignements  incertains  qu'aucun 
autre  document  ne  contredisait  à  cette  époque,  on  va  voir 
que  ses  successeurs  auraient  dû  modifier  considérablement 
son  tracé. 

En  1837,  G  ri  ffith  remonte  la  rivière  de  Brahmakund  un  peu 
en  amont  de  Jingsha,  premier  village  michemi;  et  il  prétend 
que  le  cbef  du  village  de  Primsong  où  il  s'est  arrêté  lui  a 
dit  :  ((  Au-dessus  du  confluent  du  Galoum,  la  rivière  de 
Brahmakund  n'est  plus  qu'un  cours  d'eau  insignifiant.  » 

En  1844  ,1e  lieutenant  Rowlatt  remonte  la  rivière  deBrah- 
makund  jusqu'à  son  confluent  avec  la  rivière  Dou,  et  il 
déclare  qu'à  30  milles  en  amont  «  la  rivière  de  Brahmakund 
n'est  plus  qu'un  insignifiant  torrent  de  montagne.  » 

On  sait  que  les  deux  missionnaires  français  Krick  et  Bouri 
furent  assassinés  en  1854  à  Samé.  En  1852  ils  avaient  fait 
un  premier  voyage  de  la  rivière  de  Brahmakund  à  Samé.  De 
leurrelation  j'extrais  les  renseignements  suivants: 

c(  1^  A  5  ou  6  kilomètres  à  Vest  de  Jingsha,  la  rivière 
Pramo  vient  du  nord-ouesl  se  jeter  dans  le  Brahmapoutre  ; 

»  2°  Le  jour  suivant  on  arrive  au  village  Michemi  de  Kotta; 

))  3°  A  une  autre  journée  de  marche  se  trouve  le  confluent 
du  Brahmapoutre  et  de  l'Ispack,  qui  vient  du  nord-ouesi; 
puis  on  arrive  à  Oualong,  premier  village  thibétain.  A  partir 
de  Oualong,  la  vallée  s'élargit  sur  les  deux  rives  du  Brah- 
mapoutre ; 

))  4o  A  deux  jours  au  delà  de  Oualong  on  arrive  à  Sommeu 
(Samé).  A  5  ou  6  kilomètres  au  nord  de  Samé  se  trouve 
Rima  (Uoema),  au  confluent  du  Brahmapoutre  et  d'une  autre 
rivière  qui  vient  du  nord-est.  Le  Brahmapoutre  coule  ici 
du  nord  au  sud  entre  de  hautes  montagnes  parallèles  qui 
l'encadrent  de  tous  côtés; 


MÉMOIRE   CKOr.RAPHlOÎTE    SUR    LE    TTIIBET  ORIENTAL.       iOf) 

»  5"  Au  mois  de  février  4852,  nous  lûmes  obligés  de  quitter 
Sommeu  (Samé).  Quatre  hommes  se  chargèrent  de  nos 
hottes,  et  nous  reprîmes  la  direction  des  montagnes.  » 

Ce  dernier  extrait  n'est  pas  moins  important  que  les  pré- 
cédents. Pas  un  géographe  sérieux  qui  aura  fait  de  l'explo- 
ration ne  lira  la  relation  des  PP.  Krick  et  Bouri  sans  être 
certain  qu'ils  n'ont  pas  suivi  du  tout  leur  Brahmapoutre  ou 
la  rivière  Brahmakund  entre  Jingsha  et  Samé;  et  le  dernier 
extrait  en  est  l'aveu.  A  chaque  page  on  voit  les  deux 
missionnaires  escaladant  ou  descendant  des  montagnes 
énormes  au  milieu  desquelles  ils  se  trouvent  perdus.  Pour 
eux,  tous  les  torrents  qu'ils  rencontrent  sont  des  affluents 
du  Brahmapoutre  ou  le  Brahmapoutre  lui-même.  Mais  la 
preuve  ?  Non  seulement  celte  preuve  n'existe  pas  :  mais 
encore,  avec  quelque  habitude  de  lire  en  explorateur  des 
documents  géographiques,  on  trouve  des  indications  qui  font 
toujours  supposer  qu'on  passe  d'un  bassin  à  un  autre,  mal- 
gré que  le  brave  missionnaire  cite  toujours  le  nom  du  Brah- 
mapoutre. C'est  bien,  en  effet,  à  travers  les  montagnes  des 
Michemis  que  le  voyage  a  été  fait  à  l'aller  et  au  retour  ;  et 
quiconque  a  voyagé  en  pays  de  montagnes,  môme  infini- 
ment moins  hautes,  ne  s'étonnera  pas  qu'on  puisse  très  faci- 
lement y  confondre  les  torrents  et  les  rivières  qu'on  y  ren- 
contre. 

Ce  que  nous  devons  surtout  retenir  de  cette  relation  ce 
sont  les  distances  : 

De  Jingsha  à  Oualong,  trois  jours,  soit  21  milles  sur  la 
carte  ; 

De  Oualong  à  Samé,  deux  jours,  soit  44  milles  sur  la  carte; 

Ou  de  Jingsha  à  Samé,  cinq  jours,  soit  35  milles  sur  la 
carte . 

De  Jingsha,  un  arc  decercle  de  35  milles  viendrait  rejoindre 
à  l'est  l'extrémité  du  Nam  kiou  (Iraouady).  Si  donc  la  direc- 
tion était  l'est  entre  Jingsha  et  Samé,  cette  dernière  localité 
se  trouverait  sur  l'Iraouady, 


406     MÉMOIHE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE    THIBET  ORIENTAL. 

Supposons  que  la  direction  de  Samé  soit  un  peu  plus 
septentrionale,  et  nous  placerons  le  Samé  du  P.  Krick  par 
environ  28°  1  Of  et  %""  est.  Rima  se  trouverait  un  peu  plus  au 
nord,  et  sa  distance  à  Jingsha  serait  double  de  celle  qu'avait 
indiquée  le  croquis  de  Wilcox. 

Notons  encore  que  Rima  serait  ainsi  dans  Talignemenide 
notre  Ken  pou  (Gak  bo);  et,  comme  de  Samé  le  fleuve  coule 
au  sud,  il  se  trouve  ici  à  moins  de  10  milles  du  Nam  kiou 
ou  du  Nam  disong  qui  semble  en  être  le  prolongement 
naturel,  tandis  qu'un  brusque  détour  vers  Touest  est  non 
seulement  une  bypothèse  douteuse,  mais  encore  une  hypo- 
thèse contraire  au  caractère  orographique  de  la  région. 

En  1870,  Cooper  essaya  de  passer  de  i'Ass^m  au  Ttûbet.  U 
suivit  à  peu  près  la  même  voie  que  Krick  et  Bouri  à  travers 
les  montagnes  des  Michemis,  pour  arriver,  dit-il,  à  Proum» 
premier  village  thibétainy  situé  à  20  milles  de  Rima. 

Nous  avons  vu  précédemment  que  le  premier  poste  thi- 
bétain  à  la  frontière  des  Michemis  était  Oua  ou  Oualong. 
Oualong  et  Proun  sont-ils  deux  noms  différents  donnés  au 
même  village  ?  L'un  d'eux  est-il  le  nom  du  chef  du  village  ? 
Y  a*t-il  deux  villages  voisins  qu'on  puisse  considérer  comme 
premier  poste  à  cette  frontière?  Quoi  qu'il  en  soit,  la  position 
que  Cooper  assigne  à  Proun  par  rapport  à  Rima  est  à  peu 
près  celle  de  Oua  ou  Oualong  d'après  Mgr  Desmazures  et  le 
P.  Krick. 

On  sait  enfin  qu'un  chef  Khamti,  envoyé  d'Assam  à  Rima 
en  1869,  mit  huit  jours  pour  se  rendre  des  environs  de 
Jingsha  à  Rima.  On  prétend  que  ce  chef  Khamti  aurait  suivi 
la  rivière  de  Bramakund  ;  mais  rien  n'est  moins  certain,  et 
la  remarque  que  nous  faisions  à  propos  du  voyage  de 
MM.  Krick  et  Bouri  s'applique  également  à  celui  du  Khamti. 
Presque  tous  les  voyageurs  qui  se  sont  avancés  de  ce  côté 
ont  déclaré,  soit  pour  s'en  être  assurés  par  eux-mêmes,  soit 
d'après  les  indigènes,  que  les  rives  du  torrent  de  Brahma- 
kund  en  amont  de  Jingsha  étaient  impraticables.  Les  sen- 


XÉMOiaE  GéOéSMkPBlQUIù   SUE  LE  •raiBET  ORIEKTAL.      407 

tiers  sont  au  nord  ou  au  sud  de  ce  torrent  que  Ton  perd  et 
qui  se  perd  au  milieu  d'un  fouillis  de  montagnes  ;  et  quand, 
à  travers  ces  montagnes,  on  rencontre  un  torrent,  celui-ci 
est  orienté  nord-ouest —  sud-est.  Telle  est  l'impression  qui 
ressort  de  la  lecture  attentive  des  documents. 

Sans  doute,  les  indigènes  à  qui  Ton  demande  d'où  vient  la 
rivière  de  Bramakund  peuvent  indiquer  Test  ou  la  direction 
de  Samé  :  mais  cela  ne  veut  pas  dire  qu'elle  y  passe.  Il  ne 
faut  done  pas  poser  en  fait  exact,  acquis,  ce  dont  personne, 
sans  exception,  n'a  encore  pu  s'assurer,  surtout  quand  ce  fait 
serait  en  opposition  avec  le  caractère  hydrographique  et 
orographique  de  la  région.  Nous  savons,  en  effet,  que  les 
cours  d'eau  dirigés  du  nord-ouest  au  sud-est  au  Thibet 
viennent  ici  faire  un  coude  vers  le  sud  et  continuent  assez 
longtemps  à  suivre  cette  direction,  identique  à  celle   des 
chaînes  de  montagnes.  Celle  qui  borne  à  l'ouest  le  Ken  pou 
(Gak  bo)  doit  probablement  couper  le  28"  degré  par  environ 
95**  de  longitude,  ce  qui  laisserait  à  la  rivière  de  Brah- 
makund  un  développement  un  peu  plus  grand  que  celui  des 
autres  affluents  du  Yœrou  dzang  bo  :   Ba  tchou,  rivière 
Dimou,  Dibong,  etc.  ;  mais  son  cours  paraît  entièrement 
limité  à  l'est  par  le  prolongement  de  la  chaîne  Sémaloung 
la  et  sa  jonction  avec  les  Pat  kai.  En  regard  de  cette  hypo- 
thèse très  fondée,  on  ne  peut  placer  qu'un  fait  absolument 
douteux  et  même  contredit  formellement  par  les  déclara- 
tions de  Griffîth  et  Rowlatt. 

Nous  n'emprunterons  donc  au  chef  Khamti  que  l'indica- 
tion des  huit  jours  de  marche  qu'il  y  aurait  jusqu'à  Rima, 
soit  56  milles  ou  50  milles  environ  pour  Samé,  qui  serait 
ainsi  en  Sj.  Nous  sommes  loin,  on  le  voit,  du  croquis  hypo- 
thétique de  Wilcox  dont  il  n'y  a  plus  lieu  de  tenir  compte^ 
car  maintenant  nous  sommes  convaincu  que  son  tracé  de 
rivière  ne  devait  indiquer  qu'une  direction  de  route. 

Détermination  des  positions  de  Rima  et  de  Samé  d'après 
la  comparaison  des  indications  recueillies  à  Test  et  à  P ouest. 


408      MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE    SUR   LE   THIBET   ORIENTAL. 

—  Comparons  mainlenant  les  données  recueillies  à  l'est  et 
h  Toiiest. 

A  l'est,  on  est  d'accord  pour  affirmer  que  les  rivières  du 
Dzayul  dépendent  du  basssin  de  Tlraouady. 

A  l'ouest,  les  uns  soutiennent  que  la  rivière  de.Bramakund, 
ou,  si  Ton  veut,  le  Brahmapoutre,  n'est  plus  qu'un  torrent 
insignifiant  à  partir  de  Jingsha  ;  d'autres  se  figurent  que 
cette  rivière  vient  de  Samé. 

A  l'est,  on  est  d'accord  pour  fixer  Samé  à  sept  jours  de 
Menkongou  en  S^. 

A  l'ouest,  Wilcox  place  d'abord  Rima  à  20  milles  de 
Jingsha;  Krick  le  met  ensuite  à  35  milles;  enfin,  d'après  les 
indications  du  chef  Khamti,  il  en  serait  à  52  milles. 

L'accord  des  renseignements  obtenus  à  Test  et  le  sens  des 
indications  recueillies  à  l'ouest  nous  préviennent  en  faveur 
des  premiers. 

Cependant,  contentons-nous  de  prendre  la  moyenne  entre 
les  positions  R^  R^  et  S^  Sg  et  nous  ne  commettrons  pas  sans 
doute  une  très  forte  erreur  en  fixant  la  position  de  Rima  au 
point  RX28025'  el  95M8')  et  celle  de  Samé  en  S.  par  28M0' 
et  95''18'.  Nous  placerons  enfin  Oualong  à  deux  jours  ou 
environ  14  milles  dans  le  sud-ouest  de  Samé. 

Rectification  des  tracés  du  Tchitom  tchou  et  du  Ken  pou 
(Gakho).  —  Avant  d'aller  plus  loin,  il  convient  de  modifier 
notre  feuille  n""  3,  d'après  les  résultats  que  nous  venons 
d'obtenir. 

Nous  eflacerons  d'abord  le  tracé  hypothétique  de  Wilcox 
en  amont  de  Jingsha. 

Passons  ensuite  à  la  grande  rivière  que  Krick  prend  pour 
le  Brahmapoutre  et  qui  (formée  par  deux  cours  d'eau  :  l'un 
venant  du  nord-ouest,  l'autre  du  nord-est)  coule  au  sud  en 
aval  de  Rima.  Dans  ce  système  il  nous  est  impossible  de  ne 
pas  reconnattre  le  Tchitom  tchouformé  par  le  Lo  tchou  et 

1.  Sur  la  feuille  de  construction  n®  3,  au  lieu  des  lettres  R  et  S,  on 
a  mis  les  signos  A  et  en  regard  les  noms  Rima  et  Samé. 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE    SUR   LE  TUIBËT  ORIENTAL.      409 

le  Man  tchou  ;  d'autant  plus  que  notre  position  de  Rima  est 
précisément  tombée  sur  notre  tracé  du  Lo  tchou  (confondu 
à  tort  par  Mgr  Desmazures  avec  le  Ken  pou-Gak  bo). 

Qu'en  concluerons-nous,  sinon  que  notre  point  H  doit  se 
confondre  avec  R  et  que  nous  devrons  modifier  en  consé- 
quence le  tracé  du  Man  tchou  et  de  son  affluent  Teya  tchou 
entre  Rima  et  Sanggak  tchoui  dzong . 

Notre  tracé  du  Lo  tchou  devra  être  simplement  raccourci. 
Au  lieu  de T  H  il  deviendra  T  R^ 

Le  Tchitom  tchou  ou  Tchodhteng  tchou  sera  représenté 
par  la  ligne  RS'  prolongée  de  3  à4  milles  dans  la  direction 
du  sud;  et  le  confluent  du  Lo  tchou  avec  le  Dza  tchou  devra 
être  reporté  au  nord  de  28"30'.  (  Voy.  feuille  n«  3,  les  lignes 
de  tirets  remplaçant  les  lignes  poîntiilées  du  premier  tracé.) 

Pouvons-nous  modifier  aussi  notre  tracé  du  Ken  pou  (Gak 
bo)?  Nous  avons  reconnu  que  Mgr  Desmazures  avait  dû  con- 
fondre ce  fleuve  avec  le  Tchitom  tchou  quand  il  écrivait  que, 
de  la  Salouen,  on  pouvait  l'atteindre  en  sept  jours. 

Nous  n'avons  donc  aucune  donnée  nouvelle  sur  le  Gakbo, 
si  ce  n'est  l'interprétation  incertaine  de  la  remarque  faite 
par  le  P.  Krick  que  :  près  de  Oua  ou  Oualong  se  trouve  le 
confluent  du  soi-disant  Brahmapoutre  avec  un  fort  cours 
d'eau,  Is  pack,  peut-être  Dis  gak,  venant  du  nord-ouest  [Is  ou 
Di  signifient  «  cours  d'eau  »]. 

Étant  donné  que  le  Ken  pou  (Gak  bo)  est  dirigé  suivant 
CF  ou  suivant  GK  (pour  conserver  sa  distance  relative 
au  Dza  tchou),  et  que  sa  direction  doit  le  faire  passer  à 
Qualong,  pouvons-nous  supposer  que  le  Gak  bo  et  l'Is  pak 
ou  Dis  gak  sont  le  même  fleuve  ?  Qu'il  reçoive  ici  un  affluent 
du  nord-est  ou  de  l'est,  et  qu'il  fasse  un  détour  d'un  mille 
à  l'ouest  derrière  une  montagne  pour  reprendre  ensuite  sa 

1.  Voir  la  note  de  la  page  précédente  au  sujet  des  points  R  et  S  re- 
présentés sur  la  feuille  de  construction  n**  3  par  les  signes  A  accompagnés 
des  noms  Rima  et  Samé, 

2.  Ibid. 


MO     MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  StJR  LE  THIBEt  ORlENfAL. 

diFeclion  naturelle  vers  le  sud-efst  et  le  sud,  rien  n'est  moins 
impossible  et  le  P.  Rrick  a  bien  pu  croire  que  le  fleuve  qui 
disparaissait  ainsi  à  l'ouest  était  le  Brahmapoutre. 

Quant  à  moi,  sans  attacher  de  valeur  à  l'interprétation 
que  je  viens  de  faire,  je  n'y  trouve  aucun  fait  contraire  aux 
conséquences  des  considérations  générales  hydrographiques 
et  orographiques  que  j'ai  exposées,  et  c'est  uniquement  sur 
elles  que  j'appuie  ma  conviction  que  le  Ken  pou  (Gak  bo) 
doit  passer  aux  environs  deOnalong;  ou,  pour  être  plus 
précis,  qu'il  doit  atteindre  le  parallèle  de  28«  10'  par  95^  10' 
environ,  c'est-à-dire  en  un  point  qui  n'est  pas  à  10  milles  au 
nord  des  points  où  nous  arrêtons  actuellement  le  tracé  des 
branches  occidentales  de  Tlraouady. 

IX.  CoHlimMrtion  d«  no»  Identlllcattoii»  de*  fleitireë  du 
Thib«t  avec  eeux  de  l'inde  et  de  la  Bti*iimale. 

Renseignements  recueillis  sur  le  bassin  de  Tlraouady  au  sud  du 
48®  degré.  —  Identification  du  Tchitora  tchou  et  du  Phong  mai.  — 
Identification  du  Ken  pou  (Gak  bo)  et  du  Nam  kiou.  —  Renseignements 
moins  précis  sur  Tlraouady.  —  Identification  des  fleuves  du  Thibet  avec 
ceux  de  Tlnde  et  de  la  Birmanie. 

Renseignements  recueillis  au  sud  du  28'  degré  (bassin  de 
VIraouady.)  —  Jusqu'à  présent  Wilcox  est  le  voyageur 
européen  qui  ait  atteint  le  point  le  plus  septentrional  de 
l'Iraouady  (branche  Nam  kiou  ou  Nam  tchou)  au  sud  du 
28"  degré.  On  sait  qu'il  a  donné  pour  Man  ki*  une  latitude 
de  27«29'16\ 

Au  sujet  des  autres; branches  de  Tlraouadv,  il  obtint  des 
indigènes  quelques  renseignements  qu'il  traduisit  sur  sa 
carte  par  un  tracé  hypothétique  des  rivières  Nam  disang  et 
Pong  mai.  On  appelle  aussi  cette  dernière  rivière  Sin  mai  et 
Shou  tchou  mai  kha.  Après  Wilcox,  d'autres  voyageurs  l'ont 

1 .  Le  nom  est  quelquefois  orthographié  «  Man  chi  »  mais  il  se  prononce 
Man  ki. 


MÉMOIRE    GÉOGRAraïQtE  SUR  LE  THlBET  ORIENTAL.      4ii 

appelée  Sgin  mai,  Seng  kha,  Nam  Bonn.  Nous  verrons  que 
ces  différents  noms  répondent  à  deuxeOiirs  d'eau  différents  : 
le  Phong  mai  ou  Sengkha,  et  leTchou  mékhaonNam  Bonn 
on  Ponn.  SuîTant  que  les  rivières  de  cette  région  sqj^t 
nommées  par  les  Miehemis,  les  Singphos,  les  Birmans,  etc. 
leurs  noms  sont  différents,  mais  ces  noms  ont  à  peu  près  la 
même  signification  :  eau,  rivière,  on  grande  et  petite  eau. 

Ainsi  une  des  branches  de  l'Iraouady  est  appelée  :  Myit  gyi, 
Mali  kba,  Nam  kiou  long,  et  ces  mots  ont  la  même  signi- 
fication, ((  grand  fleuve  »,  en  birman,  M ichemi  et  Sing  pho  ou 
Kakyen. 

Une  autre  branche  est  au  contraire  appelée  Myit  ngé, 
Mékha,  Nam  kiou,  et  ces  mots  ont  la  même  signification  : 
petit  fleuve.  Quelques  autres  locutions  signifient  simple- 
ment la  rivière  rivière,  le  même  mot  étant  emprunté  à 
deux  idiomes  différents. 

Ces  noms  nous  fixeraient  à  peu  près  sur  l'importance  re- 
lative des  cours  d'eau;  mais  c'est  leur  position  que  nous 
cherchons.  Nous  n'essayerons  pas  non  plus  de  trouver  dans 
la  ressemblance  plus  ou  moins  grande  de  leurs  noms  avec 
ceux  d'autres  fleuves  ou  localités  des  indications  qui  n'ont 
rien  de  probant.  Dans  tout  pays  les  mots,  comme  les  indi* 
vicitss,  ont  un  air  de  famille.  Pour  l'étranger  ils  se  ressem- 
blent tous,  et  c'est  faire  de  la  géographie  ou  de  l'anthropo- 
logie de  fantaisie  que  de  bâtir  des  systèmes  sur  de  telles 
indications,  à  moins  qu'elles  ne  soient  corroborées  par 
d'autres  données. 

Ainsi,  de  ce  qu'une  branche  de  Tlraouady,  le  Phong  mai, 
porte  aussi  le  nom  de  Seng  kha,  nous  ne  concluerons  pas 
tout  de  suite  que  cette  rivière  est  la  même  qui  passe  à  Sang 
gak  tchoui  dzong.  Seng  kha  est  formé  de  deux  mots  qui 
appartîennetit  à  deux  idiomes  différents  et  signifiant  chacun 
€  rivière  i»,  Sanggàk  tehoui  dzong  (car  telle  est  d'après 
Klaproth  l'orthographe  de  cette  loealHé)  veut  dire  «ville  de 
la  mystérieuse  doctrine  de  Bouddha  » . 


4l!2      MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR   LE    THIBËT   ORIENTAL. 

Malgré  le  rapport  éloigné  des  significations^  admettons 
que  les  sons  se  confondent  et  que  les  indigènes  aient  préci- 
sément voulu  donner  à  la  rivière  le  nom  de  la  ville.  S'en- 
su^t-il  forcément  que  la  rivière  Seng  kha  passe  à  Sanggak? 
Gela  est  possible  ;  mais  il  est  également  possible,  et  nous 
avons  vu  ailleurs  des  preuves  de  faits  de  ce  genre,  que  la 
rivière  Seng  kha  se  trouve  dans  la  direction  que  suivent  les 
indigènes  pour  se  rendre  à  Sanggak  tchoui  dzong  sans  que, 
pour  cela,  elle  soit  le  même  cours  d'eau  qui  passe  dans  celte 
localité. 

Si  j'ai  insisté  sur  ces  questions  d'orthographe  et  de  res- 
semblance  de  mots,  c'est  que,  jusqu'à  présent,  toutes  les 
hypothèses  géographiques  sur  cette  région  n'ont  eu  que  cette 
base  (ou  des  rapprochements  entre  les  débits  des  cours  d'eau, 
question  que  nous  traiterons  plus  loin). 

Laissant  donc  de  côté  les  identifications  basées  sur  des 
noms,  nous  continuerons,  suivant  notre  système,  à  ne 
demander  aux  textes  des  voyageurs  que  des  indications  pour 
ainsi  dire  mathématiques. 

Identification  du  Tcthitom  tchou  et  duPhong  mai.  —  Sur 
sa  carte  Wilcox  place  le  confluent  du  Nam  disang  et  du  Nam 
kiou  par  25^  AO'  ;  et  trace  le  Nam  disang  à  une  dizaine  de 
milles  à  l'est  du  Nam  kiou.  Plus  à  Test,  à  environ  60  milles 
du  Nam  kiou,  il  trace  le  Phongmaî  ou  Shu  mai  et  lui  fait  re- 
joindre le  Nam  kiou  par  environ  25  degrés  de  latitude,  tandis 
que  son  texte  indique  que  :  le  confluent  se  trouve  à  deux 
journées  au-dessus  de  la  rivière  de  Maing  koung. 

Plus  tard,  Hannay  plaça  le  même  confluent  par  26  degrés 
de  latitude. 

Récemment  le  Pandit  Alaga  plaça  par  25"*  46'  le  confluent 
d'une  rivière  Mékha  dont  la  source  se  trouverait  à  60  milles 
dans  le  nord  de  Maing  koung  (soit  par  environ  27®  10')  et  il 
place  la  rivière  de  Maing  koung  par  26<'  08'. 

Si,  comme  le  dit  Wilcox,  le  confluent  du  Nam  kiou  et  du 
Phong  mai  se  ti  ouve  à  deux  journées  au-dessus  de  la  rivière 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR   LE  THIBET  ORIENTAL.       413 

de  Maing  koung,  nous  pouvons  admettre  qu'il  se  trouve  par 
26*  28'  environ,  et  que,  de  ce  point,  il  incline  légèrement  à 
l'est  pour  passer  k  une  journée  de  marche  du  Mékha. 

Le  Phong  mai  coulerait  donc  à  peu  de  distance  entre  le 
Nam  disang  et  le  Mékha;  et,  puisqu'ici,  la  direction  générale 
des  montagnes  et  des  fleuves  entre  la  Salouen  et  le  Nam 
kiou  est  à  peu  près  le  nord,  nous  voyons  (feuille  3)  que  le 
Phong  mai  doit  être  tout  au  plus  à  une  vingtaine  de  milles 
à  Test  du  Nam  kiou,  de  telle  sorte  qu'entre  les  parallèles  de 
57  et  28  degrés,  le  Phong  mai  doit  suivre  à  peu  près  le  mé- 
ridien de  95»  30'. 

Le  Pandit  Alaga,  qui  ne  dépassa  point  la  latitude  de  26"*  iC, 
déclare  en  outre  que,  près  de  leur  confluent  (25''46'),  le  Mékha 
n'a  que  100  pas  de  largeur,  tandis  que  le  Nam  kîou,  ou  Mali- 
kha,  est  cinq  fois  plus  large  ;  que  le  Méka  naît  tout  au  plus 
à  six  journées  ou  60  milles  dans  le  nord  de  Maing  koung, 
tandis  que  le  Malikha  naîtrait  à  vingt-trois  journées  de 
Kakhyoou  à  dix-huit  journées  de  Maing  koung,  c'est-à-dire 
que  le  Malikha  serait  trois  fois  plus  long  que  le  Mékha. 

Le  Malikha  du  Pandit  Alaga  n'est  autre  que  la  branche 
de  riraouady  qui  se  trouve  immédiatement  à  l'ouest  du 
Mékha,  c'est-à-dire  le  Phong  mai  ;  et  la  conséquence  de  la 
donnée  précédente,  si  elle  est  exacte,  est  que  le  Phong  mai  ou 
Seng  kha  naîtrait  par  29  degrés  de  latitude.  Or  nous  ne 
voyons  qu'un  fleuve  qui  ait  ici  ses  sources  par  29  degrés  : 
c'est  le  Tchitom  tchou. 

Ainsi  donc  l'identification  du  Seng  kha  et  de  la  rivière 
de  Sanggak  tchoui  dzong,  présumée  d'après  la  ressem* 
blance  des  noms,  est  corroborée  par  des  indications  d'une 
nature  plus  sérieuse. 

De  tous  les  renseignements  donnés  sur  cette  région  par  les 
voyageurs  européens  ou  par  les  Pandit  qui  s'en  sont  le  plus 
approchés,  il  est  absolument  impossible  de  tirer  d'autres 
indications  précises. 

Nous  nous  en  tiendrons  donc  au  résultat  que  nous  venons 

soc.  DE  6É0GR.  —  3*  TRIMESTRE  1887.  MU.  —  27 


414      MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  L£  TflIBET  ORIENTAL. 

d'obtenir,  et  notia  admettrons  que  le  Phong  mai  est  le  cours 
inférieur  du  Tchitom  tchou. 

Identification  du  Ken  pou  {Gak  bo)  et  du  Nam  kiou.  — 
De  tout  ce  que  nous  avons  dit  précédemment,  il  ressortait 
que  le  Ken  pou  (Gak  bo),  fleuve  distinct  duLo  tchou,  dépen- 
daitdu  bassin  de  l'Iraouady.  Or,  il  ne  nous  reste  plus  à  l'ouest 
que  deux  branches  de  l'Iraouady  auxquelles  nous  puissions 
identifier  le  Ken  pou  (Gak  bo)  :  le  Nam  disang  et  le  Nam 
kiou  ou  Nam  tchou  ;  et  c'est  évidemment  à  la  jonction  du 
Ken  pou  avec  l'une  de  ces  deux  branches  qu'est  due  la 
grande  différence  d'aspect  entre  le  Mali  khaet  leMékha,  que 
le  Pandit  Alaga  a  observée  à  leur  confluent  par  25o46'.  A  dé- 
faut de  donnée  plus  sérieuse  nous  permettant  de  choisir 
entre  le  Kam  kiou  et  le  Nam  disang,  nous  nous  en  rappor- 
terons au  nom  de  Mali  ou  Mili  kha  (Grande  rivière)  que  les 
Singphos  conservent  au  Nam  kiou;  et  sur  notre  feuille  3 
nous  joindrons  le  Ken  pou  (Gak  bo)  à  cette  branche  de 
riraouady  dont  les  sources  sont  ainsi  bien  au  nord  de  THi- 
malaya,  ce  qui  explique,  comme  on  le  verra  plus  tard,  son 
énorme  débit. 

Pour  en  finir  avec  le  Ken  pou  (Gak  bo),  je  ferai  remarquer^ 
à  la  grande  satisfaction,  je  l'espère,  des  amateurs  de  res- 
semblances de  noms,  que  ce  fleuve  entre  au  Thibet  oriental 
par  la  ville  de  Lhari  où  il  porte  le  nom  de  Sang  tchou,  qui  a 
la  même  signification  que  Seng  kba,  nom  de  son  principal 
affluent  à  sa  sortie  du  Thibet. 

Renseignements  moins  précis  sur  riraouady.  —  Wilcox, 
Hannay  et  le  Pandit  Alaga  doivent  être  considérés  comme 
des  témoins  oculaires  en  ce  qui  concerne  la  partie  de 
riraouady  comprise  entre  les  latitudes  de  24°  et  de  28». 

Plus  au  sud  ou  plus  à  l'ouest,  d'autres  voyageurs,  tels  que 
Anderson,  Kreitner,  ou  Peal,Lepper,  etc.,  n'ont  pu  recueillir 
que  des  renseignements  de  seconde  main,  qui  n'infirment 
pas  d'ailleurs  les  résultats  que  nous  venons  d'obtenir. 

Ainsi  :  Anderson  (Exploration  à  la  frontière  nord-ouest  du 


MÊilOIRE  GÉOGBAPHIQUE  SUR  LE   THOST  ORIXICf  4L.     i1& 

Tiinnsn)  dit  que  le  nom  de  la  branche  orientale  de  riraonad; 
est  c  Kew  hom  >  ou  Kion  hom.  On  sait  que  Ido,  kioa  on 
tcbou  sont  des  termes  employés  indifféremment  par  les 
voyageurs  ou  les  écrirains  pour  le  mol  thibétain  signifiant 
rivière.  Entre  Tchou  hom  et  Tchitom^  on  trouvera  au  moins 
autant  de  ressemblance  qu'entre  Seng  Kha  et  Sapggak 
tcbouidzong. 

En  allant  de  Taly  à  Bbamo,  Kreitner  recueillit  quelques 
informations  auprès  du  mandarin  chinois  de  Teng  yné 
(Momein)  et  auprès  du  P.  Faure  dont  la  mission  est  située 
à  huit  journées  au  nord  de  Bhamo.  Ces  informations  con- 
cordent en  ce  sens  que  toutes  font  venir  Tlraouady  du  Thi- 
bet.  Au  bas  d'une  carte  chinoise,  Kreitner  aurait  lu  aussi 
que  c  riraouady  vient  de  Lhassa  sous  le  nom  de  GaoH 
tchou  :!^. 

Evidemment  le  nom  de  la  capitale  est  mis  ici  pour  le 
nom  du  pays^  et  dans  le  a  Gaou  tchou  i  nous  devons  recon* 
naître  le  Gak  bo  dzang  bo  tchou  (Ken  pou). 

Peal  pense  que  la  branche  orientale  de  l'Iraouady  (Tchou 
ou  Shumai,  ou  Phong  mai  kha)  est  la  principale  branche  de 
ce  fleuve  et  qu'elle  prend  sa  source  dans  le  Thibet  oriental; 
mais  c'est  une  simple  opinion  qu'il  émet  sans  apporter  un 
nouveau  renseignement  précis  sur  la  question.  Dans  son 
étude,  intéressante  au  point  de  vue  ethnographique  (Voy. 
Proceedings  de  la  Société  asiatique  du  Bengale,  mars  1882), 
M.  Lepper,  quiavait  voyagé  avec  l'abbé Desgodins  aux  confins 
de  l'Assam,  identifiait  le  Phong  mai  ou  Seng  kha  avec  le 
Mé  kha,  et  faisait  de  ce  fleuve  le  cours  inférieur  de  la  rivière 
qui  passe  à  Sanggak  tchoui  dzong,  en  se  basant  sur  la 
ressemblance  des  noms  dont  nous  avons  parlé. 

Nous  croyons  avoir  démontré  que  le  Phong  mai  et  le  Mé 

kha  sont  deux  branches  différentes  de  l'Iraouady,  et  que  le 

Phong  mai,  et  non  le  Mékha,  peut  être  identifié  avec  le 

Tchitom  tchou. 

Que  reste-t^il  maintenant  des  renseignements  de  la  géo- 


416      MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE    SUR  LE   THIBET  ORIENTAL. 

graphie  chinoise  sur  la  jonction  du  Loung  tchouan  kiang,  et 
du  Pin  lang  kiang  avec  les  fleuves  du  Thibet? 

Nous  avons  vu,  d'après  les  renseignements  de  Mgr  Des- 
mazures,  que  le  Loung  tchouan  kiang  (Koutzé  kiang  ou 
Shété  kiang)  devait  prendre  sa  source  à  la  latitude  de 
Menkong.  Quant  au  Pin  lang  kiang,  que  nous  avons  iden- 
tifié au  Nam  mou,  branche  de  la  rivière  Taping,  nous  ne 
savons  absolument  rien  de  son  cours  entre  les  parallèles  de 
25  et  28  degrés,  si  toutefois  cette  rivière  remonte  aussi  loin 
vers  le  nord. 

On  peut  admettre  qu'il  en  soit  ainsi,  car,  certainement, 
^ntre  le  Phong  mai  et  la  Koutzé  kiang,  il  reste  assez  de  place 
pour  un  cours  d'eau  qui  prendrait  sa  source  par  environ 
28  degrés  de  latitude* 

Faut-il,  dans  ce  cours  d'eau  supposé,  voir  la  rivière  Phong 
mai  phong  gong  qui,  suivant  les  renseignements  donnés  à 
M.  Lepper,  coulerait  à  l'est  du  Phong  mai?  Nous  en  resterons 
sur  cette  dernière  interrogation,  car  nous  sommes  arrivé 
ici  à  l'extrême  limite  des  déductions  ou  interprétations 
géographiques.  Aller  au  delà  serait  tomber  dans  le  domaine 
des  spéculations  qui  n'ont  rien  de  scientifique. 

En  reportant  sur  notre  feuille  de  construction  n®  2  les 
résultats  acquis,  nous  les  résumerons  ainsi  qu'il  suit  en  ce 
qui  concerne  l'identification  des  fleuves  du  Thibet  avec  ceux 
de  rinde  et  de  la  Birmanie  : 

Identification  des  fleuves  du  Thibet  avec  ceux  de  VInde  et 
de  la  Birmanie.  —  1®  Le  Moun  tchou  de  d'Anville  est  pro- 
bablement le  cours  supérieur  du  Subansiri; 

2o  Le  Yœrou  dzang  bo  tchou  (Tsan  poj  est  le  Dihong- 
Brahmapoutre; 

3»  Le  Ken  pou  (Gak  bo  dzang  bo)  est  le  Nam  kiou  ou 
branche  la  plus  occidentale  de  Tlraouay 

4«  Le  Lo  tchou  et  le  Man  tchou  forment  le  Tchodh  teng 
tchou  ou  Tchitom  tchou  qui  est  le  Phong  mai  ; 

5' Le  Pin  lang  kiang  ou  Nam  mou,  branche  de  la  rivière 


MÉMOIRE    GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE   THIBET  ORIENTAL.      417 

Taping,  affluent  de  Tlraouady,  remonte  peut-être  soas  lenom 
dePhong  mai  phong  gong  jusqu'au  28"  degré  de  latitude; 
6»  Le  Loung  tchouan  kîang  (Koutzé  ou  Shété  kiang)  prend 
sa  source  par  environ  28®  30'  et  95'^  50',  et  devient  en  Birma- 
nie la  rivière  Ghuuély,  affluent  de  Tlraouady. 

X.  Complément  de  l'étude  séog^rapliiqae. 

Ëtude  critique  du  voyage  exécuté  dp  1878  à  1882  par  le  Pandit  Krichna 
(A.-K.).  —  Erreurs  de  la  carte  dressée  d'après  les  notes  de  Krichna.  — 
Comparaison  de  ses  positions  principales  avec  les  nôtres.  —  Bathang  et 
Tchrayul.  —  Rima,  itinéraire  de  Tchrayii!  à  Rima.  — Identification  du 
Rong  thod  et  du  Lo  tcbou,  du  Ken  pou  (Gak  bo)  et  de  Tlraouady.  — 
Ghobando.  —  Itinéraire  de  Rima  à  Chobando  ;  identification  des  rivières 
Baloung  et  Nayoung  tchou,  lac  Amdso  et  Sang  gak  tchoui  dzong.  — 
Lhari.  —  Achèvement  de  la  carte  du  Thibet  oriental. 

Étude  critique  du  voyage  exécuté  de  1878  à  1882  par  le 
Pandit  A.'K.  (Krichna).  —  Nous  allons  voir  maintenant  que 
les  renseignements  récemment  obtenus  par  le  Pandit  A.-K. 
n'entraîneront  que  de  simples  modifications  de  détail  dans 
notre  travail. 

On  a  pu  lire  dans  la  Revue  scientifique  (n^"  du  27  février 
1886)  l'intéressant  résumé  que  M.  H.  Jacottet  a  présenté  du 
voyage  du  Pandit  A.-K.  d'api-ès  le  compte  rendu  qui  en  a 
été  fait  à  la  Société  de  géographie  de  Londres  par  M.  Wal- 
ker,  ex-directeur  général  du  Service  topographique  de  Flnde, 
exposé  suivi  d'une  discussion  plus  particulièrement  hydrolo- 
gique entre  M.  Walker  et  M.  Gordon,  bien  connu  par  ses 
beaux  travaux  sur  l'hydrologie  de  Tlraouady. 

En  lisant  le  résumé  de  M.  H.  Jacottet,  on  se  fait  une  juste 
idée  du  magnifique  voyage  du  Pandit  qui,  de  Darjeeling,  se 
rendit  à  Lhassa  en  1879,  traversa  le  Thibet  septentrional 
pour  atteindre  Sa  tchou  en  Mongolie,  d'où,  par  Tatsien  lou, 
Bathang,  Rima,  Ghobando,  Lhari,  Ghiamda  et  le  Yœrou 
dzang  bo  il  revint  à  Darjeeling  en  novembre  1882.  En  son- 
geant aux  difficultés  de  ce  voyage,  à  l'esprit  de  ressources. 


416     HËVOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUIt   LE  THI8GT  ORIESTÀL. 

àTénergie  eti  la  persé^ance  da  Pandit  A^K.,  il  n'est  aucun 
voyageur  qui  ne  s'associe  sans  réserve  aux  éloges  que  lui 
ont  adressés  tes  membres  les  plus  distingués  et  les  plus  com« 
.  pétents  de  la  Société  de  géographie  de  Londres. 

Mais,  après  avoir  suivi  avec  un  intérêt  palpitant,  avec  une 
passion  enthousiaste,  je  l'avoue,  le  récit  de  M.  H.  Jacottet, 
j'ai  dû  tout  récemment,  en  reprenant  mon  travail  sur  la 
géographie  duThibet,  me  reporter  aux  textes  originaux,  et 
étudier  avec  calme  les  renseignements  scientifiques  con- 
densés sur  la  carte  des  itinéraires  du  Pandit  A.-K.,  publiée 
en  juin  1884  par  le  Service  topograpbique  de  l'Inde,  et  dans 
les  "numéros  de  février  et  mai  i885  des  Proceedings  de  la 
Société  de  géographie  de  Londres. 

Erreurs  de  la  carte  dressée  diaprés  les  notes  du  Pandit 
Krichna.  —  Jetons  donc  un  premier  coup  d'œil  sur  ces  do- 
cuments, afin  de  voir  dans  quelle  mesure  ils  pourront  nous 
servir. 

On  comprend  que  mon  premier  soin,  après  avoir  suivi  la 
longue  ligne  rouge  de  l'itinéraire  du  Pandit,  a  été  de  jeter  un 
coup  d'œil  sur  celles  de  ses  positions  et  des  positions  voi- 
sines que  j'avais  eu  assez  de  peine  à  déterminer. 

Or,  que  vois-je?  Tsiarado,  Sanggak  tchoui  dzong.  Rima 
dont  les  distances  à  Menkong  et  à  Jingsha  sont  connues, 
le  Tsan  po  de  d'Anville,  le  Soubansiri,  le  Ken  pou  (Gak  bo 
dzang  bo),  etc.,  tous  les  points  fondamentaux,  toutes  les 
lignes  principales  de  la  géographie  du  Thibet  oriental  sont 
placés  ou  tracés  de  telle  façon  qu'on  peut  assurer  que  l'au- 
teur de  cette  carte  n'avait  pas  étudié  la  géographie  du  Thi- 
bet; et,  par  conséquent,  qu'il  n'était  pas  bien  préparé  à 
l'interprétation  des  notes  géographiques  du  Pandit  dont 
l'instruction  est,  on  le  sait,  un  peu  élémentaire. 

Espérant  trouver  quelques  explications  dans  le  texte,  nous 

ouvrons  les  Proceedings,  et  nous  voyons  qu'en  effet  legéné- 

^ti\  Walker  fait  des  réserves  sur  les  positions  calculées  et  les 

difficultés  rencontrées  pour  estimer  les  routes  levées  au 


VÉMOniE  GÉOGRAPHIQUE  SUR   LE  TUBET  ORDSIITÂL*     419 

pas  et  à  la  boussole.  Or,  dès  l'instant  que  les  notes  du  Pan* 
dit  étaient  de  cette  natare,  leur  interprétation  ne  pouvait 
avoir  quelque  valeur  que  si  elle  était  confiée  à  des  géographes 
ayant  fait  une  étude  approfondie  du  Thibet.  Mais,  allons 
plus  loin.  Dans  le  numéro  de  mai  i885  des  ProceedingSy 
nous  trouvons  Fintéressante  discussion  de  M.  Gordon  qui 
vient  confirmer  entièrement  dos  doutes  en  signalant  Terreur 
considérable  commise  en  traçant  la  route  du  Pandit  entre 
la  Salouen  et  Rima. 

Exceptionnellement  ici,  le  cartographe  a  marqué  sur  sa 
carte  une  distance  beaucoup  plus  considérable  que  celle  que 
le  Pandit  avait  inscrite  sur  son  carnet  de  route.  Cette  erreur 
est  évidemment  voulue;  elle  vient  là,  en  dépit  des  notes  du 
Pandit  et  de  tous  les  renseignements  acquis  antérieurement 
sur  la  distance  de  Rima  à  la  Salouen,  uniquement  pour 
faire  admettre  que  le  Le  tchou  et  le  Tchitom  tchou  dé- 
pendent du  Brahmapoutre  et  non  de  Tlraouady. 

Je  ne  veux  pas,  dans  un  mémoire  purement  géographique, 
m'étendre  sur  ce  sujet,  parce  qu'il  me  faudrait  montrer  à 
quelle  considération  politique  ou  diplomatique  on  a  obéi 
en  celte  occasion;  mais  qu'il  me  soit  permis  de  regretter 
qu'un  établissement  aussi  distingué  que  le  Service  topogra- 
phique de  rinde  ne  se  renferme  pas  dans  son  rôle  scienti- 
fique et  qu'il  ne  laisse  pas  à  d'autres  le  soin  de  faire  ce  que, 
par  euphémisme,  nous  appellerons  de  la  géographie  écono- 
mico-diplomatique. 

Bien  souvent  nous  avons  regretté  que  les  notes  scienti- 
fiques des  explorateurs  ne  fussent  pas  publiées,  telles  qu'on 
les  trouve  dans  leurs  carnets  quand  ils  ne  peuvent  pas 
dresser  eux-mêmes  leurs  cartes.  Par  la  reproduction  fidèle 
des  carnets  du  Pandit  Â.-K.,  le  Service  topographique  de 
l'Inde  aurait  rendu  un  meilleur  service  aux  géographes  et  à 
la  géographie  que  par  la  publication  de  la  carte  à  laquelle 
nous  allons  essayer  d'emprunter  au  moins  les  détails  de 
l'itinéraire  du  Pandit. 


420     MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE    SUR  LE   THIBET  ORIENTAL. 

Comparaisondes principales  positions  du  Pandit Krichna 
avec  les  nôtres.  —  Nous  commencerons  par  comparer  nos 
principales  positions  :  Lhassa,  Ghiamda,  Lhari,  Chobando, 
Rima,  Dayul  (Tchrayul)  etBalhang;  et,  quand  nous  serons 
fixés  sur  ces  positions,  nous  pourrons  rapporter  entre  elles 
les  détails  de  chaque  tronçon  d'itinéraire. 

Lhassa  et  Ghiamda  se  trouvent  à  peu  près  placées  de 
môme  sur  la  carte  du  Pandit  et  sur  notre  carte  préparatoire 
(feuille  2).  Mais  Lhari  est  à  20  milles  à  l'ouest  de  la  position 
que  nous  lui  avons  assignée  ;  Chobando  se  trouve  plus  au 
nord  d'environ  10  milles;  Rima  plus  au  sud-ouest  d'environ 
^2  milles;  Bathang  est  d'environ  10  milles  au  nord  de  notre 
position;  el  quant  à  Tchrayul  (Dayul)  je  l'ai  placée  d'après 
le  Pandit.  Ces  différences  ainsi  constatées,  j'ai  maintenu 
mes  positions  pour  les  raisons  qu'on  va  apprécier. 

Tout  d'abord  le  Pandit  a  levé  sa  route  à  la  boussole  de 
poche  et  en  comptant  ses  pas  ou  ceux  de  son  cheval. 

Les  distances  estimées  de  cette  façon  dans  un  pareil  pays 
ne  peuvent  donner  un  bon  résultat  qu'à  la  condition  d'être 
rapportées  très  souvent  à  des  positions  observées  ou  déter- 
minées en  latitude  et  longitude.  Or,  le  Pandit  ne  savait  pas 
prendre  de  longitudes;  et,  en  fait  de  latitudes,  il  n'a  observé 
que  celles  de  Bathang,  de  Tchrayul  et  du  lac  Adza  (près  de 
Lhari),  ce  qui  est  on  ne  peut  plus  insuffisant  pour  appuyer 
son  itinéraire  à  Testirae. 

Sans  doute  ce  levé  estimé  a  été  fait  avec  soin;  mais  au 
point  de  vue  de  la  construction  d'une  carte,  il  doit  être 
traité  de  la  même  façon  que  les  itinéraires  officiels  chinois, 
par  exemple,  entre  des  positions  déterminées  par  ailleurs, 
puisque  le  Pandit  n'a  pas  lui-même  déterminé  sérieusement 
un  nombre  suffisant  de  points  de  repère  et  n'a  pris  que 
trois  latitudes  sur  l'énorme  distance  de  Bathang  à  Ghiamda. 

Certes,  ce  n'est  pas  là  un  reproche  que  nous  lui  faisons; 
nous  sommes  bien  persuadé  que  le  Pandit  A.-K.  a  fait  tout 
ce  qu'il  pouvait  faire;  mais  nous  sommes  bien  obligé  de 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  THIBET  ORIENTAL.      421 

noler  tout  ce  qui  peut  être  utile  dans  notre  discussion. 

Le  premier  point  acquis,  c'est  que  les  longitudes  du  Pan- 
dit dépendent  de  son  itinéraire  à  l'estime,  dont  la  valeur  dé- 
pend elle-même  de  l'interprétation  qui  en  a  été  faite.  Le  se- 
cond point,  c'est  que  les  latitudes  sont  en  trop  petit  nombre 
sur  la  distance  totale  pour  appuyer  le  levé  à  l'estime.  Nous 
ne  savons  enfin  quel  degré  d'exactitude  on  doit  reconnaître 
à  ses  latitudes. 

Bathang  et  TchrayuL  —  Les  jésuites  avaient  placé  Ba- 
thang  par  29  degrés.  Les  calculs  de  l'abbé  Desgodins  met- 
tent cette  ville  par  30  degrés.  Le  capitaine  Gill  l'a  fixée  par 
29»  54';  aujourd'hui  le  Pandit  A.-K.  donne  30  degrés. 

Il  ne  me  paraît  pas  que  la  latitude  la  plus  récente  doive 
être  la  meilleure,  et,  jusqu'à  preuve  du  contraire,  je  préfère 
la  latitude  d'un  observateur  européen  tel  que  le  capitaine 
Gill  à  celle  du  Pandit. 

J'ai  dit  plus  haut  que  j'avais  adopté  la  position  que  le 
Pandit  a  donnée  à  Tchrayul  (Dayul).  Ce  faisant  j'ai  tenu 
compte  des  renseignements  très  précis  que  fournit  sur  ce 
point  Tabbé  Desgodins  quand  il  dit  :  «  Tchrayul  se  trouve 
juste  dans  le  nord-ouest  de  Yerkalo.  »  Or  Yerkalo  est  fixée  en 
latitude  par  l'abbé  Desgodins  et  en  longitude  par  ses  itiné- 
raires combinés  avec  celui  du  capitaine  Gill  qui  passa  à  peu 
dedistance  dans  l'est.Gomme  l'orientation  indiquée  par  l'abbé 
Desgodins  coïncide  avec  celle  qu'on  obtient  en  adoptant  la 
position  donnée  à  Tchrayul  par  le  Pandit,  et  que  de  plus  les 
distances  de  cette  localité  ainsi  fixée  à  Pétou  et  à  Menkong 
sont  ainsi  respectées,  nous  avons  considéré  comme  exacte 
la  position  de  Tchrayul;  et,  entre  celle-ci  et  Bathang,  nous 
avons  rapporté  l'itinéraire  du  Pandit,  dont  la  longueur  se 
trouve  ainsi  un  peu  diminuée. 

Rima,  Itinéraire  de  Tchrayul  à  Rima.  — M.  Gordon,  qui 
a  eu  la  bonne  fortune  de  prendre  connaissance  des  carnets 
du  Pandit,  a  pu  démontrer  péremptoirement  que  sa  carte 
était  radicalement  fausse  entre  Tchrayul  et  Rima.  Nous 


422     MÉMOIHE  GÉOGRAPHIQUE   SUR    LE  THIBET  ORIENTAL. 

voyons  en  effet  dans  le  numéro  de  mai  1885  des  Proceedings 
de  la  Société  de  géographie  de  Londres,  page  318,  un  ta- 
bleau présentant  dans  une  colonne  les  distances  estimées 
par  le  Pandit  entre  Bathang  et  Rima,  et,  dans  la  colonne 
suivante,  les  distances  qu'on  a  prises  pour  dresser  sa  carte. 
Or,  tandis  que  de  Bathang  à  Tchrayul  ou  à  la  Salouen,  on 
a  porté  avec  raison  sur  la  carte  des  distances  moindres  que 
celles  du  carnet  de  route;  entre  la  Salouen  et  Rima  les  dis- 
tances non  seulement  n'ont  pas  été  réduites,  mais  encore 
elles  ont  été  considérablement  exagérées! 

C'est-à-dire  que  la  projection  horizontale  sur  la  carte 
d'une  route  avec  détours,  montées  et  descentes  perpétuelles 
dan  s  un  pays  excessivement  accidenté,  se  trouve  de  beaucoup 
plus  grande  que  la  longueur  effectivement  parcourue  par 
le  voyageur! 

Le  général  Walker  n'a  pas  hésité  à  reconnaîU'e  qu'une 
erreur  avait  pu  se  glisser  ici  dans  le  travail  d'interprétation 
des  notes  du  Pandit,,  et  que  Rima  pourrait  bien  se  trouvera 
une  trentaine  de  milles  plus  à  Test  que  ne  l'avait  supposé 
Wilcox!  (n""  de  mai  1885  des  Proceedings,  page  327). 

Nous  savions  que  Menkong,  sur  la  Salouen,  et  Jingsha. 
sur  la  rivière  du  Brahmakund,  sont  distantes  de  100  milles 
à  vol  d'oiseau,  et  que  Rima  se  trouvait  à  sept  jours  de  Men- 
kong et  à  sept  ou  huit  jours  de  Jingsha.  Ce  renseignement 
seul  aurait  dû  suffire  pour  ne  pas  mettre  Rima  à  75  milles 
de  Menkong  et  à  28  milles  de  Jingsha,  et  pour  le  fixer  à 
10  milles  près  entre  les  deux  points  extrêmes. 

Quoi  qu'il  en  soit,  en  présence  de  l'erreur  manifeste  com- 
mise ici,  nous  avons  dû  nous  en  tenir  à  notre  position  de 
Rima,  position  qui  se  trouve  environ  à  22  milles  dans  le 
nord-est  de  celle  du  Pandit.  Puis,  nous  avons  rapporté  entre 
Tchrayul  et  Rima  les  détails  de  son  itinériaire. 

Identification  du  Rong  thod  et  du  Lo  tchoUy  du  Ken  pou 
{Gak  bo)  et  de  Vlraouady.  —  J'ai  naturellement  identifié  le 
«  Dzayul  tchou  ou  rivière  Dzain  >  du  Pandit  avec  le  Man 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBKT  ORIBHTAL.     423 

tcbou,  et  son  c  Rong  Ibod  tchou  i  avec  le  Le  tchou  dont 
la  rénnion  forme  à  Rima  le  Tchodteng  tchon  ou  Tcbitom 
tchoa  qui  conle  au  sud  vers  Tlraouady  d'après  ce  que  nous 
savons,  et  non  à  Tonest  vers  le  Brahmapoutre,  comme  le  êup' 
pose  sans  preuve  et  contre  toute  preuve  Fauteur  de  la  carte 
du  Pandit. 

Nous  avons  prouvé  également  que  le  Lo  tchou  ou  Rong 
thod  du  Pandit  était  absolument  distinct  du  Ken  pou  (Gak 
bo)  qui  lui  aussi  dépend  du  bassin  de  l'Iraouady  d'après  l'é- 
tude raîsonnée  de  tous  les  documents.  Nous  sommes  donc 
absolument  du  môme  avis  que  M.  Gordon  quand  il  croit  que, 
d'après  son  débit,  llraouady  traverse  les  Himalaya  ;  mais  au 
lieu  de  supposer  que  l'Iraouady  est  le  cours  inférieur  du 
Tœrou  dzangbo  ouTsan  po,  nous  avons  démontré  que  celui- 
ci  était  le  Dihong  et  que  l'Iraouady  était  le  Ken  pou  (Gak  bo), 
et  le  résultat  du  levé  du  Pandit  A.-K.  ne  peut  en  rien  infir- 
mer notre  démonstration,  puisque,  loin  de  modifier  notre 
tracé  d'après  ses  positions,  il  nous  a  fallu  rapporter  son 
levé  à  nos  propres  positions. 

Quant  à  la  partie  de  la  carte  de  M.  Gordon  qui  accompagne 
son  article  en  réponse  àla  communication  du  général  Walker, 
nous  ne  pouvons  nous  attarder  à  la  discuter,  persuadés 
d'ailleurs  qu'après  avoir  pris  connaissance  de  notre  étude, 
M.  Gordon  sera  des  premiers  à  reconnaître  que,  jusqu'à  pré- 
sent, ou  n'avait  étudié  que  d'une  façon  très  superficielle  tous 
les  documents  existants  sur  le  Tbibet  oriental,  et  que  les 
cartes  de  cette  région  ont  été  fabriquées  au  pouce  et  à  l'œil, 
comme  disent  les  marins. 

Nous  avons  vu  que,  dans  la  discussion  qui  a  eu  lieu  au 
sujetdesrivièreis  duDzayul  entre  le  général  Walker  et  M.  Gor- 
don, le  général  Walker  a  essayé  de  soutenir  que,  malgré 
l'énorme  correction  à  faire  subir  à  la  position  de  Rima,  les 
rivières  du  Dzayul  coulaient  vers  le  Brahmapoutre  et  non 
vers  riraouady;  mais  j'ai  exposé  précédemment  à  propos 
des  voyages  deWilcox,  Rowlatt,  Griffith,  Krick  etBouri,  etc., 


424      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  THIBET  ORIENTAL. 

les  raisons  pour  lesquelles  cette  hypothèse  n'est  pas  fondée; 
et,  comme  le  général  Walker  ne  présente  pas  d'arguments 
nouveaux  dans  le  débat,  il  n'y  a  pas  de  motifs  pour  le  con- 
tinuer au  moins  sur  le  terrain  de  la  géographie  proprement 
dite,  car  nous  le  reprendrons  au  point  de  vue  hydrologique 
dans  un  chapitre  spécial. 

Chobando.  —  Passons  maintenant  à  la  position  principale 
suivante  :  celle  de  Ghobando. 

Il  est  assez  curieux  que  notre  position  soit  sur  le  même 
méridien  que  celle  du  Pandit:  mais  sa  latitude  non  obser- 
vée (30°50')  est  de  !9  milles  plus  forle  que  la  nôtre.  Nous 
ne  verrons  aussi  qu'un  hasard  dans  les  différences  égales  et 
de  même  sens  que  nous  avons  sur  nos  latitudes  respectives 
de  Bathang  et  Ghobando,  puisque  nous  avons  considéré 
comme  exacte  la  latitude  que  le  Pandit  a  trouvée  pour  la 
position  intermédiaire  de  Tchrayul. 

Devions-nous  prendre  pour  Ghobando  la  position  du 
Pandit  ou  conserver  la  nôtre? 

Après  notre  étude  de  la  route  de  Tsiamdo  à  Lhassa,  nous 
ne  pouvons  admettre  l'interprétation  du  lever  à  l'estime  du 
Pandit.  Sur  sa  carte,  les  distances  de  Tsiamdo  à  Ghobando 
et  de  Ghobando  à  Lhari  ne  sont  pas  dans  un  juste  rapport 
avec  celles  de  Lhari  à  Ghiamda,  soit  qu'on  les  compare  avec 
les  distances  des  itinéraires  officiels  chinois,  soit  qu'on  les 
compare  avec  ces  distances  réduites  en  raison  des  difficultés 
que  présentent  ces  diverses  routes. 

Mais,  laissant  de  côté  des  considérations  trop  longues  à 
développer  ici,  nous  nous  rappellerons  seulement  que  nos 
études  antérieures  nous  donnaient  pour  Ghobando  des  lati- 
tudes comprises  entre  30° 30'  et  30o41'.  D'autre  part  on  doit 
admettre  comme  suffisamment  démontré  que  les  distances 
estimées  par  le  Pandit  ont  été  exagérées  ou  n'ont  pas  été 
suffisamment  réduites  dans  la  construction  de  sa  carte.  Il 
est  donc  probable  que  nous  nous  rapprocherons  davantage 
de  la  réalité  en  conservant  notre  position  de  Ghobando 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  THIBET  ORIENTAL.      4!25 

(latitude  maximum,  30«41')y  ce  qui  ne  réduit  que  d'une  di- 
zaine de  milles  l'itinéraire  du  Pandit  entre  Rima  et  Gbo- 
bando. 

Itinéraires  de  Rima  à  Chobando.  Identification  des 
rivières  Baloung  et  Nayoung  tchou.Lac  Amdso  et  Sanggak 
tchoui  dzong.  — Après  avoir  rapporté  les  détails  de  cet  itiné- 
raire entre  nos  positions  de  Rima  et  Chobando,  nous  ferons 
remarquer  que  notre  rivière  Baloung  (branche  du  Bodzangbo, 
affluent  du  Ken  pou  (Gak  bo)  se  confond  précisément  avec 
la  rivière  Nayong  tchou  qui,  sur  la  carte  du  Pandit,  va  se 
jeter  dans  le  Yœrou  dzang  bo  ou  Dihong  en  coupanl  le 
Kenpou  (Gak  bo)  et  la  chaîne  Semaloung  la  !  !  ! 

Me  voilà  obligé  de  convenir  que  les  fantaisies  de  Klaproth 
sont  absolument  dépassées. 

Il  est  plus  intéressant  de  constater  que  notre  lac  Amdso 
se  trouve  situé  un  peu  à  Test  du  point  où  le  Pandit  indique 
des  glaciers,  à  la  limite  nord  du  soulèvement  de  l'Himalaya 
méridional,  et  que  notre  position  de  Sanggak  tchoui  dzong 
doit  être  reportée  un  peu  dans  le  nord-est,  par  28**  55'  et  en- 
viron 95**  33',  pour  conserver  le  rapport  des  distances  sur 
la  ligne  A  A^  Ai  ou  A'i  lac  Amdso  et  Sanggak  tchoui 
dzong,  localité  placée,  d'après  la  carte  du  Pandit,  sur  un 
affluent  de  la  Salouen  ! 

Lhari.  —  N'insistons  pas  et  passons  à  la  position  princi- 
pale suivante  :  celle  de  Lhari . 

D'après  nos  calculs  la  position  de  Lhari  devait  être  com- 
prise dans  le  petit  triangle  opq  (feuille  de  construction  n"  2), 
et  nous  y  avions  choisi  la  position  Lj  (30°  46',91o  20')  comme 
satisfaisant  le  mieux  aux  diverses  conditions  du  problème  : 
orientation  entre  Gbiamda  et  Lhari,  distances  à  Ghiamda  et 
Chobando,  et  latitude  déduite  de  nos  lignes  rectificatives. 

Lhari  se  trouve  près  du  lac  Adza  dont  la  latitude  observée 
par  le  Pandit  concorde  à  2  milles  près  avec  la  nôtre. 
Aussi  notre  latitude  de  Lhari  ne  diifère-t-elle  pas  pour  ainsi 
dire  de  celle  que  lui  donne  le  Pandit;  mais  entre  nos  deux 


426     MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET  ORIENTAL. 

positions,  de  même  latitude,  il  y  a  une  différence  d'environ 
20  milies  en  longitude,  puisque  je  place  Lhari  par  91o20'  et 
qu'il  le  met  par  90*»  59'. 

Si  le  Pandit  avait  été  à  Tsiamdo,  ou  si,  pour  construire  sa 
carie,  on  eût  essayé  de  déterminer  cette  position,  on  aurait 
vu  que  le  rapport  des  distances  entre  Tsiamdo*Chobando- 
Lhari  n'était  pas  observé  ;  mais  puisqu'on  n'a  pas  fait  cette 
étude,  nous  démontrerons  d'une  autre  façon  quela  longitude 
de  Lhari  dn  Pandit  est  trop  occidentale  de  20  milles. 

Nous  avons  vu  que  le  Pandit  et  moi  placions  Chobando 
sur  le  même  méridien  avec  une  différence  de  dix  milles  en 
latitude.  11  s'ensuit  déjà  que  nos  distances  à  Lhari,  qui  est 
presque  en  latitude  avec  QhobandOi  ne  devraient  pas  différer 
d'un  mille.  D'autre  part  nos  positions  de  Ghiamdasoiitsen* 
siblement  les  mêmes  à  1  ou  2  milles  près,  nos  distances  de 
Ghiamda  à  Lhari  devraient  donc  être  égales. 

Les  itinéraires  officiels  chinois  donnent  : 

De  Ghiamda  à  Lhari  360  lis  représentés  par  47  milles  sur 
la  carte  du  Pandit  ; 

De  Lhari  à  Chobando  880  lis  représentés  par  128  milles  sur 
la  carte  du  Pandit. 

Si  nous  admettons  que  le  Pandit  ne  se  soit  pas  trompé 
sur  la  petite  distance  de  Ghiamda  à  Lhari,  et  si  nous  sup- 
posons que  les  difficultés  de  marche  soient  les  mêmes  sur 
les  deux  routes,  nous  dirons  que  : 

Le  nombre  de  milles  de  Lhari  à  Chobando  ou  x  doit  être 
à  880  comme  47  à  360;  d'où  x=  115  milles. 

Or,  comme  il  est  absolument  certain  que  la  route  de  Lhari 
à  Chobando,  une  des  plus  mauvaises  du  Thibet,  est  bien  plus 
mauvaise  que  celle  de  Ghiamda  à  Lhari,  nous  devrions  avoir 
pour  X  une  valeur  encore  plus  petite  que  115  milles.  Nous 
voyous  donc  que  la  distance  de  128  milles  qu'on  a  estimée 
entre  Chobando  et  Lhari  pour  dresser  la  carte  du  Pandit  a 
été  aussi  exagérée  que  ses  distances  de  Tchrayul  à  Rima,  et 
de  Rima  à  Chobando. 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET  ORIENTAL.      427 

Il  se  troave  que  la  distance  de  Chobando  à  Lhari  relevée 
sur  notre  carte  préparatoire  (feuille  2)  est  précisément  de 
115  milles;  mais  nous  devons  remarquer  que  le  rapport  des 
distances  eu  égard  à  l'état  des  routes  est  observé  de  notre 
côté^  parce  que  notre  distance  de  Lhari  à  Ghiamda  se  trouve 
être  de  55  milles  au  lieu  de  47. 

D'où  vient  maintenant  que  la  seule  route  qui  n'ait  pas  été 
exagérée  sur  la  carte  du  Pandit,  la  seule  môme  qui  ait  été 
peut-être  réduite,  soit  celle  de  Lhari  à  Ghiamda  ?  La  raison 
en  est  simple  :  on  a  dressé  la  carte  du  Pandit  en  suivant 
l'ordre  de  son  itinéraire  ou  de  son  voyage  ;  et  c'est  dans  ce 
sens,  c'est-à-dire  de  Test  à  l'ouest,  que  ses  positions  ont 
été  fixées.  En  exagérant  les  distances,  ses  positions  devaient 
être  trop  occidentales. 

Nous  avons  donc  conservé  encore  ici  notre  position  de 
Lhari,  malgré  la  grosse  différence  de  20  milles,  qui  n'est 
d'ailleurs  pas  plus  forte  que  celle  que  nous  avions  trouvée 
sur  la  position  de  Rima. 

Achèvement  de  la  carte  du  Thibet  oriental.  ^Quiconque 
aura  suivi  de  près  cette  discussion  comprendra  maintenant 
que  la  carte  du  Pandit  ne  pouvait  servir  de  base  à  une  nou- 
velle carte  du  Thibet  oriental,  et  ne  pouvait  être  utilisée  que 
dans  la  mesure  que  nous  indiquions  au  début  de  ce  travail, 
c'est-à-dire  pour  rapporter  un  plus  grand  nombre  de  détails 
entre  les  positions  de  notre  carte.  < 

*  Est-ce  à  dire  que  nos  positions  soient  exactes  ? 

Évidemment  non.  Bien  que  les  ayant  démontrées  préfé- 
rables aux  positions  correspondantes  de  la  carte  du  Pandit, 
nous  n'avons  eu  garde,  tout  en  évitant  de  rentrer  dans  de  trop 
longs  détails,  d'indiquer  la  limite  et  le  sens  des  erreurs  que 
nous  avions  pu  commettre  sur  nos  positions,  erreurs  que 
nous  déclarions  ne  pas  dépasser  10  milles,  si  nos  positions 
de  Bathang  et  de  Lhassa  sont  exactes. 

Peut-être  aura-t-on  trouvé  d'abord  bien  exagérée,  de  la 
part  d'un  voyageur  qui  a  étudié  le  Thibet  sans  sortir  de  sa 


428      MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  THIBET   ORIENTAL. 

chambre,  la  prétention  de  reconstituer  la  carte  d'un  pays 
presque  inconnu,  en  réduisant  à  une  dizaine  de  milles  des 
erreurs  qui  atteignaient  un  degré  et  même  un  degré  et 
demi.  Cependant,  j'espère  qu'on  jugera  mieux  cette  préten- 
tion, après  avoir  étudié  ce  mémoire  qui  résume  simplement 
les  grandes  lignes  d'un  bien  long  travail;  et  que  ceux-là  au  [, 

moins  lui  accorderont  quelque  conûance,  qui  ont  pu  appré- 
cier notre  interprétation  des  documents  pour  établir  la  carte 
de  rindo-Chine  orientale.  En  tout  cas,  observations,  raison- 
nements, calculs  et  constructions  se  tiennent  ici  d'un  bout 
à  l'autre  ;  et  ce  ne  sera  plus,  je  le  pense,  avec  des  supposi- 
tions en  l'air,  des  interprétations  fantaisistes  ou  des  hypo- 
thèses sans  fondement  qu'on  bouleversera  ou  qu'on  fera  dé- 
sormais la  géographie  duThibet  oriental. 

Ayant  ainsi  fixé  mathématiquement  toutes  les  principales 
positions  et  le  tracé  des  grands  cours  d'eau,  et  y  ayant  rap- 
porté les  détails  hydrographiques,  orographiques,  ainsi  que 
les  localités  citées  dans  la  géographie  chinoise  et  les  itiné- 
raires des  voyageurs  européens  et  asiatiques,  nous  voyons 
que,  jusqu'à  présent,  notre  carte  définitive  du  Thibet  orien- 
tal, très  différente  des  cartes  publiées  jusqu'à  ce  jour,  ne  dif- 
fère que  par  un  plus  grand  nombre  de  détails  de  celle  que 
nous  avions  dressée  en  1883,  et  qu'elle  n'apporte  aucun  chan- 
gement aux  résultats  que  nous  avions  obtenus  (chap.  IX)  en 
ce  qui  concerne  l'identification  des  fleuves  du  Thibet  orien- 
tal avec  ceux  de  l'Inde  et  de  la  Birmanie. 

Notre  étude  géographique  est  terminée.  Rien  de  ce  qui 
va  suivre  ne  nous  autorisera  à  apporter  le  moindre  change- 
ment à  notre  carte  ;  car  si  nous  ouvrons  ici  un  chapitre 
spécial  pour  examiner,  au  point  de  vue  hydrologique,  la 
question  du  raccordement  des  fleuves  du  Thibet  avec  ceux 
de  l'Inde  et  de  la  Birmanie,  nous  verrons  que  l'étude  des  dé- 
bits de  ces  fleuves  confirmera  les  résultats  de  notre  étude 
géométrique  ou  mathématique. 


f 


MÉHOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  THiBET   ORIENTAL.      429 

. .  TROISIÈME  PARTIE 

XI.  Étade  hydrolo^lqiie  et  eonclonlons. 

Uexamen,  au  point  de  vue  hydrologiquBy  des  hypothèses 
d'identification  des  fleuves  du  Thibet  avec  ceux  de  VInde 
et  de  la  Birmanie  confirme  les  résultats  de  Vétude  pure- 
ment  géographique. 

m 

Aucune  étude  géographique  approfondie  du  Thibet  orien- 
tal n'ayant  été  entreprise  jusqu'à  présent^  on  se  croyait  en 
droit  de  faire  toutes  les  hypothèses  et  de  joindre  sur  la  carte 
tel  fleuve  avec  tel  autre  sans  tenir  compte  de  leur  tracé  en 
pays  thibétain. 

Pour  nous  le  tracé  des  fleuves  du  Thibet  est  mathéniati-^ 
quementfixé  jusqu'au  28*  degré  de  latitude  et,  qui  plus  est, 
leur  identification  ne  fait  pas  de  doute.  Ce  n'est  donc  pas 
sans  un  certain  étonnement  que  nous  nous  surprenons  à 
aborder,  nous  aussi,  la  question  de  l'identification  des  fleuves 
au  point  de  vue  de  leurs  débits,  d'autant  plus  que  les  chiffres 
de  ces  débits  sont  discutables  et  que  les  surfaces  des  bas^ 
sins  de  ces  fleuves  étant  inconnues,  on  n'en  peut  déduire 
aucune  donnée  certaine  sur  leurs  débits.  Nous  ne  discute- 
rons pas  les  chiffres  des  débits,  car  alors  autant  vaudrait 
résoudre  une  équation  dont  tous  les  termes  seraient  incon- 
nus que  de  discuter  la  question  hydrologique. 
>  C'est  un  peu  ce  que  M.  Gordon  a  essayé  de  faire  (Voir  nu- 
méro de  mai  1885  des  Proceedings  de  !a  Société  de  géogra- 
phie de  Londres)  dans  le  but  de  démontrer  que  l'Iraouady 
était  le  cours  inférieur  duTsan  poou  Yœrou  dzang  bo  tebou. 
Bien  d'autres  d'ailleurs,  avant  M.  Gordon,  avaient  ausçi  établi 
ou  défendu  tel  ou  tel  système  d'identification  sur  des  données 
aussi  incertaines.  Quelques-uns  même  n'allaient  pas  jusqu'à 
tenir  compte  des  débits  et  se  contentaient  de  comparer  la 

soc.   UE  CÉOGR.  -    3"  TRIMESTRE  1887.  .  Mil.  —  28 


à 


430     MÔMOIRE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  THIBET  ORIENTAL. 

largeur  des  cours  d'eau  en  différents  points  pour  les  joindre 
sur  la  carte  par  une  bonne  ligne  pleine.  • .  de  fantaisie. 

Bien  que  j'aie  noté  avec  soin  les  indications  de  toute  na- 
ture que  je  relevais  dans  les  documents,  on  me  permettra 
de  ne  pas  discuter  sérieusement  sur  des  données  par  trop 
insuffisantes.  La  largeur  des  cours  d'eau  rentre  dans  cette 
catégorie  quand  elle  n'est  pas  accompagnée  d'autres  indi- 
cations. Je  suis  persuadé,  par  exemple,  que  la  largeur  du 
Ken  pou  et  celle  du  Tcbitom  tchou  peuvent  varier  beaucoup 
d'une  saison  à  l'autre,  et  que  le  voyageur  qui  traverserait 
ces  cours  d'eau  dans  la  saison  la  plus  favorable  à  la  marche 
c'est-à-dire  quand  ces  rivières  sont  à  leur  niveau  le  plus 
basy  se  ferait  une  fausse  idée  de  leur  importance  en  l'appré- 
ciant d'après  la  largeur. 

Je  m'en  rapporterai  donc  aux  données  plus  complètes , 
c'est-à-dire  aux  débits  que  je  supposerai  exactement  cahu- 
tes. S'il  en  est  ainsi,  impossible  de  n'être  pas  immédiatement 
convaincu  que  l'Iraouady  prend  sa  source  au  nord  de  l'Hi- 
malaya inférieur;  mais,  quelque  cas  que  nous  fassions  des 
travaux  hydrologiques  de  M.  Gordon  sur  le  bas  Iraouady, 
c'est  tout  ce  que  nous  pouvons  admettre  dans  sa  discussion 
sur  l'identification  des  fleuves  du  Thibet. 

Gomme,  d'autre  part,  l'hypothèse  reproduite  par  M.  le 
général  Walker  de  la  jonction  du  Tcbitom  tchou  et  du 
Brahmapoutre  contredirait  l'opinion  précédemment  émise, 
il  devenait  nécessaire  de  prouver  non  seulement  que  l'étude 
des  débits  des  fleuves  ne  conduit  pas  absolument  aux  résultats 
indiqués  par  leurs  auteurs,  mais  encore  qu'elle  confirme 
ceux  que  nous  avons  trouvés  dans  la  première  partie  de  notre 
travail.  Telle  est  la  raison  ou  l'excuse  que  le  géographe  peut 
donner  en  contrôlant  une  étude  de  géographie  mathéma- 
tique au  moyen  de  données  hydrologiques  incertaines. 

Ges  données,  nous  les  trouvons  dans  les  ouvrages  de  : 
MM.  le  colonel  Yule,  Gunningham,  Hannay,  Sandeman, 
Gordon  pour  l'Iraouady;  de  MM.  le  colonel  Montgomery^  et 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUtt   LE   THIBET  ORIENTAL.      431 

lieutenant  Harman  pour  le  Tsan  po  ;  de  MM.  le  lieutenant  Har- 
man ,  Walker  et  Gordon  pour  le  Brahmapoutre  et  ses  affluents. 

Après  avoir  réduit  les  mesures  anglaises  en  mesures  fran- 
çaisesy  nous  reportons  celles-ci  sur  notre  feuille  n"  4  sur 
laquelle  nous  avons  tracé  les  principaux  cours  d'eau  et 
les  principales  lignes  de  partage  de  leurs  bassins.  La  ligne 
FA  R  B...  représente  la  limite  nord  du  soulèvement  de 
THymalaya  inférieur  ;  D  S  G.  le  prolongement  à  l'est  des  Pat 
kai  dans  l'hypothèse  de  M.  Walker;  R  S  la  limite  orien- 
tale du  bassin  du  Ken  pou  suivant  une  autre  hypothèse;  enfin 
les  raccordements  hydrographiques  de  MM.  Walker  et  Gor* 
don  sont  indiqués  en  pointillé. 

Cette  feuille  4  est  un  véritable  tableau  qui  nous  permet 
d'embrasser  d'un  coup  d'œil  toutes  les  données  du  problème  ; 
et  si  j'avais  eu  l'idée  de  la  dresser  quand  j'étudiai  pour  la  pre- 
mière foi^  la  question,  je  me  serais  évité  bien  des  pages  de 
calculs  heureusement  inutiles  à  faire  maintenant. 

J'avais  en  effet  procédé  en  calculant,  dans  chaque  hypo- 
thèse hydrographique,  la  quantité  d'eau  que  les  pluies  et  la 
fonte  des  neiges  donnaient  par  degré  carré  suivant  les  régions  ; 
et  examinant  ensuite  quelle  hypothèse  se  rapprochait  le  plus 
des  résultats  de  ces  calculs,  j'étais  arrivé  à  établir  que  le 
Tchitom  tchou  devait  dépendre  de  Tlraouady  ;  mais  il  y  avait 
incertitude  pour  le  Ren  pou  (Gak  bo). 

Reposant  sur  des  calculs  empiriques,  puisque  nous  ne 
connaissons  qu' approximativement  les  conditions  du  sol  et 
du  climat  des  diverses  régions,  ces  résultats  ne  pouvaient 
nous  satisfaire;  mais  ils  nous  donnèrent  l'idée  d'une  repré- 
scntalion  graphique  qui  devait  conduire  plus  simplement  et 
clairement  au  but. 

Je  ne  retiendrai  des  calculs  dont  j'ai  parlé  ci-dessus  que 
run  de  ceux  que  je  fis  sur  l'Iraouady,  parce  qu'il  montre 
bien  que  ce  fleuve  doit  venir  du  Thibel  et  que  son  bassin 
ne  peut  être  limité  à  la  ligne  DSC. 

ABhamo,  les  débits  minimum  (février)  et  maximum  (août) 


432     MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  THIDET  ORIENTAL. 

de  riraouady  sont  de  1320  et  28315  mètres  cubes  pour  un 
bassin  hypothétique  M  N  G  D  Ë  d'environ  6  degrés  carrés. 

A  la  tète  de  son  delta  les  débits  minimum  et  maximum  de 
riraouady  sont  de  2355  et  36 105  mètres  cubes  pour  un  bas- 
sin dont  la  surface  est  de  6  degrés  plus  22  degrés  carrés, 
soit  28  degrés  carrés.  Il  en  résulte  que  la  région  comprise 
entre  Bhamo  et  la  tête  du  delta,  soit  22  degrés  environ,  doit 
fournir  des  volumes  d'eau  de  2355  —  1320  ou  1035  mètres 
cubes,  et  de  36105  —  28305  ou  7800  mètres  cubes;  et  si  à 
22  degrés  carrés  correspondent  ces  volumes,  à  6  degrés  carrés 
(surface  M  N  D  C  E)  devraient  correspondre  des  volumes 
d'eau  de  282  et  2127  mètres  cubes  au  lieu  des  1320  et 
28  315  mètres  cubes  que  l'on  a  observés  à  Bhamo.  Les 
difiérences  de  1038  et  26 1 88  mètres  cubes  ne  peuvent  donc 
s'expliquer  qu'en  admettant  que  le  bassin  supérieur  de 
riraouady  s'étend  bien  au  delà  de  la  ligne  DSC. 
Arrivons  à  notre  nouvelle  étude  de  la  question. 
Ce  qui  nous  frappe  le  plus  quand  nous  jetons  un  coup 
d'œil  sur  notre  feuille  ou  tableau  n®  4,  c'est  la  grande  diffé- 
rence entre  les  débits  mînima  de  l'hiver  et  les  débits 
maxima  de  l'été,  saison  des  plus  'grandes  pluies  et  de  la 
fonte  des  neiges.  Quelques  auteurs  ont  prétendu  que  <  la 
fonte  des  neiges  donnait  peu  d'eau  aux  rivières  du  Thibet 
parce  que  la  liquéfaction  se  produisait  peu  à  peu  sur  de  vastes 
surfaces  planes;  et  qu'ayant  ainsi  le  temps  de  s'infiltrer 
en  tet're,  l'eau  ne  descendait  pas  jusqu'aux  torrents  ou 
rivières  » .  Ceci  peut  être  exact  pour  les  hauts  plateaux  de 
la  Tartarie,  d'une  partie  du  Thibet  septentrional  ;  mais  ne 
saurait  s'appliquer  aux  terrains  excessivement  accidentés  du 
Thibet  oriental  dont  nous  nous  occupons  ;  aussi  nous  ran- 
geons-nous entièrement  du  c6té  de  ceux  qui  soutiennent; 
d'accord  en  cela  avec  la  géographie  chinoise,  que  la  fonte  des 
neiges  gonfle  au  contraire  énormément  le  Tsan  po  et  ses 
allluents  ;  et  il  ne  paraîtra  pas  étonnant  qu'il  en  soit  ainsi 
pour  les  cours  d'eau  voisins:  Ken  pou,  Tchitom  tchou, 


MÉMOIRE   GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  TUIBET  ORIENTAL.      433 

Salouen,  etc.,  compris  entre  les  mêmes  latitudes  dans  des  ré- 
gions reconnues  comme  très  accidentées. 

II  est  un  autre  fait  sur  lequel  on  s'accorde  heureusement  : 
c'est  que  la  plus  forte  quantité  de  pluie  tombe  précisément 
sur  les  régions  hymalayennes  sur  lesquelles  vont  se  résoudre 
en  pluies  les  nuages  poussés  par  les  moussons  ou  les  vents 
qui,  de  la  mer,  remontent  les  bassins  des  fleuves. 

Ceci  posé,  nous  allons  examiner  successivement,  au  point 
devUe  hydrologique,  les  diverses  hypothèses  d'identification 
des  fleuves  du  Thibet  avec  ceux  de  l'Inde  et  de  la  Birmanie. 

Ces  hypothèses  sont  au  nombre  de  quatre: 

l""  Les  rivières  du  Dzayul,  Tchitom  tchou  et  Ken  pou  (Gak 
bo)  dépendent  du  bassin  du  Brakmapoutre  (hypothèse  Wil- 
cox  reproduite  par  M.  Walker)  et,  dans  ce  cas,  les  monts 
Patkaî  se  continueraient  suivant  DSC. 

2»  Le  Ken  pou  (Gak  bo)  dépend  seul  du  bassin  duBrahma- 
poutre,  et  le  Tchitom  tchou  dépend  du  bassin  de  l'Iraouady. 
Dans  ce  cas  la  chaîne  des  Patkaî  se  continuerait  suivantDSR. 

3^  Le  Tchitom  tchou  et  le  Ken  pou  (Gak  bo)  dépendent 
du  bassin  de  Tlraouady.  Dans  ce  cas  les  monts  Patkaî  se 
relient  aux  monts  Sémaloung  la,  à  travers  le  soulèvement  de 
l'Himalaya  inférieur  (c'est  l'hypothèse  conforme  au  résultat 
de  notre  étude  géographique). 

i"  Le  Tsan  po  dépend  du  bassin  de  l'Iraouady  (hypothèse 
d'Anvilleet  Klaproth  reproduite  par  M.  Gordon)  ». 

Première  hypothèse.  — Dans  cette  hypothèse  la  chaîne  des 
Patkaî  se  continuant  suivant  la  ligne  D  S  G,  le  Ken  pou  (Gak 
bo)  et  le  Tchitom  tchou  se  reliant  à  la  rivière  du  Brahma- 
kund;  le  bassin  de  cet  affluent  du  Brahmapoutre  est  repré- 
senté sur  la  carte  par  la  surface  FAOBCDE  d'environ 
9  degrés  carrés  ;  et  le  bassin  de  l'Iraouady  en  amont  de  Bhamo 
est  représenté  par  la  surface  M  N  C  D  E  d'environ  6  degrés 
carrés. 

Or,  les  débits  minimum  et  maximum  des  cours  d'eau  qui 
arrosent  la  première  région  (9  degrés  carrés)  sont  égaux  à 


434'      .MÉMOrUE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  TIIIBET  ORIENTAL. 

ceux  du  Dibong  et  du  Brahmakund  réunis  au  point  P,  soit 
1727  et  13308  mètres  cubes. 

D'autre  pari,  les  débits  minimum  et  maximum  des  cours 
d'eau  qui  arrosent  la  partie MNCDE  (6  degrés  carrés)  du  bas- 
sin de  riraouady  sont  1320  et  28  315  mètres  cubes. 

Par  suite,  un  degré  carré  dans  la  première  région  donne- 
rait 192  et  1478  mètres  cubes  et  dans  la  seconde  147  et 
3146  mètres  cubes.  A  la  rigueur  on  peut  admettre  le  rapport 
des  débits  minima  ;  mais  le  rapport  des  débits  maxima 
est  inexplicable,  puisqu'il  tombe  beaucoup  plus  d'eau  dans  la 
première  région  que  dans  la  seconde. 

Deuxième  hypothèse.  —  L'hypothèse  reproduite  par 
M.  Walker  étant  inadmissible,  nous  supposerons  que,  seul, 
le  Ken  pou  (Gak  bo)  dépende  du  bassin  du  Brahmapoutre, 
tandis  que  le  Tchitom  tchou  dépendrait  du  bassin  de 
riraouady. 

^  Dans  cette  hypothèse  les  bassins  du  Brahmapoutre  et  de 
riraouady  sont  représentés  sur  la  carte  par  les  surfaces 
FAOBRSDEetMNBRSDE. 

Les  débits  minimum  et  maximum  des  cours  d*eau  qui 
arrosent  la  première  région  (d'environ  8  degrés  carrés)  sont 
encore  de  1727  et  13308  mètres  cubes. 

Ceux  de  la  deuxième  région  (d'environ  7  degrés  carrés) 
sont  de  1320  et  28  315  mètres  cubes. 

Et  nous  voyons,  comme  dans  l'hypothèse  n»  1,  que  si  l'on 
peut  admettre  le  rapport  des  débits  minima,  il  est  abso- 
lument impossible  d'admettre  celui  des  débits  maxima, 
puisque  pour  deux  surfaces  presque  égales,  le  débit  maximum 
de  celle  qui  reçoit  la  plus  grande  quantité  de  pluie  serait 
plus  de  deux  fois  plus  petit  que  le  débit  maximum  de  l'autre. 

Troisième  hypothèse.  —  La  seconde  hypothèse  étant 
aussi  fausse  que  la  première,  nous  envisagerons  celle  qui  se 
présente  naturellement  ensuite  à  notre  examen  :  le  Tchitom 
tchou  et  le  Ken  pou  dépendant  de  l'Iraouady.  Dans  cette 
hypothèse  les  bassins  du  Brahmapoutre  et  de  l'Iraouady 


MÉMOIRE   GÉOGRAPUIQUE   SUR   LE  THIBET   ORIENTAL.      435 

sont  respectivement  représentés  par  les  surfaces  :  FAD  E  et 
MNBOADE. 

Pour  la  première  région  (d'environ  2  degrés  et  demi 
carrés)  les  débits  minimum  et  maximum  sont  1727  et 
13308  mètres  cubes.  Pour  la  seconde  région  (d'environ 
12  degrés  carrés)  les  débits  minimum  et  maximum  sont 
1320  et  28  315  mètres  cubes. 

Ici,  au  moins,  nous  trouvons  qu'à  la  plus  grande  surface 
correspond  le  plus  grand  débit  maximum  ;  et  il  est  facile  de 
comprendre  qu'à  la  plus  petite  surface  peut  correspondre 
un  débit  minimum  plus  grand  que  celui  de  la  surface  la  plus 
étendue. 

En  efTet,  dans  cette  hypothèse,  la  haute  chaîne  qui  borde 
à  l'ouest  le  Ken  pou  (Gak  bo)  se  continue  en  AD  à  travers 
le  soulèvement  de  l'Himalaya  dont  la  direction  est  F  A  R  B. 
La  région  des  pluies  excessives  n'est  donc  plus  F  A  B  C 
D  E,  mais  F  A  D  E  ;  car  c'est  sur  la  première  chaîne  A  D  E 
(jonction  du  Sémaloung  la  et  des  Patkaï)  que  vient  se  con- 
denser en  pluie  la  plus  grande  masse  des  nuages  qui  remon- 
tent la  vallée  du  Brahmapoutre.  Les  torrents  de  la  région 
FADE  doivent  donc  être,  à  surface  égale  de  bassin^  consi- 
dérablement plus  grossis  par  les  pluies  que  ceux  de  la 
région  A  B  G  D. 

Or,  en  hiver,  alors  qu'il  pleut  encore  en  F  A  D  E,  il  pleut 
à  peine  ou  beaucoup  moins  en  A  B  G  D,  et,  comme  les 
neiges  n'alimentent  pas  les  cours  d'eau  en  cette  saison,  on 
voit  que  le  débit  minimum  de  la  petite  région  FADE  peut 
élre  supérieur  au  débit  minimum  de  la  grande  région  M  N  B 
OADE. 

En  été,  au  contraire,  sur  cette  dernière  région,  la  fonte 
des  neiges  et  les  pluies  qui  tombent  en  A  B  C  D  fournissent 
au  Ken  pou  (Gakbo)  l'énorme  débit  de  28315  mètres  cubes 
qu'on  relève  à  Bhamo,  tandis  que  l'extrême  abondance  des 
pluies  dans  la  petite  région  F  A  D  E  y  élève  le  débit  maxi- 
mum à  13308  mètres  cubes. 


436     HÉHOIRE  GÉOGRAPHIOOË   SUR  LE  THIBET   ORIEHTAI. 

L'hypothèse  de  la  jonction  du  Tchiiom  tchou  et  du  Ken 
pou  (Gak  ho)  à  l'Iraouady  satisfait  donc  aux  conditions  by- 
drologiques,  même  en  supposant  le  bassin  du  Ken  pou  (Gak 
bo)  limité  en  0,  ce  qui  est  encore  hypothétique,  ainsi  que 
nous  l'avons  dit  dans  la  première  partie  de  notre  étude. 

Quatrième  hypothèse.  —  A  quoi  bon  dès  lors  examinerla 
quatrième  hypothèse  de  la  jonction  du  Yœrou  dzang  bo  ou 
Tsan  po  et  de  Tlraouady  ?  Sans  doute  celte  jonction  ne  serait 
pas  inadmissible  au  point  de  vue  hydrologique,  vu  le  rapport 
des  débits  de  l'Iraouady  à  Bhamo  et  du  Tsan  po  à  Chétang. 
Mais  si  l'on  suppose  un  instant  qu'il  en  soit  ainsi,  il  faut  se 
demander  quel  serait  le  cours  d'eau  qui  fournirait  au  Oihong 
ses  débits  minimum,  moyen  et  maximum  de  1569,  10264 
et  12  742  mètres  cubes,  à  son  confluent  avec  le  Brahma- 
poutre. 

Entre  le  Ken  pou  (Gak  bo)  et  le  Soubansiri,  il  n'existe 
qu'un  coursd'eau  capable  de  fournir  de  pareils  débits  :  c'est 
le  Yœrou  dzang  bo  tchou  ou  Tsan  po. 

De  sorte  que  si  l'on  suppose  que  le  Tsan  po  soit  l'Iraouady, 
on  résout  le  problème  hydrologiqne  à  l'est,  mais  on  eu  pose 
un  d'insoluble  à  l'ouest  avee  le  Dihong. 

Que  faut-il  donc  conclure  de  cet  examen  ?  Qu'une  seule 
hypothèse  satisfait  à  toutes  les  conditions  des  problèmes 
multiples  do  raccordement  des  fleuves  thibétains  au  point 
de  vue  hydrologique,  et  que  cette  hypothèse  :  l'idetitité  du 
KeH  pou  (Gak  bo)etde  riraouady  confirme  précisément  les 
résultats  de  notre  étude  purement  géographique. 

En  publiant  aujourd'hui  une  carte  du  Tbibet  oriental 
dont  toutes  les  parties  ont  été  mathématiquement  déduites 
de  tous  les  documents  et  contrôlées  par  une  étude  hydro- 
logique, nous  pouvons  dire  que,  dans  les  limites  ainsi  déter- 
minées, il  ne  reste  plus  aucun  grand  problème  géographique 
à  résoudre.  Tout  est  maintenant  œuvre  de  détails  et  de  rec- 
liiications  de  détails,  c'est-à-dire  œuvre  de  topographe  et  de 
aéodésîen. 


MÉMOIRE  GÉOGRAPHIQUE   SUR   LE  THIBET   ORIENTAL.      437 

Telle  qu'elle  ressort  de  notre  reconstitution,  la  carte  du 
Thibet  oriental  inspirera  peut-être  quelques  réflexions 
utiles  à  ceux  qui  s'intéressent  aux  questions  économiques  et 
politiques  de  l'extrême  Orient, 

Lors  des  voyages  de  MM.  Golquhoun  et  G.  Bock,  j'avais 
signalé  inutilement  les  dangers  que  notre  indifférence  pour 
les  affaires  de  Siam  et  de  Birmanie  faisait  courir  à  Tlndo- 
Chine  française.  En  insistant,  aujourd'hui,  sur  les  dangers 
que  notre  ignorance  et  notre  indifférence  au  sujet  du  Thibet 
oriental  font  courir  à  la  Chine  et  à  l'Indo-Ghine  française, 
aurai-je  plus  de  succès? 


Le  Gérant  î^esponsable, 
Ch.  Maunoir, 

Secrétaire  général  de  la  Commission  centrale. 


BoURLOTON.  —  Imprimeries  réunies,  B,  rue  Mig^non, 


.lîTrimcsU*  1887, 


l^iSf 


M 


;/îv3v; 


'r^îlî 


"TV 


UNE   MISSION 

AU 

CHOA  ET  DANS  LES  PAYS  GALLAS 


,1 

PAR  1 


AVBRY 

INGÉNIEUR    CIVIL    DBS    MINES*. 


En  janvier  1883,  à  ma  sortie  de  l'École  polytechnique  et 
de  FÉcole  des  naines,^  j'étais  chargé  par  une  société  de 
rechercher  des  mines  dans  le  royaume  de  Ghoa  et  dans  les 
pays  Gallas,  au  sud  de  TAbyssinie.  L'éminent  et  sympa- 
thique  M.  Daubrée,  membre  de  l'Institut,  avait  bien  voulu 
me  recommander  à  M.  le  Ministre  de  l'Instruction  publique 
et  j'avais  obtenu  une  mission  dont  l'objet  était  des  éludes 
topographiques  et  géologiques. 

Avec  moi  partait  le  docteur  Hamon,  de  la  Faculté  de 
Paris,  également  chargé  par  le  gouvernement  de  faire  des 
observations  de  médecine  et  d'histoire  naturelle.  Hélas  ! 
mon  excellent  compagnon  devait  avoir  toutes  les  infortunes  : 
à  peine  débarqué  à  Aden,  il  apprenait  la  mort  de  son  père; 
après  une  année  et  demie  de  séjour  en  Afrique,  il  se  mit  en 
route  pour  la  France,  espérant  consoler  sa  pauvre  mère  de 
ce  deuil  récent;  mais  la  mort  en  avait  décidé  autrement,  il 
ne  devait  pas  non  plus  la  revoir;  au  retour,  il  contractait  les 
fièvres  et  expirait  sur  les  bords  de  la  rivière  Aouache. 

A  de  grandes  capacités  médicales,  le  docteur  Hamon  joi- 
gnait un  grand  désintéressement  et  un  grand  cœur;  que  de 
malades  et  même  que  de  grands  personnages  (d'Afrique) 
a-t-il  soignés,  recevant  à  peine  un  remerciement  !  Bien 
heureux  encore  quand  ceux-ci,  après  guérison,  ne  venaient 

1.  Communication  adressée  à  la  Société  de  Géographie  dans  sa  séance 
du  21  mai  1886.  —  Voir  la  carte  jointe  à  ce  numéro. 

SOC.   DE  GÉOGR.  —  4*  TRIMESTBEliS?.  VIII.  —  29 


440  UNE  MISSION  AU  CHOA 

point  lui  demander  une  chemise  ou  un  vêtement  pour 
entretenir  leur  amitié.  Il  aurait  certainement  rapporté  en 
France  des  études  d'anthropologie  et  de  zoologie  très 
intéressantes,  ainsi  que  d*imporlantes  recherches  de  théra- 
peutique; mais,  constamment  appelé  auprès  des  malades, 
le  temps  ne  lui  permit  pas  de  noter  ses  nombreuses  obser- 
vations. Qu'il  me  soit  permis  de  rendre  hommage  à  la 
mémoire  d'un  ami  et  d'un  savant  dont  le  talent  aurait  pu 
donner  à  notre  mission  un  plus  grand  éclat.  Après  l'avoir 
quitté  en  juillet  1884,  je  restai  encore  une  année  en  Afrique, 
bien  décidé  à  ne  revenir  en  France  qu'avec  une  étude  nou- 
velle et  approfondie  de  ces  contrées'jusqu'alors  peu  explo- 
rées au  point  de  vue  géologique;  quel  plus  noble  désir,  en 
efTet,  que  de  résoudre  ce  grand  problème  de  la  nature,  la 
formation  de  notre  globe? 

L'appétit  vient  eu  mangeant,  dit  un  vieux  proverbe,  aussi 
le  désir  de  voyager  s'accroît  en  voyageant;  on  s'accoutume 
au  danger;  l'amour  de  l'inconnu,  et,  peut-être,  un  peu  d'am- 
bition, vous  entraînent;  on  a  déjà  surmonté  bien  des 
obstacles  et  des  périls,  pourquoi  ne  pas  en  affronter  de 
nouveaux?  On  se  sent  attiré  vers  cette  mystérieuse  Afrique 
qui,  môme  après  tant  de  voyages,  a  encore  l'irrésistible 
prestige  du  mystère.  Si  de  hardis  explorateurs,  A.  d'Abba- 
die,  Livingstone,  Gameron,  Nachtigal,  ttohlfs,  Schweiufurth, 
de  Brazza,  Stanley,  Ivens  et  Capello  ont  parcouru  cet 
immense  continent  dans  tous  les  sens,  le  Centre  et  TEst 
sont  toujours  restés  inconnus;  entre  l'Abyssinie  et  l'océan 
Indien,  de  Kaffa  à  Zanzibar,  vivent  des  peuples  dont  nul  ne 
sait  les  noms;  d'intrépides  voyageurs,  von  Decken,  Julietti, 
Lucereau,  Arnoux,  Bianchi,  Barrai,  tentèrent  de  soulever 
un  coin  de  ce  voile  impénétrable;  mais  à  peine  se  furent-ils 
avancés  dans  l'intérieur  de  ces  terres  brûlantes,  qu'ils  furent 
massacrés;  seul,  Révoil,  après  avoir  couru  les  plus  grands 
dangers,  nous  fut  heureusement  rendu. 

C'était  un  dimanche,  le  21  janvier  1883,  par  une  magni- 
fique matinée  d'hiver;  les  abords  de  la  Joliette  étaient 


ET  DANS  LES  PAYS  G ALLAS.  441 

encombrés  de  voitures,  de  marchandises^  de  bagages;  sur 
le  pont  du  paqu<)bot  un  grand  nombre  de  parents  el  d'omis 
causaient  à  voix  basse  avec  les  passagers,  leur  adressant 
leurs  recommandations  et  leurs  encouragements.  Enfin  tout 
est  prêt,  dix  heures  sonnent,  le  moment  de  la  sépara tioa 
est  arrivé;  le  docteur  Hamon  et  moi  nous  serrons  la  mata 
à  quelques  savants  et  négociants  qui  sont  venus  nous 
accompagner  jusqu'au  départ;  une  fumée  noire  s'élève  dans 
Tair,  on  lève  l'ancre,  un  coup  de  canon  retentit,  VIrraouadiy 
des  Messageries  maritimes  quittait  le  port  de  Marseille. 

Ce  n'est  pas  sans  une  poignante  émotion  que  nous  regar- 
dions s'éloigner  les  dernières  maisons  de  la  vieille  cité 
phocéenne;  nous  sommes  restés  longtemps  sur  le  pont, 
rêveurs  et  agités  par  des  pensées  tristes  et  amères;  enfin  te 
côtes  ont  disparu  à  nos  yeux  et  nous  adressions  unadiiea,le 
dernier  peut-être,  à  la  France  et  à  tous  ceux  qui  nous  j 
étaient  chers.  Qu'on  nous  pardonne  ce  moment  d'angoàsao 
bien  légitime  quand  Ton  quitte  toutes  ses  affections  poer 
s'élancer  dans  l'inconnu  ;  mais  la  joie  d'accompilfr  ce  vojage, 
le  désir  de  voir  des  mœurs  et  des  coutumes  si  diiféientes 
des  nôtres,  et  peut-être  même  la  cloche  du  déjeuner  nous 
firent  bientôt  oublier  ces  sombres  pressentinaeiiAs^  Ib 
n'étaient  cependant,  hélas!  que  trop  fondés:  car  la  maladie 
et  la  cruauté  des  peuplades  que  nous  aidions  traverser 
devaient  nous  créer  bien  des  obstacles  et  des  peines  ;  mon 
malheureux  camarade  ne  devait  plus  revoir  son  pays  et  les 
siens;  quant  à  moi,  attaqué  au  retour  par  une  bande  de 
sauvages  Somâlis,  je  dus  me  frayer  un  chernifii  à  coups  de 
fusil  et  ce  n'est  qu'après  de  grands  périls  que  j'ai  pu  rega- 
gner la  côte  au  commencement  de  septembre  «derBier. 

Cependant  le  début  de  notre  voyage  fut  des  plus  agiiéables  : 
un  temps  splendide,  une  mer  calme,  tout  nous  faisait  pré- 
sumer une  fort  belle  traversée.  Nous  n'avons  eu  d'ailleurs 
qu'à  nous  louer  de  la  bienveillance  et  de  la  sympatbîe 
qui  nous  ont  été  prodiguées  par  MM.  les  officiers  >de  l'ir- 
raouaddy^  accueil  certainement  dû  au  bon  et  ineffaçable 


442  UNE   MISSION  AU  CHOA 

souvenir  que  leur  avait  laissé  notre  savant  maître,  M.  Fuchs, 
ingénieur  en  chef  des  mines,  à  son  retour  de  Goehinchine. 

Arrivés  la  nuit  à  Naples,  nous  avons  pu,  le  matin  au 
départ,  admirer  cette  baie  magnifique  et  le  grandiose  cra- 
tère qui  en  ferme  l'entrée;  quelques  heures  après  nous 
passions  le  détroit  de  Messine,  mais  un  épouvantable  contre- 
temps nous  empêcha  de  jouir  de  sa  splendeur.  A  peine 
étions-nous  à  table,  qu'un  léger  balancement,  qui  nous 
troubla  l'appétit,  se  fit  sentir;  peu  à  peu  il  s'accrut  et  bientôt 
une  ierrible  tempête  se  déchaîna  sur  le  navire.  Enfin,  après 
cinq  jours  d'orage,  nous  étions  le  dimanche  à  midi  à  Port- 
Saïd,  à  l'entrée  du  canal  de  Suez  ;  c'est  la  première  ville 
arabe  que  nous  rencontrions  et,  il  faut  l'avouer,  elle  nous  fit 
une  impression  assez  désagréable.  Elle  est  en  plein  désert, 
au  milieu  des  sables  mouvants;  à  l'entrée  quelques  belles 
maisons  où  sont  situés  les  consulats,  les  agences  maritimes, 
les  hôtels,  les  cafés  et  les  habitations  des  fonctionnaires  du 
canal  :  c'est  le  quartier  européen  ;  mais,  si  l'on  va  plus  avant, 
on  pénètre  dans  le  village  arabe,  repoussant  de  salelé  Les 
cahutes  offrent  à  peu  près  la  forme  rectangulaire,  elles  se 
composent  d'une  seule  pièce  et  d'une  cour  sur  le  derrière, 
les  étages  sont  absolument  inconnus.  Dans  ce  petit  espace 
habite  une  nombreuse  famille  :  hommes,  femmes,  enfants, 
tous  plus  malpropres  les  uns  que  les  autres,  y  grouillent 
pêle-mêle;  devant  les  portes  en  plein  air,  de  nombreux 
marchands  vendent  les  produits  du  pays:  grains,  fruits, 
toiles,  vêtements,  coiffures,  sandales,  colliers,  perles,  etc., 
tout  s'y  trouve  réuni,  recouvert  d'une  épaisse  couche 
de  poussière,  aussi  ce  spectacle  est-il  peu  attrayant  pour 
l'acheteur;  il  est  heureux  que,  dans  la  ville  nouvelle,  des 
boutiques  bien  achalandées  dispensent  de  recourir  aux 
indigènes. 

Le  lendemain  matin,  après  avoir  échangé  nos  encourage- 
ments et  nos  souhaits  avec  quelques  camarades  d'école 
qui  étaient  arrivés  siu*  un  bateau  de  guerre  se  rendant  au 
Tonkin,  je  m'embarquai  pour  Aden.  Nous  pénétrons  dans  le 


.^^ 


ET  DANS  LES  PAYS  GALLAS.  443 

canal,  et,  bien  qu'au  milieu  du  désert,  la  vue  est  égayée  par 
les  nombreuses  gares  échelonnées  comme  autant  d'oasis  où 
croissent  les  dattiers,  les  bananiers,  les  gommiers  et  autres 
arbustes;  nous  avons  été  frappés  de  Tordre  et  de  la  régula- 
rité qui  président  à  cette  traversée,  aussi  n'était-ce  parmi 
les  passagers  qu'un  sentiment  d'admiration  pour  Thomme 
de  génie,  notre  gloire  nationale,  à  qui  nous  devons  ce  tra- 
vail prodigieux,  et  que  la  Société  de  Géographie  est  ôère 
d'avoir  comme  président. 

Après  quinze  jours  de  traversée,  nous  arrivons  à  Aden, 
la  colonie  anglaise  est  bâtie  sur  une  presqu'île  de  formation 
volcanique,  située  à  une  quarantaine  de  lieues  à  l'est  du 
détroit  de  Bab-el-Mandeb  ;  ce  sont  des  rochers  abrupts, 
incultes,  où  Ton  ne  rencontre  pas  un  arbre,  pas  un  brin 
d'herbe,  pas  même  une  goutte  d'eau.  Les  Anglais  ont  réparé 
à  grands  frais  de  vastes  citernes  creusées  à  une  époque 
très  reculée  par  les  Portugais,  mais  elles  ne  pourraient  suf- 
nre  que  dans  une  contrée  où  le  ciel  laisserait  tomber  Teau 
avec  moins  de  parcimonie.  Il  ne  pleut  que  très  rarement, 
tout  au  plus  deux  ou  trois  fois  par  an;  aussi  doit-on  avoir 
recours  à  Teau  distillée  pour  Talimentation.  En  dépit  de 
cette    situation    éminemment    défavorable,    nos    voisins 
d'outre-Manche,  après  avoir  enfoui  des  millions  dans  ce 
terrain  desséché,  ont  su  en  faire  surgir  une  ville  de  vingt 
mille  habitants,  protégée  par  un  surprenant  système  de 
défense;  ils  Tout  divisée  en  trois  parties  reliées  entre  elles 
par  des  routes  à  travers  lu  montagne,  des  tunnels  et  d'im- 
menses tranchées. 

Cette  colonie  est  le  rendez-vous  de  tous  les  indigènes 
des  contrées  environnantes;  les  Européens  y  sont  peu 
nombreux,  tout  au  plus  le  centième  de  la  population; 
l'Afrique  y  envoie  des  Égyptiens,  des  Somâlis,  des  Danakils 
et  des  Abyssins;  l'Asie  donne  des  Arabes,  des  Chinois,  des 
Persans,  des  Indiens  et  des  Birmans;  ces  deux  derniers 
peuples  sont  eux-mêmes  divisés  en  Mahométans,  Juifs; 
Parsis,  Indous  et  Beels.  Aussi  trouvons-nous  dans  cette  ville 


444  UNE  MISSION  AU  GHOA 

cosmopolite  des  mœurs  très  variées;  tous  les  cultes  de 
l'Orient,  avec  leurs  curieuses  et  bizarres  cérémonies,  y  sont 
représentés,  depuis  les  idolâtres  jusqu'à  ceux  qui  adorent  le 
feu  et  qui  croient  à  la  métempsychose.  Hais  ces  descrip- 
tions ayant  déjà  été  faites  par  de  nombreux  voyageurs,  je 
-n'y  insisterai  pas  et  je  passe  en  Afrique. 

Après  un  séjour  de  trois  semaines  à  Aden,  nous  nous 
embarquions  le  âS  février  à  bord  d'un  vapeur  de  la  Com- 
pagnie française  des  steamers  de  l'Ouest,  le  Landore, 
chargé  de  marchandises  diverses,  de  produits  manufacturés 
et  de  denrées  alimentaires,  à  destination  de  notre  entrepôt 
d'Obock;  le  lendemain  nous  arrivions  sur  notre  territoire, 
qui,  bien  que  nous  appartenant  depuis  1862,  était  encore 
inoccupé. 

Notre  débarquement  s'opéra  avec  quelque  difficulté,  car, 
pour  amener  nos  marchandises  et  nos  bagages  à  la  côte, 
nous  avons  dû  avoir  recours  aux  Danakils,  gens  fort  peu 
travailleurs  et  très  maladroits,  qui,  entre  autres  accidents, 
sans  aucun  souci  de  l'art,  ont  laissé  tomber  à  la  mer 
une  caisse  de  produits  photographiques;  aussi  dois-je 
m'excuser,  mesdames  et  messieurs,  de  ne  pouvoir  vous  dis- 
traire quelques  instants  en  faisant  passer  devant  vos  yeux 
la  reproduction  des  contrées  et  des  types  que  j'ai  rencontrés 
durant  un  long  voyage;  je  vais  cependant  essayer  de  vous 
en  donner  une  idée  juste,  si  incomplète  qu'elle  soit. 

Bien  qu'aujourd'hui  les  conditions  soient  changées  et  que 
le  gouvernement  ait  bien  voulu  s'intéresser  à  notre  posses- 
sion, je  crois  cependantutile  de  résumer  en  quelques  mots  le 
rapport  que,  le  26  avril  1883,  j'adressais  à  M.  le  ministre  de 
l'instruction  publique  et  dans  lequel  M.  de  Lanessan,  l'hono- 
rable député  de  la  Seine,  a  puisé  quelques  renseignements 
pour  son  savant  et  remarquable  traVjiil  au  sujet  de  l'orga- 
nisation de  notre  colonie. 

Sans  vouloir  entrer  dans  les  détails  scientifiques,  j'insis- 
terai cependant  sur  l'hydrographie  de  cette  contrée,  car  elle 
«  été  le  sujet  de  nombreuses  controverses. 


ET  DANS  LES  PAYS  6ALLAS.  445 

Si  à  partir  de  Ras  Bir,  à  rentrée  du  golfe  de  Tadjourah, 
on  se  dirige  vers  l'ouest,  on  aperçoit  une  ligne  de  falaises 
madréporiques  qui  laissent  entre  la  mer  et  une  chaîne  de 
hautes  montagnes  volcaniques  un  plateau  qui  constitue  le 
territoire  d'Obock;  il  est  composé  d'une  roche  calcaire 
imprégnée  de  sels  magnésiens,  de  sel  marin  et  de  sulfate  de 
•chaux  contenant  des  polypes,  des  échinadermes,  des  fora- 
minifères  ainsi  que  de  nombreuses  coquilles  appartenant  à 
des  espèces  vivant  encore  actuellement  dans  les  eaux  de 
l'Océan,  aussi  sa  formation  résulte  du  soulèvement  d'un 
ancien  rivage  marîn  qui  peut  être  attribué  à  l'époque  qua- 
ternaire. 

En  certains  points  ces  bancs  de  coraux  sont  ravinés  par 
des  torrents  généralement  à  sec,  mais  qui,  aux  époques  de 
pluies,  roulent  des  masses  d'eau  considérables  et  donnent 
naissance  à  un  immense  delta  dirigé  sensiblement  du  nord- 
ouest  au  sud-est,  recouvert  d'un  limon  argileux  présentant 
quelque  végétation  et  qui  peut  être  livré  à  la  culture  ;  au- 
dessus  de  cette  couche  on  observe  dans  les  lits  des  torrents 
des  sables,  graviers  et  galets  venant  des  montagnes. 

On  voit  donc  que  notre  colonie  se  compose  de  terrains  en 
grande  partie  perméables,  aussi  peut-on  préjuger  l'existence 
d*une  nappe  d'infiltration  donnant  de  l'eau  douce.  Celle-ci 
est  d'ailleurs  reconnue  déjà  depuis  longtemps  ;  quelques 
années  après  l'achat  d'Obock  en  d862,  le  commandant 
Salmon,du  Surcouf,  fit  creuser  deux  puits  au  bas  de  la  fa- 
laise; Tun  d'eux,  le  moins  profond,  donnait  de  l'eau  potable, 
tandis  que  l'autre  donnait  de  l'eau  saumâtre;  ils  étaient 
abandonnés  à  mon  passage;  j'en  fis  creuser  deux  nouveaux 
à  quelque  distance  et  j'observai  encore  que  l'eau  du  plus 
profond  était  impure. 

Cette  prétendue  anomalie  de  deux  puits  distants  de 
quelques  mètres,  donnant  des  eaux  si  différentes,  avait 
étonné  de  nombreux  voyageurs  qui  s'imaginaient  que  l'eau 
douce  était  due  à  la  purification  des  eaux  salées  traversant 
des  sables  ;  mais  il  est  facile  de  l'expliquer  :  de  même  que 


446  UNE   MISSION  AU  CHOA 

dans  la  région  des  Ghotls  sahariens,  obserTée  par  M.  Dru, 
la  nappe  d'infiltration  se  relève  à  mesure  qu'on  s'éloigne 
de  la  côte  et  forme  dans  l'ensemble  une  surface  continue 
avec  celle  de  l'Océan;  or  nous  sommes  là  très  voisins  de  la 
mer,  aussi  les  puits  trop  profonds  dont  le  niveau  descend 
en  dessous  de  celui  des  grandes  marées  recevront-ils  des 
infiltrations  saumâtres.  On  a  remarqué  aussi  que  l'eau  de  ces 
puits  est  souvent  plus  chaude  que  latempérature  ambiante; 
cela  résulte  de  son  mélange  avec  des  sources  thermo-miné- 
rales. Ce  fait  e^t  d'ailleurs  surabondamment  prouvé  par 
l'existence  à  quelques  mètres  de  la  côte  d'une  source  thermo- 
minérale dégageant  de  l'hydrogène  sulfuré  et  dont  la  tem- 
pérature est  de  80  degrés.  ^ 

Je  ne  parlerai  pas  des  avantages  que  présente  l'occupation 
définitive  de  notre  possession,  question  minutieusement 
étudiée  et  largement  traitée  dans  le  travail  précédemment 
cité  ;  je  terminerai  sur  notre  colonie  en  reproduisant  ici  quel- 
ques points  du  rapport  que  mon  infortuné  camarade  Hamon 
adressait  à  l'époque  de  notre  passage;  on  y  reconnaîtra  une 
observation  scrupuleuse  et  impartiale,  une  description  juste 
et  précise  des  lieux  et  des  faits  que  nous  avions  sous  les 
yeux,  dans  un  style  vif,  alerte,  et  sans  prétention. 

Il  n'entre  pas  dans  mon  sujet  de  faire  valoir  ici  ce  que 
notre  politique  nationale  extérieure  pourrait  gagner  à  une 
prise  de  possession  plus  efiective  d'une  de  nos  colonies, 
ni  de  parler  des  grands  avantages  que  notre  commerce 
pourrait  trouver  en  nouant  des  relations  avec  l'intérieur  de 
rAfrique.  Je  me  contenterai  donc  aujourd'hui  de  résumer 
mes  impressions  sur  le  pays  et  sa  salubrité,  et  en  présentant 
une  rapide  esquisse  de  la  vie  à  Obock,  de  la  flore  et  de  la 
faune  dans  la  contrée. 

Sans  offrir  l'aspect  verdoyant  de  nos  prairies  de  Norman- 
die^  le  territoire  d'Obock  offre  des  traces  de  végétation  qui 
sont  un  véritable  soulagement  pour  l'œil  attristé  du  voyageur 
longeant  pendant  des  journées  entières  la  côte  déserte, 
sablonneuse  et  désolée  de  l'Afrique  orientale. 


ET  DANS  LES  PAYS  GALLAS.  447 

Durant  notre  séjour  à  Obock  (mars  et  avril  1883)  la 
température  diurne  a  été  de  30^  G.  Pendant  la  nuit  on  con- 
state un  abaissement  thermométrique  de  quelques  degrés; 
mais  aussitôt  le  lever  du  soleil,  la  température  atteint 
rapidement  son  maximum  qui  persiste  pendant  toute  la 
journée. 

Néanmoins,  grâce  à  sa  position  et  à  la  brise  de  la  mer 
qui  atténue  l'effet  de  sa  situation  intertropicale,  la  chaleur 
à  Obock  est  beaucoup  plus  supportable  qu'à  Aden. 

  partir  de  cinq  heures  de  l'après-midi  la  température 
devient  réellement  fort  agréable  et  c'est  là  un  fait  que  nous 
avons  tous  constaté  avec  le  plus  grand  plaisir.  Les  soirées 
sont  délicieuses  et  je  n'ai  jamais  observé  ces  brusques  chan- 
gements de  température  qui  ont,  dans  les  pays  chauds,  une 
influence  si  désastreuse  sur  la  santé. 

Obock  me  paraît  être  dans  d'excellentes  conditions  sa- 
nitaires. Il  n'y  a  ni  marécages,  ni  eaux  stagnantes,  ce  qui 
écarte  toute  possibilité  de  miasmes  paludéens,  si  dan- 
gereux dans  les  pays  intertropicaux. 

Après  les  grandes  pluies,  la  plaine  est  quelquefois  inondée; 
mais,  sous  l'action  puissante  du  soleil  et  grâce  à  la  consti- 
tution du  sol  dont  la  surface  présente  une  couche  profonde 
de  sable,  l'eau  disparaît  rapidement  sans  porter  aucun  pré- 
judice à  la  santé  des  habitants. 

Je  n'ai  eu  à  soigner  ni  hépatite,  ni  dysenterie,  ni  fièvre 
typhoïde,  ni  insolation.  Les  maladies  de  l'appareil  respira- 
toire doivent  être  fort  rares,  car  je  n'ai  eu  à  soigner  qu'un 
seul  phtisique.  Grâce  à  l'uniformité  de  la  température,  les 
bronchites  et  les  pneumonies  doivent  être  peu  fréquentes. 
Les  affections  les  plus  communes  chez  les  indigènes  sont  les 
maladies  de  l'estomac  et  les  manifestations  d'un  sang  vicié; 
mais  toutes  ces  affections  sont  dues  à  la  misère  physiolo- 
gique dans  laquelle  ils  vivent  et  à  leurs  écarts  de  régime. 

Quant  aux  rares  Français  qui  ont  séjourné  à  Obock, 
leur  santé  a  toujours  été  satisfaisante  ;  j'ai  même  été  sur- 
pris de  n'avoir  jamais  eu  de  complications  dans  les  affec- 


448  UNE  MISSION  AU   GHOA 

lions  chirurgicales  que  j'ai  eu  à  soigner,  complications  que 
me  faisait  redouter  la  température  élevée  du  pays* 

Je  puis  donc  conclure  en  toute  sincérité  à  la  salubrité 
du  pays  pour  les  Européens  qui  n'auront,  là, comme  partout 
ailleurs  dans  les  pays  chauds,  qu'à  se  prémunir  contre  les 
écarts  de  régime.  Les  lois  élémentaires  de  l'hygiène  devront 
y  être  scrupuleusement  observées. 

A  Obock,  l'alimentation  journalière  peut  trouver  ses  élé- 
ments ailleurs  que  dans  les  conserves  dont  l'usage  continu 
constitue  toujours  un  danger  pour  la  santé  du  colon. 

Ainsi  que  je  l'ai  dit  plus  haut,  l'eau  y  est  douce,  abondante 
et  potable.  On  pourra  se  procurer  en  grande  quantité  delà 
viande  fraîche  de  bœuf,  de  mouton,  de  veau  et  de  chèvre. 
Le  lait  et  les  œufs  s'y  trouveront  facilement  :  on  aura,  si  l'on 
veut  y  faire  pousser  quelques  végétaux  alimentaires,  l'en- 
semble d'une  nourriture  saine  et  hygiénique. 

La  population  d'Obock  est  nomade  et  son  chiffre  peut 
être  difficilement  évalué.  Quelques  indigènes  n'y  séjour- 
nent que  pendant  le  temps  nécessaire  pour  abreuver  leurs 
troupeaux.  Cependant,  depuis  rétablissement  des  Français, 
un  certain  nombre  de  familles  ont  abandonné  leurs  mon- 
tagnes et  se  sont  fixées  à  Obock. 

L'installation  de  ces  nouveaux  colons  se  fait  à  peu  de 
frais  :  quelques  branchages  circonscrivant  un  cercle  déter- 
minent le  lieu  d'élection  de  domicile;  d'autres  plus  soigneux 
cherchent  un  abri  dans  de  petites  huttes  dont  la  hauteur 
n'atteint  pas  plus  de  1™,50.  Mohammed  Dlnih,  fils  de 
l'ancien  chef  de  la  contrée  qui  a  vendu  Obock  à  la  France, 
a  seul  une  case  dans  laquelle  on  puisse  pénétrer  sans  se 
baisser. 

Cette  population  indigène  appartient 'à  la  grande  tribu 
des  Danakils,  qui  occupe  un  immense  territoire  compris 
entre  l'Abyssinie,  le  pays  des  Gallas,  le  pays  des  Somàlis 
et  la  mer. 

Celte  vaste  contrée  mal  limitée  a  été  peu  explorée. 
-    Sans  vouloir  m*étendre  aujourd'hui  sur  les  caractères 


ET  DANS  LES  PATS  6ALLAS.  449 

de  cette  race,  laîssez-rooî  Toas  dire  que  j'ai  été  surpris  de 
rencontrer  une  intdligencè  aussi  développée  chez  des  indi- 
vidus aussi  dépourvus  de  culture  intellectuelle.  De  bonnes 
institutions  et  le  frottement  de  notre  civilisation  seraient 
cependant  nécessaires  pour  améliorer  leur  caractère  vain- 
dicatif  et  rancunier. 

La  seule  richesse  de  la  population  indigène  est  la  pro- 
priété et  rélevage  des  troupeaux  dont  le  soin  est  leur  uni- 
que préoccupation.  Ils  s'occupent  surtout  de  l'élevage  du 
chameau  et  de  Tâne,  mais  ils  n'ont  que  peu  de  chevaux  et 
leurs  mulets  viennent  d'Abyssinie.  Ils  ne  s'occupent  pas  de 
rélevage  des  oiseaux  de  basse-cour  et  ne  se  livrent  à  aucune 
espèce  de  culture.  Ils  passent  leur  temps  à  discourir  entre 
eux  et  à  jouir  d'un  far  niente  qui  parait  leur  être  tout 
particulièrement  agréable  ;  quelques-uns  cependant  s'em- 
ploient comme  ouvriers  terrassiers,  tout  en  déployant  fort 
peu  d'énergie. 

Nous  restons  plus  de  deux  moisàObock,  puis  nous  nous 
mettons  en  route  pour  A mbobbo  sur  le  golfe  de  Tadjourah, 
point  d'où  devait  définitivement  partir  notre  caravane. 
M.  Barrai,  qui  se  trouvait  avec  nous,  nous  accompagna 
pendant  une  journée;  il  enviait  notre  sort,  disant  que 
nous  étions  bien  heureux  de  faire  un  si  beau  voyage.  Aussi, 
trois  années  plus  tard,  voulut^il  lui-même  l'accomplir;  il 
ya  un  mois  à  peine,  nous  apprenions  qu'il  avait  été  massacré 
près  de  là  frontière  de  Choa,  grossissant  encore  la  liste  déjà 
trop  longue  des  voyageurs  victimes  de  la  lâcheté  et  de  la 
férocité  des  habitants  du  désert. 

Pendant  deux  jours  nous  suivions  le  bord  de  la  mer. 
Cette  première  partie  de  notre  route  est  assez  pittoresque  : 
à  notre  droite  sont  des  montagnes  volcaniques  se  rappro- 
chant de  la  mer,  couvertes  d'une  assez  belle  végétation; 
plus  près  de  nous  aboutissent  de  larges  vallées  sillonnées 
de  nombreux  torrents  à  sec  remplis  d'un  sable  fin,  qui  des- 
sinent des  massifs  de  verdure  où  poussent  les  arbustes  de 
la  contrée;  on  y  rencontre  des  palétuviers,  des  gommiers, 


450  UNE   MISSION  AU  CHOA 

des  palmiers,  deseuphorbiacées  et  ea  particulier  le  Cassia 
acutifoliay  produisant  le  séné  ;  de  nombreuses  espèces 
d*aigles,  de  vautours,  de  milans  suivent  les  voyageurs,  espé- 
rant quelques  miettes  de  leurs  festins;  quelques  passereaux 
et  gallinacés,  entre  autres  la  perdrix  d'Afrique  et  trois  belles 
variétés  de  tourterelles,  égayent  ce  paysage  dont  la  vue 
repose  des  fatigues  de  la  route  ;  l'imagination  aidant^  on 
pourrait  se  croire  transporté  au  milieu  d'un  jardin  anglais, 
au  pied  des  montagnes  d'Auvergne;  malheureusement  un 
soleil  de  plomb,  les  chameaux  et  les  Bédouins  vous  rappel- 
lent bien  vile  à  la  réalité. 

Nous  recevons  la  visite  du  chef  de  la  tribu,  qui  nous  ap- 
porte un  mouton,  du  lait,  et  nous  souhaite  la  bienvenue; 
celle  offrande  n'est  d'ailleurs  pas  désintéressée  et  elle  nous 
sera  souvent  répétée:  nous  devons  y  répondre  par  quelques 
cadeaux  ;  le  bacschich,  ainsi  nommé  en  arabe,  se  compose 
de  quelques  vêtemenls,  de  perles  et  de  tabac  dpnt  ils  aiment 
à  mâcher  les  feuilles  presque  constamment  ;  tout  cela,  assai- 
sonné de  beaucoup  de  bonnes  paroles,  suffit  généralement 
pour  vous  faire  obtenir  un  libre  passage;  quelquefois  ces 
sauvages  sont  beaucoup  plus  difûciles,  ils  vous  demandent 
de  l'argent  et  si  l'on  n*accède  pjis  à  ces  désirs,  ils  vous  font 
rebrousser  chemin  en  vous  engageant  à  prendre  une  autre 
route.  Il  est  alors  prudent  de  suivre  leurs  conseils  ou  de  payer 
la  somme  lorsqu'elle  n'est  pas  trop  exagérée:  car,  si  Ton  vou- 
lait passer  outre,  on  risquerait  fort  d'être  attaqué  ou  tout 
au  moins  volé,  et  comme  chaque  jour  on  traverse  une 
nouvelle  tribu  qui  a  les  mêmes  exigences,  on  arriverait 
difficilement  au  but  de  son  voyage.  Ne  croyez  pas  cependant 
que  lorsque  vous  avez  acquitté  ce  droit  de  passage  vous 
soyez  à  Tabri  de  tout  danger,  vous  pouvez  fort  bien  être 
assailli  par  ceux-là  mêmes  qui  ont  reçu  le  bacschich  quel- 
ques jours  auparavant,  comme  nous  en  avons  eu  la  preuve 
au  retour. 

Avant  de  gravir  les  montagnes  nous  marchons  dans  le 
lit  d'un  torrent  desséché  au  fond  d'une  gorge   resserrée 


ET  DANS  LES  PATS  GALLAS.  45i 

entre  deux  hautes  montagnes  escarpées,  d'une  hauteur 
moyenne  de  100  mètres;  ces  masses  s'élevant  fièrement 
dans  les  airs,  ce  torrent  encombré  de  blocs  volcaniques 
énormes,  la  demi-obscurité  produite  par  ces  immenses 
falaises  nous  cachant  les  rayons  du  soleil,  une  chaleur 
d'autant  plus  accablante  qu'elle  n'est  tempérée  par  aucun 
souffle  d'air  au  fond  de  cette  gorge  profonde,  tout  donne 
au  paysage  que  nous  traversons  un  aspect  horrible.  Enfin, 
par  un  chemin  abrupt  à  peine  praticable,  au  milieu  des 
mimosas  armés  de  terribles  épines  qui  entrelacent  leurs 
branches  sur  notre  passage,  des  roches  informes  et  cou- 
pantes qui  nous  meurtrissent,  nous  arrivons,  non  sans  de 
grandes  difficultés  et  de  nombreuses  égratignures,  au  som- 
met, à  260  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer. 

Là  le  spectacle  change,  une  légère  brise  se  fait  sentir,  nous 
sommes  sur  un  plateau  pittoresque  et  couvert  de  quelque 
végétation;  nous  nous  arrêtons  dans  un  taillis,  séjour  favori 
d*une  multitude  de  singes,  de  makis,  qui  viennent  nous 
saluer  de  leurs  plus  gracieuses  grimaces;  nous  avons  aussi 
la  visite  du  sultan  du  pays,  Hassa-Ouatou,  le  plus  fripon 
des  fripons,  au  dire  de  ses  amis;  il  nous  donne  des  marques 
de  son  profond  attachement  et  nous  offre  d'envoyer  des 
femmes  chercher  de  l'eau  pour  notre  route,  car  les  puits 
étaient  à  quelque  distance  ;  nous  acceptons  avec  em- 
pressement, tout  en  prenant  la  précaution  d'y  envoyer 
aussi  nos  hommes  pour  être  plus  sûrs  de  n'en  pas  manquer. 
Je  dois  dire  à  la  louange  d'Hassa-Ouatou  qu'il  a  tenu  sa 
parole  et  que  nous  avons  eu  de  l'eau  en  abondance;  au  sein 
de  Topulence,  nous  l'avons  répandue  à  profusion  sans  nous 
inquiéter  du  lendemain  ;  nous  ne  pensions  pas  qu'il  nous 
faudrait  souvent  prendre  notre  repas  sans  nous  désaltérer 
et  qu'un  jour  nous  nous  disputerions  à  coups  de  fusil  la 
goutte  d'eau  qui  devait  nous  rendre  nos  forces. 

Le  sultan  prit  congé  de  nous,  nous  emportant  quelques 
thalaris,  des  vêtements  et  du  tabac,  et  nous  reprenons  notre 
route  en  nous  dirigeant  sur  Mangaiilé,  point  où  de  nombreux 


452  UNE  MISSION  AU  CHOA 

• 

Toyageurs  avaient  signalé  des  couches  de  charbon  ;  certain 
même  m'avait  dit  avoir  chauffé  un  bateau  avec  ce  combus* 
tible.  J'avoue  cfu'à  Obock,  j'étais  fort  étonné  de  trouver 
pareil  gisement  ;  mais,  désirant  m'en  rendre  compte  de  visu^ 
je  gravis  une  nouvelle  pente  escarpée  avec  d^autant  plus  de 
fatigue  que  c*était  la  seconde  de  la  journée^  et  j'arrivai  au 
fameux  gtte;  je  n'y  rencontrai,  hélas!  qu'une  magnifique 
couche  d'obsidienne  trachytique,  qui  fond  bien  au  chalu- 
meau en  se  boursouflant  et  devenant  blanchâtre>  mais  qui 
ne  se  réduit  nullement  en  cendres. 

Le  4  mai  nous  arrivions  à  Ambobbo.  Ce  village,  ancienne 
résidence  d'Abou-Bekre,  pacha  de  Zeylah,  est  assez  bien 
situé  sur  le  bord  du  golfe  de  Tadjourah  et  circonscrit  par 
une  chaîne  de  montagnes  gracieusement  découpées  présent 
tant  sur  quelques  mamelons  des  massifs  touffus  de  mimosas  ; 
à  quelques  pas  de  notre  case  est  un  petit  vallon  couvert  d'un 
gazon  assez  vigoureux,  planté  de  chaque  côté  d'arbustes 
verts  dessinant  de  gracieux  massifs  à  l'ombre  desquels  on 
peut  échapper  aux  rayons  ardents  du  soleil;  des  dattiers 
plantés  çà  et  là  promettent  une  abondante  récolte.  En  sa 
qualité  de  médecin,  mon  compagnon  avait  toute  facilité 
pour  pénétrer  dans  l'intérieur  des  habitations  danakiles. 
Je  l'accompagnai  un  jour  dans  une  de  ses  visites  chez  un 
jeune  chef  de  dix-sept  à  dix-huit  ans;  la  case  qu'il  habitait 
était  tenue  fort  proprement  et  même  avec  un  certain  luxe, 
les  murs  étaient  tapissés  avec  goût  de  nattes  de  diverses 
couleurs  et  de  nombreux  ornements  y  étaient  placés  ;  à 
notre  vue,  sa  jeune  femme  s'est  caché  le  visage  ;  mais  peu 
à  peu,  sa  crainte  s'étant  dissipée,  elle  écarta  son  voile;  elle 
pouvait  avoir  de  quinze  à  seize  ans,  ses  traits  étaient  forts 
réguliers,  ses  oreilles  petites  et  gracieuses;  ses  lèvres,  assez 
épaisses  sans  être  lippues,  laissaient  entrevoir  des  dents  fort 
belles  et  régulièrement  plantées,  les  mains  sont  étroites  et 
allongées,  la  poitrine  est  large  et  bombée,  le  regard  doux, 
expressif  et  animé,  les  yeux  sont  bordés  d'un  noir  factice, 
car,  il  faut  le  dire,  l'usage  de  corriger  la  nature  par  l'artifice 


£T  DANS  LES  PAYS  GALLAS.  453 

existe  aussi  dans  ces  contrées  ;  malgré  ta  couleur  bronzée 
du  teint  et  des  cheveux  gras  et  légèrement  crépus,  tout  cet 
ensemble  était  assez  agréable. 

Elle  portait  une  robe  d'indienne  dont  la  façon  est  des  plus 
simples,  les  baleines,  plombs,  ressorts  et  autres  perfection- 
nements de  nos  grands  couturiers  à  la  mode  y  sont  inconnus* 
Supposez  une  sorte  de  sac  renversé,  Torificeen  bas,  au  milieu 
et  au  fond  un  trou  pour  passer  la  tète,  de  chaque  côté  et  en 
haut  deux  ouvertures  auxquelles  on  adapte  des  manches 
deux  fois  plus  longues  que  le  bras,  de  sorte  qu'une  fois  mises, 
elles  sont  plissées  jusqu'au  coude,  serrez  le  tout  à  la  taille 
par  une  ceinture,  et  vous  aurez  le  costume  des  femmes  de 
distinction  du  pays.  Quanta  celles  du  peuple,  une  peau  de 
bœuf  retenue  à  la  ceinture  par  une  lanière  de  cuir  est  leur 
seul  vêtement,  encore  est-il  souvent  en  lambeaux. 

Je  profitai  de  notre  séjour  à  Ambobbo  pour  étudier  les 
caractères  de  la  race  danakile;  c'est  d'ailleurs  le  même  type 
que  nous  avons  rencontré  dans  les  populations  de  Fintérieur* 

Le  Denkali  est  de  taille  moyenne,  il  est  rarement  obèse,  sauf 
pour  quelques  grands  seigneurs  de  la  côte;  la  peau  bronzée 
ressemble  à  celle  des  Arabes,  elle  est  quelquefois  de  couleur 
noire;  les  cheveux  sont  bouclés  et  laineux  et,  s'ils  poussaient 
naturellement,  ils  seraient  longs  et  ondulés;  les  chauves  n'y 
sont  pas  rares  et  quelquefois  la  calvitie  est  précoce  ;  chez  les 
vieillards  les  cheveux  blanchissent  comme  dans  nos  con- 
trées; les  gens  âgés  portent  seuls  la  barbe,  les  jeunes  se 
rasent  et  s'épilent.  Les  bras  sont  longs  et  les  mains  fines, 
les  jambes  droites  et  le  mollet  musculeux;  les  pieds  sont 
larges  et  plats,  quelquefois  cambrés  chez  les  femmes  ;  le 
gros  orteil  est  très  volumineux,  détaché  et  dépassant  les 
autres  doigts;  il  est  aplati  du  haut  en  bas  au  niveau  de  la 
première  phalange. 

Le  crâne  est  bien  conformé,  le  visage  ovale,  le  front  bombé, 
les  yeux  généralement  bruns,  grands  et  placés  horizonta- 
lement; le  nez  est  droit,  les  narines  dilatées,  l'angle  facial 
ouvert,  les  pommettes  peu  saillantes,  les  lèvres  voluptueuses 


454  UNE  MISSION  AU  CHOA 

plutôt  que  lippues;  les  dents  sont  implantées  yerticalement, 
quelquefois  fort  belles,  fines  et  blanches,  mais  souvent 
jaunâtres  et  présentant  des  stries  transversales  très  pro- 
fondes. Les  sourcils  sont  peu  épais,  mai  dessinés,  peu 
séparés  vers  la  racine  du  nez,  le  regard  vif  et  animé;  le 
système  osseux  est  assez  développé,  mais  les  muscles  pa- 
raissent au  contraire  très  faibles. 

Le  caractère  de  ces  populations,  nous  ne  le  connaissons 
que  trop,  hélas!  Dans  ces  derniers  temps,  deux  de  nos  com- 
patriotes, tous  les  membres  d'une  mission  italienne  ont  été 
victimes  de  leur  cruauté,  et  mon  ami,  M.  Ghefneux,  Français 
sympathique  et  dévoué,  fut  retenu  quelque  temps  au  milieu 
de  ces  sauvages  qu'il  traitait  avec  une  douceur  et  une  bonté 
inépuisables.  M.  Ghefneux  est  aujourd'hui  de  retour  à  Paris, 
j'ose  espérer  qu'il  voudra  bien  nous  raconter  son  périlleux 
voyage. 

Le  docteur  Hamon  disait  que  ces  tribus  étaient  vindicatives 
et  rancunières.  Il  était  encore  très  loin  de  la  vérité  :  ce  sont 
des  bêtes  fauves,  tuant  pour  le  plaisir  de  tuer,  pour  la  vue 
du  sang;  douceur,  morale,  conseils,  amitié  même,  elles  ne 
veulent  rien  comprendre  :  le  matin  vous  donnez  vos  soins 
à  un  malade,  la  nuit  il  cherche  à  vous  assassiner.  Dans  ces 
contrées  on  honore  le  meurtre;  celui  qui  a  tué  porte  une 
plume  d'autruche  dans  les  cheveux,  blanche  si  le  sang  est 
récent,  noire  s'il  est  plus  ancien  ;  il  orne  aussi  son  bouclier 
d'une  queue  de  cheval;  enfin,  quand  il  a  commis  un  certain 
nombre  d'assassinats,  il  se  perce  les  oreilles  et  à  l'aide  de 
morceaux  de  bois  agrandit  le  trou  jusqu'à  ce  qu'il  ait  à  peu 
près  la  largeur  d'une  pièce  de  cinq  centimes.  Il  va  sans  dire 
que  si  la  victime  est  un  blanc,  le  mérite  est  bien  plus  grand; 
le  meurtrier  est  alors  un  grand  personnage,  il  est  choyé,  ho- 
noré et  jouit  de  la  considération  publique. 

Ces  sauvages  n'attaquent  même  point  leurs  ennemis  en 
face;  à  la  faveur  de  la  nuit,  ils  se  glissent  comme  des  ser- 
pents au  milieu  d'une  tribu  voisine,  pénètrent  dans  les  cases 
et  massacrent  tous  ce  qu'ils  rencontrent,  ils  mutilent  les 


ET  DANS  LES  PAYS  6ALLAS.  455 

cadavres,  puis  rentrent  chez  eux  où  ils  se  livrent  à  des  orgies 
effrénées;  mais  comme  tous, les  gens  lâches,  le  lendemain, 
ils  déménagent,  emmenant  leurs  familles  et  leurs  troupeaux, 
afin  d'échapper  à  une  juste  vengeance. 

Quelquefois,  le  cas  est  rare,  ils  font  la  guerre  face  à  face, 
tribu  à  tribu,  famille  contre  famille  ;  ce  sont  alors  des  luttes 
interminables  :  la  loi  du  sang  les  régit,  dent  pour  dent,  œil 
pour  œil;  un  mort  en  réclame  un  autre,  et  ainsi  de  suite, 
jusqu'à  ce  qu'un  jour,  fatigués  de  ces  combats  incessants,  ils 
demandent  la  paix  d'un  conàmun  accord  ;  celui  des  camps  qui 
doit  alors  des  morts  à  l'autre  s'acquitte  soit  en  angent,  soit 
en  bestiaux,  soit  enfin  (j'en  demande  pardon  aux  demoi- 
selles) en  jeunes  filles. 

Ces  vengeances  sont  malheureusement  trop  fréquentes; 
sans  vouloir  insister  sur  ce  lugubre  sujet,  j'en  donnerai 
cependant  un  exemple  arrivé  pendant  notre  séjour  à  Am- 
bobbo  et  qui  troubla  pour  quelques  instants  le  calme  et  la 
tranquillité  qui  avaient  régné  depuis  notre  départ.  Le 
dimanche  matin  20  mai,  des  Danakils  et  des  Abyssins  vien* 
nent  nous  apprendre  que  dans  la  nuit,  au  milieu  d'une  cara- 
vane campant  à  quelques  kilomètres  de  nous,  un  de  leurs 
compagnons  avait  été  assassiné.  Gomme  pour  donner  plus 
d'horreur  à  ce  sombre  drame,  la  nuit  avait  été  terrible;  nous 
avions  eu  un  orage  épouvantable  et  c'est  la  première  fois  que 
nous  avions  eu  un  spectacle  aussi  effrayant  :  les  éclairs  se 
succédaient  avec  une  extrême  rapidité  et  un  éclat  inaccou- 
tumé, le  ciel  paraissait  en  feu  et  le  bruit  du  tonnerre  faisait 
trembler  la  terre.  L'eau  tombait  avec  une  violence  extraordi- 
naire et  les  nattes  qui  couvrait  nos  cases  étaient  bien  faibles 
pour  nous  garantir,  aussi  avons-nous  été  treftipés  jusqu'aux 
os;  mais  je  reviens  à  mon  récit. 

Il  y  avait  quelque  temps,  un  Denkali  avait  été  tué  au 
royaume  du  Choa.  Son  cousin  Moussa-Fouréh  se  rendit 
auprès  de  l'abagas,  gouverneur  de  la  province,  et  lui  réclama 
le  prix  du  sang;  ce  dernier  n'ayant  pas  satisfait  à  sa  demande, 
Moussa-Fouréh  revint,  jurant  de  se  venger  sur  un  Abyssin  de 

soc.  DE  6É0GR.  —  4*  TRIMESTRE  1887.  VIII.  —  30 


i56  UNE  MISSION  AU  GHOA 

la  tribu  où  son  parent  était  tombé  mortellement  frappé. 
C  est  la  loi  du  pays  :  qu'il  y  ait  crime  ou  imprudence,  les 
innocents  sont  solidaires  d'un  bomicide  commis  par  un  des 
leurs. 

De  retour,  le  Denkali  trouva  sa  victime  à  Tadjourah; 
c'était  un  jeune  Abyssin  faisant  du  commerce  à  la  côte  ;  il 
était  môme  venu  à  Obock  nous  offrir  quelques  marchan- 
dises. Pendant  plus  de  vingt  jours,  le  meurtrier  erra  autour 
de  l'habitation  du  malheureux,  mais  la  crainte  et  la  lâcheté 
l'empochèrent  d'accomplir  sa  tlche  ;  enfin  une  occasion  se 
présente  :  Tennemi  qu'il  s'était  improvisé  devait  partir  avec 
une  caravane  pour  le  royaume  du  Gboa.  Il  conçut  son  plan 
de  vengeance  avec  une  intelligence  et  une  hypocrisie 
rares  ;  il  s'engage  dans  la  caravane,  se  lie  avec  le  jeune 
Abyssin,  se  fait  son  ami  ;  tous  deux  conviennent  de  vivre 
comme  deux  frères,  de  partager  leur  nourriture  et  leur 
couche.  Ils  étaient  à  peine  partis  de  Tadjourah,  que  la  tem- 
pête éclate;  force  fut  de  camper  à  moitié  chemin  de  Am- 
bobbo;  ils  s'arrêtent  à  Agarafleh  oîi  nous-mêmes  nous  étions 
passésquelques  jours  avant.  Sur  le  conseil  deMoussa-Fouréh, 
l'Abyssin  cache  ses  armes  afin  de  les  garantir  de  la  pluie, 
puis  se  couche  côte  à  côte  sous  le  même  vêtement^  près  de 
son  nouveau  mentor  ;  mais  à  peine  est*il  endormi  que  son 
bon  camarade  le  laboure  à  coups  de  lance  et  de  couteau  et 
prend  la  fuite;  le  lendemain  la  malheureuse  victime  expirait 
dans  des  souffrances  atroces. 

Ck)mment  régler  maintenant  le  prix  du  sang? la  famille  s'y 
oppose,  alléguant  que  ce  crime  n'était  qu'une  légitime  reven* 
dication,  Abagas  ayant  refusé  de  payer  leur  parent  assassiné 
dans  son  pays  ;  la  question  ne  pourra  se  résoudre  que  par 
un  nouveau  meurtre  et  ainsi  de  suite  pendant  de  longues 
années.  Triste  loi  que  la  peine  du  talion  qui,  cependant,  à 
l'époque  de  Moïse  et  même  aujourd'hui  dans  ces  contrées 
évite  de  nombreux  crimes  par  la  crainte  de  la  vengeance,  et 
les  Abjssins  quoique  chrétiens  y  sont  toujours  soumis. 
Le  22  mai  nous  quittions  Ambobbo,  nous  nous  arrêtions 


ET  DANS  LES  PAYS  6ALLAS.  457 

encore  quelques  jours  à  Endedallo^  dans  un  site  assez  agréa- 
ble. A  quelques  pas  de  notre  campement  est  la  source  Abaha, 
qui  donne  naissance  à  un  ruisseau  qui  court  sur  une  ving- 
taine de  mètres  et  à  une  mare  assez  grande,  d*où  Teau  se 
perd  ensuite  ;  nous  pouvons  nous  livrer  aux  délices  de  Th;- 
drolhérapie,  et,  dans  ces  contrées  brûlantes,  ce  n'est  pas  une 
des  moindres  joies.  En  cet  endroit  croissent  de  fort  beaux 
arbres,  probablement  des  Ûguiers  sycomores  d'Egypte  ;  ils 
sont  de  grande  taille  et  couverts  de  nombreux  fruits,  qui 
malheureusement  n'étaient  pas  encore  à  maturité  ;  d'ailleurs, 
dans  les  pays  gallas,  nous  en  retrouverons  d'immenses  pou- 
vant abrités  un  régiment  tout  entier. 

Enfin  le  29  mai  nous  nous  dirigeons  définitivement  au 
9ud-ouest  vers  Ankober  ;  nous  avions  mis  plus  de  quatre  mois 
à  faire  nos  préparatifs.  Nous  traversons  un  pays  désolé,  formé 
d'une  série  de  montagnes  rocailleuses  de  production  volca- 
nique ;  quelques  malheureux  arbustes  rabougris,  vainqueurs 
de  la  stérilité  de  la  terre,  sont  les  seules  traces  de  végétation 
que  rencontre  Uvue  attristée.  Nous  arrivons  au  lac  Assal; 
là  le  spectacle  est  encore  plus  sombre  et  plus  efi'rayant  :  point 
de  vie  ni  de  végétation,  nul  animal,  aucun  oiseau,  pas  un 
brin  d'herbe  ne  croît  dans  ce  chaos  épouvantable  de  roches 
volcaniques  que  l'on  croirait  à  peine  refroidies;  des  chemins 
abrupts  et  escarpés  où  il  faut  souvent  se  hisser  avec  les  mains, 
une  température  écrasante  de  45*  à  l'ombre,  et  comme  par 
dérision  vers  le  soir  un  vent  chaud  et  violent  venant  du  sud- 
est,  qui  vous  couvre  de  poussière  et  vous  empêche  de  jouir 
de  la  fraîcheur  de  la  nuit,  telle  est  la  vie  insupportable  qui 
attend  le  voyageur  au  sortir  du  golfe  de  Tadjourah.  Le  lac 
Assal,  à  170  mètres  au-dessous  du  niveau  de  la  mer  et  entouré 
de  tous  côtés  de  hautes  montagnes,  forme  le  fond  de  cette 
fournaise,  et  si  cet  endroit  eût  été  connu  aux  époques  mytho- 
logiques,  il  est  certain  que  c'est  là  que  les  anciens  auraient 
placé  les  Enfers. 

Les  explorateurs  qui  ont  parcouru  ce  pays  sont  unanimes 
dans  leurs  appréciations.  Rochét  d'Héricourt,  en  1841,  en 


458  UNE  MISSION  AU  CHOA 

traçait  un  portrait  des  plus  désolants  et  mon  compagnon, 
l'infortuné  docteur  Hamon,  écrivait  quelques  notes  malheu- 
reusement trop  courtes  que  je  reproduis  ici  : 

((  Quelle  vie  mon  Dieu  !  que  fa  nôtre,  loin  des  siens  et  de 
son  pays,  avec  des  soucis  et  des  ennuis,  nous  avons  outre 
rintempérie  du  climat  à  nous  sauvegarder  contre  les  indi- 
gènes et  veillera  notre  conservation,  car  notre  existence  est 
menacée.  J'écris  ces  lignes  à  l'ombre  d'une  espèce  de  tente 
que  je  n'ose  quitter,  la  chaleur  s'élevant  du  sol  comme  d'un 
]>oêle  et  le  sable  nous  brûle  les  pieds;  rien  que  de  sombre, 
de  triste;  l'éclat  de  la  lumière  donne  au  site  un  ton  brûlant 
qui  blesse  la  vue,  mieux  vaudrait  mourir  que  de  vivre  au  mi- 
lieu de  cette  contrée  qu'on  peut  regarder  comme  le  vestibule 
de  l'enfer.  Mes  compagnons  sont  comme  moi  tristes  et 
maussades,  nous  avons  l'air  de  gens  à  qui  l'existence  est  bien 
à  charge,  mais  l'inconnu  sert  d'espérance  et  peut-être  de- 
main vaudra  mieux  qu'aujourd'hui,  à  moins  qu'il  n'y  ait  pas 
de  demain  pour  nous.  » 

Je  pourrais  ici  multiplier  les  détails  sur  les  Danakils,  mais 
le  temps  réservé  à  cette  communication  me  force  à  passer 
à  vol  d'oiseau  sur  ces  contrées;  on  éviterait  bien  des  mas- 
sacres, s'il  pouvait  en  elrc  de  même  en  réalité;  espérons 
qu'après  les  magnitîques  expériences  de  M.  le  commandant 
Renard,  il  nous  sera  bientôt  permis  d'effectuer  ce  voyage 
en  toute  tranquillité  et  de  tomber  au  milieu  du  doux  et  paci- 
fique royaume  du  Choa,  nous  riant  du  couteau  et  de  la  lance 
des  lâches  assassins  danakils  et  somâlis. 

Nous  quittons  le  massif  volcanique  du  lac  Assal  et  nous 
continuons  notre  route  au  milieu  du  désert  :  nous  passons 
ainsi  à  Gahar,  Sékaïlo  et  Boundourah  ;  là  nous  apprenons 
qu'une  bande  de  soldats  danakils,  eavoyés  par  Mahomet 
Amphalé,  sultan  d'Aoussa,  était  à  notre  poursuite;  la  pru- 
dence, mère  de  la  sûreté,  dit  la  Fable,  nous  conseilla  de  nous 
dérober  plutôt  que  de  livrer  un  combat  où  quelques-uns  des 
nôtres  auraient  pu  rester;  nous  avens  rejoint  la  route  de 
Zeylah,  faisant  des  écarts  dans  tous  les  sens  pour  dépister 


ET  DANS  LES  PAYS  GALLAS.  459 

ceux  qui  nous  poursuivaient  et  nous  sommes  heureusement 
arrivés  à  Adagallacbez  les  IssahsSomâlis,  qui  à  cette  époque 
nous  firent  bon  accueil  ;  il  ne  devait  pas  en  être  de  même 
au  retour.  Nous  rentrons  au  Errer  dans  les  pays  danakils^ 
nous  passons  à  Moyssa  où  fut  assassiné  Barrai,  puis  àMouIlou 
pays  des  Assobas  de  la  famille  de  Mahomet  Abou-Bekre,  où 
nous  fûmes  très  bien  reçus.  Nous  voyagions  de  nuit,  nous 
dirigeant  rapidement  vers  les  montagnes  d'Abyssinie;  mais 
dans  la  soirée  qui  suivit  notre  départ  de  Moullonnous  avons 
eu  une  vive  alerte;  nous  avions  constaté  les  traces  fraîches 
de  nombreux  pas  de  chevaux  des  Itou-Gallas  en  expédition 
belliqueuse  sur  le  territoire  denkali;  aussi  connaissant  les 
terribles  mutilations  que  font  subir  à  leurs  prisonniers  ces  chi- 
rurgiens d'un  nouveau  genre,  nous  avons  pressé  le  pas  pour 
éviter  leur  rencontre,  n'osant  élever  la  voix  de  peur  de  don- 
ner réveil;  après  avoir  marché  dix-sept  heures  sur  vingt- 
quatre,  nous  arrivions  à  la  rivière  Aouache  à  l'abri  de  tout 
danger. 

L'endroit  où  nous  campons  sur  le  bord  du  fleuve  est  d'as- 
pect imposant  et  grandiose;  on  croirait  être  dans  la  vieille 
propriété  seigneuriale,  aux  spacieuses  allées  sablées^  dessi- 
nant au  milieu  d'arbres  séculaires  des  massifs  de  verdure  et 
de  bosquets  ombragés;  de  jolis  petits  singes  sautant  de 
branches  en  branche^  ajoutent  encore  à  l'éclat  de  ce  site  qui 
nous  remet  en  bonne  humeur. 

Enfin  nous  pénétrons  dans  le  royaume  du  Choa  ;  il  est  diffi- 
cile, après  avoir  parcouru  les  pays  danakils  et  somâlis,  de 
passer  par  une  transition  plus  brusque  à  un  plus  ravissant 
contraste  :  ce  sont  de  hautes  montagnes  couvertes  d'im- 
menses forêts  et  d'une  luxuriante  végétation;  des  torrents 
formant  de  nombreuses  cascades  serpentent  au  milieu  de 
magnifiques  prairies  et  de  champs  de  coton,  de  maïs,  de 
douraby  de  tte^(graminée  du  pays)^  de  blé,  d'orge,  de  fèves 
et  de  pois  ;  des  oiseaux  aux  vives  couleurs  parsèment  ce  tapis 
de  verdure  de  perles  éclatantes;  un  printemps  éternel  règne 
sur  ces  admirables  contrées* 


4&i  UNE  MISSION  AU  GHOÀ 

En  sortant  de  TAouache,  nous  nous  trouvons  à  700  mètres 
au-dessus  du  niveau  de  la  mer,  tandis  que  le  sommet  le  plus 
élevé  de  la  chaîne  TEmambrat  atteint  8310  mètres;  on 
devine  les  changements  qu'amène  un  exhaussement  aussi 
prodigieux  s'accomplissant  sur  une  étendue  d'une  quinzaine 
de  lieues.  On  escalade  cette  pente  par  une  roule,  à  chaque 
instant  coupée  de  rochers,  se  déroulant  en  mille  replis,, 
rasant  souvent  le  bord  d'effroyables  précipices  et  que  Ton 
ne  traverserait  pas  sans  péril  si  Ton  n'était  protégé  par  l'a* 
dresse  merveilleuse  des  mules  d'Abyssinie, 

Le  7  juillet  1883  nous  arrivions  à  Ankober,  après  avoir 
quitlé  Paris  le  4  janvier.  Nous  sommes  reçus  avec  beaucoup 
de  courtoisie  par  Vazage  Ouelda-Tadick,  premier  ministre  du 
roi;  c'est  un  homme  de  haute  taille,  à  physionomie  intelli* 
gente  et  distinguée; il  était  revêtu  du  costume  national  des 
Abyssins,  une  sorte  de  grande  étoffe  blanche  de  coton  à 
frange  rouge,  appelée  chamay  qui  le  jour  sert  de  vêtement  et 
dans  laquelle  on  s'enveloppe  la  nuit  en  guise  de  couverture; 
par-dessus  il  avait  un  burnous  en  velours  bleu,  et  ces  trois 
couleurs  se  mariant  entre  elles  nous  rappelaient  notre  dra* 
peau  national. 

Tous  les  grands  personnages  ont  des  azageSy  ce  senties 
intendants  de  leur  maison;  mais  celui  dont  nous  parlons  est 
une  des  plus  importantes  perèonnalités  du  pays;  c'est  un 
véritable  premier  ministre;  il  est  en  effetchargé  des  relations 
extérieures,  des  affaires  commerciales,  de  l'administration 
du  domaine  personnel  du  roi,  de  la  sous-intendance  des 
douanes  et  marchés,  de  la  surveillance  des  musulmans  tolé- 
rés dans  le  royaume  du  Ghoa,  du  gouvernement  de  la  ville 
d'Ankober  et  des  provinces  avoisinantes 

Ankoberest  bâtie  sur  deux  mamelons  ;  l'un  d'eux,  auquel 
on  parvient  par  un  chemin  affreux  et  rapide,  est  occupé  par 
la  maison  du  roi  ou  guéby,  l'autre  forme  la  ville  ;  de  petites 
maisonnettes  rondes,  couvertes  en  chaume,  gracieusement 
échelonnées  sur  le  flanc  de  la  colline  et  entourées  de  baies 
vives,  de  petits  enclos  disposés  en  gradins  où  l'on  cultive  de 


ET  DANS  LES  PATS  GALLAS.  461 

Forge  dont  la  couleur  tranche  heureusement  sur  ce  fond  de 
verdure,  donnent  à  cet  endroit  vu  de  loin  un  aspect  asser 
pittoresque;  malheureusement  des  rues  étroites,  tortueuses^ 
remplies  de  pierres,  où  l'on  peut  difficilement  marcher  à 
pied^  et  dans  lesquelles,  si  l'on  passe  à  mulet,  on  a  le  visage 
déchiré  parles  branches,  une  odeur  nanséabonde  provenanc 
de  l'agglomération  d'habitants  malpropres,  rendent  ce  sé- 
jour assez  désagréable.  La  population  d'Ankober  est  station* 
naire  :  ce  sont  des  ouvriers  du  roi  et  des  artisans  dont  la 
position  est  sédentaire,  des  tailleurs,  des  bijoutiers,  des 
tisserands,  des  forgerons^  des  tanneurs,  des  corroyeurs,  des 
selliers,  des  fabricants  d'instruments  de  musique  (tam- 
bourins, cythares,  flûtes,  etc.),  d'anciens  fonctionnaires  son- 
vent  infirmes,  qui  ne  peuvent  suivre  le  roi  dans  ses  expédi- 
tions, des  marchands  qui  font  le  commerce  avec  la  côte,  et  de 
vieilles  femmes  qui  vivent  modestement  d'un  petit  terrain 
qui  leur  appartient,  tout  en  mendiant  et  exerçant  toutes 
sortes  de  métiers  :  la  fabrication  du  pain,  de  la  bière,  de 
l'hydromel,  de  l'araki,  des  parfums,  etc.,  etc.  —  Malgré  leur 
misère,  les  gens  de  ce  pays  sont  gais  et  rieurs;  pourvu  qu'ils 
aient  de  la  mauvaise  bière  à  boire  et  quelques  galettes  d'orge 
à  se  mettre  sous  la  dent,  ils  se  livrent  à  des  chants  nasillards, 
à  des  battements  de  mains  et  des  danses  grossières,  qui  tra- 
duisent leur  joie  ;  mais  sont  loin  de  faire  le  charme  des  Euro- 
péens, auxquels  ils  écorchent  les  oreilles. 

Nous  étions  arrivés  en  pleine  saison  de  pluie,  qui  dure  quatre 
mois  consécutifs,  aussi  avons-nous  attendu  une éclaircîe  pour 
nous  rendreàEntotto,actuellementrésidence  royale.  Pendant 
ce  temps,  le  docteur  Hamon  et  moi,  nous  avons  été  invités  par 
l'azage  Ouelda-Tadick  à  aller  passer  quelques  jours  dans 
une  de  ses  propriétés  dans  la  province  de  Sodé;  cette  visite 
n'était  pas  désintéressée,  car  le  premier  ministre  de  Sa  Ma- 
jesté Ménélick  me  priait  de  lui  trouver  de.  l'eau  dans  son 
pays;  il  parut  fort  étonné  lorsque  je  lui  dis  que  l'on  devait 
creuser  en  certains  endroits  que  je  lui  indiquai  et  que  proba- 
blement on  trouverait  une  nappe  d'inftltration  ;  il  pensait 


46â  UNE  MISSION  AU  CHOA 

qu'un  Européen,  un  ingénieur  surtout,  devait  du  bout  d'une 
baguette  magique  faire  jaillir  l'eau  du  sein  de  la  terre. 

C'est  malheureusement  un  des  graves  inconvénients  que 
rencontre  le  voyageur  dans  ces  contrées.  Les  indigènes 
croient  qu'un  Européen  est  un  dieu,  qu'il  doit  tout  savoir  faire  ; 
ils  ne  connaissent  ni  machines  ni  outils,  et  comme  ils  voient 
des  quantités  de  produits  fabriqués  venant  de  nos  contrées, 
ils  s'imaginent  qu'avec  dos  mains  seules  nous  pouvons  les 
fabriquer  absolument  comme  pour  un  tour  d'escamotage. 

Puisque  je  suis  sur  ce  sujet,  excusez-moi  d'anticiper  un 
peu  et  de  vous  raconter  une  anecdote  qui  m'arriva  quelque 
temps  après.  Le  jour  de  ma  première  entrevue  avec  le  roi. 
Sa  Majesté  manifesta  le  plaisir  d'avoir  un  ingénieur,  et,  m'ap- 
portant  un  sabre  en  fort  bon  acier  d'une  fabrique  européenne, 
il  me  demanda  si  je  pouvais   en  faire  de  pareils  ;  à  ma 
réponse  affirmative,  il  manifesta  une  grande  joie  et  me  dit 
de  lui  en  confectionner  un  et  de  le  lui  apporter.  Je  lui  objec- 
tai qu'il  me  fallait  construire  des  fourneaux,  employer  un 
nombreux  personnel  d'ouvriers  que  je  devais  former  et  que 
cela  me  demandait  un  certain  temps.  «Ah  !  me  répondit  le 
roi,  je  croyais  simplement  qu'il  n'y  avait  qu'à  mettre  dans 
le  foyer  où  l'on  fondait  le  fer  quelque  poudre  pour  obtenir 
le  produit  désiré.  )>  Je  lui  démontrai  que  chez  nous,  c'était 
par  le  travail  et  l'intelligence  que  nous  étions  arrivés  à  de 
si  grands  progrès  et  nullement  par  des  moyens  surnaturels; 
Sa  Majesté  comprit  assurément,  mais  n'a  pas  encore  con- 
vaincu son  peuple,  car  il  m'est  arrivé  maintes  fois  depuis 
des  aventures  analogues. 

J'étais  un  jour  chez  un  chef  qui  se  plaignait  amèrement 
d'avoir  constamment  le  feu  chez  lui.  «  Vous  qui  savez  tout, 
me  dit-il,  donnez-moi  donc  un  médicament  pour  éviter  les 
incendies.  »  Je  partis  d'un  grand  éclat  de  rire,  lui  assurant 
que  je  n'en  connaissais  point;  il  parut  vivement  contrarié. 
D'après  lui  je  refusais  de  lui  rendre  un  service,  car  il  m'aurait 
été  facile  de  lui  écrire  quelques  mots  pour  prévenir  de 
pareils  accidents.  Ne  voulant  point  déplaire  à  ce  brave 
homme,  je  dus  m'exécuter;  d'un  air  absolument  convaincu, 
j'écrivis  sur  un  morceau  de  papier  une  épithète  qui  dénotait 


ET  DANS  LES  PAYS  G  ALLAS.  463 

son  ignorance  et  le  lui  remis  entre  les  mains  ;  il  me  fit  force 
remerciements,  roula  le  précieux  talisman  dans  un  petit 
morceau  de  cuir  et  l'altacha  à  son  cou;  j'eus  la  mo* 
destie  de  refuser  les  cadeaux  qu'il  m'offrait  en  échange  de 
cette  cure  merveilleuse.  Nous  avons  dans  ces  régions  une 
bien  mauvaise  réputation  ;  les  habitants,  certes,  admirent  nos 
produits,  nos  armes,  nos  horloges,  etc.,  mais  ils  s'expli- 
quent notre  supériorité  très  facilement  en  disant  que  nous 
avons  le  diable  au  corps  ;  pour  ma  part,  j'ai  été  bien  souvent 
exorcisé. 

Devant  les  dépenses  et  les  inconvénients  qu'allait  lui 
causer  la  préparation  de  l'acier,  le  roi  y  renonça  pour  long- 
temps peut-être;  car  si  Sa  Majesté  est  très  désireuse  de  voir 
entrer  la  science  et  le  progrès  dans  son  pays,  il  n'en  est  pas 
de  même  de  son  entourage,  de  ses  parents  mêmes,  qui 
voient  d'un  très  mauvaisœil  tousles  Européens;ilscraignenl, 
à  bon  droit  peut-être,  si  leurs  richesses  étaient  connues, 
de  devenir  la  proie  des  ravisseurs.  11  faut  avouer  cependant 
que  je  n'avais  point  d'idées  belliqueuses;  notre  belle  France, 
qui  a  déjà  porté  son  drapeau  sur  tant  de  pays  différents,  n'a 
pas  besoin,  je  crois,  de  cette  nouvelle  possession  qui  ne 
pourrait  que  lui  coûter  beaucoup  d'argent  et  de  sang. 
Resserrer  les  liens  d'amitié  formés  par  Rochet  d'Héricourt 
sous  Louis-Philippe,  faire  pénétrer  pacifiquement  la  civili- 
sation chez  ces  peuples,  y  établir  de  solides  relations  com- 
merciales, ce  serait  déjà  un  résultat  considérable  et  digne 
de  nos  efforts. 

Mais  je  m'aperçois  que  je  sors  de  mon  sujet  et  je  reviens 
à  notre  voyage  aux  propriétés  de  l'azage  Ouelda-Tadick,  qui 
nous  réservait  une  grande  surprise  :  il  allait  présider  les  fêtes 
données  par  son  neveu  à  l'occasion  du  baptême  de  son 
enfant;  ce  fut  là  notre  première  étape.  A  notre  arrivée,  des 
domestiques  se  sont  emparés  de  nos  montures  et  nous  ont 
conduits  dans  un  petit  pavillon  qui  nous  était  réservé  ;  puis 
le  frère  de  l'azage,  grand-père  du  jeune  enfant,  est  venu 
nous  chercher  et  nous  a  introduits  dans  la  salle  du  festin. 


464  UNE  MISSION  AU  CHOA 

Nous  pénétrons  dans  une  grande  pièce  où  sont  réunies  une 
centaine  de  personnes  ;  au  bout  d'une  longue  table  de  bam- 
bous entrelacés  est  le  grand  chef  abyssin  ;  lui  seul  est  assis 
sur  un  lit  du  pays  nommé  ai^a,  sorte  de  cadre  rectangulaire 
soutenu  sur  quatre  pieds  et  tendu  de  lanières  en  peau  de 
bieuf  ;  dès  qu'il  nous  aperçut,  il  nous  fit  appeler  et  nous  fit 
asseoir  à  côté  de  lui  sur  son  divan  présidentiel.  Plusieurs 
domestiques  nous  entourent  de  chantas 2iûn  de  nous  garantir 
du  mauvais  œil,  puis  on  nous  apporte  une  corbeille  en  paille 
tressée,  sur  laquelle  est  une  pile  de  galettes  de  farine  de 
tief,  appelées  ihgéraSy  qui  devaient  nous  servir  d'assiettes; 
en  guise  de  cuiller  et  de  fourchette  nous  avions  nos  doigts, 
aussi  pour  notre  premier  repas  à  la  mode  abyssine,  étions- 
nous  fort  embarrassés  de  ce  nouveau  mode  d'ingérer  nos 
aliments. 

Les  autres  convives,  rangés  suivant  leurs  dignités,  étaient 
assis  par  terre  sur  de  la  paille,  devant  la  table  garnie  de  piles 
d'ingéras  de  tief,  de  blé  ou  d'orge  ;  les  serviteurs  passent 
dans  les  rangs,  prennent  une  galette  qu'ils  ploient  dans  une 
écuelle  en  bois  ou  en  terre,  contenant  de  la  viande  coupée 
en  petits  morceaux,  assaisonnée  d'une  sauce  au  piment,  puis 
la  replacent  devant  chaque  invité;  celui-ci  fait  avec  le  tout 
des  boulettes  qu*il  avale  avec  la  plus  grande  adresse.  Lors- 
qu'un grand  personnage  reçoit  et  qu'il  veut  honorer  son  hôte, 
il  prépare  lui-même  ces  boulettes  et  vous  les  entonne  dans 
la  bouche  de  sa  main  toujours  noire  et  souvent  sale;  une 
parCile  distinction  m'a  souvent  été  accordée  dans  la  suite, 
mais  songeant  aux  habitudes  primitives  de  ces  peuples,  ce 
n'était  pas  sans  quelque  dégoût  que  je  me  voyais  forcé 
d'accepter. 

Cette  nourriture  épîcéeest  arrosée  de  copieuses  libations, 
chaque  convive  a  une  immense  corne  de  bœuf  remplie  de 
boisson  du  pays  et  il  la  vide  en  un  instant.  Nous  passons 
ensuite  au  bœuf  bouilli,  aux  tripes  et  enfin  au  plat  national, 
Ja  viande  crue  appelée  ^oundo;  un  domestique  maintient 
un  quartier  lie  bœuf  au-dessus  de  la  tête  des  invités,  ceux- 


ET  DANS  LES  PAYS  G ALLAS.  465 

ci  s^empressent  de  couper  une  large  portion  dans  la  chair 
pantelante  et  sanguinolente  et  la  dévorent  avec  avidité;  na- 
turellement on  plaça,  selon  Vusage,  notre  part  de  broundo 
devant  nous,  mais,  n'ayant  pu  nous  résoudre  à  y  goûter, 
nous  l'avons  donnée  à  un  jeune  esclave  de  sept  à  huit  ans, 
dont  les  fonctions  étaient  de  tenir  les  cornes  contenant  notre 
boisson  ;  en  quelques  instants  le  morceau,  qui  pesait  bien 
deux  livres,  fut  englouti. 

Tous  ces  mets  pimentés  ou  crus  ne  pouvaient  guère  être 
supportés  que  par  des  estomacs  abyssins  et  nous  y  faisions 
tri.«te  mine;  aussi  notre  amphitryon  qui  était  avec  nous  de 
la  plus  parfaite  courtoisie,  buvant  de  temps  en  temps  dans 
notre  verre  comme  marque  de  distinction  et  d'affectiony 
nous  fit  préparer  spécialement  de  la  viande  grillée  sur  un 
feu  vif  ou  tebSy  mélangé  avec  un  peu  de  iiel  qui  lui  donnait 
un  goût  asi^ez  agréable. 

Pendant  ce  temps,  les  propos  sont  vifs  et  paraissent  même 
être  assez  plaisants,  car  toute  l'assemblée  se  livre  à  de 
bruyants  éclats  de  rire;  un  rapsode,appelé^5man,  chante  les 
louanges  de  l'amphitryon  en  s*accompagnanl$urlacythare; 
souvent  il  lui  adresse  les  réclamations  des  subordonnés, 
lui  demande  la  grâce  d'hommes  condamnes  aux  fers,  lui  fait 
même  quelquefois  des  repix)ches  :  c'est  le  troubadour  de 
notre  ancienne  féodalité.  Le  chant  est  monotone  et  nasil- 
lard,mais  les  paroles  sont  vives  et  animées,  et  l'azage  Ouelda- 
Tadick  y  prêtait  parfois  une  certaine  attention.  Ce  premier 
repas  terminé,  les  grands  personnages  se  rangent  autour  du 
premier  ministre,  et  on  passe  au  service  des  soldats  et  des 
domestiques,  puis  ensuite  à  celui  des  esclaves;  chacun  pé- 
nètre dans  la  salle,  le  haut  du  corps  à  découvert,  lecAama, 
replié  autour  de  la  ceinture  ;  il  leur  est  offert  avec  les  ingéras 
du  ragoût  au  piment  ou  ouhoite^  du  broundo  et  une  corne  de 
bière;  ensuite  l'amphitryon  se  rend  avec  ses  intimes  dans 
un  petit  pavillon  où  l'on  termine  dans  de  folles  débauches 
cette  journée  si  bien  commencée.  L'hydromel  et  Tarait 
Ou  hydromel  distillé  coulent  à  flots;  c'est  le  moment  des  ré- 


466  UNE   MISSION   AU  CHOA 

jouissances  et  des  amusantes  histoires  ;  Vasmari  improvise 
]essujets  les  plus  divertissants  et  les  plus  légers,  les  propos 
deviennent  plus  que  grivois,  jusqu'au  moment  oti,  la  tête 
alourdie  par  les  fumées  de  l'alcool,  chacun  juge  le  moment 
propice  pour  rentrer  dans  ses  foyers. 

Le  lendemain  de  ce  jour  de  fête,  nous  nous  rendons  à  la 
propriété  de  l'azage  dans  le  bas  pays  ou  Kolla;  nous  y 
avons  admiré  ses  magnifiques  plantations  de  colon  et  nous 
l'avons  vivement  félicité  de  l'intérêt  qu'il  prenait  au  progrès 
de  cette  culture. 

Quelques  jours  après  notre  rentrée  à  Ankober  nous  par- 
tions pour  Antotto,  où  nous  arrivons  aubout  de  neuf  jours; 
en  temps  ordinaire  quatre  jours  suffisent,  mais  il  nous  a 
fallu  faire  de  grands  détours  pour  éviter  les  rivières  qui, 
à  cette  époque  de  l'année,  ne  permettent  point  le  passage 
à  gué;  quant  aux  ponts,  ils  sont  encore  inconnus  au  Choa. 
Le  27  août  nous  sortons  nos  chapeaux  à  claque,  nos  habits 
noirs  assez  fripés  après  la  traversée  du  désert,  et  nous  allons 
nous  présenter  à  Sa  Majesté  Ménélick.  Précédés  d'un  cham- 
bellan, nous  nous  dirigeons  vers  la  salie  de  réceptions; 
l'azage  Oulda-Tadick  nous  introduit.  La  pièce  est  ronde;  les 
murs,  crépis  à  la  chaux  et  couverts  de  tentures;  le  roi  est 
couché  sur  un  lit  de  parade  de  velours  violet  et  s'appuie  à 
l'orientale  sur  des  coussins  de  soie  brochée  or;  il  a  la  tête 
couverte  d'un  morceau  de  mousseline  également  de  soie 
blanche,  appelé  dans  le  pays  ras  massaria  (mouchoir  de 
tête);  il  porte  une  chemise  de  velours  violet  et  se  drape  dans 
un  chama  de  soie  blanche  à  large  bordure  brochée;  il  est 
nu-pieds  comme  tout  le  monde;  cependant,  lorsqu'il  sort,  il 
porte  généralement  des  souliers,  sauf  quand  il  assiste  aux 
fêtes  religit^uses  où  il  doit  porter  le  costume  national.  Sa 
figure,  ravagée  par  la  petite  vérole,  est  agréable  à  cause  de 
l'expression  des  yeux  qui  sont  fort  beaux,  intelligents  et 
doux. 

Puisque  nous  parlons  du  monarque,  donnons  sa  généalo- 
gie. A  Tépoque  de  Salomon,  la  reine  de  Saba  était  allée 


riH 


ET  DANS  LES  PAYS  GÀLLAS.  467 

trouver  le  roi  sage  afin  de  suivre  ses  leçons  et  d'y  puiser  sa 
règle  de  conduite;  de  retour  de  ce  voyage,  elle  eut  un  fils 
qu'elle  nomma  Ménileek  qui,  en  langue  du  pays,  signifiait  : 
«Dieu  me  l'a  donné  ».  Le  jeune  enfaot  alla  s'instruire  à  la 
cour  de  Salomon,  son  père,  dit  la  tradition,  et,  de  retour 
dans  son  pays,  fut  proclamé  roi  d'Ethiopie.  La  succesaion 
des  princes  depuis  cette  époque  n'est  certes  pas  connue  ;  on 
sait  cependant  que  vers  le  iv®  siècle  le  christianisme  rem- 
plaça le  judaïsme  en  Ethiopie,  vers  le  milieu  du  xvi*  siècle^ 
Hamed  Gragne,  chef  musulman  du  Harar,  s'empara  d'une 
grande  partie  de  l'empire; c'est  alors  que  les  Gallas  venant 
du  Sud,  et  trouvant  un  immense  territoire  absolument 
désert,  en  prirent  possession.  Mais  des  hommes  d'élite, 
envoyés  par  le  Portugal  au  secours  de  la  chrétienté,  vain- 
quirent les  musulmans,  tuèrent  leur  chef  et  les  forcèrent  à 
reculer.  Quelque  temps  après  cette  défaite,  le  fils  de 
l'empereur  de  Gondar,Zéra-Jacob,  vint  s'établir  dans  la  pro- 
vince de  Mens;  ses  descendants  prirent  peu  à  peu  le  pays 
sur  les  Gallas;  ils portaienlle  titre  deMeraz-matche.  Ce  sont  : 
Ghanco  et  Nogassé,  puis  Sévestiéqui  fonda  Dokakit  et  Ka- 
hotte  ;  Abié  et  Amma  Jassous  fondèrent  Aramba  et  Ankober. 
Ce  dernier  prince  était  celui  qui  gouvernait  le  Choa  à  l'époque 
du  voyage  de  l'Écossais  Bruce,  puis  Asfa  Ouossen  dont  le 
tombeau  est  à  Ankober  s'empara  deTegoulet,  Guiché,  Gua- 
dema,Oréillo;  enfin  c'est  le  Ras  Ouossen-Saguède  qui  donna 

un  corps  au  royaume  du  Choa.Son  fils  Sahala  Sélassié  fonda 
Angolalla  et  prit  le  titre  de  Négous  :  ce  fut  un  roi  éclairé  qui 
cherchait  à  s'attirer  le  plus  grand  nombre  d'Européens;  il 
signa  sous  le  règne  de  Louis-Philippe  un  traité  de  paix  et 
d'amitié  avec  le  gouvernement  français. 

AielléMalakotlui  succéda  en  1849,  mais  il  fut  détrôné  en 
1857  par  Théodoros  qui  emmena  son  fils  Sahala  Mariam 
prisonnier.  En  1866  ce  dernier  parvint  à  s'échapper  de  la 
forteresse  de  Debra  Thabar,  rentra  au  Choa  et  se  proclama 
roi  sous  le  titre  de  Ménélick  II. 

Depuis  cette  époque  il  a  considérablement  agrandi  le  do- 
maine de  son  grand-père  et  il  possède  maintenant  l'État  le 


468  UNE  MISSION  AU  GHOA 

plus  grand,  le  mieux  policé,  le  mieux  administré  et  le  plus 
riche  de  rAfrique  orientale. 

Sa  Majesté  nous  reçoit  avec  dignité  et  nous  iuTite  à  nous 
asseoir  sur  des  chaises  apportées  là  à  notre  intention;  elle 
est  entourée  de  ses  pages  et  de  ses  grands  généraux  portant 
des  chemises  de  soie,  des  sabres  garnis  d'argent.  Tous  sont 
debout  et  ont  le  chama  à  la  ceinture.  L'entretien  fut  court 
et  cordial,  le  roi  s'informa  si  nous  avions  heureusement 
accompli  notre  voyage,  nous  félicita  d*étre  venus  chez  lui  et 
nous  demanda  quelques  nouvelles  de  notre  pays. 

Un  dimanche  malin,  quelques  jours  après  notre  arrivée  à 
Antotto,  Sa  Majesté  nous  fit  prévenir  qu'elle  nous  attendait 
à  déjeuner  à  onze  heures;  nous  reprenons  de  nouveau 
l'habit  noir  et  le  chapeau  à  claque,  et,  accompagnés  du  chef 
des  pages,  nous  nous  rendons  à  la  salle  à  manger  ou  adérage. 
Une  table  en  bambou  longue  de  30  à  40  mètres  ploie 
sous  les  piles  dHngéraSy  qui  doivent  être  mangés  dans 
la  journée  par  les  officiers  subalternes  et  les  soldats.  A  gauche 
le  roi  se  tient  dans  une  espèce  de  cabinet  séparé  de  la  grande 
salle  par  une  tenture;  il  est  couché  sur  un  lit  de  parade  re- 
couvert de  tapis  et  de  coussins,  et  devant  lui  les  pages  lui 
servent  à  manger;  nous  allons  lui  présenter  nos  hommages 
et,  selon  l'habitude  qu'il  a  contractée  avec  les  Européens,  il 
nous  tend  la  main;  mais  il  ne  faut  pas  que  les  gens  du  pays 
se  permettentcette  licence,  ils  seraient  aussitôt  flagellés;  de 
même  tout  individu  qui  adresse  la  parole  au  roi  doit  mettre 
son  chama  devant  sa  bouche  afin  d'empêcher  son  souffle 
d'atteindre  son  auguste  Majesté. 

On  nous  fait  asseoir  à  sa  droite.  Une  table  et  des  chaises 
de  nos  pays  y  avaient  été  placées;  de  jeunes  pages,  fils  de 
grands  généraux  nous  servaient  à  la  française,  avec  une  cer- 
taine aisance  même;  assiettes,  cuillers  et  fourchettes  en  ar- 
gent, couteaux,  verres,  carafes,  rien  n'y  manquait;  notre 
cuisine  était  peu  épicée  et  le  bifteck  excellent;  en  guise  de 
dessert  on  nous  offrit  de  Télixir  Combler.  Auprès  de  nous, 
assis  par  terre  sur  des  tapis,  sont  les  généraux  et  les  per- 


ET  DANS  LES  PAYS  6ALLAS.  469 

sonnalités  du  royaume.  Dans  la  suite  c'est  aussi  la  place  que 
nous  occuperons,  le  monai'que  n'ayant  fait  tout  cet  apparat 
que  pour  notre  réception  et  peut-être  un  peu  pour  nous 
éblouir.  Le  repas  des  grands  terminé,  on  lève  la  tenture  qui 
cache  le  roi  et  plusieurs  services  continuent  ;  c'est  ainsi  tous 
les  dimanches  :  chaque  individu  qui  se  présente  à  la  porte 
de  Yadérage  a  droit  au  repas,  mais  à  tour  de  rôle,  suivant  sa 
dignité;  il  n'est  pas  rare  qu'aux  jours  de  fête  on  tue  cinq  ou 
six  cents  bœufs  dans  la  maison  royale.  Pendant  ce  temps 
des  astnaris  jouent  de  la  cithare  ou  de  la  flûte,  chantent 
les  louanges  de  Sa  Majesté  et  des  bouffons  lui  racontent 
d'amusantes  histoires.  Quinze  jours  après  nous  étions  in- 
vités à  assister  aux  fêtes  de  JUascale  ou  fêtes  de  la  Croix; 
tous  les  grands  du  royaume,  le  Ras  Gobvenab,  gouverneur 
des  pays  gallas,  le  Ras  Dargué,  oncle  du  roi,  beaucoup  de 
généraux,  de  gouverneurs  ou  choumes  viennent  prendre 
part  à  la  fête. 

Le  roi  est  somptueusement  paré  ;  il  est  monté  sur  une  mule 
grise  splendidement  carapaçonnée  et  portant  des  colliers  et 
des  ornements  en  argent  doré.  Marchant  à  pied  àcAlé  de  lui, 
un  page  tient  ouverte  au-dessus  de  sa  tête  une  ombrelle  en 
soie  rouge  brochée  d'or  et  d'argent,  à  manche  en  argent 
ciselé.  Cette  couleur  rouge  est  l'insigne  de  la  puissance 
et  de  la  grandeur;  les  princes  du  sang  royal  et  les  tabots 
(pierres  sacrées)  peuvent  seuls  en  être  abrités,  les  autres  per- 
sonne) ges  doivent  porter  des  ombrelles  de  couleur  diffé- 
rente. 

A  sa  droite  est  le  Ras  Sahala  Sellassié,  fîls  de  l'empereur 
Johannès  d'Abyssinie  et  gendre  de  Ménélick;  c'est  un  jeune 
homme  de  seize  à  dix-sept  ans,  de  taille  moyenne,  svelte  et 
élancée;  il  est  lui-même  très  richement  vêtu  de  velours  et 
de  soie. 

Les  deux  princes  marchent  de  front  au  milieu  d'un  qua- 
drilatère formé  par  une  haie  de  soldats;  derrière  prennent 
place  les  généraux  et  les  pages. 

Nous  arrivons  à  l'endroit  où  doit  avoir  lieu  la  cérémonie 


470  UNE   MISSION  AU  CHOA 

religieuse;  de  petits  arbres  dépouillés  de  leur  écorce  sont 
réunis  en  faisceau  et  plantés  sur  un  monticule,  ils  représen- 
tent la  croix;  au  pied  se  tient  le  clergé.  Le  roi  et  son  gendre 
descendent  de  leurs  montures,  ils  sont  nu-pieds,  ils  s'arrêtent 
à  40  mètres  de  cet  endroit  et  leur  suite  forme  cercle 
autour  de  cet  emblème  sacré,  le  grand  prêtre  le  bénit,  puis 
en  fait  plusieurs  fois  le  tour  accompagné  des  autres  prêtres, 
des  moines  et  des  abbés  qui  chantent  des  rapsodies;  le  roi 
et  son  entourage  s'avancent  et  se  mettentàlasuitedu  clergé, 
puis  viennent  les  soldats  et  enfin  une  foule  compacte;  pen- 
dant plus  d'une  demi-heure  tout  le  cortège  tourne  autour 
du  calvaire. 

Cette  cérémonie  terminée,  nous  passons  aux  divertisse- 
ments :  lous  les  cavaliers  de  distinction,  auxquels  se  mêlent 
ie  roi,  son  gendre  et  les  princes  de  sa  famille,  se  livrent  à 
une  fantasia  effrénée  ;  ils  se  divisent  en  deux  camps,  les  ca- 
valiers de  l'un  d'eux  avancent  au  galop  contre  ceux  de 

• 

l'autre  et  en  guise  de  lance  leur  jettent  un  bâton  en  bambou, 
puis,  faisant  pivoter  rapidement  leurs  chevaux,  ils  prennent 
la  fuite,  poursuivis  par  les  cavaliers  qu'ils  viennent  d'at- 
taquer et  qui  à  leur  tour  renvoient  ia  lance;  les  premiers 
cherchent  alors  à  se  garantir  à  Taide  du  bouclier  et,  arrivés 
au  bout  de  la  piste,  retournent  leurs  chevaux  contre  leurs 
assaillants,  et  ainsi  de  suite;  chaque  parti  prend  tour  à  tour 
Toûensive  entre  les  deux  camps.  Nous  avons  pu  remarquer 
qu'ils  se  tiennent  fort  bien  à  cheval  et  qu'ils  arrêtent  fort 
adroitement  leurs  montures,  à  quelques  mètres  de  la  foule 
des  spectateurs;  le  roi  lui-même  est  un  des  plus  agiles,  des 
plus  audacieux  et  des  plus  adroits  cavaliers. 

Le  beau  temps  revenu.  Sa  Majesté  Ménélick  fit  appeler  ses 
paysans  ou  ^afrarre^,  afin  de  lui  construire  une  nouvelle  de- 
meure royale  beaucoup  plus  grandiose.  Les  anciennes  cons- 
tructions vont  disparaître,  un  large  fossé  circulaire  et  une 
sorie  d'épaisse  fortification  en  pierres,  bois  et  branchages, 
doit  entourer  le  nouyeau  guéby.  Plus  de  cinq  mille  ouvriers 
répondent  à  cet  appel,  emportant  leur  nourriture  pour  un 


ET  DANS  LES  PAYS  6ALLAS.  '  471 

mois  :  quelques  poignées  de  grains,  blé,  orge  ou  pois  chiches 
grillés,  comme  boisson  Teau  du  torrent,  constituent  leur 
alimentation  journalière  ;  cette  sorte  de  prestation  terminée 
ils  retournent  dans  leur  pays  et  sont  remplacés  par  cinq 
mille  nouveaux  gabarres. 

Nous  ne  pouvons  plus  nous  entretenir  avec  le  monarque, 
tant  il  est  absorbé  par  la  direction  des  travaux  qu'il  fait  exé- 
cuter; il  va,  vient,  surveille,  encourage  de  la  voix  et  du  geste, 
prend  des  mesures  et  n'hésiterait  pas  à  mettre  la  main  au 
travail;  il  est  fort  intelligent  et  fort  habile,  dessine  lui-même 
les  plans  et  les  élévations  des  bâtiments,  construit  de  petits 
modèles  en  bois  et  paraît  avoir  un  faible  tout  particulier  pour 
le  métier  d'ingénieur,  d'architecte  et  d'entrepreneur. 

Je  profitai  aussi  de  la  belle  saison  pour  explorer  les  pays 
gallas  et  le 28  novembre  je  me  mettais  en  route  en  compagnie 
d'un  ami,  M.  Jules  Hénon,  qui  devait  s'occuper  d'échanges 
commerciaux;  notre  compagnon  le  docteur  Hamon  n'avait 
pu  être  des  nôtres,  le  roi  ne  voulait  pas  se  priver  de  ses 
soins. 

Nous  nous  rendons  d'abord  à  Fallé,  chez  le  Has  Gobvenah, 
gouverneur  des  pays  gallas,  afin  d'obtenir  un  guide  pour 
notre  route  ;  le  grand  chef  était  à  son  tribunal,  sorte  de 
tréteau  élevé  et  couvert  d'où  il  peut  dominer  ses  administrés 
massés  en  plein  air  autour  de  lui  ;  à  ses  pieds  se  trouvaient 
ses  juges,  ses  avocats,  ses  agafarri  ou  porte-paroles  et  ses 
pages.  La  façon  de  tendre  la  justice  au  Choa  est  assez  ana- 
logue à  la  nôtre.  Nous  y  trouverons  l'équivalent  du  tribunal 
de  première  instance,  de  la  cour  d'appel  et  de  la  cour  de 
cassation.  Si  un  différent  survient  entre  deux  habitants  d'un 
même  pays,  ils  demandent  justice  à  leur  chef  immédiat, 
qui  est  le  maire  ou  choume;  s'ils  ne  sont  pas  satisfaits  de 
leur  jugement,  ils  ont  recours  dans  l'ordre  hiérarchique 
au  chef  immédiatement  supérieur  et  ainsi  de  suite;  ils 
peuvent  en  dernier  ressort  en  appeler  aux  juges  du  roi  et 
au  roi  lui-même. 

Le  lendemain  nous  prenons  congé  de  ce  gouverneur  géné- 

80C.  DE  GÉOGR.  —  i*  TRniKSTRE  1887.  VIII.  —  31 


47S  UNE  MISSION  AU  CHOA 

raï  c|iii  devait  rejoindre  quelques  jours  après  le  roi  pour  son 
expédition  chez  les  Aroussis  gallas  et  nous  nous  dirigeons 
aasvd-ouest  vers  lés  propriétés  du  FtfaoterartGarrado,  chef 
de  rayant-garde  du  Ras  Gobvenah  ;  comme  guide  nous  avions 
Âba-Bouhra,  oncle  du  roi  de  Limmou. 

No4K  traversons  quelques  petits  bois  de  mimosas  et  de 
nombreux  torrents  dont  le  passage  est  facilité  par  des  ponts 
et  BOUS  arrivons  à  Méta^  ob  nous  sommes  reçus  par  le  chef 
du  pays,  Tchangari  Sokéné.  La  construction  de  son  habita- 
fmi  est  très  soignée,  les  toits  sont  en  bambous  reliés  par  des 
fiens  en  spirale  et  régulièrement  espacés;  les  bois  qui  forment 
lesliaies  sont  rapprochés  et  très  proprement  enchevêtrés  les 
uns  dans  les  autres  ;  les  cours  sont  nettoyées  et  nivelées  ; 
tocrty  respire  un  air  de  progrès  et  de  civlisation  et  si  la  force 
est  enHre  les  mains  des  Ambaras,  grâce  aux  fusils  que  les 
isarchandsleur  apportent,  je  crois  qu'en  fait  d'habileté  et 
d^ntelligence  les  Gallas  n'ont  rîôn  à  envier  à  leurs  voisins. 
Tchangari  Sokéné  nous  reçoit  avec  beaucoup  d'amabilité,  il 
nous  reproche  de  ne  point  l'avoir  prévenu  de  notre  arrivée, 
ear  il  aurait  voulu  nous  faire  une  grande  fête;  malgré  cela 
il  met  toute  sa  maison  à  notre  disposition,  nous  offre  de 
FexceHent  hydromel    et  un  ihagnifique   mouton  :   nous 
sommes  au  sein  de  l'opulence.  Le  chef  galla  aime  beaucoup 
les  Européens,  car^  dît-il,  malgré  leur  supériorité  sur  nous, 
ils  demandent  l'hospitalité  avec  douceur,  se  contentant  de 
ce  qu^onîeur  offre,  tandis  que  les  Abyssins,  des  noirs  comme 
nous,  exigent  qu'on  les  reçoive,  pillent  et  dépouillent  toutes 
nos  maisons.  Nous  traversons  la  rivière  Aouache  près  des 
Sources  à  Taltitude  de  2000  mètres  au-dessus  de  la  mer  et 
nous  arrivons   le  soir  à  la  ville  de  Dandy,  résidence  du 
Fitaourari  Gavrado;  elle  est   bâtie  sur  une  hauteur  et 
en€onrée  d^ùne  haie  élevée  et  d'un  fossé  ;  l'entrée  est  com- 
mandée par  deux  portes,  au-dessus  desquelles  se  trouvent 
une  petite  maison  carrée  en  forme  de  pigeonnier  avec  une 
ouverture  sur  chaque  face  :  c'est  là  que  se  tient  le  veilleur 
de  nuit.  Ces  villes  amharas  sont  bien  souvent  encore  l'objet 


ET  DANS  LEg(  PAYS  GALLAS.  473 

d'attaques  de  la  part  des  Gallas  ;  il  y  a  quelques  années  ces 
derniers  se  révoltèrent,  mais  bien  mal  leur  en  pril,  car  ils 
furent  vaincus  et  massacrés  et  maintenant  leurs  dépouilles 
ornent  la  porte  d'entrée  de  la  salle  à  manger  du  Pitaonrarî, 
exposées  à  la  vue  de  tous  comme  un  avertissement  et  une 
menace. 

Le  chef  de  cette  forteresse  est  un  des  personnages  les  plus 
sympathiques  et  les  plus  gais  du  royaume,  tout  en  étant  un 
de  ses  plus  fermes  et  de  ses  plus  courageux  défenseurs  ;  il 
nous  reçoit  avec  une  extrême  courtoisie,  fait  tuer  en  notre 
honneur  un  bœuf  magnifique,  un  superbe  mouton  et  veut 
nous  faire  goûter  à  tous  les  mets  de  son  pays;  il  arrive 
même  au  tour  du  brounûo,  il  me  découpe  délicatement  un 
petit  morceau  de  filet,  l'assaisonne  de  moutarde,  probable- 
ment pour  me  le  faire  mieux  avaler,  puis  de  sa  main  me  le 
présente  à  la  bouche.  Que  faire  ?  refuser  déplairait  à  mon 
amphitryon  et  en  voyage  il  faut  tout  connaître  ;  j'acceptai 
et  mangeai  quelques  morceaux  de  viande  crue,  mes  com- 
pagnons firent  de  même;  un  mois  après,  j'en  subissais  les 
inconvénients;  je^ gagnai  le  tœnia,  maladie  commune  aux 
gens  de  ce  pays  et  ce  n'est  pas  sans  peine  que  je  pus  m*en 
guérir,  aussi  je  jurai,  mais  un  peu  tard,  qu'onne  m'y  repren- 
drait plus.  Le  lendemain  matin  nous  assistions  au  départ 
du  Fitaourari  pour  l'expédition  :  les  tambourins  battent  aux 
champs,  les  trompes  résonnent,  le  chef  parcourt  sa  ville, 
rassemble  ses  guerriers,  va  faire  une  dernière  visite  à  l'église 
puis  se  met  en  roule  versAntolto  suivîd'une  foule  nombreuse 
de  cavaliers  armés  de  la  lanc(;,  du  couteau  et  du  bouclier, 
de  carabiniers  n'ayant  pour  la  plupart  que  de  vieux  fusils  à 
mèche  ou  à  pierre;  tous  ces  soldats  fort  sales,  les  cheveux 
couverts  de  graisse,  portant  comme  fétiches  des  dépouilles 
d'animauxj  s'en  vont  chantant,  criant,  comptant  déjà  les 
esclaves  et  les  troupeaux  qu'ils  vont  ramener  en  butin. 

Quant  à  nous,nous  nous  dirigeons  vers  le  premier  royaume 
galla  de  notre  route,  celui  de  Limmou,  nous  remontons 
sur  la  rive  droite  de  l'Aouache  à  quelque  distance  du  fleuve, 


474  UNE  MISSION  AU   CHOA 

nous  en  traversons  de  nombreux  affluents,  puis  nous  arri- 
vons dans  le  bassin  du  Gouder,  affluent  de  i'Abaî  ou  Nil 
bleu  ;  en  l'absence  du  chef  ou  malkagnat  du  pays,  nous 
sommes  reçus  par  sa  jeune  femme  qui  vient  heureusement 
au  devant  de  nous,  car  les  habitants  nous  refusaient  même 
de  Teau;  elle  tions  fit  donner  tout  ce  qui  lui  était  possible, 
du  pain  et  de  la  viande  pour  nos  hommes;  de  la  paille  et  du 
grain  pour  nos  bêtes  ;  en  guise  de  boisson  nous  avions  Teau 
claire  du  ruisseau.  Cette  femme  était  fort  gracieuse,  elle 
portait  une  jupe  de  coton  a  larges  bandes  de  couleur,  un 
chama  fin  et  fort  blanc,  ses  cheveux  pendaient  en  longues 
frisures  sur  ses  épaules,  encadrant  un  charmant  visage  ;  ils 
étaient  noirs,  mais  teints  en  blond  à  l'aide  du  fruit  d'une 
variété  de  solanum  à  feuille  épineuse  qui  dans  nos  pays  sert 
à  orner  nos  jardins,  cette  nuance  seyait  très  bien  à  la 
physionomie  qui  était  douce  et  avenante. 

Les  femmes  de  cette  contrée  sont  en  général  1res  jolies, 
elles  ont  le  teint  clair,  aussi  sont  elles  très  recherchées  par 
les  Amharas  qui  attachent  une  grande  importance  à  la  cou- 
leur de  la  peau  ;  dans  les  peintures  mêmes,  tant  est  grande 
leur  admiration  pour  nous,  le  roi  et  les  grands  personnages 
sont  toujours  représentés  avec  le  teint  blanc  qui  contraste 
singulièrement  avec  la  physionomie  noire  de  la  foule  des 
soldats. 

Nous  traversons  le  Gouder,  passons  à  Dabeur,  ville  am- 
hara  analogue  à  Dandy  et  arrivons  dans  le  pays  de  Danoh 
où  nous  sommes  très  bien  reçus  par  le  Malkagnat  Oassana 
Bocqua,  fort  bel  homme  d'ailleurs;  il  nous  présente  sa  femme, 
une  princesse  car  elle  était  précisément  la  sœur  de  notre 
guide  Aba  Bourah,  oncle  du  roi  de  Limmou;  son  costume 
différait  de  ceux  que  nous  avions  vus  jusqu'alors  dans  ce 
pays;  ici  comme  plus  loin  dans  les  pays  gallas,  les  peaux 
remplacent  les  étoffes  de  coton  et  de  laine,  la  jupe  est  en 
cuir  gaufré  au  couteau,  ornée  à  la  ceinture  de  bandes  de 
grosses  perles  multicolores  qui  viennent  retomber  devant  le 
milieu  du  corps,  et  l'on  peut  dire  que  la  position  et  la  fortune 


ET  DANS  LES  PAYS  GALLAS.  475 

se  mesurent  au  nombre  de  ces  rangées  de  perles  ;  aussi  cer- 
tains de  ces  vêtements  sont-ils  très  lourds,  celui  que  nous 
avions  devant  les  yeux  pouvait  contenir  cinq  cents  de  ces 
ornements  vénitiens  ;  en  guise  de  camisole  ces  femmes  por- 
tent une  sorte  de  pèlerine  en  peau  tannée  ornée  de  brode- 
ries, attachée  sur  Tépaule  gauche,  le  bras  nu  de  ce  côté, 
tandis  que  le  bras  droit  est  couvert.  Oassana  Bocqua  nous 
raconte  que  son  pays  était  autrefois  fort  riche,  qu'il  possé- 
dait beaucoup  de  bestiaux,  mais  que  constamment  pillé  et 
détruit  par  les  Amharas  il  est  maintenant  à  peu  près  désert; 
il  fut  d'abord  victime  d'une  excursion  de  Ras  Darassau, 
grand  guerrier  du  roi  du  GodjamTécla-Manot  qui  massacra 
presque  tous  les  habitants  et  s'empara  de  leurs  richesses;  il 
est  maintenant  sous  la  domination  du  roi  de  Ghoa  et  de  Ras 
Gobvenah,  il  préfère  beaucoup  le  gouvernement  de  Ménélick, 
mais  il  se  plaint  de  la  dureté  et  des  vexations  continuelles 
des  Choumes,  Après  avoir  traversé  une  première  source  du 
Guibié  qui  en  cet  endroit  coule  sensiblement  du  nord  au  sud, 
nous  rencontrons  des  populations  pauvres,  ruinées  par  la 
guerre;  j'ai  vu  des  hommes  à  peine  couverts  d'un  petit  mor- 
ceau de  cuir,  d'autres  même  n'ont  absolument  rien  pour 
cacher  leur  nudité,  certain  s'entourent  de  feuilles  de  figuiers 
sycomores.  Nous  pénétrons  dans  le  royaume  de  Limmou  ; 
de  nombreux  cavaliers  viennent  au  devant  de  nous,  leurs 
longs  cheveux  incultes  et  pleins  de  graisse  tombent  sur  leur 
visage,  leurs  vêtements  sont  sales  et  en  désordre,  leurs 
chevaux  couverts  de  nombreux  débris  d'animaux;  hommes 
et  bêtes  présentent  un  aspect  sauvage  qui  pourrait  nous 
effrayer^  si  depuis  longtemps  déjà  nous  n'étions  pas  habi- 
tués à  voir  ces  nègres  à  l'aspect  repoussant. 

Nous  arrivons  le  matin  à  Saka,  capitale  du  royaume  de 
Limmou,  nous  voulions  nous  rendre  immédiatement  à 
l'habitation  royale  située  à  une  heure  de  la  ville,  mais  Aba- 
Bourah  veut  absolument  nous  garder  la  journée  dans  une  de 
ses  propriétés  et  nous  offrir  à  déjeuner;  force  nous  fut  d'ac- 
cepter et  devant  une  telle  insistance,  nous  nous  attendions 


476  UNE  MISSION  AU  CHOA 

à  un  régal  ;  on  nous  apporte  de  l'hydromel  ;  mais  il  était 
tellement  aigre  que  nous  ne  pouvions  y  tremper  nos  lèvres 
c'était  un  véritablevinaigre;on  nous  sert  ensuite  du  beurre 
rance  fondu  et  salé  ;  comme  nous  paraissions  étonnés  de 
c^t  aliment  par  trop  rudimentaire,  le  prince  nous  montra  la 
façon  de  s'en  servir,  il  détache  quelques  morceaux  AHngé- 
ras,  les  trempe  dans  ce  breuvage  sans  nom  et  les  avale 
ensuite  avec  délices,  nous  essayons  à  notre  tour,  et  en  faisant 
d'horrible  grimaces,  nous  en  mangeons  quelques  bouchées, 
car  nous  avions  très  faim,  mais  nous  ne  pouvons  continuer 
et  comme  nous  sommes  forcés  de  lui  déclarer  que  son 
beurre  n'était  pas  frais  et  était  exécrable,  il  nous  en  fait 
servir  du  nouveau  ;  amère  déception,  il  était  aussi  rance. 
Enfin  vient  le  moment  du  café;  nous  pensions  au  moins 
l'avoir  excellent,  car  dans  ce  pays  ily  a  des  forêts  entières  de 
cette  précieuse  denrée  et  l'on  n'a  que  l'embarras  du  choix  ; 
nouvelle  désillusion,  on  nous  sert  du  café  salé.  Ce  festin 
nous  rendit  rêveurs,  c'était  mal  augurer  de  notre  voyage  si 
l'on  mangeait  ainsi  chez  un  grand,  un  prince  môme  ;  à  quoi 
devions-nous  nous  attendre  chez  de  plus  modestes  person- 
nages ? 

Nous  allons  rendre  visite  au  roi  Aba  Boguibo;  c'est  un 
jeune  homme  de  vingt-cinq  à  trente  ans,  couleur  café  au 
lait  ;  il  porte  des  anneaux  d'or  aux  oreilles,  au  poignet  et  au 
petit  doigt,  ce  sont  les  insignes  de  son  rang,  il  nous  parle  de 
sa  famille,  de  son  père  qui  aimait  beaucoup  les  Européens 
et  avait  été  très  inlimement  lié  avec  notre  illustre  et  vénéré 
maître,  M.  Antoine  d'Abbadie;  il  nous  raconta  aussi  ses  mal- 
heurs, ses  luttes  incessantes  avec  les  Amharas:  c'est  toujours 
le  même  récit;  tout  en  le  plaignant  nous  prenons  congé  de 
lui  et  nous  traversons  une  nouvelle  source  du  Guibiéqui,  en 

cet  endroit,  coule  vers  le  no;:'d  et  nous  nous  dirigeons  au  sud- 
ouest  vers  le  royaume  de  Djimma.  Pendant  quelque  temps 
nous  remontons  sur  la  rive  droite  le  cours  de  la  Dédissa, 
affluent  de  l'Abaï  ou  Nil  bleu;  elle  vient  de  l'ouest,  puis 
tourne  vers  le  nord  et. s'infléchit  de  nouveau  vers  l'ouest. 


ET  DANS  LES  PATS  GALLAS.  437 

Les  coiffoces  des  habitants  de  ces  contrées  sont  des  plus 
originales  :  les  hommes  réunissent  souvent  leurs  dieveiu: 
crépus  en  les  nattant  de  façon  à  former  des  tranches  fié|^- 
rées  par  de  nombreuses  raies  venant  de  la  partie  postédeurs 
de  la  tête  jusqu'au  front;  l'ensemble  présente  à  peu  près 
Taspect  extérieur  d'un  melon,  dont  les  côtes  seraient  neite- 
ment  dessinées  par  des  sillons  profonds;  je  ne  sais  si  leur 
ignorance  et  leur  naïveté  enfantine  ne  sont  poimt  les  mi>ti& 
qui  leur  ont  fait  adpp.ter  ce  genre  de  .CQ^ffure;  d'autres  cal 
encore  une  tète  plus  grotesque  :  à  force  de  patience,  ils  arrî- 
venty  en  tressant  leurs  cheveux,  à  leur  donner  ls{,  forme  de 
petits  cônes  circulaires  dont  les  bases  accolées  les  unes  aux 
autres  reposent  sur  le  cuir  chevelu,  certains,  ont  jusifu'à 
quinze  et  môme  vingt  de  ces  pointes  sur  la  tête  et  l'effet  est 
absolument  diabolique  ;  enfin,  les  derniers^  probablement  les 
plus  paresseux,  divisent  leurs  cheveux  en  trois  bouffet(es 
comme  celles  des  clowns,  l'une  sur  le  milieu  de  la  tète  et 
les  deux  autres  de  chaque  côté. 

lia  coiffure  des  femmes  ne  le  cède  point  en  originalité  à 
celle  des  hommes  :  les  unes  tressent  leurs  cheveux  en  sorie 
de  bonnets  à  poil  creux  dans  le  milieu  et  encadrant  exacte- 
ment  la  forme  de  la  tête,  dans  la  profondeur  sont  planitéei» 
des  épingles  à  boules  rouges  simulant  un  diadème  au-dessus 
de  leur  chevelure;  ce  système  convient  tout  particulièremeni 
aux  plus  âgées,  car  il  leur  permet  de  se  faire  confectiOBfter 
des  chignons,  soit  avec  leurs  cheveux  qu'elles  conservent  à 
mesure  qu'elles  les  perdent,  soit  avec  les  fibres  teintes  en 
noir  d'une  plante  bien  connue,  le  musa  ensete,  qui  fait  en 
France  l'ornement  de  nos  pelouses;  les  jeunes  femmes  réu- 
nissent leurs  cheveux  par  des.nattes  faisant  le  tour  de  la  tôte 
et  formant  des  couronues  étagées  les  unes  au-dessos  4o§ 
autres  comme  autant  d'auréoles. 

Le  roi  de  Djimma,  Aba  Hohré»  est  un  tout  jeune  homme; 
son  visage  est  gracieusement  encadré  par  une  belle  chevelure 
arrangée  avec  soin  et  éclairée  par  de  grands  yeux  châtains.; 
son  trône  est  une  sorte  de  lit  en  bois  sculpté  incrusté  d'argent; 


478  UNE   MISSION  AU  GHOÂ 

&  côté  se  trouve  aussi  un  grand  fauteuil  du  même  travail, 
taillé  dans  un  seul  tronc  d'arbre;  les  pieds,  le  siège,  le  dos- 
sier et  les  appuis  sont  d*une  seule  pièce,  il  porte  le  chavna 
en  coton  blanc  orné  de  très  belles  broderies  en  couleur; 
ces  différents  travaux  gallas  se  font  avec  beaucoup  de 
finesse  et  de  goût. 

Le  prince  nous  reçoit  avec  affabilité,  amitié  même,  et 
nous  retient  plusieurs  jours  ;  bien  que  son  pays  soit  le  plus 
riche,  le  mieux  civilisé  des  contrées  avoisinantes,  ses  ques- 
tions sont  empreintes  de  cette  naïveté  de  l'homme  sauvage  ; 
il  ne  peut  comprendre  qu'il  y  ait  des  races  aussi  différentes , 
il  nous  demande  s'il  y  a  des  nègres  en  France;  il  veut  nous 
faire  déchausser  pour  s'assurer  que  nous  avons  bien  les 
pieds  blancs  comme  le  visage,  ce  que  nous  évitons  en  lui 
expliquant  que  ce  serait  manquer  aux  convenances,  surtout 
devant  un  grand  personnage. 

La  région  de  Djimma  est  très  fertile  et  pourrait  produire 
du  grain  en  quantités  énormes;  mais  les  Gallas  sont  fort 
paresseux,  les  grands  passent  leur  journée  à  discourir  entre 
eux,  couchés  dans  les  cours  de  l'enceinte  royale;  quant  au 
peuple,  il  ne  cultive  que  juste  ce  dont  il  a  besoin  pour  sa 
nourriture  et  pour  payer  les  impôts. 

Le  pays  de  Guéra  est  gouverné  par  une  femme.  Il  y  a  dix- 
neuf  ans,  leroiÂbaMagal  mourut,  laissant  un  garçon  de  deux 
ans;  la  mère  fort  intelligente  et  d'un  caractère  énergique 
prit  en  main  les  rênes  du  gouvernement;  depuis  cette  époque 
elle  a  conservé  la  régence  et  parait  ne  pas  vouloir  l'aban- 
donner, bien  que  son  fils  soit  en  âge  de  régner;  elle  a  pro- 
bablement bien  raison,  car  Âba  Hago  est  un  garçon  aux 
dimensions  énormes,  passant  son  temps  à  manger  et  à 
dormir  et  dont  Tintelligence  est  plus  qu'ordinaire. 

La  reine  mère  fut  fort  aimable  avec  moi  et  ine  fit  des 
protestations  d'amitié,  me  parlant  constamment  d'un  Euro- 
péen, le  capitaine  Secchi,  qu'elle  avait  beaucoup  aimé  et 
dont  elle  s'était  séparée  avec  grand  chagrin;  elle  oubliait 
dédire  qu'elle  l'avait  retenu  prisonnier  deux  ans  ainsi  qu'un 


ET  DANS  LES  PATS  GALLAS.  479 

de  ses  infortunés  compagnons,  Tingénieur  Ghiarini,  mort 
durant  sa  captivité;  elle  voulut  aussi  me  retenir  quelque 
temps  pensant  que  je  lui  fabriquerais  des  fusils,  des  revolvers, 
de  la  poudre,  des  meubles  même,  mais  ne  voulant  point 
subir  le  sort  de  mes  devanciers,  je  lui  déclarai  que  je  ne 
savais  absolument  rien  faire  de  ce  qu'elle  désirait.  Entre 
autres  questions,  elle  me  demanda  s'il  était  vrai  que  nous 
avions  en  Europe  des  pays  gouvernés  par  des  femmes?  A  ma 
réponse  affirmative,  elle  parut  être  très  heureuse  de  n'être 
point  la  seule;  la  pauvre  femme,  dont  le  territoire  se  tra- 
verse à  pied  en  moins  d'une  journée,  osait  se  comparer  à 
S.  M.  la  reine  d'Angleterre. 

Avant  de  terminer,  permettez-moi,  mesdames  et  messieurs, 
de  vous  dire  quelques  mots  sur  la  religion  des  pays  gallas» 
On  y  trouve  deux  croyances;  les  États  du  Sud  que  nous 
venions  de  visiter  sont  fidèles  au  mahométanisme,  ceux  du 
Nord  qui  se  rapprochent  de  Antotto  ne  reconnaissent  point 
le  Créateur,  mais  ils  adorent  les  choses  créées;  les  fleuves, 
les  montagnes,  les  arbres  sont  dieux  pour  eux,  aucun  Galla 
de  ces  tribus  ne  fait  une  ascension  où  ne  traverse  une  rivière 
sans  faire  une  prière,  de  nombreux  arbres  épais  et  touffus 
sont  entourés  de  fils  de  coton  marquant  ainsi  les  autels  où 
les  habitants  doivent  faire  leurs  dévotions. 

Quelques  préceptes  dont  je  vous  donnerai  la  traduction 
exacte  montreront  que  ces  peuples  ne  sont  point  exempts 
d'idées  morales;  la  forme  en  est  originale  et  on  y  trouve  au 
fond  bien  des  analogies  avec  les  vertus  chrétiennes;  c'est 
ainsi  quç  l'amour  filial  est  exprimé  par  les  deux  allégories 
suivantes  :     . 

1.  Je  n*ai  qu'un  enfant,  c'est  toi  ;  tu  me  voles,  cela  ne  fait 
rien,  garde  ma  maison.    . 

2.  On  ne  dit  pas  à  sa  grand'mère  :  tu  m'as  volé  mon  âne; 
mais  :  mon  âne. se  serait-il, égaré  chez  toi? 

Deux  autres  maximes  se.  rattachent  à  la  modestie  et  à 
l'amitié.  . 

3.  Quand  on  aime  les  gens,  on  ne  re{u$e  point  d'aller  les 


480  UNE  MISSION  AU  CHOA 

voir  et  l'on  doit  s'humilier  devant  eux  quelque  grand  que 
Ton  soit. 

4.  On  se  réfugie  auprès  d'un  arbre  qui  a  des  branches,  il 
en  de  même  de  l'homme  riche. 

L'hospitalité  y  est  représentée  par  l'image  suivante  : 

5.  On  ne  voit  pas  plus  dans  les  ténèbres  que  dans  le  cœur 
des  étrangers,  il  faut  cependant  être  bon  avec  eux  et  les 
bien  recevoir. 

Citons  enfin  deux  idées  peut-être  un  peu  avancées  : 

6.  Parce  que  je  suis  ton  ouvrier,  crois-tu  que  je  meure  de 
faim? 

7.  L'homme  qui  laboure  porte  le  joug;  pourquoi  mange- 
t?il,  le  paresseux  qui  vit  dans  l'oisiveté? 

.  De  retour  au  royaume  du  Ghoa,  je  trouvai  une  caravane 
prête  à  se  rendre  à  la  côte;  mes  deux  compagons,  le  docteur 
HamonetM.  Jules  Hénon  désiraient  revoir  la  France;  après 
les  avoir  reconduits  jusqu'à  la  frontière  danakile,  je  rentrai 
à  Antotto,  désireux  de  rester  encore  quelque  temps  dans  ce 
pays  ;  à  l'ouest  je  voulais  visiter  les  immenses  plaines  du  Nil 
bleu  et  ses  affluents  qui  pouvaient  receler  quelques  richesses 
géologiques  et  minéralogiques;  à  l'est  une  immense  plaine 
d'où  émergeaient  de  nombreux  cratères  et  au  fond  de  laquelle 
se  trouvait  la  rivière  Âouache  attirait  mon  attention. 

Je  fus  assez  heureux  dans  ces  explorations  pour  parcourir 
des  contrées  nouvelles,  relever  le  cours  d'une  importante 
^ivièrey  le  Mougueur,  jusqu'ici  mai  déterminée,  constater  en 
dessous  des  masses  volcaniques  qui  forment  le  plateau,  la 
présence  de  bancs  calcaires  fossilifères  puisssants  de  l'épo- 
que jurassique,  formation  niée  jusqu'ici,  pour  étudier  les 
sources  de  la  rivière  Aouache,  en  suivre  le  cours  sur  une 
étendue  de  plus  de  300  kilomètres. 

:  Je  ne  parlerai  pas  ici  des  usages  et  des  mœurs  de  ces  nou- 
velles régions,  les.  descriptions  que  j'ai  déjà  faites  vous  en 
donnent  une  idée  suffisante; je  vous  demanderai^ mesdames 
et  messieurs,  encore  quelques  instants  pour  vous  entretenir 
de  l'anthropologie,  la  nosographie,  la  faune  et  la  flore  de  ces 


ET  DANS  LES  PAYS  GALLAS.  481 

contrées.  La  race  du  Cboa  et  des  pays  gallas  possède  à  très 
peu  près  les  mêmes  types  que  les  Somâlis  et  les  Danakils; 
ils  diffèrent  beaucoup  plus  par  la  physionomie,  la  façon  de 
se  vêtir,  de  se  loger,  de  porter  les  cheveux  et  la  barbe,  par 
les  gestes  et  les  expressions  du  visage  que  par  les  caractères 
physiques  et  physiologiques.  Nous  devons  cependant  dire  à 
leur  louange  qu'ils  sont  beaucoup  plus  honnêtes,  plus 
doux,  plus  serviables  et  plus  hospitaliers  que  leurs  voisins 
et  ce  n'est  pas  un  des  moindres  bienfaits  de  leur  civilisation 
relative. 

Quant  aux  maladiesque  nous  rencontrons  dans  ces  régions^ 
elles  proviennent  plutôt  de  la  malpropreté  et  de  la  misère  phy- 
siologique dçs  habitants  -que  du  olimat  ou  d'une  mauvaise 
constitution,  c'est  ainsi  que  les  maladies  de  la  peau  et  du 
sang  sont  fréquentes.  On  y  rencontre  la  lèpre,  Téléphantiasis, 
.reczéma,  la  gaufrène  des  extrémités,  la  scrofule,  etc.  Les 
maladies  d'estomac  sont  le  résultat  de  leur  manque  de  nour- 
riture saine  et  fortifiante;  dans  ces  contréies  pluvieuses  et 
humides,  les  rhumatismes  articulaires  et  la  goutte  ne  sont 
pas  rares  ;  la  fièvre  sévit  avec  violence  daps  les  pays  peu  éle- 
vés et  les  Abyssins  en  ont  une  grande  frayeur,  c'est  un  motif 
qui  empêchait  souvent  mes  domestiques  de  me  suivre. 

La  variole,  le  typhus,  les  fièvres  thyphoïdes  et  cérébrales 
n'y  sont  pas  très  répandus,  mais  les  maladies  nerveuses, 
l'épilepsie,  l'éclampsie,  l'hystérie,  la  folie  y  sont  fréquentes; 
les  indigènes  attribuent  ces  maladies  aux  mauvais  génies 
Bmidha  et  Gatmelle ;le&  ophtalmies  et  les  conjonctivites  y 
sont  assez  nombreuses,  quant  aux  affections  de  poitrine  elles 
sont  rares. 

Enfin: il  paraît  que  la  rage  existe  :  les  médedns  du  pays 
prétendent  même  en  connaître  le  reinède,  et  vous  donnent 
,des  preuves  non  irréfutables  de  votre  guérison.  Que  notre 
illustre  savant  leur  pardonne,  ils  ne  savent  ce  qu'ils  disent  t 
Je  désirais  cependant,  un  peu  par  ironie,  me  rendre  compte 
.de  ce  traitement,  il  est  des  plus  simples  :  le  médecin  fait 
avaler  au  malade  un  vomitif  énergique  tiré  du  suc  d'une 


482  UNE  MISSION  AU  CHOA 

euphorbiacée  très  répandue;  le  patient  est  pris  de  nausées 
horribles  et  rejette  tout  ce  qu'il  a  dans  le  corps  jusqu'à 
des  lambeaux  de  muqueuse  ;  c'est  alors  le  triomphe  du  mé- 
decin; celui-ci  montrant  les  parcelles  rouges  dit  d'un  ton 
sacramentel  :  «  Allez!  vous  êtes  guéri,  car  vous  venez  de 
rendre  les  petits  chiens.  » 

Tous  les  animaux  de  la  création,  les  plus  doux  et  les  plus 
féroces,  les  plus  beaux  et  les  plus  hideux,  se  sont  donnés 
rendez-vous  dans  ces  contrées;  le  lion,  la  panthère  noire, 
l'hyène  rayée,  le  léopard,  le  chacal,  le  sanglier  sont  nombreux 
et  font  souvent  des  victimes  ;  on  y  rencontre  aussi  des  lézards 
et  des  serpents,  le  boa  et  la  terrible  vipère  à  collier  ou 
trigonocéphale  dont  la  blessure  est  mortelle  ;  les  eaux  sont 
le  séjour  des  hippopotames,  des  crocodiles  et  des  caïmans, 
terreur  des  populations  voisines  des  rivières;  les  immenses 
plaines  des  pays  chauds,  où  croissent  de  hautes  herbes,  sont 
habitées  par  des  troupeaux  d'éléphants,  de  bufQes,  de  zèbres, 
d'onagres,  d'antilopes  et  de  gazelles  ;  les  cimes  des  arbres  les 
plus  élevés  sont  le  domaine  de  nombreuses  variétés  de 
singes,  gorezzas,  cynocéphales,  totas,  singes-lions;  les 
gorezzas  sont  curieux,  ils  ont  une  magnifique  fourrure  noire 
et  blanche,  leur  pelage  est  long  et  soyeux,  leur  agilité  est 
extrême,  ils  sautent  à  des  distances  prodigieuses,  s'élançant 
dans  le  vide  et  s'accrochant  aux  branches  les  plus  ténues; 
quand  ils  sont  effrayés  ils  poussent  de  grands  cris,  ana- 
logues au  mot  qui  en  langue  galla  signifie  Dieu  (Ouac,  Ouac), 
aussi  les  gens  du  pays  vénèrent-ils  beaucoup  les  gorezzas 
qui  sont  des  moines  parmi  les  singes,  car,  disent-ils,  ils 
prient  constamment  le  Seigneur. 

On  trouve  de  nombreuses  variétés  d'oiseaux  :  aigles, 
vautours,  corbeaux,  hiboux,  chats-huants,  ibis,  grues,  oies 
et  canards  sauvages,  autruches,  passeraux  et  gallinacés, 
merles  à  fort  beau  plumage. 

Les  animaux  domestiques  sont  à  peu  près  les  mêmes  que 
dans  nos  contrées  :  chevaux,  mulets,  ânes,  bœufs,  vaches, 
moutons,  chèvres,  poulets,  chiens  et  chats;  le  cochon  con-» 


ET  DANS  LES  PAYS  GALLAS.  483 

sidéré  comme  un  animal  immonde  est  seulement  connu  à 
rétat  sauvage.  Parmi  les  arbres  des  forêts,  nous  distin- 
guerons le  figuier-sycomore,  le  mélèze,  le  pin  d'Âbyssinie, 
les  oliviers  sauvages  et  les  mimosas;  on  y  trouve  aussi  le 
guescho  dont  la  feuille  sert  à  parfumer  Thydromel  et  la  bière, 
Vendot  dont  les  graines  réduites  en  poudre  donnent  une 
matière  savonneuse  qui  nettoie  fort  bien  les  étoffes  de  coton 
et  de  laine,  le  café  qui  pousse  à  l'état  sauvage  et  sans  culture, 
la  vigne  malheureusement  détruite  par  Théodoros,  le  cousso 
dont  la  fleur  est  employée  contre  le  ver  solitaire,  le  bizanna, 
succédanée  du  coussou,  arbuste  dont  l'écorce  blanchâtre 
est  aussi  un  vermifuge. 

Dans  ce  pays  poussent  également  les  bambous  et  les 
roseaux  servant  à  la  construction  des  maisons,  le  myrte  et 
différentes  plantes  dont  les  feuilles  servent  à  fabriquer  des 
pommades  et  des  parfums. 

Le  sol  serait  1res  propice  à  la  culture  de  nombreuses 
espèces  d'arbres  à  fruit  venant  de  nos  contrées,  mais 
actuellement  le  Ghoa  et  le  pays  gallas  n'en  contiennent 
que  peu  de  variétés  ce  sont:  les  bananiers,  citronniers, 
orangers,  cédratiers,  auis,  cannes  à  sucre  et  pêchers. 

Les  plantes  médicinales  sont  assez  nombreuses  et  Fou 
pourrait  en  obtenir  bien  d'autres  ;  on  y  trouve:  le  ricin, 
l'opium,  la  coloquinte,  le  cousso,  le  bourgeon  de  ronces, 
le  diitura  stramonium,  la  menthe,  le  thym,  la  gomme 
l'hysope,  le  séné  et  différentes  variétés  d'aloès  et  d'euphor- 
biacées;  on  voit  aussi  des  taillis  épais  où  croissent  les  magni- 
fiques plantes  qui,  en  Europe,  font  l'ornement  de  nos  pro- 
priétés: les  palmiers  phœnix  et  chamœrops,  le  gynerium, 
le  phormium,  le  caladium,  le  musa  eusete  y  atteignent  des 
dimensions  colossales  ;  on  y  remarque  quelques  fougères, 
orchidées  et  broméliacées. 

Au  royaume  de  Ghoa  et  dans  les  pays  gallas,  il  y  a  deux 
saisons  de  pluies,  on  pourrait  par  suite  faire  deux  récoltes  ; 
grâce  à  la  variation  de  température  résultant  de  l'éche- 
lonnement de  cette  contrée,  il  serait  facile  d'obtenir  les  fruits 


484  VUE  MISSION  AU  GHOA 

les  plus  variés.  Le  bas  pays  donne  déjà  le  bananier^  le  coton, 
le  maïs,  le  doarah,  la  canne  à  sucrerie  citronnier,  Toranger, 
le  cédratier,  le  café,  le  piment  et  quelques  plantes  oléa- 
gineuses; ces  cultures  sont  abandonnées  au  hasard  et  avec 
quelques  améliorations  ou  aurait  certainement  des  produits 
supérieurs  et  nouveaux;  le  riz,  le  cocotier,  le  dattier,  et 
autres  plantes  intertropicales  y  croîtraient  parfaitement. 
Sur  les  plateaux  sont  de  nombreux  champs  de  blé,  orge, 
tief,  fèves,  pois,  haricots,  choux,  etc.  ;  la  terre  est  livrée  à 
la  seule  influence  de  la  nature  et  travaillée  par  les  moyens 
les  plus  primitifs;  de  vastes  espaces  incultes  ne  demandent 
que  des  bras  pour  être  défrichés  et  donner  une  abondante 
moisson. 

En  juillet  1885,  en  compagnie  de  deux  compatriotes, 
MM.  Longbois  et  Labatut,  je  quittais  le  royaume  du 
Ghoa  reprenant  mon  ancienne  route,  car  nous  ne  voulions 
point  arriver  en  terre  étrangère;  j'étais  aussi  très  désireux 
de  revoir  le  lac  Assal  dont  la  très  curieuse  formation 
m'avait  laissé  quelques  doutes. 

A  quinze  jours  à  peine  de  la  cète,  nous  avons  été  attaqués 
par  une  bande  d'Issahs-Somalis;  nous  avons  eu  malheureu- 
sement à  déplorer  la  mort  d'un  serviteur  ;  nos  chevaux, 
mulets  et  chameaux,  effrayés  par  les  chants  de  guerre  et  le 
cliquetis  des  lances,  ont  rompu  leurs  liens  et  pris  la  fuite  ; 
le  lendemain  matin  nous  nous  trouvions  entourés  par  ces 
sauvages,  nos  bagages  à  terre,  sans  monture  et  sans  bêtes 
de  somme;  je  pus  heureusement  réunir  deux  chameaux,  j'y 
chargeai  mes  collections,  abandonnant  tous  mes  objets  par- 
ticuliers. Nous  reprenions  notre  route  vers  Obock,  tenant  à 
distance  respectueuse  nos  lâches  agresseurs  qui  nous  sui- 
vaient; moitié  morts  de  faim  et  harassés  de  fatigue  nous 
arrivions  dans  notre  colonie  au  commencement  de  septembre 
dernier. 

Pendant  ce  grand  voyage,  sans  me  préoccuper  des  dan- 
gers auxquels  je  ^pouvais  être  exposé,  je  me  suis  souvent 
éloigné  de  notre  caravane,  l'espérance  de  grandes  décou- 


ET  DANS  LES  PAYS  GALLAS.  485 

vertes  me  poussant  en  avant;  à  chaque  pas  j'ai  sondé  les 
terrains,  examiné  les  rives  à  pic  et  les  lits  de  torrent  pensant  y 
rencontrer  quelque  richesse  minérale.  Tout  en  me  félicitant 
des  résultats  obtenus,  je  regrette  qu'ils  ne  soient  point  pro- 
portionnés à  tant  de  fatigues  et  de  périls. 

Mes  recherches  seront  je  Tespère  de  quelque  utilité  pour 
la  science,  car  j'apporte  de  nouveaux  matériaux  au  domaine 
de  la  géologie  déjà  si  vaste  depuis  le  puissant  mode  d'inves- 
tigation de  MM.  Fouqué  et  Michel  Lévy,  Je  n'insisterai  point 
ici  sur  ces  études,  on  pourra  consulter  à  ce  sujet  les  bro- 
chures parues  récemment  à  la  Société  géologique  et  les 
collections  que  j'ai  déposées  à  l'École  supérieure  des  mines; 
j'ai  fait  aussi  quelques  observations  géographiques  impor- 
tantes et  je  dois  adresser  mes  plus  vifs  remerciements  à  le 
Société  de  géographie  pour  avoir  bien  voulu  se  charger  de 
l'impression  de  mes  cartes. 

Quant  au  commerce  à  faire  avec  ces  contrées  je  le  crois 
hasardeux,  les  voies  de  communication  n'étant  point  sûres; 
depuis  longtemps  des  Arabes  ont  amené  au  Choa  des  mar- 
chandises de  la  côte^  et,  comme  ils  se  contentent  d'un 
modique  bénéfice,  ils  rendent  difficile  la  concurrence  euro- 
péenne. L'ivoire,  l'or  et  le  musc  sont  les  seuls  produits  qui 
puissent  supporter  le  transport  à  dos  de  chameau  ;  pour 
exporter  utilement  les  autres  richesses  du  pays,  les  grains 
entre  autres,  il  faudrait  créer  des  routes,  les  défendre  à 
main  armée;  aussi  ne  peut-on  actuellement  songer  à  ces 
entreprises  de  longue  haleine. 

Tel  est  en  abrégé  le  récit  de  ce  voyage  qui  ne  sera  pas  sans 
utilité  scientifique.  Heureux  d'avoir  été  le  premier  à  par- 
courir des  pays  dont  je  n'ai  point  voulu  exagérer  les 
richesses,  je  laisse  aux  spécialistes  le  soin  d'examiner  quel 
profit  le  commerce  peut  en  tirer. 

Je  suis  fier,  dans  ma  sphère  plus  modeste,  d'avoir  pu 
marcher  sur  les  traces  de  ces  illustres  explorateurs  qui  dans 
les  régions  lointaines  ont  fait  connaître  et  aimer  le  nom 
français. 


NOTICE    GÉOGRAPHIQUE 

SUR    LE    SOUDAN   FRANÇAIS' 

PAR 
Chef  de  bataillon  (finfaDterie  de  marine. 


Paris,  25  septembre  1887. 

La  dernière  campagne  dans  nos  possessions  du  Soadan 
français  a  fait  faire  à  notre  jeune  colonie  des  progrès  con- 
sidérables. L'insurrection  de  l'an  dernier  a  été  comprimée, 
le  territoire  accru ,  l'organisation  intérieure  activement 
poursuivie  et  la  sécurité  des  frontières  assurée.  Il  serait 
téméraire  d'avancer  que  notre  domination  y  est  désormais 
à  l'abri  de  toute  tentative  armée,  mais  on  peut  affirmer  que 
sous  la  ferme  et  intelligente  direction  du  nouveau  comman- 
dant supérieur,  le  lieutenant-colonel  Gallieni,  il  s'est  pro- 
duit une  véritable  accalmie  qui  sera  des  plus  profitables  à 
l'organisation  intérieure  de  notre  possession,  tant  au  point 
de  vue  civil  que  militaire. 

Au  début  de  la  campagne  1886-87,  la  situation  présentait 
de  graves  embarras.  La  longue  et  fragile  ligne  de  postes 
qui  de  Bakel  se  poursuit  jusqu'à  Bammakô  d'une  part,  et  à 
Niagassola  de  l'autre,  était  gravement  menacée.  A  l'origine 
même  de  cette  ligne,  entre  Bakel  et  Kayes,  l'insurrection 
des  Sonînkés  fanatisés  par  les  prédications  enflammées  du 
marabout  Mamadou-Lamine,  bien  que  très  rudement  châtiée 
l'année  précédente  par  le  lieutenant-colonel  Frey,  était  loin 
d'être  comprimée.  Les  Soninkés  hésitaient  à  se  soumettre; 
le  marabout,  retiré  dans  sa  forteresse  de  Dianna,  avait 
reconstitué  son  armée  et,  avec  la  bonne  saison,  allait 
reprendre  la  campagne.  Au  nord,  notre  défiant  et  ombra- 

1 .  Voir  la  carte  joiate  à  ce  numéro. 


NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS.   487 

geux  adversaire,  le  cheik  Ahmadou,  roi  de  Ségou,  avait 
concentré  une  forte  armée  à  moins  de  trois  journées  de 
marche  de  Médine,  et  ne  laissait  rien  transpirer  de  ses 
intentions.  A  Test,  une  troupe  de  pillards  bambaras  et 
maures  battait  le  pays,  semant  l'agitation  et  l'incertitude 
parmi  les  populations.  Enfin,  au  sud,  notre  puissant  ennemi 
Samory,  que  trois  années  de  luttes  sanglantes  avaient  fait 
reculer  mais  non  abattu,  ne  tenant  compte  ni  de  la  présence 
de  son  fils  Karamokô  parmi  nous,  ni  du  traité  conclu  l'année 
précédente  avec  les  Français,  envoyait  ses  agents  parmi  les 
populations  de  la  rive  gauche  du  Niger,  avec  mission  de 
leur  laisser  entrevoir  un  prochain  retour  de  ses  armées. 
Indépendamment  de  ces  graves  soucis  extérieurs,  le  nou- 
veau commandant  supérieur  devait  assurer,  comme  tous 
les  ans,  le  ravitaillement  des  postes,  Tachèvement  et  l'amé- 
lioration des  voies  de  communication,  la  continuation  de 
la  voie  ferrée,  des  lignes  télégraphiques,  etc. 

Nous  n'entrerons  pas  dans  le  détail  des  opérations  de 
cette  laborieuse  expédition,  nous  nous  bornerons  à  en  faire 
connaître  les  divers  résultats.  A  la  fin  de  la  campagne,  en 
juillet,  le  lieutenant-colonel  Gallieni  laissait  la  colonie  dans 
une  situation  complètement  changée  et  améliorée.  Le  ma- 
rabout Mamadou-Lamine  poursuivi  jusque  dans  le  Niani, 
avait  vu  sa  capitale  détruite,  son  armée  dispersée  et  son 
fils  Soïbou  passé  par  les  armes.  Les  Soninkés  pacifiés, 
soumis,  avaient  repris  librement  leurs  travaux  ordinaires. 
Le  cheick  Abmadou,  en  présence  de  ces  premiers  succès, 
guidé  par  la  crainte,  et  aussi  par  les  intérêts  de  sa  souve- 
raineté, avait  demandé  spontanément  à  signer  avec  les 
Français  un  traité  d'amitié  et  de  commerce.  Après  lui  avoir 
tenu  rigueur  en  raison  de  son  attitude  passée,  le  comman- 
dant supérieur  avait  accueilli  ses  propositions  et  obtenu 
une  convention  plaçant  toutes  les  possessions  actuelles  et 
futures  du  roi  de  Ségou,  sous  notre  protectorat.  Ce  pré- 
cieux résultat  était  acquis  sans  engager  en  rien  les  finances 

soc.  DE  CÉOGR.  —  4»  TRIMESTRE  1887.  VIU.  —  32 


488   NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS. 

de  l'État.  Les  pillards  maures  et  bambaras  en  présence  de 
nos  forces  s'étaient  dispersés,  regagnant  les  uns  leurs  vil- 
lages, les  autres  leurs  solitudes.  Enfin,  résultat  extérieur 
plus  considérable  encore,  Samory,  après  mille  tergiversa- 
tions, avait  fait  taire  son  incroyable  orgueil,  et  consenti, 
par  le  nouveau  traité  signé  avec  le  capitaine  Péroz,  à 
l'abandon  complet  des  territoires  de  la  rive  gauche  du 
Niger  et  du  Tankisso  ;  il  plaçait  même  ses  États  actuels  et  à 
venir  sous  le  protectorat  français. 

Les  progrès  intérieurs  de  la. colonie  n'étaient  pas  moin- 
dres. Les  travaux  de  toute  nature  avaient  reçu  une  impul- 
sion jusqu'alors  inconnue.  Kayes  voyait  s'édifier  des  cons- 
tructions pour  abriter  le  personnel  européen,  la  voie  ferrée 
atteignait  le  kilomètre  94  ;  des  écoles  étaient  fondées  ou 
agrandies,  le  ravitaillement  des  postes  assuré,  etc.  . 

Diverses  missions  d'officiers  envoyés  dans  les  régions 
inexplorées  du  sud  avaient  considérablement  élargi  nos 
possessions  géographiques,  en  découvrant  de  nombreux 
villages,  et  en  passant  des  traités  avec  de  nouveaux  États 
placés  sur  nos  côtés,  mais  encore  sans  relations  officielles 
avec  nous.  En  un  mot,  l'étroite  bande  de  terpe  que  nous 
pctôsédions  entre  Bakel  et  Bammakô,  s'étendait  désormsas 
jusqu'au  Niger  et  au  Tankisso.  De  même,  une  partie  des 
vastes  régions  encore  figurées  en  blanc  sur  les  cartes  était 
relevée. 

Nous  résumons  ci-dessous  les  travaux  géographiques  des 
diiférentes  missions,  travaux  qui  sont  consignés  sur  la 
carte  dressée  par  M.  Plat,  sous-lieutenant  d'infanterie  de 
marine,  sous  notre  direction. 

.  BoNDOu.  —  Le  Bondou  n'était  connu  jusqu'à  ce  jour  que 
par  d'anciens  itinéraires  datant  de  MungQ-Parck,  de  Rafienel 
et  de  quelques  autres  voyageurs  ayant  presque  toujours 
suivi  les  mêmes  routes.  On  s'inquiétait  peu  de  ce  pays  placé 
sous  l'autorité  de  notre  fidèle  allié  Boubakar-Saada.  Les 


rf" 


NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS.   489 

événements  qui  ont  suivi  la  mort  de  ce  chef,  les  troubles 
de  ces  derniers  temps,  la  situation  de  ce  pays  dans  le  voisi- 
nage immédiat  de  Bakel,  nous  ont  mis  dans  l'obligation 
d'avoir  sans  cesse  notre  attention  fixée  de  ce  c6té;  de  là  la 
nécessité  d'en  mieux  connaître  la  géographie^  Les  colonnes 
expéditionnaires  s'étant  portées  jusqu'au  sud  du  Bondou 
.  et  sur  les  confins  du  Ouli,  de  nombreux  itinéraires  ont  été 
levés  principalement  par  MM.  Fprtin  et  Lefort.  La  compa- 
raison de  notre  carte  avec  les  cartes  anciennes  permet  de 
.se  rendre  compte  des  progrès  géographiques  réalisés  dans 
cette  région.  ;.      ,  ^ 

Nous  ne  dirons,  rien  de  l'intérieur  du  Bondou,  connu 
depuis  longtemps. comme  un  État  agricole  et  guerrier,  et 
dont  la  population  est  en  majeure  partie  toucoulôut^  et 
.musulmane*  Sa  très  réeUe  prospérité  profondément  atteinte 
pendant  la  dernière  insurrection  de  Mamadou-Lamine,  qui 
convoitait  la  souveraineté  au  détriment  des  fils  de  Boubakar 
Saada^  ne  sauriiit  tarder  à  se  rétablir.  Il  suffira  que  la  f^ix 
se  prolonge  quelques  années. 

'  -  * 

Bambougk.  —  Au  début  de  la.campagne>  nous  ne  savions 
presque  rien  du  BaipbQuck^ea  dehors  des  rives  de  la  Falémé 
inférieure  déterminées  autrefois  par  M',  firossard  de  Gor- 
bigny,  des  itinéraires  Pascal  ^t  Tourelte,  et  de  l'établisse- 
ment miqier  de  Kéniéba.  Le  docteur  Golin,  en  1884,  s'était, 
il  est  vrai,  enfoncé  assez  avant  vers  le  sud  ;  mais  ses  travaux 
cartographiques  n'étant  pas  publiés,  nous  ignorions  ses 
déQOUTertes.  Ce  territoire,  bien  ^que  coptigu  à  nos  posses* 
sîons  du  Khasso,  da  Natiaga  3t  de  Bafoqlabé,  restait  ignoré  ; 
aujourd'hui  il  est  peut-être  le  plus  connu  du  Soudan  fran* 
çais.  La  seconde  colonne  expéditionnaire  du  Diakha, 
MM.  Quiquandon,  Martin,  Audéoud,  Oberdorf,  Reichemberg 
et  Levaillaqt,  officiers  d'infanterie  et  d'artillerie  de  marine, 
Vont  parcouru. dans  tous  les  sens  et  leurs  travaux  ont  per* 
mis  d'en  jdresser  une  carte  à  peu  près  complète.  Nous  pou- 


490     NOTICE   GÉOGRAPHIQUE   SUR   LE   SOUDAN  FRANÇAIS. 

vons  en  faire  une  description  d'ensemble  et  donner  le 
chiffre  approximatif  de  sa  population. 

I.  Le  Bambouck  n'est  pas  le  nom  d'un  ancien  royaume 
comme  divers  voyageurs  l'ont  écrit;  c'est  la  désignation 
d'un  vaste  territoire  compris  entre  les  cours  de  la  Falémé, 
du  Sénégal,  du  Baûng  et  le  pays  de  Konkadbugou.  On  y 
distingue  deux  régions  différentes.  La  première,  très  mon- 
tagneuse, est  constituée  par  un  plateau  affectant  la  forme 
d'un  massif  rectangulaire,  limité  par  des  falaises  verticales 
d'un  relief  variant  entre  60  et  200  mètres.  Des  vallées  d'éro- 
sion, des  échancrures,  des  écroulements  festonnant  ces 
falaises  à  l'est  et  au  sud,  laissant  debout  des  monts  isolés 
aux  formes  les  plus  pittoresques;  vers  l'ouest  au  contraire, 
la  falaise  se  dresse  comme  une  muraille  à  crémaillère,  mais 
dont  la  direction  générale  se  continue  en  ligne  droite  de 
Farabana  à  Kassama  et  se  prolonge  ensuite  jusqu'à  Tombé. 
Ce  singulier  mouvement  de  terrain  se  nomme  le  Tam- 
baoura.La  deuxième  région,  plus  basse,  comprend  la  vallée 
de  Falémé  (rive  droite)  et  la  vallée  (rive  gauche)  du  Bafing. 
Là  sont  des  plaines,  quelques  ondulations,  et  de  petits 
massifs  montagneux  isolés. 

Ces  deux  régions  diffèrent  par  leurs  produits  comme 
dans  leur  aspect.  La  partie  montagneuse,  à  côté  dé  vastes 
plateaux  pierreux  à  végétation  rabougrie,  présente  des  val- 
lées d'érosion  fertiles,  bien  arrosées,  où  la  terre  végétale 
s'est  amassée  en  grandes  profondeurs.  Vers  Sadiola  et 
Tinké,  le  sol  est  des  meilleurs.  La  région  basse  est  supé- 
rieure à  la  précédente.  Les  terres  propres  à  l'agriculture  y 
abondent  et  c'est  vraiment  pitié  qu'elle  ne  contienne  pas 
plus  de  villages.  Les  bords  de  la  Falémé,  magnifique  rivière 
poissonneuse  au  delà  de  toute  idée,  sont  d'une  fertilité 
telle  qu'ils  pourraient  faire  vivre  une  population  des  plus 
pressées;  sur  les  points  cultivés  on  fait  jusqu'à  trois  récoltes 
de  mil  ou  de  mais,  les  deux  premières  très  abondantes. 
Malheureusement  les  indigènes  ombrageux,  craintifs,  faibles 


I^OTIGE   GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE   SOUDAN   FRANÇAIS.      491 

et  défiants,  délaissent  ces  beaux  pays  pour  se  réfugier 
dans  les  hautes  vallées  où  ils  trouvent  un  abri  plus  assuré 
contre  les  invasions.  L'examen  de  la  carte  montrera  que 
c'est  au  pied  des  falaises  que  la  population  est  la  plus 
dense. 

En  dehors  de  la  Falémé  et  du  Bafiog,  deux  grands 
affluents  du  Sénégal,  le  Bambouck  est  arrosé  par  une  mul- 
titude de  ruisseaux  et  de  petites  rivières  qui,  descendant 
du  Tambaoura,  s'écoulent  à  Touëst  vers  la  Falémé,  à  Test 
vers  le  Bafing.  Bon  nombre  de  ces  petits  cours  d'eau  sont 
à  sec  en  été,  et  certains  villages  n'ont  en  cette  saison  que 
l'eau  des  puits  ;  mais  il  reste  un  peu  partout  des  mares 
assez  abondantes  pour  fournir  l'eau  nécessaire  aux  trou- 
peaux. 

II.  La  population  du  Bambouck  est  compp.s.ée  de  tri- 
bus mandingues  (branche  malinkée)  disséminées  sur  tout 
le  territoire  et  divisées  en  confédérations  plus  ou  moins 
importantes.  La  race  peule  a  pénétré  là  comme  $iilleurs, 
mais  faiblement;  aussi  les  usages  et  la  langue  mandingues 
ont  prévalu.  Les  confédérations  du  Bambouck,  même  les 
plus  petites,  conservent  une  autonomie  jalouse  ;  les  divi- 
sions politiques  y  sont  extrêmes  et  le  faible  lien  qui  les  relie 
n'est  qu'un  vague  reflet  de  leur  communauté  d'origine. 
Elles  se  font  entre  elles  de  petites  guerres  perpétuelles  peu 
sanglantes,  il  est  vrai,  mais  qui  créent  un  obstacle  au  déve- 
loppement de  leur  prospérité.  L'esprit  d'autonomie  gagne 
même  les  villages  d'une  même  confédération  ;  de  là  le  peu 
d'autorité  des  chefs  de  confédération.  Cette  manière  de  vivre 
par  petits  groupes,  farouches,  isolés,  rend  la  sécurité  précaire 
aux  étrangers.  Notre  action  sur  des  peuplades  sans  cohé- 
sion a  vite  été  prépondérante;  la  conviction  de  leur  fai- 
blesse nous  les  a  livrées  sans  combats  ;  elles  sont  venues  à 
nous  spontanément  comme  vers  le  plus,  fort  et  le  plus 
juste.  Toutefois  l'éparpillement  et  le  manque  d'autorité  des 
chefs  indigènes  nécessiteront  de  la  part  de  notre  adminis- 


492   NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS. 

tration  une  très  active  sarveillance.  Nous  devons  nous 
réjouir  des  premières  expériences.  Sur  nos  injonctions  la 
circulation  des  caravanes  s'est  faite  cette  année  avec  assez 
dC' sécurité  ;  un  seul  pillage  a  été  coin  mis  et  le  butin  en  a 
été  restitué.  Des  chefs  ont  même  consenti  à  Tenvoi  de 
leurs  enfants  dans  nos  écoles.  Tout  le  Bambouck  est  main- 
tenant lié  à  nous  par  des  traités  et  notre  domination  y  est' 
acceptée  avec  joie  par  les  uns,  avec  résignation  par  d'au- 
très,  sans  hostilité  apparente  par  tous. 

Le  tableau  ci-dessous  indique  les  confédérations  du  Bam- 
bouck avec  leur  population  approximative. 


Noms                        Chefs-lieux  Nombre 

des                                  ou  de  Population 

confédérations.                    capitales.  villages,  approximative. 

Niagala Sadiola 15  4.400 

Makana Kassoufco. ......  7  1.100 

Niambia Khorokoto 32  2.500 

Tambaoura Diokéba 10  2.500 

Kilé Guesscba 1  300 

Kamana Diali-Mangana. .  6  1 .400 

Diébédougou...  Kassama 26  3.000 

Bambougou. . . .  Guagué ?  1.600 

Koundian Koundian 1  800 

Villages  divers..                   d  ?  600 


Total....; 18.000 

Bien  que  certains  villages  perdus  hors  des  routes  suivies 
aient  échappé  aux  premières  investigations  de  nos  officiers, 
on  peut  admettre  que  le  chiffre  total  ne  dépasse  pas 20 000  ha- 
bitants, soit  un  peu  plus  de  2  habitants  par  kilomètre 
carré.  Tout  le  monde  dans  le  pays  attribue  cette  moyenne 
peu  élevée,  non  au  manque  de  ressources,  mais  aux  mas- 
sacres de  la  prédication  armée  d'Ël  Hadj  Omar  et  au  grand 
nombre  de  jeunes  hommes  qui  s'engagèrent  à  sa  suite  pour 
aller  périr  au  loin. 

III.  Les  Malinkés  du  Bambouck  vivent  de  leurs  récoltes, 
de  la  vente  des  troupeaux  et  du  trafic  de  For  de  leurs 


NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS.   493 

mines.  Il  existe  dans  le  pays  d'autres  produits  négligés  par 
euXy  tels  que  la  liane  caoutchouc^  assez^  abondante  dit-on 
dans  le  Tambaoura.  Ils  n'ont  pas  su  jusqu'à  ce  jour  tirer 
profit  de  cette  -  dernière  plante  industrielte  si  recherchée 
actuellement  par  le  commerce  européen.  Le  monvement 
des. caravanes  de  Dioulas  est  assez  actif.  Les  routes  allant 
des  pays  maures  et  de  nos  comptoirs  vers  la  Gambie,  le 
Niokolo  et  le  Fouta-Djallon  passent  par  les  villages  du  Bam- 
bouck.  Une  remarque  à  faire,  c'est  que  dans  ce  pays  si 
rapproché  de  nos  possessions,  les  produits  manufacturés 
d'Europe,  notamment  lesfusilsycn  usage  chez  les  indigènes, 
«ont  presque  tous  de  marque  anglaise.  Ne  faut-il  pas  voir 
dans  ce  fait  un  défaut  d^activité  de  la  part  du  commerce 
français?  Les  mines  d'or  du  Bambouck  passent  pour  abon- 
dantes; il  est  certain  que  notre  escale  de  Médine  reçoit  une 
certaine  quantité  de  ce  précieux  métal,  mais  nous  n^avons 
pas  d'éléments  pour  estimer  même  approximativement  le 
rendement  de  ces  mines.  A  notre  avis,  il  faut  faire  recon- 
naître par  un  spécialiste  les  divers  gisements  exploités  par 
les  indigènes,  alors  seulement  on  pourra  évaluer  la  fortune 
aurifère  de  ce  pays.  Les  gisements  principaux  sont  dans  le 
Niagala  et  le  Dièbédougou;  les  sables  de  la  Falémé  au- 
dessous  des  cataractes  sont  également,  aux  très  basses  eaux, 
l'objet  de  lavages. 

EXPÉDITION  DU    DUKA 

I.  Les  colonnes  expéditionnaires  envoyées  dans  le 
Diaka  pour  combattre  le  marabout  Mamadou- Lamine  nous 
ont  fait  connaître  la  région  à  peu  près  inexplorée  située  au 
sud  du  Bondou  et  au  nord  de  la  Gambie.  Le  Ouii,  le  Diaka 
et  le  Niéri  ont  été  visités  ainsi  qu'une  partie  du  Tenda  et 
de  Gamou.  Ces  petits  États  sont  à  cheval  sur  la  ligne  de 
partage  des  eaux  du  Sénégal  et  de  la  Gambie  :  ligne  géné- 
ralement basse,  consistant  en  plateaux  onduleux,  couverts 


494   NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS. 

d'une  végétation  arborescente  avec  de  grandes  clairières 
pierreuses  de  loin  en  loin.  De  chaque  côlé  s'étendent  de 
vastes  plaines  herbeuses  et  marécageuses  où  la  terre  culti- 
vable  abonde;  mais  qui,  étant  peu  peuplées,  laissent  désertes 
de  grandes  surfaces  parcourues  seulement  par  les  éléphants 
et  des  fauves  de  toutes  sortes;  c'est  par  excellence  un  pays 
de  chasses. 

IL  Le  Ouli  (pays  des  marais),  le  Diaka  (du  nom  des 
Diakantés,  Peuls  conquérants),  le  Niéri  (pays  des  sorti- 
lèges), le  Tenda  et  le  Gamou  présentent  les  mêmes  carac- 
tères. Les  villages  sont  presque  toujours  construits  dans  la 
boucle  d'un  ruisseau  ou  près  d'une  mare  et  se  font  remar- 
quer par  la  beauté  de  leurs  cultures.  Ils  n'ont  d'autres  for- 
tifications qu^une  enceinte  continue  en  clayonnage,  suffi- 
sante pour  les  préserver  contre  un  coup  de  main.  Le  pays 
récolte  beaucoup  de  grains  et  les  troupeaux  y  sont  nom- 
breux. Boubakar  Saada,  le  roi  du  Bondou,  ne  l'ignorait 
pas,  aussi  venait-il  tous  les  ans  les  armes  à  la  main  perce- 
voir des  contributions  forcées  que  les  habitants  refusaient 
de  lui  payer  de  bon  gré.  Le  marabout  Mamadou-Lamine  a 
particulièrement  été  funeste  à  cette  région  parcourue  pen- 
dant deux  ans  par  ses  bandes.  Au  moment  où  nous  l'avons 
traversée,  la  population  vivait  dans  les  bois  en  proie  à  la 
plus  profonde  désolation.  Actuellement,  la  confiance  renaît, 
les  chefs  de  confédérations  ont  signé  avec  le  commandant 
supérieur  des  traités  les  plaçant  sous  notre  protectorat,  et 
cette  année  même  les  cultures  ont  pu  être  reprises  en  toute 
sécurité. 

III.  Les  populations  sont  des  Mandingues  parmi  lesquels 
les  Peuls  conquérants  et  les  Toucouleurs  se  sont  établis  ea 
assez  grand  nombre.  Cependant  c'est  encore,  comme  dans 
le  Bambouck,  la  langue  mandingue  qui  domine.  Les  Peuls 
et  les  Toucouleurs  ont  introduit  l'islamisme  dans  le  pays  et 
'même  ily  affecte,  particulièrement  dans  le  Diaka, un  certain 
caractère  de  fanatisme.  Cette  circonstance  explique  Tac* 


NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS.   495 

cueil  trouvé  par  Mamadou-Lâmine  à  Diannab,  chef-lieu  du 
Diaka,  dont  le  faux  prophète  avait  fait  sa  forteresse  .Malgré 
l'état  de  guerre  qui  gênait  nos  moyens  d'information,  nous 
avons  recueilli  sur  le  chiffre  de  la  population  certains  ren- 
seignements que  nous  inscrivons  dans  le  présent  tableau. 


Désignation                           Noms  Nombre  Chiffre 

des                                   des  de  de  la 

confédérations.                Gbofs-lieux.  villages,  populatiou. 

Ouli Delafine 19  4.200 

Diaka Diannah 19  5.000 

Niéri. Diddé 11  1.800 

Tenda ?  6?  1.500^/ 

Gamou Gamou 1  1.000 


Total 13.500 

MISSION    DE    DIN6UIRAT 

Cette  mission  a  été  sans  contredit  des  plus  profitables  aux 
intérêts  de  la  colonie  et  4es  sciences  géographiques.  Le 
capitaine  Oberdorf,  seul  officier  de  cette  mission,  a  quitté  la 
seconde  colonne  expéditionnaire  du  Diaka,  au  village  de 
Bountou  (Bambouck),  et  le  10  janvier  1887  s'est  mis  en 
route  pour  Dinguiray.  Ses  instructions  lui  prescrivaient  : 
l"*  de  traiter  avec  Aguibou,  roi  de  ce  pays  et  frère  du  cheick 
Ahmadou,  roi  de  Ségou,  ainsi  qu'avec  tous  les  chefs  man- 
dingues  demeurés  jusqu'à  ce  jour  sans  relations  officielles 
avec  les  Français  ;  â^  de  lever  rapidement  la  carte  des  pays 
parcourus. 

M.  Oberdorf  sortit  du  Bambouck  par  le  gué  de  Tombi- 
fara  sur  la  Falétné,  traversa  le  Sier imana,  le  petit  Bélédougou 
et  le  Badou.  Jl  pénétra  ensuite  dans  la  boucle  de  la  Gambie 
supérieure  par  le  Niocolo  et  le  Tamgué.  Après  avoir  franchi 
la  Gambie  une  deuxième  fois  à  Doubaya,  il  marcha  vers 
Test  à  travers  le  Sangala.  Parvenu  à  Erimalo  sur  la  Haute- 
,  Faiéméy  il  reprit  la  direction  sud,  ce  qui  lui  permit  de  visiter 
le  Foutofa  et  le  Koï;  il  atteignit  ainsi  l'État  du  Dinguiray. 


496   NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS. 

Ayant  appris  la  présence  da  roi  Aguibou  à  Tamba,  il  fran- 
chit le  Haut-Baflng  et  marcha  à  la  rencontre  du  jeune  sou- 
verain à  Tamba.  Pour  rejoindre  Kita,  le  capitaine  Oberdorf 
prit  à  travers  le  Dinguiray,  le  Koulou,  le  Bamaka,  le 
Gadougou  et  arriva  au  poste  français  deux  mois  et  demi 
après  son  départ  du  Bambouck.  Sur  les  300  kilomètres 
qu'il  venait  de  parcourir,  plus  des  deux  tiers  étaient  en  pays 
complètement  inconnu. 

Ce  voyage  a  fait  déterminer  la  grande  boucle  de  la 
Gambie,  les  cours  supérieurs  de  la  Falémé  et  du  Bafîng. 
Les  cartes  existantes  subiront  des  changements  notables 
surtout  en  ce  qui  concerne  la  Falémé.  Cette  rivière  ne  sort 
pas  du  plateau  de  Timbo,mais  des  moots  de  Roy  ;  la  rivière 
Tené,  considérée  jusqu'ici  comme  son  cours  supérieur,  est 
un  affluent  du  Bafing,  Il  est  également  démontré,  mainte- 
nant, qu'on  ne  peut  compter  sur  la  navigabilité  des  grands 
affluents  du  Sénégal  ;  leurs  cours  présentent  très  en  amont 
de  beaux  biefs  larges  et  profonds;  mais  ils  sont  séparés  par 
de  fréquents  barrages  rocheux  et  des  chutes  importantes.  Il 
ne  peut  y  avoir  de  navigation  continue. 

Au  point  de  vue  de  notre  extension  territoriale,  tous  les 
pays  visités  ont  consenti  des  traités  h  l'exception  du  KoI;  il 
est  vrai  que  cette  province  fait  partie  du  Fouta-Djallon 
dont  le  souverain  est  lié  à  nous  depuis  le  voyage  du  doc- 
teur Bayol. 

Les  notes  ci-après  feront  mieux  connaître  les  divers  États 
nouvellement  acquis  à  notre  influence  : 

I.  La  région  entre  la  Falémé  et  la  Gambie  n'est  que  la 
continuation  du  Ouli  et  du  Diaka  que  nous  avons  décrits 
plus  haut.  On  y  rencontre  quatre  petits  États  mandingues 
dont  les  populations  ne  difièrent  en  rien  de  celles  du  Bam- 
bouck. Elles  travaillent  peu  et  n'ont  d'autres  produits  que 
ceux  du  reste  du  Soudan  :  riz,  mil,  arachides,  niébés^  coton, 
beurre  végétal,  etc. 


NOTICE  GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  SOUDAN  FlTANÇAIS.      497 

1»  Le  Sirimana  est  arrosé  par  deux  ruisseaux  importants, 
affluents  de  la  Falémé.  On  compte  dans  leurs  yallées  douze 
villages  d'une  population  totale  de  2  000  habitants.  Ce  pays 
recueille  un  peu  d'or  au  confluent  du  Ûialé-Kô  et  de  la 
Falémé. 

3^  Le  Petit  Bélédougou  est  dans  la  partie  rocheuse  de  la 
ligne  de  partage  des  eaux,  il  ne  comprend  que  deux  gros 
villages  ayant  en  tout  1  200  habitants. 

3®  Le  Badou  n'a  aussi  que  deux  villages  donnant  une 
population  de  i  400  habitants.  Le  chef-lieu  est  une  place 
forte. 

4*  Le  Deutila  n'a  pu  être  visité  complètement.  Les  ren- 
seignements recueillis  donnent  une  population  totale  de 
5 000  habitants  répartis  dans. vingt  villages. 

IL  La  grande  boucle  de  la  Gambie  enserre  un  pays  fort 
intéressant  :  le  Niocolo.  On  y  constate  deux  régions  dis- 
tinctes :  les  plateaux  et  la  plaine  ;  d'où  le  haut  Niocolo  et 
le  bas  Niocolo.  Le  premier  est  sur  les  contreforts  des 
monts  de  Tamgué  qui  viennent  finir  sur  la  plaine  avec  deux 
ou  trois  cents  mètres  de  relief  seulement^  tandis  que  vers 
leur  origine  ils  atteignent  jusqu'à  huit  cents  mètres.  Au 
point  de  vue  de  la  population  il  faut  considérer  trois  groupes 
différents  : 

1*  Niocolo  peuL  —  Les  Peuls  habitent  une  série  de  vil- 
lages ouverts  éparpillés  sur  les  hauts  plateaux.  La  race  s'y 
est  cx>nservée  avec  une  rare  pureté  ;  les  femmes  y  sont 
d'une  beauté  remarquable.  L'élève  du  bétail  est  considé- 
rable; les  chef?  de  case  ayant  cent  bêtes  à  cornes  n'y  sont 
pas  rares.  Cette  population  vit  dans  la  paix  et  l'aisance, 
préoccupée  surtout  d'avoir  de  bonnes  cultures,  et  de  suivre 
fidèlement  les  pratiques  de  la  religion  musulmane.  Nous 
connaissons  de  cette  contrée  diX'^neuf  villages  donnant 
ensemble  3  000  habitants. 

2*  Niocolo  mandingue.  —  Les  Mandingues  sont  au  pied 
des  hauteurs  et  débordent  un  peu  vers  la  plaine.  Ce  sont 


498      NOTICE  GÉOGRAPHIQUE   SUR   LE   SOUDAN   FRANÇAIS. 

les  mêmes  hommes  que  dans  le  Bambouek,  défiants^  sau- 
vages et  sordides.  Cependant»  le  contact  des  Peuls  leur  a 
appris  l'élève  du  bétail  et  ils  ont  d'assez  beaux  troupeaux. 
Leurs  villages  sont,  dit-on,  au  nombre  de  treize  et  con- 
tiennent environ  4000  habitants. 

3»  Niocolo  dioula.  —  Les  villages  de  cette  partie  du  Nio- 
colo  sont  riverains  de  la  Gambie  ou  situés  sur  les  routes 
des  caravanes.  Ils  contiennent  une  population  fort  hétéro- 
gène où  domine  l'élément  soninké.  Ces  hommes  sont  des 
marchands  intelligents,  des  colporteurs  audacieux,  et  vont 
faire  des  échanges  dans  tout  le  Soudan  occidental.  Leurs 
villages,où  se  tiennent  des  marchés  à  jours  fixes,deviennent 
le  rendez-vous  des  populations  environnantes.  Kédougou, 
le  plus  grand  de  ces  marchés,  fixe  pour  toute  la  région 
les  prix  des  divers  produits  qui,  comme  en  tous  pays, 
subissent  des  fluctuations.  La  civilisation  et  le  commerce 
trouveront  dans  le  Niocolo  un  champ  tout  préparé.  On 
compte  six  gros  villages  marchands  ayant  en  tout  3,500  ha- 
bitants. 

IlL  !<"  Le  Sangala  s'étend  entre  la  Gambie  et  la  Fa- 
lémé.  C'est  une  ancienne  province  de  l'empire  du  Diallon- 
kadougou,  empire  qui  couvrait  autrefois  tout  le  pays 
entre  la  Gambie,  le  Bakhoy  et  le  Tankisso.  El  Hadj  Omar 
ayant  pris  Tamba,  la  capitale  de  cet  empire,  parcourut 
ensuite  toutes  les  vallées,  ne  laissant  derrière  lui  que  des 
cadavres  et  des  ruines  fumantes.  Après  son  passage,  les 
provinces  dévastées  restèrent  indépendantes.  Le  Sangala 
est  coupé  en  deux  régions  basses  par  la  chadne  de  partage 
des  eaux  de  la  Gambie  et  de  la  Falémé;  les  monts.de  cette 
chaîne  atteignent  700  mètres  de  hauteur.  Les  montagnes 
de  ce  pays  sont  plus  boisées  que  dans  le  reste  du  Soudan  ; 
quant  aux  plaines,  elles  n'ont  de  remarquable  que  la  pré- 
sence de  lianes-caoutchouc.  Trois  tribus  mandingues  peu- 
plent ce  territoire  et  constituent  des  groupes  séparés, savoir  : 

Les  Kamaras  ont  huit  villages  et  3  000  habitants  ; 


NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS.   49U 

Les  Keitas  ont  cinq  villages  et  1  750  habitants; 

Les  Niacasso  ont  quatre  villages  et  1  000  habitants;  soit 
6  000  habitants  environ  pour  le  Sangala.  Il  serait  désirable 
que  ce  classement  par  tribus  ou  familles  pût  être  fait  par- 
tout ;  car  alors  on  pourrait  dresser  la  carte  ethnographique 
de  ces  contrées  avec  un  peu  de  certitude.  Jusqu'à  ce  jour 
le  désordre  ethnographique  nous  paraît  complet  ;  il  est 
impossible  de  nous  reconnaître  an  milieu  de  cet  éparpille- 
ment  des  familles,  et  des  mélanges  infinis  des  diverses 
races. 

3^  Le  Gounianta  est  situé  au  nord  du  précédent  et  relié 
avec  le  Dentila.  On  le  dit  fort  peu  peuplé  ;  il  ne  contien- 
drait que  trois  villages  ayant  en  tout  à  peine  600  habitants. 

S""  Le  Gadaoudou  est  au  sud  du  Sangala;  c'est  une 
annexe  du  Labé  et  il  relève  par  suite  de  la  suzeraineté  de 
l'almamy  du  Foûta  Djallon.  Le  pays  est  physiquement 
semblable  au  Sangala  dont  il  est  le  prolongement.  La  popu- 
lation est  surtout  composée  de  Peuls;  on  y  compte  seule- 
ment trois  villages  mandingues.  M.  Oberdorf  n'ose  se  pro- 
noncer sur  le  chiffre  de  la  population  que  l'on  dit  assez 
pressée.  Il  a  recueilli  les  noms  des  deux  chefs-lieux  Niara 
et  Médina,  plus  ceux  de  onze  villages.  Ces  renseignements 
ne  donneraient  que  3,000  habitants. 

IV.  Entre  la  Falémé  et  le  Bafing,  le  capitaine  Oberdorf 
nous  fait  connaître  : 

i""  Le  Fontofa^  pays  très  montagneux,  présentant  un 
réseau  inextricable  de  chaînons,  monts,  massifs,  etc.,  véri- 
table chaos  orographique;  les  altitudes  ne  dépassent  pas 
800  mètres.  On  trouve  dans  ce  pays  des  ruisseaux  s'écoulant 
en  cascades  dans  des  vallées  fort  pittoresques.  La  population 
est  composée  de  Diallonkés,  branche  mandingue  qui  se  dit 
distincte  des  Malinkés.  Il  est  certain  que  leur  dialecte^  bien 
que  paraissant  être  la  môme  langue  que  la  malinké,  en 
diffère  par  des  mots  nouveaux  et  des  altérations  de  pro- 
nonciation. Nos  renseignements,  fort  incomplets,  donnent 


50(>     NOTlClb  QÉOGIUPHIQDE  SUR  LE   SOUDAN  FRANÇAIS. 

au  PoDtofa  dix  villages  avec  3  600  habitants.  La  popolatîoii 
vil  paisible»  possède  de  beaux  troupeaux  et  confectioiue 
d'as»e2&  remarquables  travaux  de  vannerie. 

3""  Le  Koff  fait  suite  au  sud  de  Fontofa.  C'est  un  terri- 
loire  dont  l'orographie  est  tourmentée  jusqu'aux  abords 
du  Batlng  où  ce  cours  d'eau  a  ouvert  une  superbe  vallée  de 
iO  à  30  kilomètres  de  largeur,  bien  cultivée  et  couverte  de 
beaux  pâturages  et  de  troupeaux.  L'allilude  moyenne  des 
montagnes  est  de  600  mètres.  L'hydrographie  comprend 
les  sources  de  la  Falémé,  un  grand  nombre  de  ruisseaux  et 
deux  grands  affluents  du  Bafing  :  la  Kioma  et  le  Fari..La 
population  est  composée  de  Peuls  qui  ont  chassé  les  Dial- 
lonkés  restés  en  très  petit  nombre.  Le  Koy  passe  pour  très 
peuplé;  nous  ne  connaissons  que  vingt~cinq  villages  don- 
nant 12  000  habitants.  Cette  province  appartient  à  l'al- 
mamy  de  Timbo  qui  en  nomme  le  chef;  aussi  ce  dernier 
n'a*t-il  pas  voulu  signer  notre  traité  sans  consulter  son 
maître.  Il  ignorait  sans  doute  que  Talmamy  était  déjà 
notre  allié. 

y.  —  Le  Dinguiray  est  situé  au  sud  et  à  l'est  du  précé- 
dent. Il  est  compris  entre  le  Bafing  et  le  Tankisso^  se  con- 
tinue le  long  du  Bafing  et  est  séparé  du  Bouré  par  une 
solitude  étendue.  Le  terrain  est  couvert  de  montagnes 
allant  en  s'élevant  de  plus  en  plus  vers  le  sud-ouest.  Entre 
ces  hauteurs  circule  la  large  et  belle  vallée  du  Bafing. 
A  part  ce  grand  cours  d'eau,  le  pays  n'est  arrcfsé  que  par 
une  multitude  de  ruisseaux  peu  importants.  La  population 
est  un  mélange  de  Toucouleurs  et  Diallonkés;  la  fusion 
entre  les  conquérants  et  les  vaincus  est  telle  que  les 
deux  langues  sont  indifféremment  parlées.  Le  Dinguiray  a 
été  le  berceau  de  la  fortune  d'Ël  Hadj  Omar;  c'est  de  là 
que  le  prophète  s'élança  à  la  conquête  du  Soudan  occi- 
dental. Son  premier  soin  fut  de  détruire  l'empire  barbare 
du  Diallonka  gouverné  alors  par  le  féroce  Boukari.  Ce  der- 
nier chef  a  laissé  les  plus  odieux  souvenirs   :  on  dit  qu'il 


i 

L 


NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS.   501 

précipitait  dans  le  Bafing,  du  haut  du  rocher  de  Gimatodi, 
tous  ses  prisonniers  de  guerre.  Sa  famille  même  n'était 
pas  exempte  de  ses  cruautés  :  douze  de  ses  fils  furent 
châtrés  par  ses  ordres;  de  même  .il  faisait  enterrer  vives, 
parées  de  leurs  plus  riches  bijoux,  les  plus  belles  de  ses 
filles.  Ce  monstre  une  fois  pris  (et  mis  à  mort,  El  Hadj 
Omar  put  atteindre  le  Bambouck  et  la  vallée  du  Sénégal. 
Le  Dinguiray  est  aujourd'hui  tenu  par  Aguibou,  le  plus 
jeune  des  fils  du  conquérant.  Ce  souverain,  après  avoir  été 
un  brillant  guerrier  adoré  dé  ses  ftalibés,  a  reçu  son 
royaume,  en  vassalité,  des  mains  de  son  frère  Ahmadou, 
roi  de  SégQu^  qui  le  tient  éloigné  par  crainte  de  sa  gênante 
popularité.  Aguibou  est  l'autocrate  le  plus  aimé  du  Sou- 
dan :  fils  du  grand  prophète  noir,  il  est  un  chef  religieux 
respecté,  sa  bravoure  en  fait  un  chef  d'armée  incontesté, 
et  sa  générosité  et  sa  douceur  sont  citées  par  ses  sujets  diai- 
lonkés  et  toucouleurs.  Sous  sa  domination  le  pays  est  en 
paix  et  prospère  journellement.  Le  capitaine  Oberdorf  aété 
frappé  de  sa  distinction  et  de  l'expression  de  franchise 
répandue  sur  son  visage  :  ce  dernier  caractère  est  très  rare 
chez  les  Toucouleurs.  Il  s'est  montré  d'une  extrême  afiabi- 
lité  avec  notre  ofQcier  qu'il  a  fait  soigner  très  attentivement 
pendant  une  maladie  grave.  Aguibou  a  fait  néanmoins  quel- 
ques difficultés  pour  signer  un  traité  avec  nous.  Ses  sujets 
et  lui-même  ont  des  relations  commerciales  déjà  anciennes 
avec  les  Anglais  de  Sierra-Leone;  des  lettres  communiquées 
k  nq^re  envoyé  ne  laissent  .aucun  doute  à  cet  égard.  Il  a 
fallu  de  l'habileté  à  M.  Oberdorf  pour  obtenir  le  traité  qu'il 
en  a  rapporté.  Il  est  tout  ^  fait  désirable  que  la  question 
religieuse  ne  soulève  pas  de  conflits  entre  le  Dinguiray  et 
nous  ;  car,  à  notre  avis,  grâce  au  jeune  roi,  la  civilisation 
et  le  commerce  trouveront  vite  accès  dans  ce  pays. 

Le  royaume  a  deux  capitales  :  Dinguiray  et  Tamba  ;  le 
souverain  va  de  l'une  fi  l'autre,  c'est  dans  la  dernière  quç 
la  mission  l'a  rencontré.  Dinguiray.  dans  la  montagne  serait 


502   NOTICE  GÉOGHAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS. 

le  chef-lieu  de  dix-huit  villages^  et  Tomba,  dans  la  plaine, 
compterait  seize  villages.  Ces  chiffres  ne  représentent  pas  la 
totalité  de  ceux  qui  existent,  personne  n'a  pu  en  faire  la 
nomenclature  complète.  En  comptant  14300  habitants 
pour  les  localités  connues,  on  reste  au-dessous  de  la  réalité. 
Dinguiray  à  lui  seul  a  2  000  habitants  et  Tamba  plus  d'un 
millier.  Cet  État,  un  des  plus  prospères  du  Soudan,  donne 
en  abondance  les  produits  de  ce  pays  ;  les  orangers  y  sont 
fort  beaux. 

YI.  Le  territoire  de  Kolou^  au  nord-est  du  Dinguiray, 
est  à  cheval  sur  la  route  de  Kita.  Le  pays  est  montagneux 
sans  présenter  de  hauts  sommets.  Des  ruisseaux,  rejoignant 
leKouragué-Kô,  affluent  du  Bafin g,  arrosent  de  pittoresques 
vallées.  Les  habitants  sont  des  mandingues  indépendants  de 
toute  souveraineté  ;  ils  rappellent  absolument  les  gens  de 
Kita.  On  compte  dans  cet  État  seize  villages  avec  une  popu- 
lation totale  de  6700  habitants. 

Nous  ne  dirons  rien  du  Bama  et  du  Gadougou  parcourus 
par  le  capitaine  Oberdorf,  mais  connus  déjà  par  des  tra* 
vaux  antérieurs. 

MISSION   REICHEMBERG 

M.  le  lieutenant  Reichemberg  de  l'artillerie  de  marine,  en 
outre  de  ses  excursions  qui  ont  tant  contribué  à  nous  faire 
connaître  le  Bambouck,  a  parcouru  une  région  restée 
ignorée  jusqu'alors.  Cette  région  est  située  entre  le  Bam- 
bouck  et  les  pays  parcourus  par  M.  Oberdorf.  Elle  comprend 
quatre  confédérations  de  Mandingues,  de  la  branche  malin- 
kée.  Ce  sont  : 

VLe  KonkadougoUy  État  assez  important  comptant  plus 
de  11000  habitants  répartis  dans  trente-neuf  villages.  Il 
existe  peu  d'unité  politique  dans  cette  confédération;  presque 
toutes  les  localités  aspirent  à  Tautonomie.  També  est  con- 
sidéré comme  la  capitale.  Les  rapports  faits  à  notre  envoyé 


NOTICE   GÉOGRAPHIQUE   SUR   LE   SOUDAN   FRANÇAIS.      503 

semblentéiablir  que  le  pays  possède  des  gisements  aurifères 
d'une  grande  Taleur.  C'est  un  fait  à  vérifier,  car  M.  Reichem- 
bourg  a  très  rapidement  traversé  la  contrée. 

2«  Le  Baféy  sur  la  rive  gauche  de  la  Falémé.  La  capitale 
nominale  éstKolia.  Ce  pays  à  cause  de  son  extrême  faiblesse 
est  en  butte  aux  attaques  de  ses  voisins  plus  forts.  11  conâ- 
prend  sept  villages,  la  plupart  dévastés;  aussi  n'a-l-il  qu'un 
millier  d'habitants. 

•  3**  Le  Solou  est  encastré  entre  le  cours  du  Bafing  et  le 
Koukadougou.  Pays  faible,  vassal  du  Bambougou,  possède 
quatre  petits  villages  et  300  habitants  environ. 

4»  Le  Bafing  (rive  gauche)  déjà  placé  sous  notre  protec- 
torat par  le  traité  du  capitaine  Bonnier  en  1882  :  comprend 
quinze  villages  de  cultures  extrêmement  petits.  La  popula- 
tion totale  ne  dépasse  pas  1000  habitants.  Ce  pays  récolte 
relativement  beaucoup  de  mil  et  en  vend  à  ses  voisins. 

MISSION     DU    OUASSOULOU. 

La  mission  du  Ouassoulou  avait  pour  objet  principal  la 
revision  du  traité  signé  dans  la  campagne  précédente  entre 
Samory,  souverain  de  l'empire  du  Ouassoulou,  et  le  capitaine 
Tournier,  délégué  du  lieutenant-colonel  Frey.  On  se  souvient 
que  ce  traité  avait  été  apporté  à  Paris  par  le  prince  Kara- 
mako,  fils  du  grand  chef  noir.  La  convention  consentie  à 
cette  époque  ne  donnait  pas  satisfaction  à  nos  intérêts;  il 
était  de  la  dernière  nécessité  pour  la  sécurité  de  notre  fron- 
tière de  repousser  Samory  au  delà  du  Niger  et  du  Tankisso 
et  ce  résultat  n'était  pas  atteint  par  le  traité  en  question.  Le 
capitaine  Péroz  fut  chargé  de  reprendre  les  négociations. 
On  lui  adjoignit  M.  Plat  pour  dresser  la  carte  du  pays,  et  le 
docteur  Fras  fut  plus  particulièrement  chargé  des  observa- 
tions scientifiques. 

LLa  mission  partit  de  Kayes  le  5  décembre  1886,  pré- 
cédée par  le  prince  Karamakoqui  devait  rejoindre  son  père 

soc.  DE  GÉOGR.  —  4*  TRIMESTRE  1887.  VIH.  —  33 


504     NOTICE   6É06RAPHIQDE  SUR   LE  SOUDAN  FRANÇàlS. 

le  plus  tôt  possible  et  lui  faire  part  de  l'accueil  flatteur 
qu'il  avait  reçu  en  France.  On  comptait  beaucoup  sur  les 
récits  du  jeune  prince  pour  persuader  à  Samory  qu'il  n'au- 
rait jamais  raison  d'une  nation  forte  et  civilisée  comme  la 
nôtre,  et  que  les  intérêts  de  sa  souveraineté  lui  dictaient 
d'entrer  complètement  dans  nos  vues.  L'avant-garde  prin- 
cière  marcha  lentement  et  nos  envoyés  ne  purent  fran* 
chir  le  Niger  à  Danka  qu'à  la  fin  de  janvier.  Ils  traversèrent 
le  Dioma  et  le  Bâté  et  atteignirent  Bissandougou,  capitale 
de  l'almamy  Samory. 

ir.  L'almamy  malgré  ses  défiances  avait  envoyé  le  per- 
sonnel de  sa  maison  au-devant  de  la  mission.  Une  foule 
bariolée  vêtue  de  ses  plus  beaux  vêtements  fit  cortège  à  nos 
officiers;  on  remarquait»  dans  ses  rangs,  trente-quatre  jeunes 
princes  fils  de  Samory,  vêtus  dérobes  de  soie  et  montant  de 
très  beaux  chevaux.  Le  lendemain  l'almamy  reçut  le  capi- 
taine Péroz  et  son  personnel  en  audience  solennelle,  entouré 
de  ses  frères,  généraux  et  hauts  dignitaires.  Le  chef  noir 
étala  dans  cette  entrevue  tout  le  faste  de  son  étrange  cour. 

Les  négociations  furent  longues  et  difficiles..  Nos  officiers 
eurent  à  lutter  contre  un  souverain  orgueilleux,  intelligent, 
retors,  ne  voulant  rien  céder  de  ses  prétendues  conquêtes 
sur  la  rive  gauche  du  Niger.  Un  instant  il  eat  la  velléité  de 
passer  par-dessus  les  pouvoirs  dn  capitaine  Péroz,  l'autorité 
du  commandant  supérieur  du  Soudan,  et  n'admettre  de 
relations  directes  qu'avec  le  chef  de  tous  les  Français  que 
son  fils  avait  vu  à  Paris.  Pour  en  finir,  le  lieutenant-colonel 
Gallieni  lui  écrivit  une  lettre  énergique,  et  Samory  signa 
enfin,  le  23  avril  1887,1e  traité  qui  place  ses  États  sous  notre 
protectorat,  et  donne  pour  frontières,  à  nos  possessions, 
les  cours  du  Tankisso  et  du  Niger. 

III.  Pendant  leur  séjour  à  Bissandougoa,  nos  oificiers 
étudièrent  de  leur  mieux  l'empire  de  notre  nouvel  allié. 
Leur  tâche  était  rendue  difficile  par  le  peu  d'empressement 
des  indigènes  à  les  renseigner.  Us  ont  cependant  rapporté 


NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SDR  LE  SOUI>AN  FRANÇAIS.      505 

des  observations  d'un  grand  intérêt  et  dont  nous  ne  pouvons 
donner  qu'un  rapide  résumé. 

L'empire  actuel  du  Ouassoulou  est  fort  étendu.  II  se 
compose  de  cent  soixante  anciens  petits  États  dont  les  plus 
éloignés,  formant  la  ceinture  extérieure,  sont  : 

l""  A  Touest,  le  Timini,  le  Lokko,  le  Tamberka,  le  Talia, 
le  Tamiso,  le  Houbou,   le  Morébélédougou,  le  Baleya,  le 
Kolakouta,  le  Diouma  et  le  Kéniëra. 
2"*  Au  nord,  le  Manding,  le  Bana  et  le  Banikô. 
3"  A  Test,  le  Kabadogou,  le  Ouorodougou  et  le  Kenli- 
lédougou ; 

4*  Au  sudj.Ie  Bouley,.  Je.  Moursadougou  et  les  fron- 
tières de  la  R<§publique  de  Libéria  (Voy.  la  carte  de  de  Lan- 
noy  de  Bissy). 

Cet  immense  territoire  ne  suffit  pas  à  l'ambitieux almamy 
qui  convoite  tout  le  Soudan  occidental.  Cependant  il  lui 
est  difficile  désormais  de  s'étendre.  A  Touest,  il  ne  peut 
songer  à  déposséder  les  Européens  de  la  côte,  ni  l'almamy 
de  Timbo.  Au  nord-ouest,  trois  ans  de  sanglantes  défaites 
et  le  nouveau  traité  lui  donnent  pour  barrières  la  fron- 
tière française.  Au.  nord,  il  a.  devant  lui  les  talibés  du  roi 
de  Ségou,  imposants-  par  leur  nombre  et  leur  bravoure. 
A  l'est,  il  est  actuellenierit  aux  prises  avec  Tiéba,  roi  du 
Kanadougouy  et  les.  dernières,  nouvelles  sont  loin  d'être 
favorables  à  Samory.  Le  sud  est  pour  nous  mystérieux,  mais 
la  République  de  Libéria  n'a  sans  doute  rien  à  redouter  de 
son  puissant  voisin. 

La  surface  de  l'empire  tout  entier  est  d'environ  360  000  ki^- 
lomètres  carrés  ;  sa  population  totale  est  estimée  par  M.  Péroz 
à  i  500000  habitants,  soit  4  habitants  5  par  kilomètre  carré  ; 
ce  chiffre  fort  vraisemblable  constitue  une  population  relative- 
ment dense  pour  un  pays  africain*  Dans  le  Soudan  on  ren- 
contre il  est  vrai  des  centres  très  populeux,  mais  ils  sont 
toujours  séparés  par  de  grandes  solitudes.  Certaines  régions, 
comme  la  vallée  du  Milo  suivie  par  la  mission,  sont  très  peu- 


506   NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS. 

plées;  en  effet  de  Danka  à  Bissandougou  nos  officiers  ont 
traversé  : 

Habitants. 

Tagui i 400 

Kéaiéba-Kouta.  • 550 

Fari  Kamaya 1 00 

Dialiba ^ 100 

Kouama 800 

Sansando 2.000 

Dialiba-Koro 300 

KéDiéro 500 

Dalaba 400 

Sodé-Karia 600 

Tacilman 400 

Kafoulani 250 

Soila 600 

Bakouko-Kouta 150 

Niafadié 700 

Bangalan 450 

Diaagana 600 

Karfa-Mouraïa 700 

Kankan 5.000 

Dabadougou 200 

OulouDdougou 400 

Sirasédougou 450 

Tlnté-Oulou 1 .200 

Bamakou 100 

Sana 600 

Villages  de  culture 1.000 

Bissandougou 3.000 


Total 21.150 

c'est-à-dire  vingt-sept  villages  d'an  total  de  21 000  habi- 
tants. Ces  chiffres  nous  donnent,  pour  les  170  kilomètres 
parcourus,  une  moyenne  de  un  village  tous  les  6  kilomètres 
et  près  de  130  habitants  par  kilomètre  courant.  Si  le  reste 
dupaysétait  à  l'avenant  la  population  serait  énorme. Malheu- 
reusement, il  faut  supposer  de  grands  vides  sur  les  flancs 
de  cette  ligne.  Il  y  a  tout  lieu  de  croire  aussi  que  les  abords 
de  la  capitale  du  conquérant  ont  dû  recevoir  un  fort  con- 
tingent de  ses  captifs  de  guerre  et  que  par  suite  d'autres 


NOTICE    GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS.       507 

contrées  sont  dépeuplées  au  profit  de  la  vallée  du  Milo. 
Quoi  qu'il  en  soit,  le  Ouassoulou  conserve  parmi  les  indi- 
gènes la  réputation  d'un  pays  où  les  villages  sont  très  pres- 
sés et  le  chiffre  de  M.  Péroz,  de  1  500000  habitants,  doit 
être  près  de  la  vérité.  Trois  villes  méritent  une  mention  spé- 
ciale: Sansando^  capitale  du  Diouma,  2000  habitants,  gros 
village  essentiellement  agricole;  Kankan,  capitale  du  Bâté, 
5000  habitants,  le  plus  grand  marché  du  Soudan,  centre  de 
tout  le  mouvement  commercial;  Bissandougou,  capitale 
politique  et  militaire  de  l'empire,  population  très  variable. 

lY.  Les  peuples  de  cet  immense  empire  sont  générale- 
ment de  race  mandingue.  Les  Peuls  y  ont  des  groupes 
importants  rarement  conservés  purs,  le  plus  souvent  ils 
sont  composés  de  leurs  métis.  Les  Soninkés  assez  nombreux 
sont  établis  dans  les  marchés  et  sur  les  routes  parcourues 
parles  caravanes.  La  religion  dominante,  et  la  plus  ancienne, 
est  le  fétichisme  ;  mais  l'islamisme  y  fait  de  grands  progrès. 
Samory  entreprend  volontiers  ses  guerres  sous  le  prétexte 
peu  sincère  de  convertir  les  infidèles  à  la  religion  de  Maho- 
met; il  a  pris  le  titre  pompeux  et  peu  justifié  d'almamy 
Emir  El  Moumenin.  Sa  cour  et  ce  qu'on  appellerait  ici  c  les 
classes  dirigeantes  >  deviennent  de  plus  en  plus  musiiK 
mânes.  Le  peuple  des  villages  reculés  garde  ses  sorciers  et 
reste  attaché  aux  grossières  pratiques  du  fétichii^me.  D'ail- 
leurs il  faut  reconnaître  que  l'islamisme  suivi  par  les  chefs, 
et  même  par  les  marabouts,  est  fortement  imprégné  des 
anciennes  superstitions.  Les  ardents  disciples  de  Maho- 
met de  l'Afrique  orientale  reconnaîtraient  difficilement  des 
croyants  dans  les  sauvages  soudanais. 

V.  Les  États  de  Samory  couvrent  toute  la  partie  supé- 
rieure du  bassin  du  Niger,  passent  par-dessus  les  monts 
Loma  et  viennent  déborder  dans  les  vallées  des  fleuves  de 
l'Atlantique.  Au  point  de  vue  physique,  ce  vaste  territoire 
comprend  donc  trois  régions  :  les  montagnes,  les  plateaux 
et  les  plaines.  Du  côté  du  Niger,  le  seul  dont  nous  nous 


508   NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS. 

occupions,  le  terrain  affecte  la  forme  générale  d'an  vaste 
amphithéâtre  concave,  dont  l'arête  supérieure  est  constituée 
par  les  monts  Loma  et  du  Fouta-Djallon,  les  gradins  par  les 
plateaux  qui  vont  en  diminuant  d'altitude,  et  le  pied  par  les 
faibles  collines  qui  viennent  se  terminer  h  Bissandougou* 
La  plaine,  qui  suit,  se  prolonge  vers  le  nord  en  ondulations 
variables,  jusqu'aux  immenses  surfaces  herbeuses  du 
Macina.  De  loin  en  loin  cependant  quelque  massif  à  falaises 
verticales  dresse  ses  assises  de  gré»  à  quelques  centaines  de 
mètres  au-dessus  des  villages  et  sert  de  citadelle  naturelle 
aux  populations  des  environs  traquées  par  les  conquérants 
noirs.  Les  deux  premières  régions,  situées  plus  au  sud,  bien 
arrosées  par  de  nombreux  ruisseaux  et  les  grands  affluents 
du  Niger,  possèdent  la  belle  et  puissante  végétation  des 
pays  équatoriaux.  Les  plaines  présentent,  au  contraire,  une 
grande  analogie  avec  nos  possessions  sénégambiennes  ;  tou- 
tefois la  fertilité  y  est  plus  grande  et  les  produits  plus  abon- 
dants. C'est  d'ailleurs  une  remarque  à  faire  :  plus  on  mar- 
che vers  le  nord  moins  la  terre  est  bonne;  elle  finit  par 
n'être  plus  que  du  sable  dans  le  Sahara. 

Pour  l'hydrographie  de  ce  pays  encore  si  obscur,  nous 
renvoyons  à  la  carte  qui  donne,  par  renseignements,  les 
principaux  cours  d'eau.  L'empire  du  Ouassoulou  est  presque 
entièrement  à  reconnaître  et  laisse  un  vaste  champ  à  l'acti- 
vité de  nos  explorateurs. 

VL  Dans  un  pays  où  les  peuples  semblent  aimer  la  vie 
par  petits  groupes,  où  les  confédérations  même  restreintes 
sont  difficiles  à  se  former,  où  l'isolement  semble  l'idéal  po- 
litique, on  se  demande  comment  un  empire  comme  celui  de 
Samory  a  pu  naître,  il  est  donc  intéressant  de  donner  les 
quelques  indications  historiques,  péniblement  recueillies  par 
M.  Péroz  dans  un  pays  où  les  générations  se  succèdent,  sans 
laisser  derrière  elles  autre  chose  que  des  récits  qui  ne  tardent 
pas  à  s'altérer. 

Avant  4840,  le  Niger  supérieur  ne  comprenait  que  des 


9  NOTICE   GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS.      509 

Etats épars  sans  cohésion;  leOuassoulou  seul  était  une  assez 
grande  confédération.  Vers  cette  époque,  un  jeune  marabout 
né  à  Kankan,  Ville  musulmane,  vint  changer  la  face  des 
choses  ;  il  se  nommait  Hahmadou.  Ayant  quitté  son  pays 
pour  rejoindre  Bl  Hadj[  Omar^  il  était  devenu  un  de  ses  plus 
remarquables  disciples,  puisTavait  quitté  pour  songera  sa 
fortune  personnelle.  Bon  chef  de  guerre,  marabout  instruit, 
il  ne  tarda  pas,  par  ses  prédications  enflammées,  à  entraîner 
ses  compatriotes  à  la  guerre  sainte.  Il  conquit  ie  Ouassoulou 
et  tous  les  petits  Etats  environnants,  mais  son  armée  vint 
se  briser  contre  les  forces  d'un  roi  bambara  nommé  Diéri. 
Ce  dernier  le  battit  et  alla  jusqu'à  assiéger  Kankan;  mais, 
heureusement  pour  Mahmadou,  Diéri  fut  tué  dans  un  assaut 
et  ses  soldats  se  dispersèrent.  Mahmadou  assagi  par  ses 
revers  régna  ensuite  paisiblement  pendant  dix  ans,  se  bor- 
nant à  répandre  l'islamisme  parmi  ses  sujets.  Il  fut  ainsi  le 
premier  souverain  important  du  Haut-Niger. 

A  sa  mort,  ses  fils  ne  surent  pas  maintenir  l'unité  de 
l'empire.  Battus  par  le  Ouassoulou  soulevé,  ils  virentsueces- 
sivement  les  anciennes  provinces  en  faire  autant  et  leur 
échapper.  Pendant  ces  guerres,  un  disciple  de  Mahmadou, 
le  marabout  Sori  Ibrahima,  s'était  taillé  une  principauté  au 
détriment  des  fils  de  son  maître;  il  possédait  le  Konia,  le 
Gankonma,  le  Toronkoto  et  le  Kabadougou.  C'était  le  seul 
chef  un  peu  puissant.  Il  avait  été  aidé  dans  ses  conquêtes 
par  un  jeune  guerrier  doué  de  facultés  exceptionnelles  :  rare 
intelligence,  bravoure  brillante,  sens  réel  du  commande- 
ment, esprit  d*intrigue,  rien  ne  manquait  au  jeune  Samory. 
Sori  Ibrahima  admirait  ses  qualités  et  voulait  se  rattacher 
pour  toujours,  mais  l'ambitieux  chef  de  troupes  avait  com- 
pris que  dans  le  désordre  général  de  la  succession  du  grand 
Mahmadou,  il  pouvait  se  créer  une  belle  situation  person^ 
nelle.  Il  n'avait  pour  contrarier  ses  projets  que  l'obscurité 
de  sa  naissance.  A  vrai  dire  c'était  là  un  obstacle  important. 
Dans  les  sociétés  civilisées,  la  naissance  est  la  première  des 


510     NOTICE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE   SOUDAN  FRANÇAIS. 

conditions  pour  prélendre  à  la  souveraineté;  il  en  est  de 
même  dans  cette  société  sauvage  où  uahomme  de  race,  cou- 
vert de  loques  sordides,  énumère  la  liste  de  ses  aïeux  avec 
autant  de  fierlé  que  pourrait  le  faire  un  fiourbon.  Or,  Sa- 
mory  était  fils  d'un  pauvre  dioula  de  Sanankoro  et  il  appar- 
tenait à  Sori  Ibrahima  qui  l'avait  accepté  comme  rançon  de 
sa  mère,  faite  captive  dans  une  expédition  du  marabout. 
Deveuu  un  guerrier  renommé,  adoré  des  sofas  auxquels  il 
distribuait  généreusement  tout  le  butin,  l'almamy  actuel 
résolut  d'utiliser  sa  réputation  naissante.  Il  quitta  son  maître 
et  alla  offrir  ses  services  àBitiké,  roi  du  Torou,qui3'empressa 
de  les  accepter.  Ce  dernier  chef  n'eut  pas  à  se  réjouir  de 
son  acquisition  :  l'intrigant  Samory  l'annihila  complète- 
ment, le  fit  enfermer,  et  lui  ravit  le  pouvoir  à  l'aide  des 
guerriers  qui  le  voulaient  pour  seul  chef.  En  possession 
d'une  armée,  il  commença  aussitôt  ses  conquêtes  :  le  Kona- 
dougou  fut  pris  et  le  roi  tué  ;  le  Konia  se  donna  volontaire- 
ment au  vainqueur.  Dès  lors,  sa  troupe  grossit  par  la  déser- 
tion des  meilleurs  sofas  des  rois  ses  voisins;  il  entreprit  avec 
elle  le  siège  de  Sanankoro,  sa  ville  natale  ;  à  la  suite  d'assauts 
brillants  la  forteresse  se  rendit  à  discrétion.  Ce  coup  d'éclat 
accompli,  il  marcha  sur  le  Ouassoulou  où  ses  agents  avaient 
déjà  ourdi  des  intrigues;  cet  important  royaume  se  soumit 
sans  coup  férir..  Enfin  une  alliance  qu'il  contracta  avec  les 
Mambi  du  Manding  fit  de  lui  le  chef  le  plus  redoutable  du 
Haut-Niger. 

Pendant  ce  temps,  les  pâles  successeurs  du  grand  Mahma- 
dou  de  Kankan  voyaient  leur  capitale  isolée  et  ruinée.  Le 
Sankaran,  la  dernière  province  éloignée  restée  fidèle  s'étant 
soulevée  à  son  tour,  le  roi  Modi  réunit  une  dernière  armée 
qui,  après  quelques  succès,  fut  bloquée  par  les  insurgés  dans 
la  forteresse  de  Bagué  qu'elle  avait  conquise.  Cette  armée 
détruite,  c'était  l'écroulement  définitif  des  restes  de  l'em- 
pire de  Kankan.  Modi,  désespéré,  fit  appel  aux  forces  de 
Samory  en  lui  envoyant  les  dernières  ressources  de  son 


NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS.   511 

trésor.  Ce  dernier  accepta,  et  prévoyant  Tavenir,  passa  avec 
Modi  un-  traité  par  lequel  lés  deux  chefs  s'engageaient  à  se 
prêter  un  mutuel  appui  jusqu'à  la  réalisation  de  leurs  pro- 
jets. Pour  Modi,  ces  projets  consistaient  à  ouvrir  les  routes 
commerciales,  sources  de  la  richesse  de  Kankan.  Quant  à 
Samory  il  négligea  de  faire  connaître  les  siens. 

Les  deux  alliés  débloquèrent  l'armée  assiégée  dans  Bagué 
et  de  conserve  s'emparèrent  du  Diouma  et  du  Baté-Makana. 
Au  partage,  Samory  garda  le  Diouma  et  exigea  la  moitié  de 
la  population  du  Baté-Makana,  dont  il  fit  des  captifs  pour 
servir  à  Tachât  de  chevaux.  Son  timide  allié  s*inclina. 

Pendant  la  durée  de  cette  expédition,  Sori  Ibrahima,  Fan- 
cien  maître  de  Samory,  profitant  de  l'absence  de  son  ex-fa- 
vori, prit  les  armes  dans  le  but  de  lui  ravir  le  Konia  et  de 
lui  couper  la  retraite;  Le  jeune  conquérant  demanda  à  son 
allié  Modi  de  l'aider  dans  cette  nouvelle  guerre;  mais  le  roi 
de  Kankan  refusa,  disant  que  sa  foi  religieuse  lui  interdisait 
de  combattre  un  saint  marabout  comme  Sori  Ibrahima.  Sa- 
mory se  tut,  et  dans  une  vigoureuse  campagne  battit  com- 
plètement le  marabout  qui  fut  fait  prisonnier  et  vit  mettre 
à  mort  ses  deux  fils;  lui-même  succomba  plus  tard  dans  les 
douleurs  de  la  captivité.  Ces  événements  poussèrent  à 
l'extrême  la  puissance  et  le  prestige  militaire  de  Samory; 
c'est  alors  que  se  retournant  vers  Kankan,  il  exigea  du  roi 
qu'il  vint  à  Bissandougou  lui  demander  pardon  et  se  pro- 
clamer son  vassal  pour  avoir  violé  leur  traité  d'alliance  en  lui 
refusant  des  contingents  contre  Sori  Ibrahima.  Modi  et  ses 
guerriers  indignés  d'un  tel  outrage,  refusèrent.  Samory 
satisfait  de  ce  refus,  entra  aussitôt  en  campagne  et  investit 
Kankan.  Après  un  siège  de  dix  mois,  la  pauvre  cité  se  rendit 
à  discrétion.  L'empire  du  Ouassoulou  était  fait  et  l'héroïque 
aventurier  en  devenait  le  souverain  incontesté. 

On  sait  le  reste  :  l'audacieux  parvenu  prit  le  titre  d'al- 
mamy  Emir  ElMoumenin,  organisa  ses  États,  confia  des  ar- 
mées à  ses  fk*ères,  à  ses  meilleurs  lieutenants,  et  continua 


512      NOTICE   GSOGRAPHIQDE  SUR  LB  SOUIMJf  rRANÇAIS. 

au  loin  la  conquête.  Son  ambition  insatiable  yint  se  briser 
contre  les  armes  françaises  sur  les  rives  du  Niger  :  à  Bam- 
makô  contre  le  colonel  Borgnis  Desbordes,  dans  le  Manding 
contre  le  commandant  Combes  et  le  lieutenant*  colonel  Frey. 
C'étaient  là  ses  premières  défaites  et  on  comprend  que  son 
indomptable  orgueil  ait  souffert  en  signant  le  traité  où  pour 
]a  première  fois  il  subissait  les  lois  du  vainqueur.  A  l'heure 
actuelle^  son  étoile  semble  pâlir  et  le  roi  Tiéba  du  Ganadou- 
gou  lutte  avantageusement  contre  ses  forces  réunies.  Sa  pro- 
digieuse et  rapide  fortune  est  menacéede  subir  le  même  sort 
que  celle  du  grand  Mahmadon  de  Kankan.  Peut-être  verrons-^ 
nous  un  nouvel  écroulement  de  l'empire  du  Ouassoulou. 

VU.  En  résumé,  la  mission  du  capitaine  Péroz  a  com- 
plété, vers  le  sud,  la  mission  du  capitaine  Oberdorf,  en  don* 
nant  pour  frontière  à  nos  possessions  du  Soudan  les  cours 
du  Niger  et  du  Tankisso,  et  en  prolongeant  notre  protectorat 
jusque  sur  les  conâns  de  la  république  de  Libéria.  Notre 
jeune  colonie  est  désormais  de  ce  côté  à  Tabri  de  toute  com- 
pétition rivale.  Au  point  de  vue  géographique,  M.  le  sous- 
lieutenant  Plat  a  levé  une  partie  de  notre  nouvelle  frontière, 
la  vallée  du  Milo  jusqu'à  Bissandoogou  et,  au  retour,  le 
Bouré  et  la  vallée  du  Bafing  supérieur.  Le  capitaine  Péroz, 
de  son  côté,  a  étendu  ses  investigations  sur  tout  l'empire 
du  Ouassoulou  et  a  dressé  de  la  partie  centrale  par  rensei- 
gnements une  intéressante  carte  qui  est  jointe  au  présent 
travail.  Enfin  pour  ajouter  à  ces  précieux  résultats,  M.  le 
docteur  Pras  a  fait  des  observations  météorologiques,  étudié 
la  flore  et  la  faune  de  ces  contrées,  et  rapporté  d'utiles  col- 
lections qui  sont  actuellement  à  l'exposition  permanente 
des  colonies. 

HISSION  LIOTARD 

t 

Pendantla  même  campagne,  M.  Liotard,  aide-pharmacien 
de  la  marine,  a  parcouru  les  régions  du  Gangaran,  du  Ga- 


NOTICE   GÉOGRAPUIQUE   SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS.      513 

dougou,  du  Manding  et  du  Bouré  dans  un  but  plus  particu- 
lièrement scientifique.  Il  n'a  pas  dressé  la  carte  de  son 
voyage,  mais  ses  travaux  ont  une  réelle  valeur  géologique 
et  botanique. 

Au  point  de  vue  géologique,  il  conclut  que,  d'une  façon 
générale,  le  Soudan  français  repose  sur  des  roches  primi- 
tives et  de  transition  séparées  souvent  par  des  éruptions  et 
des  laves  ferrugineuses.  Lesalluvions  quaternaireset  récentes 
ont,  dit-il,  peu  d'épaisseur  •*-  cette  affirmation  n'eût  pas  été 
faite  si  M.  Liotard  ayait  visité  certaines  vallées  où  on  a 
constaté  de  grandes  épaisseurs  alluvionnaires.  —  La  végé^ 
tation,  reprend  M.  liotard,  est  tardive  et  ne  présente  pas 
les  spécimens  équatoriaux.  Les  grès  sont  très  répandus. 
Ils  sont  le  plus  souvent  de  formation  détritique  et  quelque^ 
fois  riches  en  fer. 

Le  sous-sol  est  presque  exclusivement  composé  de  schistes 
cristallins  disposés  en. couches  horizontales,  verticales  ou 
obliques.  Les  soulèvements  des  couches  verticales  donnent 
naissance  à  des  monts  en  forme  de  table  à  flancs  verticaux 
et  dénudés.  Les  schistes  cristallins  sont  ardoisés  sur  certains 
points  et  très  durs  dans  d'autres.  Les  micaschistes  de  Kita 
sont  durs,  compactes  et  ont  l'apparence  de  granit. 

Les  roches  éruptives  se  montrent  sur  les  assises  de  grès 
et  de  schiste.  Les  roches  ferrugineuses  sont  partout;  les 
quartz  dans  le  Bambouck  et  le  Bouré.  Les  coulées  de  lave 
se  composent  d'oxyde  de  fer  empâ.té  dans  une. gangue  sili- 
ceuse. La  richesse  en  fer  est  variable,  mais  M.  Liotard  es- 
time que  l'exploitation  par  les  indigènes,  toute  imparfaite 
qu'elle  est,  est  la  seule  à  continuer  en  la  perfectionnant. 
Les  Européens  n'y  trouveraient  pas  une  rémunération  suffi- 
sante pour  couvrir  les  frais  d'installation  d'un  outillage 
compliqué.  Le  quartz  se  présente  en  mamelons  isolés,  ou  en 
collines  souvent  parallèles. 

Les  gisements  aurifères  du  Bouré  ont  été  l'objet  d'études 
sommaires  :  l'or  qui  semble  provenir  des  quartz  se  trouve 


514   NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANQAIS. 

en  paillettes  très  fines  dans  les  intervalles  des  cristallisations 
de  quartz,  en  cassant  des  blocs  de  cette  roche  on  en  trouve 
d'adhérentes  à  leurs  parois  intérieures.  L'or  existe  dans 
toute  l'étendue  du  Bouré. 

Nous  ajouterons  qu'il  en  est  de  même  dans  le  Bambouck 
occidental,  dans  le  Konkadougou  et  le  Ouassoulou.  Dans  le 
Bouré,  il  est  en  petits  grains  très  fins  et  à  l'état  pulvérulent. 
Il  est  mélangé  à  des  alluvions  composées  de  sables  micacés 
et  comprenant  des  fragments  de  quartz  et  d'oxyde  de  fer; 
le  tout  repose  sur  du  talc  imperméable.  Les  indigènes,  dans 
leur  exploitation,  creusent  des  puits  et  retirent  les  roches  et 
sables  aurifères;  ils  font  un  triage  des  roches,  et  par  trois 
lavages  successifs  des  terres,  obtiennent  l'isolement  du  pré- 
cieux métal.  Ils  font  des  pertes  en  mettant  de  côté,  dans  le 
triage,  des  blocs  de  quartz  qui  doivent  contenir  certaine- 
ment de  l'or;  en  second  lieu  les  lavages,  malgré  une  cer- 
taine dextérité  des  ouvriers,  sont  encore  imparfaits.  Néan- 
moins les  gens  du  Bouré,  d'après  M.  Liotard,  retirent  de 
0^,  50  à  2  grammes  d'or  par  10  kilogrammes  de  terre  tra- 
vaillée. Une  analyse  qu'il  a  faite  à  Didi,  dans  les  plus 
mauvaises  conditions  possibles,  à  l'aide  des  faibles  ressources 
d'un  laboratoire  improvisé,  a  donné  pour  un  kilogramme 
de  terre  0»%  08  d'or  métallique. 

Au  point  de  vue  botanique,  notre  envoyé  a  étudié  quelques 
plantes  industrielles,  notamment  les  lianes-caoutchouc,  à 
gutta-percha,  et  le  karité.  11  en  a  trouvé  des  spécimens  très 
variés  mais  peu  abondants,  sauf  vers  le  sud.  A  ce  point  de 
vue,  il  est  regrettable  que  M.  Liotard  n'ait  pu  visiter  les 
hautes  vallées  de  laFalémé  et  du  Bafing  où  les  mêmes  plantes 
sont  en  plus  grande  quantité.  Nous  ne  pouvons  nous  étendre 
sur  ses  découvertes  sans  nous  entraîner  dans  de  longs  détails. 
A  sa  rentrée  en  France,  M.  Liotard  ne  manquera  pas  de 
faire  une  communication  spéciale  sur  ces  questions  qui  in- 
téressent vivement  le  commerce  et  l'industrie. 


NOTICE   GÉOGRAPHIQUE   SUR  LE   SOUDAN   FRANÇAIS.      515 

MISSION  DE  l'est 

Le  lieutenant-colonel  Gallieni,  tout  en  portant  son  activité 
vers  le  sud,  ne  négligeait  rien  pour  s'assurer  de  bonnes  po- 
sitions vers  l'intérieur,  au  delà  des  extrêmes  limites  de  notre 
territoire.  Dans  le  but  d'éclairer  notre  marche  avant,  il  com- 
posa une  mission  paciGque  avec  le  docteur  Tautain,  com- 
mandant supérieur  de  Bammako  pour  chef,  et  le  lieutenant 
Quiquandon.  Nos  envoyés  devaient  visiter  le  nord  du  grand 
Bélédougou  et  la  rive  gauche  du  Niger  aussi  loin  que  le 
temps  et  les  événements  le  leur  permettraient. 

Cette  mission,  rentrée  récemment  à  Bammako,  n'a  pas 
encore  fait  parvenir  tous  ses  travaux.  On  sait  qu'elle  a  visité 
Mourdia,  Goumba,  Ségala,  Sokolo,  et  qu'elle  est  rentrée  à 
notre  poste  du  Niger  par  Nyamina.  Ses  premiers  renseigne- 
ments détruisent  certaines  allégations  du  docteur  Lenz, 
notamment  sur  Goumba  qui  ne  serait  qu'un  village  de 
1500  à  2000  habitants  au  lieu  de  la  grande  ville  signalée 
par  le  voyageur  autrichien.  Le  sol  de  ces  contrées  en  allant 
vers  le  nord-est  est  de  moins  en  moins  fertile;  à  Goumba  on 
entre  dans  les  sables.  L'eau  fait  défaut  pendant  toute  la 
saison  torride;  en  avant  de  Sokolo  les  puits  dépassent 
50  mètres  de  profondeur  et  l'eau  en  est  saumâtre  au  point 
d'enflammer  les  gencives  et  les  lèvres  des  buveurs.  Nos 
voyageurs  ont  rencontré  des  lits  de  rivières  entièrement 
desséchés;  pendant  les  pluies  le  courant  de  ces  cours  d'eau 
se  perd  dans  les  sables.  Les  Maures  nomades  tiennent  la 
plaine  jusqu'à  Tinàbouctou.  En  un  mot  ces  parages  sont  la 
fin  de  la  Nigritie;  le  Sahara  commence.  Le  pays  a  une 
parfaite  analogie  avec  le  sud  algérien. 

Les  résultats  de  cette  mission,  en  dehors  du  compte 
rendu  du  docteur  Tautain  et  de  la  carte  du  lieutenant 
Quiquandon,  sont  des  traités  passés  avec  les  différentes 
peuplades  noires  et  les  Maures  jusqu'au  delà  de  Sokolo.  La 


516   NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS. 

carie  sera  remise  à  la  Société  de  géographie  dès  qu'elle 
sera  dressée. 

De  ce  côté  aussi,  notre  colonie  du  Soudan  français  s'est 
couverte  par  des  alliances  et  notre  influence  s'étend  jus- 
qu'à plusieurs  centaines  de  kilomètres  vers  le  nord-est  sar 
la  route  de  Timbouctom 

MISSION  DU  NIGER 

Une  des  premières  conditions  pour  assurer  notre  marche 
vers  le  Soudan  central  est  de  connaître  la  seule  voie  d'accès 
qui  semble  praticable,  c'est-à-dire  le  cours  du  Niger.  Dans 
ce  but  le  lieutenant-colonel  Gallieni  a  fait  remettre  à  flot  la 
petite  canonnière  le  Niger  et  en  a  confié  le  commande- 
ment à  M«  Caron,  lieutenant  de  vaisseau.  Ce  vigoureux 
officier  qui  a  déjà  fait  ses  preuves,  s'est  promis  d'atteindre 
Kabara,  le  port  de  Timbouctou»  et  d'en  revenir  avec  des 
renseignements  définitifs  sur  le  degré  de  navigabilité  du 
grand  fleuve.  M.  Lefort,  de  l'infanterie  de  marine,  lui  a  été 
adjoint  pour  les  levés  topographiques,  et  le  docteur 
Jouenne,  de  la  marine,  s'occupera  des  observations  scienti- 
fiques. 

Le  Niger  remorquant  un  chaland  a  quitté  son  mouil- 
lage de  Manambougou  vers  la  fin  de  juin.  Nous  avons 
appris  que  la  mission  avait  dépassé  Sansandig  sans  rencon- 
trer d^obstacles  sérieux*  Depuis  cette  époque,  aucune 
nouvelle  n'est  parvenue  en  France. 

La  sécurité  de  la  marche  de  nos  envoyés  a  été  assurée 
par  tous  les  moyens  en  notre  pouvoir  :  Abd-el-Kader,  venu 
&  Paris  il  y  a  quelques  années  comme  ambassadeur  de 
Timbouctou,  a  été  chargé  de  suivre  la  voie  de  terre,  et 
d'engager  les  populations  à  faire  bon  accueil  à  la  mission 
en  lui  fournissant  le  bois  et  les  vivres  nécessaires.  Deux  frères 
du  roi  Ahmadou,  échappés  de  Ségou,  envoyés  chezTidiani, 
roi  de  Hacina,  devront  le  prier  de  fournir  de  bons  pilotes  à 


irOnCfi  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS.      517 

la  canonnière.  Enfln  les  chefs  de  Timbonctou  ont  été 
informés  par  lettre  de  l'arrivée  de  nos  voyageurs,  et,  pour 
dissiper  tout  équivoque,  du  but  de  leur  mission. 

Nous  avons  la  ferme  espérance  que  M.  Garon  réussira 
dans  son  audacieux  voyage,  et  déchirera  enfin  le  voile  qui 
nous  cache  le  cours  centrai  du  Niger*. 

RÉSUMÉ  GÉNÉRAL 

En  lisant  la  présente  notice  la  carte  en  main,  il  est  aisé  de 
se  rendre  compte  de  Timportance  de  nos  dernières  acquisi- 
tions dans  le  Soudan,  et  de  Tavenir  réservé  à  la  colonie  du 
Sénégal.  Pour  obtenir  les  résultats  que  nous  allons  indi- 
quer il  suffit  que  les  pouvoirs  publics  de  la  métropole 
consentent  à  continuer  d'une  façon  mesurée  et  méthodique 
l'œuvre  commencée  il  y  a  cinq  ans  et  poursuivie  pendant  la 
dernière  campagne  avec  un  réel  succès. 

Nous  avons  vu  que  la  longue  et  étroite  ligne  des  postes 
français  établie  entre  Bakel  et  Bammako  s'était  élargie  vers 
le  sud,  au  point  de  placer  sous  notre  domination  tous  les  terri- 
toires entre  le  Nieri-K6,  la  Gambie  supérieure,  les  monts  de 
Tamgué,  le  Tankisso  et  le  Niger.  Que  faut-il  faire  pour 
rendre  ces  acquisitions  définitives  et  durables?  A  notre 
avis,  il  suffirait  de  construire  un  poste  à  Sîguîri,  au  confluent 
du  Tankisso  et  du  Niger.  Toutes  nos  récentes  conquêtes 
seraient  ainsi  englobées  dans  une  série  d^établissements 
militaires  et  commerciaux  qui  les  mettraient  à  Pabri  de 
toute  tentative  armée  de  la  part  des  grands  chefs  noirs  qui 
pourraient  en  convoiter  la  souveraineté.  Une  bonne  orga- 
nisation administrative,  la  création  de  voies  de  communi- 
cation plus  praticables  en  assureraient  la  sécurité  et  la 
prospérité  intérieures.  Voilà  pour  le  présent. 

1.  Oa  Yient  d'apprendre  rarrivée  de  la  canonnièrd  le  Ifiger.  EUe  a 
atteint  le  but  de  st  misùen* 


518   NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS. 

Quant  à  ravenir,  il  est  tout  indiqué  par  le^s  positions  que 
la  France  a  su  acquérir.  En  effet,  le  Fouta-Djallon  qui 
sépare  Siguiri  du  poste  de  Benty  en  Mcllacorée,  au  sud  de 
nos  provinces  sénégambiennes,  est  lié  à  nous  par  divers 
traités,  notamment  par  celui  que  le  docteur  Bayol  a  signé 
au  nom  du  gouvernement  français.  Or,  le  Fouta-Djallon 
deviendra,  si  on  le  veut,  territoire  français.  De  Siguiri  on 
pourra  se  porter  à  Timbo  et  y  établir  avec  le  consentement 
de  l'almamy  un  poste  semblable  à  ceux  de  Kitaet  Bammakô. 
De  Timbo,  il  sera  possible  de  donner  la  main  à  notre 
établissement  de  Benly,  sur  la  côte  atlantique.  L'accomplis- 
sement de  ce  programme  ne  présente  aucune  difficulté 
insurmontable;  il  suffira  défaire  appel  au  dévouement  de 
nos  officiers  et  de  nos  administrateurs  qui,  jusqu'à  ce  jour, 
n'a  pas  fait  défaut. 

La  France  entrera  alors  en  possession  du  vaste  triangle 
géographique  qui  a  ses  sommets  à  Saint-Louis,  Bammakô 
et  Benty.  Les  limites  de  notre  influence  ne  s'arrêteront  pas 
là;  les  derniers  traités  entourent  le  triangle  d'un  cordon 
d'États  indigènes  ayant  accepté  notre  protectorat  :  le  roi 
Ahmadou  nous  donne  l'influence  dans  le  Nioro  et  le  Ségou; 
les  Bambaras  du  grand  Bélédougou  nous  l'ont  accordée 
depuis  longtemps;  Sokolo,  Ségala  ont  été  acquis  par  le 
docteur  Tau  tain  ;  enfin  le  souverain  du  Ouassoulou,  Samory, 
a  accepté  cette  année  les  mêmes  conditions.  Ces  résultats 
ne  sont-ils  pas  encourageants  et  de  nature  à  faire  tomber 
les  critiques  souvent  passionnées  qui  entravent  l'œuvre  com- 
mencée ? 

Mais,  objectera-t-on,  que  contient  le  grand  triangle 
géographique  dont  la  propriété  peut  être  exclusivement 
française?  Il  est  impossible  de  répondre  actuellement 
chiffres  en  main.  Le  pays  n'est  pas  entièrement  connu,  les 
populations  n'ont  pas  été  recensées,  les  routes  ne  sont  pas 
déterminées,  les  produits  sont  loin  d'être  évalués.  Mais 
peut-on  admettre  qu'un  territoire  dont  le  transit  commerr 


NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS.   519 

cial,  même  à  ses  débuts,  a  donné  naissance  à  des  maisons 
aussi  importantes  que  celles  que  Ton  pourrait  citer  à 
Marseille  et  à  Bordeaux,  qui  a  fait  vivre  ou  enrichi  tant 
d'autres  petits  négociants,  soit  un  pays  où  il  n'y  a  rien?  La 
question  conamerciale  n'est  pas,  comme  on  dit,  de  notre 
compétence,  mais  nous  croyons  à  la  possibilité  d'échanges 
avantageux  pour  notre  commerce. 

On  a  avancé  sans  preuves  que  ces  vastes  contrées  étaient 
désertes.  Ici,  nous  répéterons  ce  que  nous  avons  dit  dans  le 
corps  de  cette  notice  :  Oui,  il  y  a  dans  lé  Soudan  des 
solitudes  étendues,  mais  il  y  existe  aussi  de  fortes  agglo- 
mérations de  peuples.  Le  capitaine  Péroz  évalue  à  4  habi- 
tants par  kilomètre  carré  la  population  de  l'empire  de 
Samory  ;  le  Hâut*Sénégal  n'en  a  que  2,  5,  mais  nous  savons 
que  c'est  là  un  pays  montagneux  dévasté  par  les  guerres 
religieuses;  dans  le  Ségou,  il  faut  compter  15  habitants; 
le  capitaine  Oberdorf  en  a  constaté  entre  6  et  8  dans  les 
haut^  vallées;  enfin  les  rivières  de  l'Atlantique  et  du 
Fouta-Djallon  sont  d'après  les  voyageurs  remplies  de  beaux 
villages; 

Nous  pouvons  déduire  de  ces  faits  positifs  une  moyenne 
générale  de  5  habitants  par  kilomètre  carré,  qui  ne  dépas- 
sera pas  la  réalité.  La  surface  habitée  du  triangle  géogra- 
phique dont  nous  parlerons  étant  environ  358500  kilo- 
mètres carrés,  nous  obtiendrons  comme  population  probable 
1850  000  habitants. 

Voilà  le  chiffre  minimum  des  indigènes  de  ce  grand  ter- 
ritoire dont  la  France  possède  les  extrémités  et  dont  elle 
peut  prendre  possession,  à  Texceplion  des  quelques  en- 
claves laissées  aux  autres  nations  européennes,  à  la  suite  de 
la  conférence  de  Berlin.  Quant  aux  peuples  que  les  traités 
placent  sOus  son  influence,  ils  dépassent  2000000  d'indi- 
vidus. ,  .        . 

Nous  n'insisterons  pas  autrement  sur  le  côté  pratique  de 
cette  œuvre,  mais  nous  ferons  ressortir,  dans  une  autre 

sue.  DE  ftÉOGR.  -*-  i*  TRIMESTRE  1887.  Vm.  —  34 


520     NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS. 

ordre  d'idées,  que,  parmi  les  nations  qui  ont  pris  pied 
dans  TAfrique  du  nord,  la  France  a  conservé  jusqu'ici  une 
situation  privilégiée.  Sa  civilisation  a  pénétré  dans  le  Sou- 
dan sans  provoquer  d'inutiles  massacres,  elle  lutte  avanta- 
geusement contre  la  barbarie  et  l'esclavage  par  raction  lente 
et  progressive  de  ses  principes. 

Dans  les  guerres  que  Tignorance  et  l'aveuglement  des 
souverains  noirs  nous  ont  forcés  de  soutenir,  nous  n'enre- 
gistrons que  des  succès  suivis  d'une  pacification  sans  repré- 
sailles sanglantes. 

D'autres  nations  moins  heureuses  ont  dû  reculer  ou 
venger  des  revers.  L'Angleterre  a  eu  Kartoum,  l'Italie  a  Mas- 
souah,  noms  lugubres  qui  sonnent  à  nos  oreilles  comme  le 
glas  de  la  civilisation  dans  le  Soudan  oriental.  La  France, 
elle,  a  toujours  avancé  vis-à-vis  les  mômes  adversaires,  ses 
armes  n'ont  subi  aucune  humiliation,  et  si  son  trésor  a  été 
éprouvé,  elle  possède  en  compensation  un  domaine  colonial 
élendu,  créant  de  vastes  débouchés  que  le  commerce  et  l'in- 
dustrie de  notre  pays  ne  manqueront  pas  de  faire  fructifier. 
On  ne  saurait  dire  sans  injustice  que  l'œuvre  du  Soudan 
occidental  est  inutile. 


NOTE   ADDITIONNELLE 
PAR   L.   SEVIN-DESPLACES 

A  la  suite  de  sa  campagne  sur  le  haut  Sénégal  en  1886- 
1887,  le  lieutenant-colonel  Galliéni  avait  fait,  sous  la  direc- 
tion du  commandant  Yallière,  une  Carte  du  Soudan  fran^ 
çai$  à  1/750  000%  établie  d'après  les  travaux  antérieurs  et  les 
levés  de  MM.  les  officiers  Oberdorf,  Martin,  Péroz,  Quiquan- 
don,  Reichemberg,  Le  Vaillant,  Lefort  et  Plat.  Cette  carte, 
exécutée  par  M.  Plat,  était  de  trop  grande  dimension  pour 
prendre   place    au  Bulletin.   C'en   est   une  réduction  ii 


NOTICE  GÉOGRAPHIQUE  SUR  LE  SOUDAN  FRANÇAIS.      521 

1/1250000*  qui  accompagne  le  présent  numéro.  La  réduc- 
tion a  été  établie  avec  grand  soin  et  de  manière  a  repro- 
duire tout  ce  que  renferme  de  plus  essentiel  la  carte  origi- 
nale. 


DEUXIÈME  CAMPAGNE  SGCËNTIfIQUE 


DE   ((  Ij^HIIiONDBIjIjB  t> 


DANS   l'atlantique  NORD 


PAR 

m.  A.  le  prinee  bérédlliiire  ALBERT  d«  MOIVACO  ^ 


L'an  dernier  j'ai  fail  connaître  à  la  Société  de  Géographie 
le  bul  et  les  premiers  résuUats  d^une  campagne  que  j'avais 
poursuivie  en  1885,  sur  ma  gog'ette  VEirondellSj  avec  le 
concours  de  M.  le  professeur  Poucbet. 

Il  s'dgissait  d'établir  par  dos  expériences  de  flottage 
scientifiquement  conduites,  les  rapports  des  grands  cou- 
rants superficiels  de  l'Atlantique  nord  avec  la  côte  de 
France  et  plus  généralement,  de  vérifier  à  quelle  impulsion 
obéit  la  nappe  de  surface  au-delà  du  40  degré  de  longitude 
ouest. 

On  fit  encore  de  la  zoologie,  en  recueillant  sur  toute  la 
longueur  des  3800  milles  parcourus,  de  nombreux  échan- 
tillons ae  faune  pélagique. 

Mais  ce  premier  essai  de  flottage  n'était  pas  suffisant,  et 
j'ai  continué  en  1886,  au  cours  d'une  seconde  campagne, 
les  recherches  commencées. 

Ce  sont  les  résultats  de  ces  derniers  travaux  que  je  viens 
faire  connaître  à  la  Société  ;  j'y  joindrai  les  résultats  connus 
de  la  première  campHgne. 

En  1885,  nous  avions  placé  dans  le  nord  ouest  des  Açores 
cent  soixante-neuf  flotteurs  en  bois,  en  métal  et  en  verre, 

1.  Communication  adressée  à  la  Société  dans  sa  séance  du  6  mai  1887. 
—  Voir  la  carie  jointo  à  ce  numéro. 


CAMPAGNE  SCIENTIFIQUE  DE   «   l'HIRONDELLE   »  531 

contenant  chacun  un  bulletin  renfermé  Iui*mème  dans  un 
tube  de  verre  sourie  à  la  lampe.  Ce  bulletin  portait  une  invi- 
tation reproduite  en  dix  langues,  à  toute  personne  qui  trou- 
.  verait  ce  papiers  de  le  faire  parvenir  aux  autorités  de  son  pays. 

Le  matériel  employé  la  deuxième  fois  se  compose  de 
cinq  cent  dix. bouteilles  ordinaires,  munies  d'un  bulletin 
presque  semblable  au  précédent. 

L'Birondelh  a  commencé  le  lancement  de  ces  flotteurs, 

par.20  de  lougitude  ouest  et  à  la  latitude  du  cap  Finisterre 

en  Galice,  pour  finir  au  50*  degré  de  latitude  nord,  après 

avoir  longé  le  méridien  susdit.  L'exécution  de  ce  travail  a 

.  demandé  six  jours  et  demi  :  du  29  août  au  5  septembre. 

Les  flotteurs  numérotés  de  209  à  719,  ont  été  immergés 
par  séries  de  quarante,  à  la  distance  d'un  demi  mille  les 
uns  des  autres;  les  séries  étant  séparées  par  20  milles. 

Voici  les  résultats  connus  à  l'heure  présente,  pour  ces 
deux  expériences.  Les  cent  soixante-neuf  flotteurs  de  1885 
ont  d'abord  gagné  l'archipel  des  Açores,  oti  onze  d'entre 
eux  se  sont  arrêtés,  fournissant  les  moyennes  suivantes  : 

Direction. eqtre  le  S.  30*  E.  et 

le  S.  i9«  E. 

Durée  da  flottage 118  jours. 

Distance  parcourue 379  milles. 

Vitesse ; :.   ..        3,83  (en  ^heures). 

Trois  autres,  qui  ont  paru  à  Madère,  dans  le  sud  du  Por- 
tugal et  aux  Canaries,  ipontrent  des  moyennes  différentes. 

Direction. entre  le  S.  40^  E.  et 

le  S.  760  E. 

Durée  du  flottage > 403  jours. 

Distance  parcourue 1087  milles. 

Vitesse. 2,70  (en  %i  heures). 

Sur  les  cinq  cent  dix  flotteurs  de  1886,  trente-six  me 
sont  revenus  après  avoir  suivi  des  directions  apparentes 
presque  toutes  voisines  du  sud  80*^  est. 


532        CAMPAGNE   SCIENTIFIQUE  DE   €  L'HIRONDELLE   3» 

Neuf  appartenant  à  la  moitié  inférieure  de  la  rangée  sont 
venus  dans  le  nord*ouest  de  TËspagne  et  l'ouest  du  Por- 
tugal, avec  une  vitesse  de  5,5  (en  vingt-quatre  heures)  sui- 
vant la  moyenne  que  donnent  les  sept  premiers  recueillis. 

Vingt*cinq  appartenant  aux  régions  centrale  et  supérieure 
se  sont  répandus  dans  le  golfe  de  Gascogne.  Parmi  ceux-ci, 
les  cinq  premiers  arrivés  (du  10  au  14  décembre  1886),  et 
qui  étaient  partis  le  même  jour  (30  août),  accusent  tous  la 
même  vitesse  de  6,43,  à  quelques  dixièmes  près.  Neuf 
autres  relevés  entre  le  29  décembre  et  le  9  janvier,  accusent 
une  vitesse  de  5,32,  sans  doute  parce  qu'ils  n'ont  été  vus 
sur  les  plages  que  longtemps  après  leur  arrivée.  Enfin, 
six  flotteurs  trouvés  du  12  au  20  janvier,  sont  exclus  des 
moyennes  comme  ayant  subi  à  l'excès  les  influences  irré- 
gulières de  courants  littoraux  avant  d'être  ramassés. 

Parmi  les  vingt-cinq  flotteurs  du  golfe  de  Gascogne,  je 
fais  une  place  spéciale  à  cinq  d'entre  eux.  qui  sont  allés  sur 
la  côte  nord  de  l'Espagne,  ou  qui  ont  été  relevés  en  mer, 
les  uns  après  une  durée  moyenne  de  flottage,  les  autres 
après  avoir  manifestement  erré. 

Quant  au  sommet  de  la  rangée  des  flotteurs,  il  a  envoyé 
trois  de  ceux-ci  dans  la  Manche.  Ce  petit  nombre  ne  permet 
pas  d'établir  une  bonne  moyenne  pour  leur  vitesse  qui  est 
très  irrégulière;  3,11  ;  4,59;  5,86;.  Gela  tient  sans  doute  à 
l'action  forte  et  variable  de  la  marée  dans  cette  région. 

Mais  les  trois  faisceaux  que  trace  la  course  des  flotteurs  de 
1886,  ne  sont  nettement  tranchés  que  dans  leur  partie  cen- 
trale, les  bords  se  pénètrent  mutuellement. 

Il  s'est  produit  dans  le  fond  du  golfe  de  Gascogne  une 
accumulation  et  un  mélange  de  flotteurs  partis  de  la  région 
moyenne,  mais  avec  une  tendance  générale  ^ers  le  sud. 

L'ensemble  de  ces  deux  expériences  fait  voir  que  la  nappe 
d'eau  comprise  entre  le  35*  degré  de  longitude  ouest  au 
moins  et  les  côtes  d'Europe,  et  depuis  le  50^  degré  de 
latitude  nord  au  moins,  jusqu'aux  Canaries,  se  dirige  vers 


DANS  l'atlantique  NORD.  .     533 

Test  et  vers  le  sud  en  faisant  avec  la  ligne  est  et  ouest  un 
angle  d'autant  plus  fermé  que  cette  nappe  se  rapproche  da- 
vantage des  côtes  d^Europe. 

Nons  devrons  affecter  ces  résultats  de  plusieurs  correc- 
tions. La  première  sera  fournie  par  une  recherche  suffisante 
des  vents  qui  ont  plus  spécialement  régné  sur  le  passage 
des  flotteurs.  L'obligeance  de  M.  Mascart,  directeur  du  Bu- 
reau central  météorologique,  et  de  M.  Pereire,  président  de 
la  Compagnie  transatlantique,  nous  a  fourni  tous  les  maté- 
riaux nécessaires  pour  ce  travail  compliqué. 

Une  autre  correction  nécessaire  résulte  de  la  comparai- 
son des  vitesses  accusées  par  les  différents  genres  de  flot- 
teurs employés  dans  nos  expériences.  Il  semble,  en  effet, 
que  les  bouteilles,  flotteurs  légers,  cheminent  avec  plus  de 
vitesse  que  les  sphères  métalliques  et  les  barils.  Les  bou- 
teilles de  la  première  expérience,  recueillies  aux  Açores  ont 
indiqué  une  vitesse  supérieure  de  4"*"",3  (en  vingt-quatre 
heures)  à  la  vitesse  des  autres  objets.  Les  bouteilles  de 
1886  confirment  cette  remarque. 

Le  fait  peut  s'expliquer  de  la  manière  suivante  :  un  objet 
léger,  tel  qu'une  bouteille,  profite  pour  avancer  de  l'impul- 
sion que  lui  donne  chaque  ride  de  la  surface,  chaque  petite 
lame.  Un  objet  pesant  et  dense,  tel  que  nos  sphères  mé- 
talliques ou  nos  barils  lestés,  plonge  quelque  peu  chaque 
fois  qu'il  retombe  dans  le  creux  des  lames,  et,  durant  cette 
disparition,  la  volute  de  la  lame  suivante  n'agit  pas  sur 
lui. 

Il  faudra  donc  poursuivre  les  essais  comparatifs  qui  mo« 
difieront  encore  un  peu  les  résultats  exposés  plus  haut. 

Deux  incidents  qui  viennent  de  se  joindre  à  ces  expé- 
riences leur  donnent  un  intérêt  inattendu. 

Le  Gouvernement  espagnol  m'a  envoyé  une  petite  note 
contenue  dans  une  bouteille  recueillie  le  3  août  1886,  au 
fond  du  golfe  de  Gascogne,  près  du  cap  Machicbaco.  Ce  do- 
cument portait  l'indication  suivante  : 


[)34        CAMPAGNE   SCIEKTIFIQUE  DE  C   l'hIRONDELLB   > 

Ship  Sierra  Blanca 

Dec.  9  1883 

Lat.  28»i7'  N. 

Long.  2IM(/  0. 

Sound  East 
H.  DE  Gruchy.  Masler. 

11  s'agit,  comme  on  le  voit,  d'nne  expérience  improvisée 
par  un  marin  qui  n'y  mettait  sans  doute  pas  une  intention 
bien  nette. 

Yoici  néanmains  ce  que  le  flotteur  en  question  dé- 
montre. 

Immergé  dans  le  voisinage  des  Canaries,  où  le  flotteur 
n"  3  lancé  par  YHirondelle  au  nord  des  Açores,  est  venu 
aboutir,  il  prend  la  continuation  de  nos  expériences  et  par- 
court l'itinéraire  suivant  : 

Porté  dans  le  sud  et  le  sud-ouest  par  la  prolongation  du 
courant  qui  avait  entratné  jusque-là  le  flotteur  n®  3,  et  par 
l'action  des  vents  alizés,  il  tombe  dans  la  prolongation  du 
courant  équatorial  qui  enveloppe  les  Antilles  et  mène  au 
((GulfStream  ». 

Ainsi  parvenu  aux  courants  que  VHirondelle  observe  de- 
puis deux  ans,  il  vient  sans  doute  rejoindre  les  flotteurs  de 
notre  dernière  expérience  et  faire  route  avec  ceux  qui  ont 
échoué  dans  le  fond  du  golfe  de  Gascogne. 

Le  flotteur  anglais  a  employé  deux  ans  sept  mois  et 
trois  jours  pour  faire  ce  voyage.  J'ai  mené  une  petite  en- 
quête sur  la  légitimité  du  fait,  et^  tous  renseignements  pris, 
il  se  trouva  qu'efl'ectivement  la  Sierra  Blanca  passait  à  la 
date  indiquée  tout  près  des  Canaries. 

D'autre  part  le  gouvernement  anglais  m'a  envoyé  la  se- 
maine dernière  une  communication  du  gouverneur  de  la 
Jamaïque,  annonçant  la  découverte  sur  une  des  tles  Galcos, 
en  juin  1886,  d'nne  bouteille  qui  renfermait  un  document 
conçu  h  peu  près  ainsi  : 

<  Cette  bouteille  est  immergée  le  29  août  1884,  par 


DANS   l'atlantique  NORD.  535 

39"*  49'  de  latitude  nord  et  Sâ'^SS'  de  longitade  ouest,  à  bord 
du  navire  allemand  Caroline  Behr^  de  Hambourg,  capitaine 
Agrim  (?)  pendant  une  traversée  de  Hambourg  à  Iquique, 
Celui  qui  trouvera  cette  bouteille  est  prié  d'envoyer  le  docu- 
ment inclus,  après  avoir  exécuté  les  instructions  suivantes, 
aux  soussignés  à  Hambourg,  ou  au  consul  allemand  le  plus 
voisin,  l^ 

Ainsi  donc,  ce  flotteur  lancé  comme  l'autre,  près  des  Ca- 
naries, a  également  traversé  l'Atlantique,  mais  il  nous  ré- 
vèle que  le  flotteur  anglais  avait  probablement  gagné  le 
Gulf  Slream  après  avoir  traversé  les  Antilles  ou  longé  leur 
front  oriental. 

Je  tiens  à  remercier  ici  les  officiers  de  la  marine  fran- 
çaise, ainsi  que  les  agents  diplomatiques  et  consulaires, 
qui,  par  leur  'intelligente  bonne  volonté,  ont  facilité  le 
succès  de  nos  expériences. 

Voici  maintenant  un  résumé  succinct  des  travaux  zoolo- 
giques réalisés  à  bord  de  YHirondelle  pendant  la  dernière 
campagne.  Ils  doivent  être  envisagés  surtout  comme  une 
expérience  à  laquelle  succéderont  des  tentatives  plus  auda* 
cieuses.  Un  savant  courageux  et  infatigable,  qui  se  dissi- 
mule parmi  vous,  M.  Jules  de  Guerne,  m'a  prêté  son  con- 
cours assidu.  Par  ses  soins,  la  précieuse  collection,  d'abord 
préparée  et  entretenue  au  milieu  de^  circonstances  météo- 
rologiques particulièrement  défavorables  qui  ont  troublé  la 
majeure  partie  de  notre  campagne,  fut  mise,  dès  notre  retour, 
en  état  de  présenter  ses  faces  les  plus  intéressantes. 

Il  semble  juste  de  l'établir  ici  :  jamais  encore  un  bâtiment 
aussi  petit  et  à  voiles  n'avait  exploré  des  eaux  profondes,  si 
ce  n'est  avec  des  engins  très  réduits. 

Si  les  entreprises  futures  deV  Hirondelle  réussissent  comme 
la  première, 'il  demeurera  certain  que,  sans  disposer  de 
puissances  telles  que  ia  vapeur  et  un  nombreux  équipage, 
de  modestes  navigateurs  peuvent  rendre  à  la  zoologie  les 
plus  grands  services. 

soc.   DE  GÉ06R.  —  4»  TRIMESTRE  1887.  VIII.  —  35 


536         CAMPAGNE  SCIENTIFIQUE  DE   C   l'HIRONDELLE   )> 

Pour  travailler  dans  la  profondeur,  deux  installations 
principales  furent  faites  à  bord,  par  l'arsenal  de  Lorient  : 
un  chalut,  copié  sur  le  modèle  plusieurs  fois  employé  dans 
les  grandes  explorations,  mais  quelque  peu  réduit,  et  une 
nasse  particulièrement  vaste,  à  double  entrée,  construite 
sur  mes  plans. 

Notre  cbalut  est  un  filet  sac  en  très  gros  fil  et  à  maille  très 
serrée,  dont  l'entrée  quadrangulaire  est  maintenue  ouverte 
par  un  cadre  métallique  de  1™,60  sur  O^jTô.  Un  câble  de 
0'°,10  de  tour  et  800  mètres  de  longueur,  pesant  800  kilo- 
grammes, accompagne  cet  engin  lesté  pour  atteindre  le  fond 
rapidement.  Il  y  arrive  bien  étendu  et  ouvert  si  Ton  a  eu 
soin  de  laisser  au  navire  quelque  vitesse  pendant  la  descente 
de  ce  filet. 

Le  cbalut  était  remonté  après  un  traînage  d'une  demi- 
heure  ou  d'une  heure. 

Sur  un  steamer  comme  le  Talisman  ou  le  Travailleur^ 
ce  relèvement  est  exécuté  par  un  treuil  à  vapeur.  Sur  l'ffî* 
rondelle^  Téquipage  tout  entier  s'attelait  au  cabestan  et 
tournait  pendant  plusieurs  heures,  quelquefois  sous  les 
coups  de  mer  et  les  orages. 

Le  chalut  fui  envoyé  un  jour  avec  succès  jusqu'à  la  pro- 
fondeur de  510  mètres;  on  lui  avait  filé  800  mètres  de  câble. 
Sans  parler  du  travail  qu'une  opération  semblable  impose 
aux  bras  et  à  la  poitrine  de  chaque  homme,  elle  exige  de 
celui-ci  une  marche  de  2  kilomètres  et  demi  autour  du 
cabestan.  Ce  chiffre  multiplié  par  17,  nombre  des  hommes, 
montre  au  total  41  kilomètres  et  demi  fournis  par  l'ensemble 
des  travailleurs.  Mais  le  coup  de  sonde  précédant  ce  coup 
de  chalut,  et  qui  exigeait  une  manœuvre  semblable,  avait 
déjà  fait  faire  à  quatre  hommes  une  marche  de  1  kilomètre 
et  demi  autour  du  même  cabestan. 

Ce  jour,  on  fit  par  conséquent  48  kilomètres  dont  41  et 
demi  avec  une  charge  de  1500  kilogrammes  d'engin,  de 
câble  et  de  vase,  à  ramener  de  510  mètres  de  profondeur. 


DANS  l'atlantique   NORD.  537 

Le  second  appareil  employé  dans  cette  campagne  m'a 
été  suggéré  par  les  inconvénients  da  chalut  II  est  certain 
que  ce  filet  détache,  ramasse  ou  capture  des  organismes 
plus  ou  moins  inertes,  lents  ou  enfouis  dans  le  sol,  mais  les 
animaux  agiles  se  laissent  rarement  envelopper  par  lui. 
D'autre  part,  la  fragilité  de  beaucoup  d'entre  eux  ne  leur 
permet  pas  de  traverser  une  aussi  rude  épreuve  sans  de 
graves  mutilations.  Ils  arrivent  souvent  à  la  surface  écrasés 
par  les  pierres,  les  polypiers,  le  sable  ou  la  vase  accumulés 
dans  le  filet. 

J'ai  pensé  qu'une  nasse  convenablement  garnie  d'amorces 
séduisantes  pour  la  vue  et  l'odorat,  c'est-à-dire  bien  cor- 
rompues, nous  ramènerait,  parmi  des  animaux  voraces, 
certains  spécimens  nouveaux.  En  tous  cas,  ceux  qui  remon- 
teraient à  bord  par  ce  moyen  seraient  indemnes  de  dété- 
riorations autres  que  celles  provenant  de  la  décompression. 

Dans  les  deux  seules  expériences  que  j'aie  pu  mener  à 
bien,  les  résultats  ont  été  favorables;  toutefois  des  difficul- 
tés nouvelles  surgissent.  Les  animaux  qui  pénètrent  dans 
cet  appareil,  guidés  par  leur  appétit,  et  qui  n'y  perdent  rien 
de  leur  santé,  s'abandonnent  trop  à  des  instincts  que  favo- 
rise d'ailleurs  une  occasion  exceptionnelle  ;  il  arrive  ià-bas, 
au  fond  de  cette  nasse,  ce  que  nous  voyons  si  souvent  chez 
nous  :  les  gros  mangent  les  petits.  On  y  trouvait,  parmi 
une  foule  bien  vivante  et  remuante,  des  squelettes  et  des 
membres  rongés.  Afin  d'atténuer  ce  mal,  il  y  aura  désormais, 
à  l'intérieur  de  la  nasse,  d'autres  petites  nasses  en  gaz  ou 
en  toile  métallique  très  fine  qui  serviront  de  refuge  aux 
faibles. 

Mais  là  encore,  sur  une  moindre  échelle  sans  doute, 
auront  lieu  des  scènes  de  carnage;  là  comme  partout,  il  y 
aura  des  mangeurs  et  des  mangés. 

Et  nous-mêmes  qui  remonterons  à  bord  ce  petit  enfer, 
pour  noyer  dans  l'alcool  les  uns  et  les  autres,  nous  consa* 
crerons  une  fois  de  plus  cet  axiome  fondamental  de  la  lutte 


538        CAMPAGNE   SCIENTIFIQUE  DE   <(   L'HIRONDELLE   f 

pour  TexisteDce  :  «  La  force  prime  le  droit.  »  Une  aulre 
difficulté,  inhérente  à  l'emploi  de  la  nasse  en  eau  profonde, 
c'est  qu'elle  exige  une  bouée  puissante  dont  la  force  ascen* 
sionnelle  résiste  au  poids  d'une  grande  longueur  de  câble, 
augmenté  de  la  tension  que  produit  le  courant. 

J'espère  vamcre  cet  obstacle  par  la  substitution  au  câble 
en  chanvre,  du  fil  métallique  beaucoup  moins  pesant,  et 
qui  présente  à  l'action  du  courant  une  surface  très  réduite. 
L'industrie  fait  maintenant  un  fil  d'acier  qui,  pour  0"',0016 
de  diamètre,  résiste  à  une  traction  de  320  kilogrammes. 

Mais  il  faudra  toujours  que  la  bouée  soit  grande  et  visible 
de  très  loin,  car  les  eaux  profondes  se  trouvent  rarement  en 
vue  de  la  côte,  et  l'absence  de  points  de  repère  constitue 
une  difficulté  sérieuse  quand  il  s'agit  de  reprendre  cette 
bouée,  après  l'avoir  perdue  de  vue  toute  une  nuit,  par 
exemple. 

Dès  la  troisième  expérience  de  notre  nasse,  très  primi- 
tivement installée  d'ailleurs,  le  câble  se  rompit  sur  un  point 
défectueux,  et  tout  fut  perdu.  La  profondeur  était  d'environ 
400  mètres. 

Pendant  six  semaines  nos  engins  ont  exploré  jusqu'à 
510  mètres  différentes  profondeurs  du  golfe  de  Gascogne, 
au  large  des  côtes  de  Bretagne  et  de  Galice. 

L'aspect  général  des  résultats  zoologiques  de  ces  travaux 
est  sommairement  indiqué  dans  les  comptes  rendus  de 
l'Académie  des  sciences  du  14  février.  J'avais  rédigé  cette 
note  à  la  suite  d'un  premier  coup  d'œil  jeté  sur  les  matériaux 
que  nous  rapportions,  par  MM.  Milne  Edwards,  de  Guerne, 
Vaillant,  Fischer,  Dolifuset  Brongniart. 

Il  s'en  dégage  que  nos  pêches  contiennent  beaucoup 
d'animaux  très  rares  et  que  l'habitat  fixé  jusqu'ici  àcertaines 
espèces  subira  des  modifications  importantes,  pour  la 
profondeur  comme  pour  l'étendue. 

Mais  depuis  ce  premier  travail,  des  points  nouveaux  ont 
été  signalés.  M.  Ghevreux,  qui  étudie  les  amphipodes  (c'est 


DANS  l'atlantique  NORD.  539 

un  groupe  voisin  de  celui  auquel  appartiennent  les  cre* 
vettes),  annonce  la  présence  dans  un  seul  de  nos  coups  de 
chaluty  donné  par  510  mètres,  de  sept  espèces  nouvelles, 
dont  beaucoup  sont  aveugles. 

Ces  dragages  donnaient  lieu  parfois  à  des  scènes  humo- 
ristiques. 

Un  jour,  sur  la  côte  d'Espagne,  le  chalut  rentra  chargé 
de  crabes  (Polybius  Henslowi)  grands  comme  des  souris. 
Le  cubage  de  cette  masse  nous  apprit  qu'elle  contenait 
environ  5000  individus,  et  le  chalut,  crevé  sur  plusieurs 
points,  avait  dû  en  perdre  beaucoup  pendant  les  quarante- 
cinq  minutes  que  dura  son  retour  du  fond.  Ce  crustacé 
brandit  des  pinces  aussi  aîguSs  que  les  griffes  d'un  chat 
et  l'abus  qu'il  en  fait  le  rend  odieux.  Répandus  sur  le 
pont,  se  traînant  partout,  de  l'avant  à  l'arrière,  nos  Poly- 
bius s'accrochaient  aux  pieds  nus  des  marins,  ou  se  suspen- 
daient à  leurs  doigts. 

Le  dépouillement  du  chalut  offrit  beaucoup  d'animation 
cette  fois. 

Pendant  plusieurs  jours,  ensuite,  on  retrouvait  des  crabes 
jusque  dans  ses  poches  ou  son  chapeau,  mais  je  ne  garantis 
pas  qu'ils  y  fussent  tous  venus  spontanément. 

Quand  rHirondelle  gagna  la  haute  mer  pour  les  expé- 
riences de  flottage,  elle  poursuivit  encore  ses  recherches 
zoologiques,  mais  avec  des  outils  plus  simples.  On  s'occupa 
des  animaux  pélagiques,  c'est-à-dire  de  ceux  qui  vivent 
dans  les  régions  voisines  de  la  surface.  Un  filet  fin,  en  gaze 
de  soie,  fréquemment  traîné,  rappoi^ta  des  organismes 
rares,  et  tout  au  moins  un  spécimeiï  nouveau  qui  appartient 

également  au  groupe  des  amphipodes. 

Par  le  moyen  d'un  mécanisme  spécial,  le  petit  filet,  essayé 
à  des  distances  variées  en  profondeur,  nous  apprit  qu'une 
foule  d'espèces  répandues  à  la  surface  durant  la  nuit  se 
retirent  le  jour  dans  les  couches  inférieures. 

La  méduse  (Pelagia  noctiluca)  est  de  ce  nombre.  On  la 


540        CAMPAGNE   SCIENTIFIQUE  DE   «   l'hIRONDELLE   > 

rencontrait  de  jour  par  individus  isolés,  tandis  que  la  nuit 
elle  flottait  par  bancs  épais,  semblables  à  des  coulées  d'encre 
noire.  Je  m'assurai  du  fait  vers  50^  de  lat.  N.  et  20*  de 
long.  0.  Au  moment  où  le  navire  coupait  une  de  ces  taches 
qui,  plusieurs  nuits  durant,  avaient  excité  mon  attention, 
un  petit  filet  à  main  plongé  dans  cette  bizarre  matière  faillit 
crever  sous  le  poids  des  méduses  qui  le  remplirent  aussitôt, 
et  nous  dévoila  le  mystère.  Par  instants,  de^  ondulations 
lumineuses  parcouraient  ces  masses  noires  ;  c'était  quand 
l'action  des  vagues  inclinait  suffisamment  les  ombrelles 
des  méduses,  pour  que  les  organes  phosphorescents  fussent 
visibles  d'en  haut.  La  méduse  dont  il  s'agit  offre  une  autre 
particularité  intéressante  :  elle  est  habitée  intéripurement 
par  un  crustacé  parasite  %  gros  environ  comme  une  abeille, 
dont  il  est  facile  de  suivre,  à  travers  la  transparence  gélati- 
neuse du  milieu  où  il  vit,  les  ébats  autour  de  la  cavité  sto- 
macale de  cette  pauvre  méduse,  qu'une  semblable  gymnas- 
tique doit  souvent  exaspérer. 

Un  autre  jour,  vers  350  milles  au  large  du  Portugal,  on 
mit  en  panne  auprès  d'une  grande  épave  que  recouvrait  une 
couche  de  cirripèdes,  de  0™,50.  Les  marins  savent  que  ces 
objets  flottants,  barriques  ou  pièces  de  bois,  garnis  d'une 
végétation  abondante,  sont  presque  toujours  entourés  de 
poissons  plus  ou  moins  grands  qui  les  accompagnent  indé- 
finiment. 

Cette  fois,  le  canot  chargé  de  la  visite  rencontra  deux 
groupes  de  poissons  qui  se  tenaient  collés  à  l'épave.  Les 
uns,  de  grandes  dorades,  s'en  écartèrent  aussitôt  pour 
croiser  à  une  certaine  profondeur;  les  autres,  des  méros, 
{Polyprion  cemius),  se  montrèrent  moins  farouches,  et  une 
douzaine  d'entre  eux  furent  harponnés  immédiatement. 
Durant  cette  petite  expédition,  un  détachement  des  mêmes 
poissons  entoura  le  navire  et  se  fit  harponner  ou  prendre  à 
l'hameçon  par  l'équipage. 

4.  Hyperia  galba. 


DANS  l'atlantique  NORD.  541 

Nous  quittions  la  place  au  bout  d'une  heure  avec  trois  cents 
Hyres  de  poisson,  et  le  nombre  de  ceu5-ci,  comme  leur  ardeur 
pour  se  faire  prendre,  n'avaient  nullement  diminué. 

Vers  les  mômes  parages,  un  poisson  lune  (Orthagoriscus 
mola)  qui  pesait  environ  160  livres^  fut  également  har- 
ponné et  nous  procura  sept  ou  huit  espèces  de  parasites 
intéressants.  Il  avait  eo  outre  l'estomac  rempli  de  mol- 
lusques (Garinaria  mediterranea)  dont  la  coquille  seule 
était  revenue  jusqu'ici  dans  les  dragages  de  l'Atlantique. 
Nos  pêches  pélagiques  ne  nous  en  avaient  jamais  donné. 

Enfin,  parmi  les  observations  importantes  de  notre  cam- 
pagne,  il  faut  mentionner  celle-ci  :  sur  presque  tout  son 
parcours  en  plein  océan,  V Hirondelle  sl  constaté  la  présence 
de  poissons  qui  viennent  à  la  surface  la  nuit  et  disparaissent 
le  jour,  avec  toute  cette  faune  pélagique  que  je  citais  plus 
haut.  Ils  semblent  avoir  la  taille  d'une  sardine,  mais  faute 
d'engins  convenables,  nous  n'avons  pu  en  capturer  un  seul. 

Et  puisque  le  nom  de  la  sardine  survient,  voici  certaines 
observations  concernant  ce  poisson.  Biles  ne  sont  peut-être 
pas  hors  de  propos,  car  la  sardine  occasionne  maintenant 
de  bien  graves  soucis  aux  nombreux  travailleurs  du  littoral 
français,  que  sa  diminution  prolongée  prive  de  leur  moyen 
d'existence  durant  une  partie  de  l'année. 

J'ai  fait,  pendant  la  dernière  campagne,  une  relâche  à  la 
Corogne,  en  Galice,  pour  examiner  attentivement  la  pêche 
et  l'industrie  des  sardines,  très  prospères  dans  cette  baie, 
oh  elles  se  pratiquent  d'une  manière  toute  spéciale. 

Il  m'a  semblé  utile  de  joindre  ces  remarques  à  certaines 
vues  personnelles  sur  les  causes  probables  de  la  ruine  des 
pêcheries  françaises. 

On  se  sert,  à  la  Corogne,  d'un  immense  filet  nommé  ce- 
dazOy  qui  semble  un  rideau,  long  de  1600  mètres,  haut  de 
30,  manœuvré  par  cent  hommes  et  une  trentaine  d'embar- 
cations. 

De  jour  ou  de  nuit,  lorsqu'un  banc  de  sardines  est  signalé 


542        CAMPAGNE   SCIENTIFIQUE  DE   €   L'hIRONDELLE   » 

en  baie  par  des  guetteurs,  on  lui  coupe  la  retraite  au  moyen 
de  ce  filet  que  l'on  haie  ensuite  progressivement  vers  la  côte 
avec  des  câbles  de  2500  mètres  virés  aux  cabestans  fixés  sur 
le  rivage. 

Quand  le  filet  se  trouve  assez  rapproché  de  la  côte  pour 
s'appuyer  sur  le  fond  de  la  mer,  on  le  divise  eu  trois  parties; 
les  deux  ailes  se  détachent  et  s'en  vont,  tandis  qu'avec  la 
partie  centrale  on  forme  une  enceinte  circulaire  dans  la- 
quelle le  banc  de  sardines  reste  prisonnier  et  vivant,  aussi 
longtemps  qu'on  veut. 

A  cet  effet,  des  ancres  mouillées  tout  autour  du  filet,  le 
maintiennent  sur  place  dans  la  forme  donnée. 

Il  faut  dix  à  quatorze  heures  de  manœuvres  pour  exécuter 
cette  opération. 

La  sardine  est  ensuite  retirée  avec  une  seine  et  livrée  aux 
fabriques  de  salaisons  suivant  la  disponibilité  de  leur  ou- 
tillage. 

On  fait  souvent  des  prises  remarquables  par  la  quantité, 
certains  coups  de  filet  fournissant  trois  ou  quatre  millions 
de  sardines.  Le  plus  considérable,  fait  en  1834,  atteignit 
neuf  millions.  On  a  vu  les  trois  filets  de  ce  genre  fonction- 
nant à  la  Gorogne  prendre  ensemble  douze  millions  de  sar- 
dines dans  la  même  journée.  Il  faut  ajouter  que  cette  baie 
n'a  que  3  milles  de  profondeur  sur  1  mille  1/2  de  largeur. 

L'exploitation  de  chaque  filet  repose  sur  un  capital  d'en- 
viron 150000  francs,  mis  par  l'entrepreneur;  les  marins 
apportent  leur  force  musculaire,  ils  ont  une  part  propor- 
tionnelle dans  les  bénéfices,  une  paye  fixe  et  diverses  gra- 
tifications. En  cas  de  déficit,  c'est  l'entrepreneur  qui  le 
subit,  mais  d'un  autre  côté,  le  dividende  de  la  partie  ou- 
vrière est  limité. 

Pour  découvrir  les  eauses  d'un  mal  tel  que  l'éloignement 
d'une  espèce  migratrice  naguère  très  nombreuse,  il  faut 
s^assurer  que  l'on  ne  s'égare  pas  à  la  recherche  d'un  remède 
qui  n'existe  peut-être  pas.  Il  est  bon  d'étudier  certaines 


DANS  l'atlantique  NORD.  543 

conditions    physiologiques  particulièrement  favorables  à 
l'existence  de  cette  espèce. 

C'est  pourquoi  j'ai  réuni,  durant  la  campagne,  des  docu- 
ments sur  la  température  du  golfe  de  Gascogne,  et  j'ai  re- 
cueilli des  estomacs  de  sardines,  en  Espagne,  pour  exami- 
ner la  nourriture,  assez  peu  connue,  de  ce  poisson. 

Les  températures  prises,  à  diverses  profondeurs,  nous  ont 
montré  que,  sur  sa  route  d'Espagne  en  France,  la  sardine 
devrait,  pour  se  maintenir  dans  la  même  température,  se 
rapprocher  de  la  surface.  Autrement  dit:  à  la  profondeur 
de  130  mètres  par  exemple,  sur  la  côte  d'Espagne,  la  tem- 
pérature est  de  ll'',75,  tandis  que  sur  là  côte  de  Bretagne, 
cette  même  température  se  trouve  déjà  à  70  mètres  :  la 
sardine,  en  supposant  qu'une  température  de  15*  ou  IG**  lui 
convienne,  serait  donc  forcée,  pour  atterrir  en  Bretagne, 
de  venir  la  chercher  tout  près  de  sa  surface. 

Mais  d'autre  part,  son  goût  pour  les  eaux  calmes  des 
grandes  baies,  reconnu  par  les  pêcheurs  anciens  et  mo- 
dernes de  la  Galice,  permet  de  supposer  qu'elle  redoute  la 
surface  agitée  des  côtes  bretonnes. 

A  la  suite  de  modifications  survenues  peut-être  dans  la 
marche  des  courants^  la  sardine  se  verrait  en  face  de  ce 
dilemme  :  ou  bien  naviguer  dans  une  température  agréable, 
mais  avec  toutes  les  conséquences  pénibles  du  roulis  et  du 
tangage,  ou  bien  traverser  des  régions  paisibles,  en  gre- 
lottant. 

Quant  à  la  nourriture  des  sardines  dans  la  baie  de  la 
Corogne,  les  estomacs  étudiés  par  MM.  Pouchet  et  de  Guerne 
ont  montré  qu'un  très  petit  organisme,  le  Peridinium  po- 
lyedricum  Pouchet,  la  constitue  presque  entièrement,  à 
cette  saison  tout  au  moins.  D'après  le  cubage  exécuté  par 
les  deux  savants,  le  contenu  d'un  seul  des  intestins  (non 
compris  l'estomac)  peut  être  évalué  à  vingt  millions  de 
péridiniens. 

Si  l'on  admet  pour  chacune  des  unités  qui  forment  un 


544        CAMPAGNE  SCIENTIFIQUE   DE   €   L'HIAONDELLE   » 

banc  de  sardines  une  consommation  semblable,  trois  fois 
renouvelée  dans  un  jour,  et  si  Ton  songe  à  tous  les  autres 
organismes  plus  ou  moins  grands  que  les  péridiniens,  et 
vivant  dans  leur  compagnie,  il  ne  sera  guère  possible  de  se 
faire  illusion  sur  la  limpidité  de  l'Océan. 

Les  amoureux  et  les  poètes  en  contemplation  devant  la 
mer  bleue  frémiront  à  la  pensée  de  ce  qui  grouille  sous 
leurs  yeux. 

Malgré  les  chiffres  élevés  des  prises  que  je  citais  tout  à 
l'heure,  la  sardine  diminue  beaucoup  moins  en  Galice  qu'en 
Bretagne,  mais  aussi  les  conditions  d'existence  qui  lui  sont 
faites  par  les  règlements  delà  pêche  méritent  d'être  signalées. 

D'abord  la  maille  de  ces  grands  .filets  plus  large  que  celle 
des  filets  de  Bretagne  est  disposée  de  la  manière  suivante  : 
la  maille  des  ailes  aO^'yOSO,  pour  donner  à  la  petite  sardine 
le  moyen  de  fuir  pendant  Texécution  du  mouvement  tour- 
nant qui  enveloppe  tout  ou  partie  du  banc.  Lorsque  ce 
mouvement  est  fini,  les  ailes  détachées  laissent  la  masse 
utilisable  de  la  sardine  emprisonnée  dans  du  filet  à  mailles 
beaucoup  plus  serrées,  de  0^,015,  entre  lesquelles  il  lui  est 
impossible  d'introduire  son  corps  et  par  conséquent  de 
s'abîmer  ou  de  s'étrangler. 

Puis,  au  point  de  vue  de  la  pêche  en  général,  l'intégrité 
du  fond  est  sauvegardée,  l'absence  de  plateaux  et  de  bancs 
favorables  empêchant  l'usage  de  ces  milliers  de  chaluts  et 
filets  de  traîne  qui  bouleversent  Therbier  sur  une  partie  de 
la  côte  française.  Or  l'herbier  protège  beaucoup  d'animaux 
marins,  comme  les  forêts  protègent  les  animaux  terrestres. 

Que  l'on  se  représente  l'effet  produit  sur  les  récoltes  et 
les  taillis,  sur  les  maisons,  les  troupeaux,  les  nids  et  les 
couvées  par  des  milliers  de  ballons  qui,  pendant  plusieurs 
mois,  chaque  année,  traîneraient  après  eux  sur  quelques 
départements  de  forts  engins  construits  en  fer  et  en  corde; 
on  pourra  comprendre  alors  ce  qui  se  passe  sur  certains 
fonds  de  la  côte  française. 


DANS  L'ATLilEf TIQUE   NORD.  545 

Tout  ce  que  le  passage  de  ces  étrilles  n'aurait  pas  éclopé 
fuirait  vers  des  régions  plus  confortables.  Les  êtres  les 
moins  faciles  à  impatienter  se  retireraient  devant  la  déso- 
lation et  la  famine  consécutives  à  l'anéantissement  perpé- 
tuel de  leur  progéniture  et  des  produits  du  soL 

En  Galice,  on  protège  le  fond  jusqu'au  point  dTnterdire 
aux  filets  en  contact  avec  lui  le  «lest  de  plomb  qui  fouille, 
brise  et  arrache.  Celui-ci  est  remplacé  par  une  triple  ra- 
lingue ou  bordure  en  filin,  qui(.glisse  sur.  les  végétations 
après  les  avoir  courbées  doucement. 

Sur  la  côte  .frantQ^iise  il  existe  aussi  une  réglementation, 
insuffisante  peut-être,  mais  en,  tout  cas  stérilisée  par  une 
tolérance  fatale  aux  intérêts  du  plus  grand  nombre. 

Si  Ton  n'y  prend  garde,  le  dépeuplement  des  côtes  s'a- 
joutera au  dépeuplement  déjà  consommé  des  rivières,  des 
champs  et  des  bois.  La  France,  aujourd'hui  tributaire  de 
l'étranger  pour  le  poisson  d'eau  douce  et  le  gibier,  quand 
elle  pourrait  au  contraire  en  avoir  à  exporter,  deviendra 
encore  tributaire  de  ses  voisins  pour  le  poisson  de  mer. 

Le  mal  est  évident  pour  le  homard  et  la  langouste  au- 
trefois répandus  à  profusion  sur  les  côtes  de  Bretagne;  il 
résulte  de  mes  investigations  que  depuis  plusieurs  années 
un  groupe  de  caboteurs  importe  annuellement  d'Es- 
pagne 500000  de  ces  animaux,  pour  une  valeur  de  plus  d'un 
million. 

Rien  de  ce  qui  touche  à  la  prospérité  des  pêcheries  ne 
doit  être  négligé,  car  derrière  l'intérêt  commercial,  on  en 
voit  d'autres  non  moins  puissants.  La  pêche  maritime  est  la 
meilleure  école  pour  toute  cette  jeunesse  des  côtes  fran- 
çaises qui  doit  un  jour  équiper  les  escadres;  l'abnégation, 
le  courage,  la  discipline,  l'orgueil  du  drapeau,  tout  cela 
s'apprend  abord  de  la  moindre  chaloupe,  où  le  vieux  patron 
fait  voir  au  mousse  comment  on  hisse  l'emblème  national, 
comment  on  l'honore  par  le  plus  noble  travail. 

Ces  vues  que  je  viens  d'exposer  sur  un  coin  des  pêcheries 


546      CAMPAGNE  SCIENTIFIQUE   DE   €   l'HIRONDELLE  >    ETC. 

françaises  n'appartiennent  sans  doute  pas  essentiellement 
au  programme  des  études  que  vous  vous  imposez,  aussi  je 
m'en  excuse  à  deux  titres  : 

D'abord  il  me  parait  que  vos  réunions,  si  intéressantes 
déjà  pour  les  amis  de  la  science,  doivent  être  aussi  pour 
les  jeunes  pionniers  que  vous  encouragez  sur  terre  et  sur 
mer,  l'occasion  de  voir  comment  on  doit  tirer  le  meilleur 
parti  de  ses  voyages. 

J'ai  cru  ensuite  que  votre  Société,  où  règne  un  esprit 
scientifique  éclairé  par  un  sentiment  profond  des  divers 
intérêts  du  pays,  serait  une  confidente  parfaite  des  craintes 
et  des  réflexions  survenues,  pendant  ses  campagnes,  chez 
un  ami  très  modeste,  mais  très  dévoué  de  la  France. 


LE  TONKIN 


LE  HAUT  FLEUVE  ROUGE  ET  SES  AFFLUENTS 


PAR 


A.     «•UIM 

Lieutenant  de  vaisseau,  résident  à  Sontay 


Sontay,  le  6  janvier  1887. 

Le  Fleuve  Rouge,  que  les  Annamites  appellent  Song  Tbao 
et  les  Français,  Song  Goï  (bien  que  ce  dernier  nom  soit 
absolument  inconnu  des  indigènes),  reçoit  deux  grands 
affluents  :  la  rivière  Glaire  ou  Song  Ca  et  la  rivière  Noire 
ou  Song  Bo.  Ces  deux  cours  d'eau  viennent  se  jeter  dans  le 
Fleuve  Rouge  entre  HungHoa  et  Sontay,  et  l'Importance  de 
chacun  d'eux,  en  apparence  au  moins,  est  égale  à  celle  du 
Fleuve  principal  dont  ils  triplent  ainsi  le  débit  sans  en 
rendre  toutefois  la  navigation  beaucoup  plus  aisée. 

Ces  trois  rivières  qui,  par  leurs  affluents  particuliers,  des- 
servent tout  le  haut  pays,  donnent  accès  en  Chine  avec  des 
difficultés  que  la  nature  a  faites  grandes  et  que  l'état 
troublé  du  pays  et  l'existence  de  bandes  chinoises  pirates 
ont  longtemps  aggravées. 

La  navigabilité  de  ces  rivières  n'a  jamais  été  jusqu'ici 
étudiée  avec  soin,  et,  pendant  longtemps,  l'importance  en 
fut  exagérée,  surtout  en  ce  qui  concerne  le  Fleuve  Rouge, 
par  les  promoteurs  de  l'expédition  du  Tonkin. 

Beaucoup  ont  pensé  que  la  navigation  à  vapeur  était  pos- 
sible jusqu'à  la  frontière  chinoise.  Il  est  cependant  certain 
que  depuis  treize  années  que  nous  sommes  dans  ce  pays, 
avec  des  navires  de  rivières  dont  la  bizarrerie  des  formes 
prouve  de  la  part  de  ceux  qui  les  ont  construits  le  ferme 


548  LE   TONKIN. 

désir  d'obtenir  des  calaisons  exceptionnellement  faibles, 
aucun  bâtiment  à  vapeur  n'est  remonté  jusqu'à  Lao-Kay  ; 
nous  n'avons  jamais  montré  àLao-Kay  la  fumée  d'un  navire 
à  vapeur.  Encore  que  s'il  en  était  autrement,  s'il  était  arrivé 
qu'un  de  ces  bâtiments  étranges  qui  ne  portent  que  leur 
machine  et  leur  armement  fût  parvenu  jusqu'à  la  frontière 
chinoise,  ce  fait  ne  pourrait  être  considéré  que  comme  une 
manœuvre  curieuse,  un  exploit  de  sport,  sans  influence  sur 
le  mode  de  transactions  entre  Lao-Kay  et  le  Delta. 

11  est  cependant  à  remarquer  que  l'impossibilité  de  la 
navigation  à  vapeur  dans  le  haut  Fleuve  Rouge  provient, 
non  du  peu  de  profondeur  de  l'eau  (puisque  les  jonques  in- 
digènes qui  remontent  à  Lao-Kay  calent  environ  0'',80  en 
pleine  charge  et  quelques-unes,  jusqu'à  un  mètre,  tandis 
que  beaucoup  de  nos  canonnières  calent  moins),  mais  bien 
des  difficultés  de  navigation  que  présentent  les  rapides, 
surtout  à  la  descente. 

C'est  à  la  suite  de  la  marche  sur  la  rivière  Glaire,  lors- 
qu'il s'est  agi  de  débloquer  Tuyen  Quan,  que  l'on  s'est  exa- 
géré les  conditions  de  faible  calaison  que  doivent  remplir 
les  bâtiments,  et  il  serait  préférable,  si  Ton  tient  absolu- 
ment à  monter  à  Lao-Kay  avec  des  bateaux  à  vapeur,  de  ne 
pas  diminuer  plus  qu'il  n'est  nécessaire  leur  tirant  d'eau 
ce  qui  ne  peut  se  faire  qu'au  détriment  de  leurs  autres 
qualités  nautiques. 

Au  point  de  vue  de  la  navigation,  il  convient  de  diviser 
le  Fleuve  Rouge  en  deux  régions  :  la  première,  qui  va  de 
Hanoï  jusqu'à  Hahoa  environ,  a  possédé  de  tout  temps  un 
chemin  de  halage.  Ce  chemin  se  trouve  tantôt  sur  une  rive, 
tantôt  sur  l'autre  et  l'existence  de  ce  chemin,  soit  à  droite, 
soit  à  gauche  du  fleuve  est  commandée  par  la  forme  qu'af- 
fectent les  rives.  Voici  comment  : 

Dans  toute  cette  partie  du  cours  du  fleuve,  les  deux 
rives  sont  toujours,  Tune,  rongée  par  le  courant,  l'autre, 
en  formation;  il  est  évident  que,  sauf  de  rares  exceptions, 


LE  HAUT  FLEUVE   ROUiyK  ET   SES   AFFLUENTS.  549 

le  chemia  de  halage  se  trouve  sur  la  berge  haute  et  rongée; 
mais  ce  chemio  n'a  môme  pas  besoin  d'être  tracé,  car  nous 
nous  trouvons  là  en  un  terrain  cultivé  où  la  marche  est 
toujours  possible  et  d'ailleurs  la  démarcation  du  chemin 
serait  inutile,  le  lendemain  peut-être,  dans  quelques  jours 
sûrement,  le  terrain  délimité  serait  tombé  dans  l'eau  et 
emporté  par  le  courant. 

Ce  chemin  de  halage,d'aillears,  est  naturellement  indiqué  : 
les  malheureux  propriétaires,  en  effet,  devant  l'effondre- 
ment imminent  de  leur  terrain^  s'empressent  de  le  débar- 
rasser de  tout  ce  qu'ils  peuvent  replanter  en  arrière. 

Sur  la  bei^e  en  formation,  sur  les  bancs  qui  émergent  à 
la  berge  convexe,  il  est  quelquefois  possible,  surtout  en 
hiver,  de  haler  à  la  eordelle,  mais  le  peu  de  profondeur 
dans  le  voisinage  immédiat  des  bancs,  fait  que  les  jonques 
sont  obligées  de  se  tetiir  à  une  certaine  distance  de  la  rive 
et  la  eordelle  tirant  obliquement  sur  elles,  perd  ainsi  une 
partie  de  son  effet  utile. 

Les  Annamites  aiment  beaucoup^  cependant,  lorsque  cela 
est  possible,  à  rallier  la  berge  plate  où  l'eau  est  peu  pro- 
fonde, parce  que  le  courant,  non  seulement  y  est  atténué, 
mais  quelquefois  même  renversé  par  suite  des  remous,  et  il 
n'est  pas  rare  dans  la  partie  du  fleuve  qui  nous  occupe  de 
voir  les  jonques  se  servir  des  perches  sur  les  grandes  éten- 
dues d'eau  tranquilles  qui  recouvrent  les  bancs,  tandis  que, 
sur  la  berge  opposée,  le  halage  à  la  eordelle  est  possible, 
mais  dans  une  eau  plus  rapide. 

11  me  sembla  résulter  de  toutes  les  considérations  précé- 
dentes qu'il  n'y  a  guère  à  apporter  d'amélioratrons  dans 
la  navigation  de  cette  partie  du  Pleuve  Rouge  qui  s'étend 
depuis  Hanoï  jusqu'à  Ha-Hoa. 

Mais  à  ce  point  et  surtout  au-dessus  de  Than  Quan,  lé 
régime  du  fleuve  change,  les  berges  sont  constituées  par 
de  petites  collines,  et  la  rivière  plus  encaissée  est  animée 
sur  toute  la  largeur  d'un  courant  dont  la  violence  rend  bien 


550  LE  TONKIN. 

désirable  rétablissement  continu  du  chemin  de  balage. 

En  outre,  par  suite  môme  de  cette  disposition  différente 
des  berges  formées  d'un  terrain  montagneux  et  plus  solide, 
les  déplacements  latéraux  du  fleuve  sont  beaucoup  moins 
sensibles  et  le  chemin  de  halage  que  Ton  y  pourrait  prati- 
quer ou  rétablir  aurait  des  chances  de  durer. 

Souvent  ce  chemin  existe  et  il  n'est  inutilisable  que  parce 
qu'il  est  envahi  par  la  végétation,  par  les  broussailles. 

Dans  cette  région  qui  se  continue  jusqu'à  Lao-Kay  avec 
des  difficultés  grandissantes,  il  y  a  lieu  de  faire  entrer  dans 
la  solution  de  la  question  de  l'établissement  du  chemin  sur 
une  rive  ou  sur  l'autre  les  considérations  suivantes  : 

1^  Existence  antérieure  d'un  chemin  de  halage  devenu 
impraticable  en  ces  dernières  années  ; 

2*  Facilités  extérieures  relatives  qu'offre  à  l'établissement 
d'un  chemin  de  halage  la  rive  qui  sera  choisie; 

3**  Profondeur  de  l'eau  sur  l'une  ou  l'autre  berge  (en 
comptant  un  mètre  comme  tirant  d'eau  maximum  des  jon- 
ques); 

4"^  Violence  comparée  du  courant  sur  les  deux  berges. 

Enfin  on  devra  apporter  quelque  attention  à  l'inconvé- 
nient énorme  qu'il  y  a  pour  ces  lourdes  jonques  à  être 
obligées  de  changer  de  berge,  et  garder  le  plus  longtemps 
possible  le  chemin  de  halage  sur  la  môme  berge. 

Les  études  doivent  être  faites  pour  la  navigation  de  toute 
Tannée  et  le  chemin  de  halage  devra  pouvoir  être  utilisé, 
môme  pendant  les  hautes  eaux  de  l'été,  dont  la  différence 
avec  le  niveau  des  eaux  de  l'hiver  est  donnée  par  des  indices 
naturels  sur  les  berges. 

Passage  des  rapides.  —  Si  les  difflcultés  sont  considéra- 
bles sur  tout  le  cours  du  fleuve,  elles  s'accroissent  encore 
aux  rapides,  qui  sont  nombreux  depuis  Than  Quan  jusqu'à 
Lao-Kay.  Ces  rapides  sont  constitués,  soit  par  une  dénivella- 
tion, soit  par  un  étranglement  du  cours  du  fleuve,  quel- 
quefois par  ces  deux  causes  réunies.  Ils  sont  presque  tous 


LE  HAUT  FLEUVE  ROUGE  ET  SES  AFFLUENTS.     551 

situés  à  un  coude  du  fleuve  et  la  difficulté  de  les  franchir 
parait  en  général  consister  en  ce  fait  que  la  seule  rive  sur 
laquelle  il  soit  possible  d'envoyer  les  coolies  pour  tirer  à  la 
cordelle  est  souvent  celle  sur  laquelle  le  courant  pousse  la 
jonque.  On  cherche  actuellement  à  obvier  à  cet  inconvé- 
nient par  rétablissement  de  points  fixes  placés  sur  la  rive 
ou  sur  des  jonques  mouillées  dans  le  fleuve,  permettant  de 
garder  la  jonque  en  plein  chenal  au  moment  du  fort  cou- 
rant du  rapide.  Tous  les  rapides  ont  d'ailleurs  une  configu- 
ration différente,  et  il  est  bien  difficile  de  trouver,  pour  les 
franchir,  une  méthode  générale;  chacun  de  ces  passages 
devra  être  Tobjet  d'une  étude  spéciale. 

Des  postes  de  haleurs  ont  été  récemment  établis  à  chaque 
rapide  ;  ils  ont  pour  but,  en  facilitant  le  passage,  de  per- 
mettre aux  jonques  de  diminuer  leur  personnel.  Mais  celles- 
ci  ne  pourront  opérer  cette  réduction  que  lorsque  le  che- 
min de  halage  sera  lui-même  établi  sur  tout  le  cours  du 
fleuve,  facilitant  ainsi  la  marche  de  chaque  jour,  pour 
laquelle  des  équipages  nombreux  sont  encore  nécessaires. 

Le  déblaiement  des  roches  qui  obstruent  en  rétrécissant 
certains  rapides  devra  également  être  entrepris. 

Un  entrepreneur,  M.  Huchet,se  propose  d'établir  un  ser- 
vice de  louage  depuis  Than  Quan  jusqu'à  Lao-Kay.  Le 
projet  a  chance  de  réussir'  et  de  prospérer  tant  que  la  voie 
ferrée  ne  viendra  pas  y  faire  concurrence.  Il  est  à  craindre 
en  outre  que  l'enfouissement  très  rapide  de  la  chaîne  sous 
l'ailuvion  que  dépose  le  fleuve,  ne  soit  un  obstacle  sérieux 
au  bon  fonctionnement  de  ce  système. 

Mais  si  le  fleuve  n'est  pas  navigable  pour  les  vapeurs  de- 
puis les  premiers  rapides  jusqu'à  Lao-Kay  peut -on  admettre, 
à  la  rigueur,  que  les  commerçants  puissent  trouver  avantage 
à  faire  remorquer  les  jonques  de  marchandises  depuis  le 
Delta  jusqu'au  premier  rapide,  c'est-à-dire  jusqu'à  Than 
Quan?  Rien  n'est  moins  certain,  car  il  ne  serait  guère  pos- 
sible d'utiliser  tout  le  long  de  l'année,  à  cette  besogne,  la 

soc.   DE  GÉOGR.  —  4*  TRIMESTRE  1887.  VIII.  —  36 


552  LE  TONKIN 

flotte  actuelle  des  chaloupes  de  commerce  du  Délia,  les- 
quelles sont  presque  toutes  d'une  trop  forte  calaison,  ayant 
été  en  majorité  achetées  d'occasion  en  Chine,  où  les  ports 
sont  profonds. 

Si  Ton  considère  en  effet  que  ces  chaloupes,  d'un  tirant 
d'eau  de  1*^,50  à  2  mètres  en  moyenne,  sont  capables  de 
remonter  à  Than  Quan  pendant  la  saison  des  hautes  eaux, 
il  faut  remarquer  que  cette  époque  est  défavorable  pour  la 
navigation  consécutive  des  jonques  de  Than  Quan  à  Lâo- 
Kay.  Les  forts  courants  qui  sont  la  conséquence  des  crues 
auraient  bien  vite  fait  perdre  au  voyage  total  le  bénéfice 
des  quelques  jours  d'avance  procurés  par  le  remorquage  à 
vapeur. 

Il  ne  faudrait  pas  s'imaginer  d'ailleurs  que  les  voyages 
entrepris  par  les  jonques  de  Lao-Kay  aient  lieu  fructueuse- 
ment à  des  époques  quelconques  de  l'année.  Le  commerce 
avec  la  frontière  chinoise  était  plutôt  commerce  intermit- 
tent et  le  moment  de  l'entreprendre  était  déterminé  par  des 
considérations  où  il  entrait  des  facteurs  dont  il  fallait  tenir 
compte  et  qui  sont:  la  force  du  courant,  la  direction  du 
vent  régnant,  etc.  Mais,  si  un  commerce  dans  de  pareilles 
conditions  est  rémunérateur  avec  des  jonques,  est-il  pos- 
sible de  supposer  que  l'on  puisse  faire  les  frais  d'une  flot- 
tille de  vapeurs  dont  Tutilisalionne  pourrait  être  continue? 
Gela  est  douteux. 

Il  est  donc  à  peu  près  certain  que  le  commerce  ne  se 
fera  pas,  à  moins  qu'un  chemin  de  fer  ne  soit  construit  sur 
le  haut  Fleuve  Rouge,  autrement  que  par  les  jonques  de 
Lao-Kay,  telles  qu'il  en  existe  encore  un  assez  grand 
nombre. 

Ce  matériel  a  naturellement  dépéri  pendant  ces  dernières 
années,  tant  parce  que  les  gens  ne  l'ont  pas  renouvelé  que 
parce  que  les  accidents  de  guerre  en  ont  hâté  la  destruction. 
Il  semble  donc  que  la  reconstruction  de  ces  jonques  doive 
être  favorisée  par  tous  les  moyens. 


LE   HAUT  FiBUVE  ROUGE   ET   SES   AFFLUENTS.  553 

Ces  jonques  sont  d*ttne  vingtaine  de  tonneaux,  très 
étroites  et  à  formes  très  fines;  olles  mesurent  souvent  plus 
de  20  mètres  de  long,  et  sont  faites  î'qu  bois  que  les  Anna- 
mites appellent  Gay-Chô. 

Elles  tirent  en  pleine  charge  0™,80  d'eau  ^  vont  de  Hanoï 
à  Lao-Kay  en  un  laps  de  temps  qui  varie  de  èf^is  semaines 
à  deux  mois  suivant  l'époque  de  Tannée. 

Ces  bateaux  marchent  à  la  cordelle  ou  à  la  perche  lors- 
qu'il n'existe  pas  de  chemin  de  halage.  Pendant  toute  la 
saison  d'été,  ils  sont  favorisés,  durant  le  voyage,  d'aller  par 
la  mousson  du  Sud  qu'ils  utilisent  en  établissant  de  hautes 
voiles  carrées  en  coton. 

Le  retour  s'effectue  en  quelques  jours  seulement  sous 
l'influence  du  courant.  Les  chargements  pour  Lao-Kay 
se  composent  de  sel,  de  coton  égrené  ou  filé,  d'étoffes  de 
coton  importées  et  de  tabac  pour  la  pipe  à  eau.  Au  retour 
les  jonques  sent  chargées  d'opium  du  Yunnan,  de  tour- 
teaux de  thé,  qualité  inférieure  à  celui  de  Chine,  de 
cunao,  de  plantes  médicinales  apprêtées  et  d'étain.  Les 
Chinois  du  Drapeau  noir  accordaient  la  franchise  à  l'étain, 
mais  seulement  à  celui  de  seconde  qualité,  en  sorte  qu'on 
a  ignoré  longtemps  à  Hanoï  qu'il  en  existât  d'une  qualité 
supérieure  à  cette  qualité  courante.  Le  meilleur  étain  est 
dirigé  sur  la  Chine  centrale,  ainsi  que  le  cuivre  qui,  comme 
on  le  sait,  est  un  monopole  de  l'Etat. 

Les  Pavillons  Noirs  frappaient  de  droits  assez  onéreux  les 
marchandises  en  transit  sur  le  cours  du  fleuve,  en  retour  ils 
assuraient  une  sécurité  qui  suffisait  à  ne  pas  anéantir  tout 
commerce. 

Le  mouvement,  sans  être  aussi  important  qu'à  des  époques 
plus  éloignées,  ne  s'était  pas  complètement  arrêté.  —  Lao- 
Kay  était  le  théâtre  non  d'un  commerce,  mais  d'un  échange 
assez  considérable  entre  les  marchandises  venant  du  Delta 
et  celles  qui  arrivaient  par  voie  de  terre  de  différents  points 
des  provinces  chinoises. 


554  LE  TONKIN. 

Sur  les  bords  du  fleuve,  depuis  Hanoi  jusqu'au  huyen  de 
Thanh  Ba  et  de  Gam-Khé  et  même  jusqu'à  Ha-Hoa,  c'est- 
à-dire  dans  toute  la  région  en  aval  des  forêts,  le  pays  était 
cultivé  et  peuplé;  plus  haut  s'organisaient  ces  trains  de 
bambous  et  de  bois'  qui  naissent  sur  le  cours  supérieur  de 
tous  les  arroyos  au  Tonkin. 

•  Aujourd'hui  il  n'en  est  plus  de  même.  L'occupation  chi- 
noise d'abord,  puis  les  pirates  ont  fait  déserter  le  pays  rive- 
rain du  fleuve.  Les  villages  ruinés  par  les  exactions  et  les 
réquisitions  qui  leur  ont  été  infligées  par  ceux  qui  tenaient 
le  pays,  se  sont  dissous.  Les  habitants  ont  fui  les  bords  de 
la  rivière  et  il  faudra  probablement  beaucoup  de  temps  et 
de  prudence  pour  qu'ils  y  veuillent  revenir. 

Le  voyage  de  Mang  Hao  à  Lao-Kay  dure  pendant  les  hautes 
eaux  cinq  jours  en  descendant,  et  de  vingt  à  ving1/-cinq  en 
montant.  Le  cours  du  fleuve  est  obstrué  de  roches.  Mang- 
Hao  achète  des  cotonnades  de  Hong-Kong  et  des  cotons  du 
Tonkin  pour  tisser  des  étoffes  sur  place.  Quelques  barques 
descendent  de  Mang-Hao,  des  caravanes  provenant  de  Kai- 
Hoa-Phu  viennent,  sur  la  route  de  terre,  chargées  d'opium 
et  de  médicaments. 

Dans  la  région  de  Lao-Kay  les  exploitations  minières  sont 
généralement  abandonnées  depuis  longtemps,  sauf  une  mine 
d'or  peu  importante  du  sud  du  chaû  de  Ghien-Thanh. 

Le  riz,  à  Lao-Kay,  coûte  3  piastres  le  picul.  L'opium 
du  Yunnan  se  paie  17  piastres.  La  piastre  s'échange  contre 
5  ligatures. 

La  rivière  Noire  ou  Song-Bo.  —  Le  mouvement  commer- 
cial de  la  rivière  Noire  n'off*re  pas  le  môme  intérêt  que  celui 
du  Fleuve  Rouge.  Cette  rivière  est  obstruée,  aune  soixantaine 
de  milles  de  son  embouchure,  à  Hoa-Trang,  par  un  barrage 
infranchissable  aux  jonques.  Au-dessus  de  ce  point  le  com- 
merce n'est  que  local,  de  marché  à  marché.  Plus  bas  il  y 
avait  autrefois  un  commerce  de  bois  fait  par  les  Muongs, 
lesquels  à  la  suite  de  pertes  éprouvées  dans  leurs  troupeaux 


LE   HAUT   FLEDVK   ROUGK  ET   SES   AFFLUENTS.  555 

de  buffles  qu'ils  utilisaient,  pour  traîner  les  pièces  abattues^ 
n'exploitent  plus  que  les  bois  de  petites  dimensions  et  les 
bambous. 

A  mesure  que  Ton  remonte  la  rivière,  les  montagnes  qui 
en  limitent  le  bassin  se  rapprochent  davantage  du  fleuve 
dont  elles  finissent  par  constituer  les  rives.  Alors  les  villages 
muongs  n'existent  plus  que  dans  les  vallées  intérieures; 
seules  quelques  cabanes  de  gardiens  se  dressent  sur  pilotis 
aux  points  culminants,  et  la  terre  rougie  tout  autour  par 
rincendie  volontairement  allumé,  indique,  par  des  taches 
roussâtres,  l'emplacement  du  défrichement  et  des  cultures. 

Mais  sur  ces  pentes  rapides  qui  finissent  au  fleuve,  Tex- 
ploitation  des  bois  serait  facile,  car  le  charroi  en  serait  vite 
accompli. 

Les  essences  les  plus  utilisables  abondent,  entre  autres  un 
chêne  qui  ne  le  cède  en  rien  à  ceux  de  France,  et  leGay-Sô 
dont  j'ai  parlé  plus  haut.  Ces  arbres,  pressés  les  uns  contre 
les  autres,  constituent  des  fourrés  rendus  encore  plus  impé- 
nétrables par  l'enchevêtrement  du  bambou  sarmenteux  qui 
vient  là  à  l'état  sauvage. 

La  vallée  de  la  rivière  Noire  ou  Song-Bo  communique  par 
plusieurs  routes  avec  la  grande  vallée  du  Song-Gijing  et  du 
Song-C6  ;  et  à  Cho-Bo  (Hoa-Trang)  aux  jours  de  marché 
(trois  fois  par  mois),  il  vient  un  grand  nombre  de  gens  de 
Cao-Phong,  de  Tach-Bi  et  de  Hoaï-An,  quelquefois  même  du 
haut  Thanh-Hoa.  Au-dessous  des  premiers  rapides,  le  fleuve 
redevient  navigable  sur  un  long  trajet  :  l'exploration  en 
serait  certainement  intéressante;  elle  n'a  pas  encore  été  en 
treprise  sérieusement  ^  Les  Annamites  racontent  au  sujet  de 
cette  rivière  des  choses  curieuses.  Aussi  il  ne  fait  pas  de 
doute  pour  beaucoup  d'entre  eux  qu'à  un  certain  point  du 
parcours,  lorsque  avec  les  perches  en  bambous  on  prend 

1.  Depuis  que  cette  relation  a  été  écrite,  plusieurs  postes  français  ont 
été  établis  sur  le  cours  moyen  de  la  rivière  Ivoire  et  du  Song^-Mâa. 


55!)  LE  TONKIN. 

appui  sur  le  lit  du  fleuve  pour  pousser  la  jonque,  on  ramène 
dans  le  creux  du  bambou  du  mercure  liquide.  Ce  qui  est 
plus  certain,  c'est  que  la  région  est  riche  en  cinabre. 

Les  Annamites  accusent  les  eaux  de  la  rivière  Noire  d'être 
insalubres.  Il  y  a  une  quinzaine  d'années  un  grand  nombre 
de  poissons  morts  vinrent,  entraînés  par  le  courant,  passer 
devant  Hanoï;  information  prise,  on  sut  qu'une  crue  rapide 
et  assez  importante  avait  eu  lieu  quelques  jours  auparavant 
dans  la  rivière  Noire  et  on  attribua  à  ce  fait  l'empoison- 
nement de  tous  ces  poissons. 

Du  cours  de  la  rivière  Noire  on  communique  assez  facile- 
ment  avec  lehautSong-Mâa  et  lorsque  les  missionnaires  du 
Thanh-Hoa  qui  évangélisaient  sur  le  Song-Mâa  ilyaquelques 
années  furent  tués,  quelques-uns  de  leurs  serviteurs  s'échap- 
pèrent et  revinrent  au  Tonkin  par  la  rivière  Noire. 

Pendant  qne  les  missionnaires  se  trouvaient  au  point  le 
plus  seplenlrional  auquel  ils  soient  parvenus  sur  le  Song- 
Mâa,  un  des  nombreux  rochers  qui  bordent  les  rives  de  ce 
fleuve  très  encaissé  se  détacha  et  vint  tomber  dans  le  lit  de 
la  rivière  qu'il  obstrua  complètement,  en  sorte  que  les  sam- 
pans qui  avaient  amené  les  missionnaires  se  trouvèrent 
cernés  dans  le  haut  fleuve. 

Le  cours  de  la  rivière  Noire  n'est  pas  non  plus  très  éloigné 
des  points  signalés  par  le  docteur  Neïs  dans  son  voyage  au 
Laos  et  l'arête  qui  limite  le  bassin  de  la  rivière  Noire  à  Touesl 
est  pro.bablement  la  chaîne  de  montagnes  où  prend  naissance 
le  Narn-Noua,  afflàent  du  Nam-Ou,  lequel  est  lui-même  un 
affluent  du  Mé-Kong. 

Plus  haut,  étant  donnée  la  direction  d'où  vient  la  rivière 
Noire,  on  doit  se  trouver  à  une  distance  peu  considérable 
du  haut  Nam-Ou  ;  mais  le  bassin  du  Song-Bo  est  de  plus  en 
plus  montagneux  et  les  communications  ne  doivent  pas  être 
très  faciles  avec  lesPoa-noi  de  Muong-Oua  et  de  Mong-Hin. 

Rivière  Claire  ou  Song-Ca,  —  La  rivière  Glaire  dessert,  soit 
par  elle- même,  soit  par  ses  affluents,  une  région  d'une  éten- 


LE    HAUT    FLKUVE    I\Ol>GE    ET   SES   AFFLUENTS.  557 

due  considérable.  Cependant  elle  ne  permet  pas  de  commu- 
niquer avec  les  provinces  chinoises  :  la  limite  de  la  naviga- 
tion môme  pendant  les  hautes  eaux  se  trouve  en  territoire 
annamite. 

Le  courant  n'y  est  pas  aussi  considérable  que  dans  le  Fleuve 

Rouge  et  les  eaux  courant  sur  un  lit  semé  de  roches  restent, 

par  suite  de  la  nature  spéciale  du  fond,  relativement  claires. 

La  navigation  n'offre  aucune  particularité.  Elle  devient 

difficile  en  hiver  par  suite  de  la  baisse  des  eaux.  , 

Les  marchandises  qui  descendent  par  cette  voie  fluviale 
sont  en  grande  partie  des  productions  des  différentes  tribus 
muong,  thô,  raân  et  mien  qui  vivent  en  grand  nombre  dans 
les  hauts  bassins  de  ce  faisceau  de  rivières  :  elles  consistent 
principalement  en  cunao,  bois  de  teinture,  radeaux  de  bois 
et  de  bambous,  etc.,  en  échange  desquels  il  remonte  du  delta 
des  étoffes  de  coton,  du  sel,  etc. 

Pour  les  Annamites,  la  rivière  Claire  est  le  fleuve  populaire 
diversement  appelé  Bo-Dê  supérieur  et  Song-Ga;  il  prend 
sa  source  à  Touest  delà  province  de  Kaï-Aoa,  dans  le  sud  du 
Yuonan,  et  entre  au  Tonkinà  Ha-Giang.  C'est  le  point  fron- 
tière suivant  la  carte  annamite  ;  un  petit  affluent,  leNhoï-Hu, 
sert  de  limite  naturelle  entre  la  Chine  et  le  Tonkin. 

Les  affluents  de  la  rive  droite  sont  :  le  Song-Gâm  grossi 
du  Song-Anh,  qui  descend  du  Yunnan  à  Test  de  Kaï-Hoa  et 
à  peu  de  distance,  et  du  Nhoï-Gam  venant  des  lacs  Ba-Lé; 
le  Song-Dao  descendant  d'une  chaîne  de  partage  des  eaux 
s'étendant  du  sud-ouest  de  Cao-Bang  à  Tuyen-Quang. 

Les  affluents  delà  rive  gauche  sont  :  le  Nhoï-Quan  baignant 
une  vallée  ouverte  entre  Ha-Giang  et  Tulong;  le  Song-Con 
paraissant  descendre  des  lacs  Tu-Hoa,  entre  Tu-Long  et  Lao- 
Kay;  le  Song-Cbay  prenant  sa  source  en  Chine  à  peu  de 
distance  et  à  l'est  de  Lao-Kay. 

La  aavigation  dans  la  rivière  Claire  est  praticable  jusqu'à 
Tuyen-Quang,  incertaine  et  difficile  de  Tuyen-Quang  à  Vinh- 
Tuy  et  douteuse  de  Vinh-Tuy  à  Ha-Giang,  à  cause  de  nom- 


558  LE  TONKIN. 

breux  et  forts  rapides.  On  a  constalé  la  présence  de  grandes 
jonques  du  Yunnan  qui  sont  coulées  à  Bac-Quan,  mais  elles 
étaient  péniblen)ent  montées  pendant  les  grandes  eaux  et 
n'avaient  pu  redescendre  ni  aller  plus  loin,  car  le  temps  que 
dure  les  crues  est  trop  court  pour  qu'une  jonque  puisse 
aller  de  Tuyen>Quan  à  Bac-Quan  seulement,  étant  donné 
qu'un  sampan  plat  met  de  douze  à  quatorze  jours  pour  aller 
à  Vinh-Tuy  et  que  les  obstacles  et  difficultés  de  passage  aug- 
mentent au-dessus  de  ce  point.  Mais  de  tout  temps  des  ra- 
deaux descendent. 

Dans  le  lit  de  la  rivière  Glaire,  il  n'existe  point  ou  peu  de 
cinabre  ;  quant  au  cuivre  il  s'en  trouve,  et  il  est  en  filons 
ayant  pour  gangue  des  quartz  byalins.  Si  quelques  pyrites 
isolées  se  désagrègent  et  se  trouvent  entraînées,  la  quantité 
de  cuivre  dissoute  n'est  pas  assez  forte  pour  que  la  rivière 
Claire  en  soit  infectée. 

Rien  ne  serait  plus  facile  que  de  s'apercevoir  si  l'insalu- 
brité de  l'eau  vient  de  là,  car  les  pyrites  cuivreuses  de  Tu- 
Long  et  du  Song-Gon  sont  des  catégories  phosphatées  et 
arséniatées. 

La  région  arrosée  par  la  rivière  Glaire  présente  quatre 
aspects  caractéristiques. 

1"  De  son  confluent  à  Bat-Lieou,  c'est  la  plaine,  l'entrée 
du  delta  avec  ses  rizières,  ses  champs  de  mûriers,  de  ricins, 
terrains  d'alluvions  fertiles;  sur  la  rive  droite  les  villages 
serrés  et  peuplés  des  territoires  de  Phu-Ninh  et  Lam-Thao, 
sur  la  rive  gauche  à  l'horizon,  la  chute  des  montagnes  boi- 
sées du  Sang-Tao. 

Aspect  géologique  :  terrains  tertiaires,  sables  quartzeux, 
argile  limoneuse  et  graviers. 

2«  De  Bat-Lieou  à  Tuyen-Quan,  on  traverse  une  région 
légèrement  ondulée  par  des  mamelons,  nouvelle  formation 
géologique,  les  terrains  primaires  ou  dévoniens  commencent 
à  percer  les  couches  alluvionneuses.  Aux  basses  eaux,  on 
voit  le  sous-sol  des  rives  composé  de  roches  stratifiées,  véri- 


LE  HAUT  FLEUVE  ROUGE  ET  SES  AFFLUENTS.     559 

tables  formations  produites  par  dépôts  et  dues  à  des  in- 
fluences mécaniques  ou  chimiques. 

Il  est  probable  qu'en  brisant  une  de  ces  roches  entre  Lang 
Sao  et  Phu-i)oan,  on  trouverait  des  traces  fossiles,  calcaires, 
grès  meuliers.  L'aspect  du  pays  est  pittoresque  :  iUexiste  de 
grands  villages  sur  les  rives,  quelques  Mans  ouMuongs  à  l'in- 
térieur où  les  mamelons  deviennent  boisés.  Les  voies  de 
communication  sont  assez  faciles  entre  ;  les  différents  vil- 
lages ;  de  grandes  surfaces  de  terrains  restent  non  cultivées, 
mais  présentent  cependant  une  trace  de  culture  antérieure; 
les  broussailles  sont  accessibles,  composées  de  hautes  herbes 
propres  à  la  pâture. 

3*  De  Tuyen-Quan  à  Vinh-Tuy,  l'aspect  de  la  contrée  de- 
vient très  accidenté,  môme  sauvage.  Des  mamelons  boisés, 
d'une  altitude  assez  considérable,  atteignant  parfois  6  à 
700  mètres,  à  flancs  abrupts  d'où  jaillissent  des  blocs  de 
roches  granitiques.  Le  sol  est  composé  de  terrains  dévoniens 
supérieurs,  schistes  quartzeux,  gneiss.  Les  villages  sont 
rares,  la  population  peu  dense  et  essentiellement  muong.  Les 
voies  de  communication  sont  peu  directes,  souvent  imprati- 
cables, circulant  entre  les  pieds  des  mamelons  et  suivant  les 
torrents.  Il  n'y  a  pas  de  culture  et  la  montagne  est  presque 
inaccessible. 

4*  De  Vinh-Tuy  à  Ha-Giang  se  présentent  des  vallées  suc- 
cessives, bien  définies  par  des  chaînes  de  montagnes  s'allon- 
geant  à  perte  de  vue,  rayées  çà  et  là  par  les  traces  de  défri- 
chement pour  la  culture  du  cunao  (boule  de  teinture);  les 
rizières  s'étagent  aux  bas  flancs  des  coteaux,  irriguées  au 
moyen  de  roues  hydrauliques  en  bambous  ;  les  habitations  sur 
pilotis  s'étendent  sur  toute  la  longueur  des  vallées.  La  popu- 
lation, muong  et  chinoise,  est  assez  dense. 

Aspect  géologique.  —  Il  existe  des  terrains  primaires  silu- 
riens, roches  de  quartzite  blanchâtre  ei  verdâtre,  schistes 
bigarrés,  phyllades  quartzeuses,  souvent  aimantifères,  dio- 
rites. 


560  LE   TONKIN. 

Ïla-Giang  est  le  point  dominanl  du  bassiu.  Placé  près  de  la 
frontière,  il  servait,  à  l'instar  de  Lao-Kay,  de  débouché  aux 
produits  du  Yunnan,  et  son  importance  était  presque  égale. 
Aussi  ce^  deux  points  avaient-ils  été  choisis  pour  être  les 
quartiers  généraux  des  deux  fameuses  bandes  qui  ont  dé- 
solé pendant  si  longtemps  le  Tonkin  :  les  Pavillons-Noirs  à 
Lao-Ray  et  les  Pavillons-Jaunes  à  Ha  Giang*. 

Depuis  roccupation  de  Lao-Kay,  Ha-Giang  est  resté  le 
point  de  ravitaillement  des  bandes  non  soumises. 

Jusqu'à  ces  derniers  temps,  un  ancien  lieutenant  de  Luu- 
Vinh-Phuoc,  Luu-Vinh-Duong,  commande  d'Ha-Giang  toutes 
les  bandes  du  Song-Gam,  de  la  rivière  Claire  et  du  Song- 
Gbay. 

Gomme  Lao-Kay,  Ha-Giang  était  un  comptoir  d'échanges, 
les  grandes  maisons  chinoises  d'Hanoï  et  d'Haï-Phong  y 
avaient  des  succursales  qui  traitaient  directement  avec  les 
chefs  de  bandes,  ces  derniers  vendaient,  non  seulement  les 
différents  produits  venant  par  la  route  de  Chine,  mais  aussi 
le  fruit  des  rapines  exercées  sur  les  Annamites  qui  montaient 
pour  commigrcer. 

La  ville  chinoise  commerciale  qui  est  en  relation  avec  Ha- 
Giang  est  Kaï-Hoa,  au  centre  d'une  région  riche  en  métaux. 
Les  transports  se  font  par  convois  de  chevaux,  de  mulets  et 
de  bœufs.  La  population  d'Ha-Giang  est  chinoise  ;  le  trafic 
d'opium  y  est  considérable. 

Plus  bas  se  trouve  Bac-Quan  au  confluent  du  Moi-Quan, 
centre  d'exploitation  de  la  boule  de  teinture  (cunao). 

A  Vinh-ïuy,  situé  au  confluent  du  Song-Con  à  12  kilo- 
mètres, existent  des  terrains  d'alluvions  aurifères  d'une  va- 
leur incomplètement  connue  à  Tien-Kien. 

On  trouve  à  Tu-Long,  sur  le  Song-Gon,  des  mines  de 
cuivre.  C'était  de  cette  ville  qu'on  tirait  la  plus  grande  partie 
du  cuivre  employé  à  Hanoï  pour  la  fabrication  de;s  ustensiles 

1.   Ha-Giang  est  actuellement  occupé  par  les  troupes  françaises. 


LE  HAUT  FLEUVE  ROUGE  ET  SES  AFFLUENTS.     561 

annamites.  Le  marché  se  faisait  à  Bac-Dong  à  une  journée 
plus  bas. 

Ghim-Hôa,  sur  le  Song-Gam,  est  un  grand  marché  de 
boules  de  teinture,  de  bambous  et  de  bois  de  construction. 
Il  devait  être  d'une  importance  considérable,  car  les  Chinois 
s'y  réinstallent  en  grand  nombre. 

Thuong-Anh-Phu,  sur  le  Song-Anh,est  une  ville  située  sur 
la  frontière  du  nord.  La  contrée  est  riche  en  étain,  en  fer 
et  en  opium. 

La  ville  de  Tuyen-Quan  est  le  centre  d'un  marché  impor- 
tant; autrefois  s'y  trouvait  le  siège  d'un  entrepôt  de  sel  pour 
Ha-Giang. 

En  face  de  Tuyen-Quan,  sur  l'autre  rive,  se  dressent  de 
grands  mamelons  boisés.  La  légende  annamite  rapporte 
qu'il  y  avait,  dans  le  sein  de  cette  montagne,  un  très  riche 
"gisement  d'or,  et  que  des  Annamites  ayant  voulu  l'exploiter, 
les  travaux  souterrains  avaient  été  subitement  détruits,  en- 
sevelissant un  nombre  considérable  de  coolies.  Les  Anna- 
mites ont  vu  là  une  intervention  céleste  et  ont  élevé  une  pa- 
gode en  mémoire  de  cet  accident. 

Il  y  existe,  en  effet,  du  minerai  de  cuivre  et  il  y  a  même 
des  vestiges  d'exploitation  ancienne. 

Phu-Doan,  au  confluent  du  Song-Chay,  est  riohe  en  pâtu- 
rages ;  il  sera  un  des  principaux  centres  pour  l'élevage  des 
bestiaux. 

Le  Phu  de  Anh  ou  Yen-Binh  et  le  Ghau  de  Luc-Anh  ou 
Yen,  situés  sur  le  Song-Chay,  sont  deux  lieux  importants 
d'exploitation  de  bois.  La  contrée  est  couverte  d'immenses 
forêts,  d'essences  de  tiao  et  de  son  (bois  très  durs)* 

Viec-Try  et  Bac-Hat  sont  deux  points  situés  au  confluent 
de  la  rivière  Claire  ;  il  y  a  là  un  grand  marché. 

A  Bac-Hat  existait  autrefois  le  bureau  de  douane  frap- 
pant les  marchandises  qui  descendaient  de  la  rivière  Glaire. 

La  ville  du  Phu-Thuong-Hoa,  sur  le  Song  Dao,  est  entourée 
de  forêts;  il  existe  quelques  essences  de  liem  ou  bois  de  fer. 


b6i  LE  TONKIN. 

Voies  de  terre  reliant  le  bassin  du  haut  Fleuve  Rouge  avec 
les  différents  points  importants  de  la  rivière  Claire.  —  Les 
routes  relianl  le  Fleuve  Rouge  au  Song-Chay  sont  les  sui- 
vantes : 

l"  De  Lao-Kay  à  Pho-Rung  ;  ^ 

2»  De  Bao-Pa  à  Pho-Rung; 

3*  De  Dong-Quan  à  Luc-Yen-Chau  ;  | 

4*  De  Than-Quan  à  Phu-Anh-Binh  ; 

5»  De  Than-Quan  à  Phu-Doan.  | 

Celles  du  Song-Chay  au  Song-Gon  et  à  la  rivière  Claire 
se  divisent  ainsi  : 

!•  De  Pho-Rung  à  Anh-Binh; 

2»  De  Luc-Anh-Chau  à  Vinh-Tuy  ; 

3*  De  Anh-Binh  à  Vinh-Tuy. 

Celles  de  la  rivière  Claire  ou  Song-Gam  qui  comprennent  : 

!•  De  Vinh-Tuy  à  Cbim-H6a  ; 

^  De  Ha-Giang  à  Tuong-Anh-Phu  ;  elles  ont  des  embran-  ' 

chements  sur  les  lacs  de  Cao-Bang  (lacs  Ba-Bé). 

Population.  —  La  population  est  annamite  jusqu'à  Tuyen- 
Quan;  dans  l'intérieur  ou  sur  les  montagnes  habitent  et 
vivent  des  tribus  niuongs.  De  Tuyen-Quan  jusqu'à  Ha-Giang, 
les  gens  sont  muongs  et  thôs. 

Les  habitants  des  montagnes  sont  appelés  Muong,  Thôs, 
Mangs  et  Xà. 

Les  deux  premières  qualifications  appartiennent  à  la  même 
race,  elles  ne  diffèrent  que  par  leur  travail  :  ce  sont  les  habi- 
tants primitifs.  Les  Xà  et  les  Mangs,  au  contraire,  sont  de  race 
chinoise,  descendus  dans  le  haut  Tonkin  nord  à  la  suite  des 
révolutions  qui  ont  bouleversé  jadis  les  provinces  sud-ouest 
de  l'empire  chinois. 

Les  Muongs  et  les  Thôs  se  subdivisent  en  catégories,  les 
uns  habitent  la  rivière  Noire,  les  autres  la  rivière  Claire  et  le 
Song-Chay;  ils  sont  aborigènes. 

Les  Xà  se  subdivisent  en  plusieurs  peuplades  qui  sont  : 

Les  Xà-Cao-Lang,  tribus,  cultivent  la  terre  à  la  façon  pri- 


LE  HAUT  FLEUVE  ROUGE  ET  SES  AFFLUENTS.    563 

mitive,  ne  connaissent  pas  le  labourage,  et  piquent  tout  sim- 
plement le  riz  dans  le  sol  récemment  incendié.  Ils  habitent 
les  hautes  montagnes.  Leurs  vêtements  sont  bleu  indigo 
foncé  ;  ils  ont  la  tête  rasée  comme  les  Chinois.  On  les  trouve 
à  l'est  de  Lao-Kay,  près  de  la  frontière  de  Chine. 

Les  Xà  Méo  cultivent  le  paddy  et  habitent  aux  pieds  des 
montagnes,  de  Bat  Moc  au  Song-Gam  et  aux  lacs  Ba  Bé. 

Les  Xà  Dea-Tiens  sont  reconnaissables  aux  sapèques  en 
cuivre  qu'ils  suspendent  à  leur  ceinture  de  chaque  côté.  Ils 
habitent  les  cimes  des  montagnes  ;  leurs  maisons  groupées 
par  villages  ne  sont  pas  construites  sur  pilotis.  Leur  région 
s'étend  de  Nboi-Quan  et  d'Ha-Gian  à  Tu-Long. 

Les  Xà-dac-Ban  portent  des  vêtements  amples  et  brodés 
sur  la  poitrine;  ils  demeurent  dans  des  habitations  dissé- 
minées sur  les  flancs  des  montagnes,  leurs  maisons  sont 
construites  sur  pilotis. 

Les  Xà  Hèu  ont  des  vêtements  indigo  foncé  avec  des  tresses 
blanches  courant  sur  les  manches  et  dans  le  dos.  Ils  habitent 
aux  pieds  des  montagnes  dans  le  haut  Song-Con  et  le  haut 
Song-Gam. 

Les  Xà  ont  le  type  chinois  bien  accentué.  Ils  sont  grands 
et  forts.  Leur  costume  est  élégant  et  la  plupart  de  leurs 
vêtements  sont  composés  d'une  étoffe  tissée  par  eux,  d'une 
trame  serrée. 

Il  existe  chez  eux  une  infirmité  qu'on  rencontre  plus  ra- 
rement dans  le  Delta  :  l'éléphantiasis  ;  le  goitre  s'y  manifeste 
également. 

Cultures  et  produits.  —  Les  cultures  principales  sur  tout 
le  cours  de  la  rivière  Glaire  sont  :  le  riz,  le  maïs,  quelques 
arachides,  la  patate.  Vers  Tulong  existent  des  cultures 
(d'indigo. 

Comme  régions  pouvant  être  exploitées  avec  avantage, 
citons  :  les  grandes  forêts  dePhu  AnhBinh,  du  Luc  AnhChau, 
du  Song  Dao  où  Ton  rencontre  des  essences  remarquables. 

Les  bois  jusqu'ici  ont  été  employés  verts  et  se  sont  piqués 


564  LE  TONKIN. 

facilement.  On  pourrait  dans  de  meilleures  conditions  uti- 
liser le  go-lim,  le  go-tiao.  le  go-son,  même  le  go-tiam, 
toutes  essences  ayant  un  tissu  serré,  très  dense,  offrant 
quelque  analogie  avec  les  fibres  du  chêne,  mais  différant 
de  couleur:  rouge,  rouge  brun,  jaune  et  noir,  telles  sont 
les  couleurs  caractérisant  ces  bois  durs.  Cette  industrie  Qst 
à  créer  et  en  raison  du  prix  d'achat  et  de  la  main  d'œuvre 
très  faibles,  cette  production  ferait  une  concurrence  fruc- 
tueuse aux  bois  de  Singapour  et  de  Saîgon. 

Le  cunao  (faux  gambier)  est  un  tubercule  très  riche  en 
tanin  dont  les  Chinois  font  un  commerce  considérable. 
Cette  boule,  qu*on  retire  des  montagnes  du  Song-Gam, 
de  la  haute  rivière  Claire  et  du  Song-Con,  est  exportée 
à  Hong-Kong.  Elle  est  utilisée  au  Tonkin  et  en  Annam, 
c'est  sa  décoction  qui  sert  à  teindre  le  vêtement  brun  foncé 
des  Annamites  du  Delta;  elle  paraît  contenir  un  principe 
astringent  assez  fort  pour  que  la  préparation  de  la  teinture 
dans  des  conditions  simples  et  primitives  ait  une  fixité 
aussi  grande.  D'un  brun  foncé,  elle  passe  au  brun  clair 
après  une  ou  deux  années  d'usage,  c'est-à-dire  lorsque  le 
tissu  lui-même  est  brûlé  par  l'action  du  soleil. 

L'opium  a  par  la  rivière  Claire  un  écoulement  presque 
aussi  considérable  que  par  le  Fleuve  Rouge. 

La  richesse  du  pays  se  trouve  surtout  dans  le  sous-sol, 
c'est  ici  le  pays  minier  par  excellence.  Tuyen-Quaii, 
Bat-Mock.  Vinh-Tuy,  Tulong,  Ha-Giang  étaient  autrefois 
des  marchés  de  minerais. 

Agriculture,  -r-  Deux  parties  de  la  région  de  la  rivière 
Claire  se  prêtent  à  l'exploitation  agricole.  La  région  de 
Phu-Doan  sur  le  Son-Chay  et  la  vallée  d'Ha-Giamg.  Là, 
on  trouve  des  coteaux,  constitués  de  terres  siliceuses  re- 
couvertes d'un  humus  profond.  Les  herbes,  même  sèches, 
fournissent  une  bonne  nourriture  aux  bestiaux.  On  pourrait 
chercher  à  cultiver  des  herbes  artificielles  telles  que  trèfle, 
luzerne,  sainfoin,  etc.  Le  mouton  prospérerait  sur  les  co- 


LE  HAUT  FLSUVE   1IO0GE  ET  SES  AFFLUENTS.  565 

teaox  où  il  aurait  toujours  le  pied  sec,  bon  air  et  bonne 
pâtore. 

Aux  pieds  de  ces  coteaux  existent  de  larges  places  planes, 
anciennes  rizières,  rncultes  depuis  des  années.  A  Taide 
d'irrigations  raisonnées,  on  changerait  ces  marais  en  prairie 
naturelle. 

La  vallée  d'Ha-Giang  est  riche  en  pâturages,  il  s'y  fait  i^n 
commercé  de  bœufs,  et  nos  troupes  en  arrivant  là  trouve- 
ront un  ravitaillement  fécond.  Ce  n'est  pas  la  race  du  bœuf 
fatigué  de  Tuyen-Quan  ou  de  Vinh-Tuy  pâturant  dans  des 
fougères,  mais  un  bœuf  gras,  sain  et  d'une  chair  plus 
agréable. 

L'élevage  du  cheval  se  fait  sur  une  large  échelle  dans  la 
région  d'Ha-Giang  à  Cao-Bang. 

Commerce.  —  Dans  tous  les  points  du  Tonkin  où  il  y  a 
à  faire  un  commerce  important  s'établissent  de  nombreux 
Chinois;  il  en  monte  actuellement  en  grand  nombre  sur  la 
rivière  Claire. 

Ainsi,  que  nous  le  disons  plus  haut,  la  population  devient 
de  plus  en  plus  dense  en  approchant  d'Ha-Giang.  Cette 
ville  contient  une  dizaine  de  mille  habitants.  Le  produit 
principal  du  Tonkin  qui  doit  alimenter  ces  régions  est 
le  sel.  Depuis  le  commencement  de  l'année  1886,  il  est 
sorti  de  Tuyen-Quan  près  de  5000  piculs  de  sel  allant,  soit 
dans  le  Song-Gam,  soit  dans  la  rivière  Glaire,  et  cependant 
les  difficultés  naturelles  que  Ton  rencontre,  et  la  non-occu- 
pation d'Ha-Gîang  et  de  Phu-Thuong-Anh,  ne  permettent 
pas  d'aller  jusqu'à  la  frontière.  Le  trafic  du  sel  a  été  fait 
exclusivement  par  les  Chinois  jusqu'à  ce  jour. 


Le  Gérant  responsable, 
Ch.  Maunoir, 

Secrétaire  général  de  la  Commission  centrale. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


CORTKRUIS   BARS   LE    TOME  TIII   »E    LA   TU*    StlIE    (1887) 


1«  reiHISTRI 

Ch.  MaOIIOIR.  —  Rapport  tur  les  Ini^ox  de  la  Société  de  Géographie  etsor 

les  profrèe  des  Kiences  géograpbiqoes  pendant  l'année  i887 5 

ViGOiTi  Cu,  DB  FoucAULD.  —  Ituéraires  an  Maroc,  1883-84 ii8 

2*  TRIMI8TU 

Rappmi  snr  le  concourt  au  prix  annuel  fait  à  la  Société  de  Géographie  dans 

sa  séance  générale  do  i5  avril  1887 129 

J.-L.  DUTRBUiL  DB  Khins.  —  Mémoire  géographique  sur  le  Tbibet  oriental...  172 

D'  D.  JcAii  Frakgis€«  Vblardb.  ->  Le  Madera  et  les  rivières  qui  le  forment.  241 

3*  TRIHBSTEB 

Le  comte  Mauricb  db  Ghayagkac.  —  De  Fes  a  Oudjda 269 

J.  Rbnaud.  —  Les  ports  du  Tonkin  :  Haî-pboog,  Quang-yen,  Hone-gac 358 

J.-L.  DuTRBDiL  DB  Rhims.  —  Mémoire  géographique  sur  le  Tbibet  oriental 

(suite  et  tin) 381 

4*  TRIHBSTRB 

Alphonse  Aubrt.  —  Une  mission  an  Choa  et  dans  les  pays  Gallas 439 

J.  ValliIrb.  —  Notice  géographique  sur  le  Soudan  français 486 

S.  À.  le  prince  héréditaire  Albert  de  Monaco.  —  Deuxième  campagne  scien- 
tifique de  VUirondelU  dans  l'Atlantique  nord 530 

A.  GouiN.  —  Le  Tonkin,  le  haut  Fleuve  Rouge  et  ses  affluents.....' 547 

CARTB8 

VicoMTB  Ch.  DB  FoucAULD.  —  Itinéraires  au  Maroc.  1/1  800  000*. 

J.  L.  Dutreuil  de  Rhins.  —  IThibet  oriental.  Feuille  de  construction  n«  1.  Carte 
de  d'Anville,  1/1 650  000*.  — ;Feume  de  construction  n«  2,  1/1 650  000*.  — .Touille 
de  construction  n*  3.  Détermination  des  positions  de  Rima  et  de  Samé,  1/825  000*. 
—  Feuille  n»  4.  Tableau  hydrologique,  1/3  500  000*.  —  Feuille  n«5.  Reconstitution 
de  la  carte  du  Thibet,  1/1  650  000*. 

Le  comte  Maurice  de  Ghavagnac.  —  Route  de  Fez  à  Oudjda,  7-17  février  1881. 
1/800  000«. 

h  Renaud.  —  Les  ports  du  Tonkin  :  Hsî-phong,  ()uang-yen,  Hone-gac  ou  Courbet- 
1/125  000*. 

Alphonse  Aubry.  —  Royaume  de  Choa  et  pays  Gallas.  1883-1885.  1/1650  000*. 

Expédition  Gallibni,  1886-87.  Réduction  de  la  carte  du  Soudan  français  au 
1/750  000",  dressée  sous  la  direction  do  commandant  Vallière  par  le  sous-liou- 
tenant  Plat.  1/1250000*. 

S.  A.  le  prince  Albert  de  Monaco.  —  Campagnes  de  VUirondelUt  9  juillot- 
31  août  1885;  5  juilletrll  septembre  1886. 


FIN  DB  LA  TABLB  DES  MATIERES. 


Imprimeries  réunies,  B,  rue  Mignon,  2. 


.■Ji 


^".*^  Trimegtj'e  1887. 
»0°  1 


Ni 


W) 


yJ 


i 


T 

■1 

A'Tpîmei 

r 

L_j_              _^ 

Srr, 

Far.bougo„ 

lO 


la     c^ct 

rjept.  ^W 


^3 


3oAoùx> 


r